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LE DÉLUGE

On sait que le souvenir d'un formidable déluge s'est conservé chez un si grand nombre de peuples de l'ancien et du nouveau monde, avec les mêmes traits essentiels d'une destruction de la race humaine, et d'une seule famille ou d'un seul couple sauvé du désastre dans un bateau et repeuplant la terre, qu'il devient impossible d'expliquer un tel accord sans admettre une tradition primitive fondée sur un fait réel. Je ne veux faire ici ni de la géologie, ni de la théologie ; je ne veux point toucher aux questions relatives à l'universalité du déluge, à ses causes naturelles ou surnaturelles, à la date qu'il faut lui assigner, etc. J'entends me renfermer strictement dans les limites de mon sujet, en résumant ce que les traditions des peuples ariens nous apprennent sur cette ancienne

catastrophe, et en recherchant par quels pointa elles se rapprochent ou s'éloignent des témoignages de la Genèse.

1) C'est dans l'Inde que l'on a trouvé les récits du déluge les plus développés après ceux de la Bible; mais il en existe plusieurs versions d'époques différentes et qui ne s'accordent pas quant à certains détails. Celle qui a fixé l'attention en premier lieu appartient à la grande épopée du Mahâbhârata (Vanaparva, v. 12746 à 12804). En voici les traits principaux.

■^wpasp

Un saint Richi, Manu, fils de Vivasvat, accomplit ses austérités sur les bords de la Tchîrinî, une rivière probablement du nord de l'Inde. Un petit poisson invoque son secours contre les dangers que lui font courir les gros poissons. Manu, ému de pitié, le met à l'abri dans un vase où le poisson croît rapidement. Bientôt, à sa demande, Manu le porte dans un lac, puis dans le Gange, puis enfin dans l'Océan, le poisson continuant à croître de plus en plus. Alors, plein de reconnaissance, celui-ci annonce au saint homme que le moment approche où le monde terrestre doit subir une dissolution totale (pralaya) et une purification par l'eau (prakshâlana). Il lui conseille, pour son salut, de construire un vaisseau solide, muni d'un câble, et d'y entrer avec les sept Richis, après y avoir mis bien à couvert toutes les semences (vigânï) anciennement décrites par les brahmanes. Manu s'empresse d'obéir à ce conseil. Bientôt les grandes eaux se déchaînent, le monde est submergé, on ne distingue plus ni la terre ni le ciel, et le vaisseau danse et tourbillonne sur les flots mugissants comme une femme ivre. Le gigantesque poisson se montre alors, la tête armée d'une corne à laquelle Manu attache le vaisseau, préservé désormais de tout désastre. Durant plusieurs années il vogue ainsi sur les eaux; après quoi le poisson le conduit vers l'un des pics de l'Himavat, où il lui ordonne d'attacher son vaisseau, et dès lors ce pic a reçu le nom de Nâubandhana, navis ligatio. Le poisson sauveur se fait connaître ensuite comme une incarnation de Brahma, le Dieu suprême, et il confère à Manu le pouvoir de créer de nouveau tous les êtres qui ont disparu dans le cataclysme. Telle est, ajoute le narrateur épique, cette antique légende (purânà), connue sous le nom de Matsyaka, le poisson.

Une seconde version de ce curieux récit se trouve dans le

Bhâgavata Purâna (vin, 24), * poëme d'une date beaucoup plus récente que la grande épopée, et on y remarque des différences notables. Ainsi, l'événement raconté ne se passe plus du vivant de Manu Vâivasvata, et ce n'est pas lui qui est sauvé des eaux, mais un prince nommé Satyavrata, roi de Dravida, dans le sud de l'Inde, et destiné à devenir, après le déluge, le Manu du monde actuel.2 L'histoire ne débute pas au bord de la Tchîrinî, mais sur ceux de la Krtamâlâ. Enfin, ce n'est point Brahma qui intervient comme Dieu suprême, mais bien Vichnu, dont le culte a prévalu plus tard, et qui est censé s'être incarné en poisson pour recouvrer les Védas, dérobés pendant le sommeil de Brahma par un chef des Dânavas, ennemi des dieux. Ce n'est pas Satyavrata qui construit le vaisseau; c'est Vichnu qui l'envoie au moment du déluge. Satyavrata y entre avec les sept Richis et une collection de tous les êtres, de toutes les plantes, de toutes les semences grandes et petites. L'océan sort alors de ses rives et recouvre la totalité de la^terre, accru des pluies que versent d'immenses nuages. Le poisson paraît armé de sa corne, mais au lieu d'un câble, c'est le serpent mythologique Vâsuki qui sert à y attacher le vaisseau. Le pic de l'Himalaya ou le Nâubandhana est passé sous silence, et il n'est rien dit du renouvellement des êtres après le cataclysme.

