L'HOMME SAUVÉ DU DÉLUGE
1) Suivant la plus ancienne de ces traditions, celle qui s'est le mieux maintenue chez plusieurs peuples de la famille arienne, le rénovateur de la race humaine détruite était d'origine divine et son nom exprimait l'homme par excellence,
l'être intelligent, le penseur. Tel est, comme nous l'avons vu (p. 281), le sens du nom indien de Manu, appliqué d'abord à l'homme en général avant de devenir celui d'un personnage mythique. Ce Manu ou Manus s'est modifié et multiplié plus tard sous diverses formes dans la mythologie indienne. Déjà le Rigvêda en distingue plusieurs,1 et, dans la suite, on en a compté jusqu'à sept, dont chacun préside à un manvantara, ou période du monde.2 Le principal, et le seul qui doive nous occuper ici, est le Manu surnommé Vâivasvata dans les légendes védiques, les épopées et les Purânas.
Le Rigvêda en parle plus d'une fois comme du père des hommes, qui sont appelés Manôr apatya, la descendance de Manu, et lui-même y reçoit le titre de père par excellence, Manushpitar. Il a donné aux humains la prospérité et le salut (çam, yôs. Cf. p. 142), et il leur a indiqué de bienfaisants remèdes. 5 Le premier, il a sacrifié aux dieux, et son sacrifice est devenu le prototype de tous ceux des générations futures.4 Son surnom Vâivasvata signifie fils de Vivasvat, c'est-àdire du soleil, et il est le frère de Yama, le dieu de la mort, appelé également Vâivasvata. 5
1 Max Muller, Sansk. Litter., p. 531.
1 Cf. Vishnu Purâna, p. 259 et suiv.
* Cf. Muir, Sartsk. texts, II, 328, et son article : On Manu as represented in the hxjmns ofthe Rigveda [Journ. of the Royal Asiat. Soc, 1863).
4 Kuhn, Z. S., IV, 101.
8 II est encore douteux que Manu se trouve nommé dans TAvesta (Cf. Spiegel, Trad. littér. d. Parsen, 108, et Windischmann, Zor. Stud., 78, 118, etc.). Justi (226) mentionne seulement comme probable l'existence d'un héros Manus, en rapport peut-être avec le Manuscithva de la race de Frétùn (Thraêtaona), et dont le nom signifie descendant de Manu. Spiegel (Beitr., 4, 62) est affirmatif sur l'existence réelle d'un Manu iranien.
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2) On a souvent signalé la remarquable coïncidence de cette tradition indienne avec celle des anciens Germains qui, d'après Tacite, se disaient descendus de Mannus, fils de Tuisco ou Tuisto, dieu issu de la Terre. l II est bien à regretter que l'historien romain ne nous ait transmis aucun détail de plus sur ce qu'en racontaient les carmina antiqua qui les célébraient. Toutefois, l'identité des traditions ne saurait être mise en doute. La forme Mannus, où l'n est redoublée, s'explique , suivant Kuhn ( Z. S., IV, 94 ), par un thème plus ancien Manvus = Manvas, affaibli lui-même de Manvat et Manvant. Un passage, d'ailleurs unique, d'un poëme allemand du moyen âge nous offre encore la forme Mennor, avec r pour s:
Mennor der êrste was gênant Dem diutische rede got tet bekant.*
« Mennor, ainsi s'appelait le premier (homme) auquel Dieu « fit connaître la langue théotisque. »
Mannus, comme Manu, est d'origine divine, mais la nature de son père Tuisco ou Tuisto est encore incertaine, vu l'obscurité de ce nom.
3) Si de la Germanie nous passons à la Grèce, nous trouverons dans le personnage mythique de Minos un autre représentant du Manus indien, mais considérablement modifié par les traditions helléniques. H ne s'agit plus ici, en effet, du premier homme à partir du déluge, mais d'un roi semi-fabuleux des anciens âges, fils de Jupiter, qui régnait sur l'île de Crète,
1 Célébrant carminibus antiquis, quod unum apud illos mémorise etannalium genus est, Tuisconem, deum terras editum, et filium Mannum, originem gentis conditoresque.