Une troisième version ne nous est connue jusqu'à présent que par un court extrait que Wilson a donné du Matsya Purâna, poëme auquel l'histoire du déluge sert de cadre.5 Elle

1 Ed. de Burnouf, t. II, p. 177 du texte, p. 191 de la traduction.

* On sait que les Indiens admettaient une succession de périodes, manvantara, terminées chacune par une destruction du monde, pralaya, et dont chacune avait son Manu rénovateur ; mais tout ce système est postérieur à l'époque védique.

8 Vishnu Pur.7 trad. de Wilson, p. 51, préface.

ne renferme rien d'essentiellement nouveau et semble tirée des deux premières, non sans quelque confusion dans les rôles attribués à Brahma et à Vichnu. Nous arriverons bientôt à une quatrième version qui est la plus importante.

Dans la savante préface du second volume du Bkâgavata, Burnouf a comparé avec soin ces trois récits pour éclairer la question de l'origine de cette tradition indienne du déluge. H montre, par une discussion pleine de sagacité, qu'elle a dû être primitivement étrangère au système tout indien des man+ vantards ou destructions périodiques du monde, et que les Purânas l'ont modifiée pour l'y faire rentrer. Il en conclut qu'elle doit avoir été importée dans l'Inde postérieurement à l'adoption de ce système, très-ancien cependant, puisqu'il est commun au brahmanisme et au bouddhisme. H incline dès lors à y voir une importation sémitique opérée dans les temps déjà historiques, non pas en l'empruntant directement de la Genèse, mais plus probablement à la tradition babylonienne du déluge de Xisuthrus, d'autant plus que l'incarnation du poisson rappelle le dieu-poisson Oannès des Assyriens. Cette conclusion, toutefois, se fonde sur la supposition que la tradition du déluge ne se trouverait pas dans les Védas, auquel cas la question changerait entièrement de face. Or, c'est précisément ce qui est advenu, depuis qu'un texte védique du Çatapatha Brâîimana nous a fourni une quatrième version, beaucoup plus ancienne que les autres, et que Burnouf ne connaissait pas encore.

C'est Weber le premier qui a signalé l'existence de ce récit védique du déluge, beaucoup plus simple que les précédents et qui paraît leur avoir servi de type commun, bien qu'il en

diffère par une circonstance essentielle.1 Je le donne ici d'après la traduction de Max Miiller.

a Au matin, on apporta à Manu de l'eau pour se laver ; et quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains.

ce Et il lui adressa ces mots : Protége-moi, et je te sauverai. — ( Manu dit :) De quoi me sauveras-fu ? — (Le poisson dit:) Un déluge (âugka) emportera toutes les créatures; c'est là ce dont je te sauverai. — Comment te protégerai-je ? (dit Manu.)

« Le poisson répondit : Tant que nous sommes petits, nous restons en grand péril, car le poisson avale le poisson. Gardemoi d'abord dans un vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre. Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'océan. Alors je serai préservé de la destruction.

« Bientôt il devint un grand poisson. — (H dit à Manu:) Dans l'année même où j'aurai atteint ma pleine croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et adore-moi. Quand les eaux s'élèveront, entre dans ce vaisseau et je te sauverai.

« Après l'avoir ainsi gardé, Manu porta le poisson dans l'océan. Et, dans l'année qu'il avait indiquée, Manu construisit un vaisseau et adora le poisson. Et quand le déluge fut arrivé, il entra dans le vaisseau. Alors le poisson vint à lui en nageant, et Manu attacha le câble du vaisseau à la corne du poisson, et, par ce moyen, celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du nord.

« Le poisson dit : Je t'ai sauvé. Attache le vaisseau à un

* Intl. Stud., I, 1G1. Cf. M. Millier, Satisk. LiMer., 425, et Muir, Sansk. texts, II, 324, où se trouve le texte original.

arbre pour que l'eau ne t'entraîne pas pendant que tu es sur la montagne. A mesure que les eaux baisseront, tu descendras. Manu donc descendit avec les eaux, et c'est là ce qu'on appelle la descente de Manu ( Man&ravasarpanam ) sur la montagne du nord. Le déluge (âughd) avait emporté toutes les créatures, et Manu resta seul. » l

Je laisse de côté la suite, sans doute purement indienne, de la légende, où l'on voit Manu obtenir par le sacrifice une fille Ida, qui devient surnaturellement la mère du nouveau genre humain.

Cette narration prosaïque, d'une simplicité naïve et dénuée de tout artifice, à la fois trop diffuse et trop concise, laisse bien des incertitudes. Elle ne nous apprend rien sur la nature du poisson miraculeux ; elle ne parle, ni des Richis, ni des semences que Manu prend avec lui d'après les versions plus modernes. H y a là évidemment des lacunes; car, ainsi que l'observe Weber, puisque Manu emploie pour son sacrifice du beurre clarifié et plusieurs sortes de laitage, il faut bien supposer qu'il a gardé au moins une vache. On ne voit pas non plus comment s'opère la reproduction des animaux et des plantes. Il est à croire cependant que ces traits essentiels existaient dans la tradition primitive, dont le Brâhmana n'aura donné qu'un abrégé, parce qu'il ne la rapporte que d'une manière incidente ; et on peut douter que le Mahâbhârata l'ait empruntée à cette version incomplète. Il est fort possible que l'épopée et les Puranas aient tiré leurs récits de quelque ancienne tradition plus développée, et que, tout en l'accommo-

1 Weber (Beitr., 4, 288) cite un passage du Kâthaka (XI, 2), où il est dit que les eaux purifièrent la terre (niramrgant), et que Manu resta seul. Il conclut de cet emploi de mrg, purifier, précédé de ms, au caractère du déluge comme moyen d'expiation.

dant au système indien plus moderne, ils en aient conservé des détails qui manquent dans le BrâJimana. N'est-il pas curieux, par exemple, que le Bhâgarata seul nous offre un de ces détails qui s'accorde singulièrement avec le récit de la Genèse? — « Dans sept jours, dit l'Eternel à Noé, je ferai pleuvoir sur toute la terre ( vu, 4 ) ; » et plus loin (v. 11) : <sc Au septième jour, les eaux du déluge furent sur la terre. » — « Dans sept jours, dit Bhagavat, le Dieu suprême , à Satyavrata, les trois mondes seront submergés par l'océan de la destruction (ch. xxiv, 32). » Cette coïncidence remarquable, qui manque aux versions plus anciennes, semble bien empruntée à quelque source encore inconnue pour nous.

La différence la plus importante que présente le récit du Brâhmana, c'est que le lieu de l'événement ne paraît plus être l'Inde, mais une région placée au delà des montagnes dn nord, par-dessus lesquelles le déluge transporte Manu avec son vaisseau. Weber voit là un souvenir obscur de l'immigration des Aryas, qu'un déluge aurait chassés de leurs demeures primitives, et qui seraient venus du nord dans l'Inde en traversant les hautes montagnes, peut-être par le Cachemir. Si tel était, toutefois, le sens de la légende, il faudrait admettre qu'elle tx été altérée en un point essentiel; car, si le Gange n'y est pas nommé, il y est question de l'océan (samudrd), que les Aryas n'ont pu connaître qu'assez longtemps après leur immigration.

Quoi qu'il en soit, l'ensemble de ces documents nous autorise suffisamment à en conclure que les Aryas de l'Inde ont apporté avec eux une tradition du déluge dont l'origine première est la même que pour celle des Hébreux et des Chaldéens, et qu'ils n'ont pas empruntée à ces derniers. Dans le cours des siècles, cette tradition s'est modifiée graduellement

pour prendre un caractère de plus en plus indien, transformation qui se reproduit également chez les divers peuples qui ont gardé quelque souvenir du déluge en le rattachant à leurs origines nationales. l

2) Les Grecs nous offrent de ce fait un second exemple très-frappant ; car, non-seulement ils ont placé la scène du déluge dans la Grèce même, mais ils en avaient une double tradition, dont l'une appartenait à TAttique et à la Béotie, et l'autre principalement à la Thessalie. *