2 Grimm, Deut. Myth., p. 205.
et qui donna le premier de sages lois aux Hellènes. À ces divers égards, et sauf la localisation des légendes, il rappelle certainement le Manus roi et législateur. Cela ne suffirait pas, toutefois, à autoriser un rapprochement, si Minos, comme juge des morts, ne touchait pas par d'autres points aux traditions indo-iraniennes. Chez les Indiens, c'est Yama qui règne sur les morts, tandis que son correspondant iranien Yima kshaeta, fils de Vivanghvat (le Vivasvat indien), le Djemshid des Persans, est comme Manu le premier roi législateur et ordonnateur de la société humaine. Les rôles se sont ainsi intervertis de plusieurs manières entre les deux frères Manu et Yama, ce qui s'explique par leur identité primitive, que Roth a suffisamment établie. 1 Tous deux représentent le premier homme, car il est dit de Yama que le premier il a passé par la mort pour entrer au royaume des Mânes.2 Minos aussi ne devient juge aux enfers qu'après sa mort, et il partage cet office avec Bhadamanthe, le véritable Yama.5 H réunit ainsi dans sa personne les traits propres à ce dernier, et ceux de Manu et de Yima, en tant que rois et législateurs.
Kuhn, que je suis avec confiance dans cette exposition, signale d'autres points plus spéciaux de rapprochement entre Minos et Manu. C'est par le sacrifice que Manu obtient la nombreuse descendance sur laquelle il règne ; c'est par le
1 Zeitschr. d. moryenl. Gesellschaft, IV, 430. Cf. Lassen, Ind. AU., I, 519, et surtout Burnouf, Bhâgav. Purâna, vol. III, introd., p. LXV.
* Roth, 1. cit.; Kuhn, Die herabkunft d. Feuers, p. 20.
3 Kuhn (Z. S., IV, 123) explique 'Pa&tjuxvflvj par p*&x, verge, et juLxvêxvu, dans le. sens du scr. munth, quatere, agitare. 11 rappelle <jue le juge des morts était armé d'un bâton, <rxiï*Tp«v, comme Yama porte le danda dans les épopées.
sacrifice aussi que Minos arrive au pouvoir royal. Si ce dernier avait le Minautore, le taureau de Minos, auquel on sacrifiait des jeunes gens d'un peuple ennemi, Manu possédait également un taureau dont la voix faisait périr les Asuras et les Bakshasas, c'est-à-dire les races barbares ennemies des Aryas. Kuhn retrouve même ce taureau dans quelques traditions germaniques qui se rattachent au forgeron Vôlund ou Wieland, lequel à son tour correspondrait au Dédale grec (Z. S., IV, 91, 95 et sqq.). Quelque ingénieux, toutefois, que soient ces divers rapprochements, j'avoue que les différences de détail que présentent ces légendes, d'ailleurs d'un sens parfaitement obscur, chez les trois peuples ci-dessus, me laissent bien des doutes sur le fait d'une connexion réelle.