La première se rattache au nom d'Ogygès, le plus ancien roi de l'Attique, personnage tout à fait mythique et qui se perd dans la nuit des âges, bien que les chronologistes le placent 1020 ans avant les Olympiades. De là l'expression de ciyvyioç pour désigner tout ce qui était très-vieux, très-lointain, extraordinaire et monstrueux. On rapportait que, de son temps, tout le pays fut envahi par le déluge dont les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel, et auquel il échappa dans un vaisseau avec quelques compagnons.2

La seconde tradition plus détaillée est celle de Deucalion, fils de Prométhée, qui régnait à Phthia en Thessalie, et dont la femme, Pyrrha , était fille d'Epiméthée et de Pandore,

1 Toute cette question relative aux origines de la tradition du déluge s'est enrichie, et, en même temps, compliquée, par la remarquable découverte de George Smith, d'un récit babylonien original de la grande catastrophe, sur des tablettes cunéiformes de Ninive. Il faut attendre que ce curieux document, qui offre encore des lacunes et des incertitudes philologiques, se soit complété et éclairé par l'examen des assyriologues compétents, pour voir quelle importance on peut lui attribuer pour la question des origines. Voir, à ce sujet, l'exposition pleine d'intérêt qu'en a faite M. François Lenormant dans ses Premières civilisations, Paris, 1874, t. II.

1 Euseb., Prœpar. evang., X, 10; Syncell., p. 148; Nonn. Dion. ,111.

famille, comme on le voit, toute mythique. D'après Apollodore (I, 7, 2), Jupiter prend la résolution de* détruire par un déluge les hommes de l'âge d'airain.1 Prométhée, connaissant ce dessein , avertit son fils Deucalion et lui conseille de se construire une arche (XclçvclZ, caisse, vase), dans laquelle Deucalion entre avec sa femme Pyrrha. Jupiter fait tomber des torrents de pluie qui inondent toute la Grèce. Pendant neuf jours et neuf nuits, Deucalion flotte sur les eaux, pour aborder enfin au sommet du Parnasse ou, suivant d'autres, à celui du mont Athos ou de l'Etna, ou encore à Dodone. Echappé au cataclysme, il sacrifie (comme Noé, Xisuthrus et Manu) à Jupiter Phyxios, c'est-à-dire sauveur, et lui demande de reproduire le genre humain détruit. Jupiter lui ordonne de jeter des pierres derrière lui par-dessus sa tête. Celles que jette Deucalion deviennent des hommes, celles que jette Pyrrha se changent en femmes. Une autre légende (Apollon., Argon., III, 1087) est celle de l'oracle de Thémis, qui prescrit au couple sauvé de jeter en arrière les os de leur mère, énigme qu'ils parviennent à résoudre comme ci-dessus.2 Deucalion règne ensuite en Thessalie sur le genre humain renouvelé, et devient le père d'Hellen et d'Amphictyon.

Cette tradition grecque a ceci de remarquable qu'elle indique, comme le récit de la Genèse, le motif moral du déluge, la destruction des hommes pervertis, dont les légendes indiennes ne disent mot. Il est évident, d'ailleurs, qu'elle était primitivement identique avec celle drOgygès dont les chronologistes la séparent par un intervalle prétendu de deux siècles. Les Grecs, divisés de bonne heure en sous-races et doués

« Cf. Serv. ad Virg., Ed., VI, 41.

* Cf. le récit poétique d'Ovide, Metam., 1, 260 à 415 ; Pindare, Od., IX, 46, et Pansanias, 1, 18, 8 ; X, 6, 2.

d'une imagination éminemment créatrice, ont fait varier, plus que tout autre peuple, les traditions et les mythes des premiers

Je reviendrai plus loin sur les noms d'Ogygès et de Deucalion, dont l'origine reste fort incertaine.

3) Après les Grecs, ce sont en Europe les Cymris qui ont conservé du déluge la tradition la plus remarquable, bien que sous la forme très-concise de ce qu'on appelle les Triades. Comme de raison, la légende est localisée, et le déluge est compté au nombre des trois catastrophes terribles de l'île de Prydain, les deux autres consistant en une dévastation par le feu et une sécheresse désastreuse. « Le premier de ces événements, ce est-il dit, fut l'éruption du Llynn llion, ou lac des flots, et la « venue, sur la surface de tout le pays, d'une inondation « (bawdd) par laquelle tous les hommes furent noyés, à l'exeep- « tion de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvèrent dans un « vaisseau sans agrès ( littér. chauve) ; et c'est par eux que <ï l'île de Prydain fut repeuplée. » *

Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne datent guère que du xm° ou XIVe siècle, quelques-unes se rattachent sûrement à de très-anciennes traditions, et, dans celle que nous venons de citer, rien n'indique un emprunt fait à la Genèse. H n'en est peut-être pas de même d'une autre Triade (Archaiol. of Wales, II, 71, n° 97), où il est parlé du vaisseau Nefydd Naf Neifion, qui portait un couple de toutes les créatures vivantes quand le lac Llynn Won fit éruption, et qui ressemble un peu trop à l'arche de Noé. Le nom même du patriarche peut avoir suggéré cette triple épithète d'un sens obscur, mais formée évidemment sur le principe de Tallitéra-

• Archaiol. of Wales, t. II, p. 59, triade 13.

tion cymrique. 1 Dans la même Triade figure l'histoire fort énigmatique des bœufs à cornes (ychain bannog) de Hu le puissant, qui ont tiré du Llynn Won YAvanc (castor? crocodile ?), pour que le lac ne fît plus irruption. La solution de ces énigmes ne peut être obtenue que si Ton parvient à débrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen âge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les Cymris n'aient possédé une tradition indigène du déluge. L'Irlande n'a jusqu'ici rien offert de semblable.

4) Chez les peuples de la Germanie, le souvenir du déluge paraît s'être effacé, mais on en trouve encore une trace dans l'Edda des Scandinaves. Toutefois, le récit en est devenu purement mythique et cosmogonique. Les trois fils de Borr, Othirij Wili et We, petit-fils de Buri, le premier homme, tuent Ymir, le père des Hrimthursar, ou géants de la glace, et dont le corps leur sert à construire le monde. Le sang s'écoule de ses blessures en telle abondance que toute la race des géants s'y noie, à l'exception de Bergehnir qui se sauve dans un bateau avec sa femme, et qui reproduit la race détruite.5 On voitque ce mythe ne se rattache à la tradition générale que par les derniers traits, lesquels suffisent cependant pour le ramener à la source commune.

5) Il ne paraît pas que les Slaves aient gardé quelque légende relative au grand cataclysme. Les Lithuaniens, au contraire, en ont une dont le fond est sans doute ancien, bien

1 Nefydd, dans Owen nefyd, peut signifier construction. Naf, formateur, créateur, est employé comme un des noms de Dieu ; et Netfion, qui en serait le pluriel régulier, se rencontre aussi comme nom propre d'un personnage mythique, identifié trop légèrement avec Neptune.

* Vafthrudnismal,29.

qu'elle ait pris le caractère naïf d'un conte populaire, et que certains détails semblent empruntés à la Genèse. Suivant cette légende, rapportée par Hanush (Slav. MythoL, p. 234), le dieu Pramzimas, voyant la terre pleine de désordres, envoie deux géants, Wandu et Wêjas, c'est-à-dire l'eau et le vent, pour la ravager. Ceux-ci bouleversent tout dans leur fureur, et quelques hommes seulement se sauvent sur une montagne. Alors, pris de compassion, Pramzimas, qui mangeait justement des noix célestes, en laisse choir près de la montagne une coquille, dans laquelle les hommes se réfugient et que les géants respectent. Echappés au désastre, ils se dispersent ensuite, et un seul 'couple très-âgé reste dans le pays, se désolant de n'avoir point d'enfants. Pramzimas leur envoie alors son arc-en-ciel pour les réjouir, et leur prescrit de sauter sur les os de la terre, ce qui rappelle singulièrement l'oracle que reçoit Deucalion. Les deux vieux époux font neuf sauts, et il en résulte neuf couples qui deviennent les aïeux des neuf tribus lithuaniennes. On remarque dans cette légende un curieux mélange de traits originaux et d^emprunts faits sans doute au récit de la Bible.

Les rapprochements qui précèdent vont se compléter par la comparaison des traditions relatives au père du nouveau genre humain chez les Aryas.

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