A côté de Minos, Kuhn trouve encore un second représentant grec de Manu, dans Minyasj le père et premier roi des Minyens, antique race répandue sur plusieurs points de la Grèce, et qui prit une grande part à l'expédition des Argonautes. Il s'attache de plus, avec beaucoup de soin, à justifier au point de vue philologique le rapprochement des trois noms, dont les différences apparentes sont assez grandes. Il part, pour cela, de ce thème primitif et hypothétique Manvat ou Afanvant, devenu d'abord Manvas, et qui lui donne le Manus indien et le Mannus germanique. Le grec Mivcùç en proviendrait également par le changement du t en 8, comme dans Ktç&ç, etc., puis par la combinaison du v ou du digamma avec l'a qui suit, d'où résulte œ, ou plutôt par le changement de an en ai, puis enfin par l'affaiblissement de l'a de la raoine en i bref, devenu plus tard î long, par suite probablement d'une compensation pour un redoublement de Vn, comme on le voit dans 'Eçïvvç pour 'Eçivvvç. La forme Mivvctç a changé le digamma en v, et dès lors Vi est resté bref. Toute cette analyse
peut bien sembler un peu trop subtile pour entraîner la conviction. l
Quoi qu'il en soit, il est difficile de ne pas reconnaître entre les personnages de Manu et de Minos un rapport trop frappant pour être purement fortuit, bien que le dernier ait été complètement séparé de la tradition du déluge. 2
4) D'après le témoignage de César, les Gaulois se disaient descendus de Dis, comme les Germains de Mannus. Ce Dis, évidemment, n'est point un nom celtique, mais bien celui que les Romains donnaient à Pluton, et qui traduit le gr. nhovrav, le dieu de la richesse, le Zivç xôovioç, le Jupiter de la terre. H s'agissait cependant d'une divinité ou d'un demi-dieu -de la mort et des ténèbres, puisque les Gaulois comptaient par nuits à cause de leur descendance de Dis. Or, comme on a vu que Yama, le roi des morts, se confond primitivement avec son frère Manu, que le rôle du Tima iranien est tout semblable à celui du Manu de l'Inde, et que leur double caractère se réunit dans le Minos grec, il devient très-probable que le père mythique des Gaulois appartenait au même cycle traditionnel. Son véritable nom, malheureusement, nous reste inconnu, mais il devait se rattacher à celui de l'un des deux frères, à celui de Manu sans doute, qui se retrouve seul chez les peuples européens.
Ce qui semble appuyer cette conjecture, c'est que les Triades cymriques font mention d'un personnage appelé
1 Cf. pour les détails Z. S., IV, 93, et Beitr., I, 369; mais aussi, pour les objections de Pott, Z. S., V, 264.
2 II faut ajouter ici, comme correspondant à Manu, le M«vj»ç ou Maw; des Phrygiens, fils de Zeus et de Gè (Hérod., I, 94, IV, 45 ; Dion. Hal., I, 27)* D'après Plutarque (De Is. et Osir., 24), il était regardé comme le premier roi des Phrygiens, qui appelaient Macwxcc toutes les œuvres remarquables par leur antique grandeur.
Menw ou Menyw Hen, c'est-à-dire le vieux, comme d'un des premiers^nés de l'île de Prydain. l H est nommé, dans cette triade, avec Tydain tad awen, le père de la muse, auquel une autre triade (n° 57) attribue l'institution du bardisme. Un second Menw, fils de Teirffioaedd, figure dans la triade 90 comme un célèbre magicien. Nous ne savons d'ailleurs rien de plus de ces personnages énigmatiques: mais nous voyons, en tout cas, que les Cymris désignaient sous le nom de Menw, dont le sens, en cymrique, équivaut à celui du Manu de l'Inde, un des premiers ancêtres de leur race.
5) En dehors de la famille arienne, on a plus d'une fois rapproché de Manu l'égyptien Menés, qui figure en tête de la plus ancienne dynastie. La ressemblance des noms est assurément curieuse, mais d'ailleurs isolée, peut-être fortuite, et on ne saurait en tirer aucune conclusion. H faudrait pour cela en savoir davantage sur la possibilité d'une relation entre les antiques origines égyptiennes et celles des Aryas et des Sémites, question qui est encore inabordable pour la science: Je me permettrai, en revanche, de présenter une conjecture sur le nom d'un personnage traditionnel qui semble être commun aux deux dernières races.
D s'agit de Japhet, fils de Noé, que la Genèse nous fait connaître comme le père des peuples du nord qui appartiennent à la famille arienne, tandis que Sem et Cham sont les ancêtres des deux autres races humaines. Les noms de ces der-
1 Archaiol. ofWales, II, 71, n° 93. D'après les Barddas (p. 47 et 253), publiés en 1862, par Williams ab Ithel, la tradition connaissait trois personnages de ce nom: Menw Henn, c'est-à-dire l'ancien, fils de Teirgwaedd (son of the three shouts), qui fut le premier homme, Menw Kir (le long), du nord et Menw, fils de Menwad ou -waedd, de TArvon ; ces derniers sont d'ailleurs inconnus.
niers sont restés étrangers aux traditions ariennes, mais celui de Japhet reparaît en Arménie et en Grèce avec des circonstances qui éloignent l'idée d'un emprunt fait au récit biblique. Ainsi, Moïse de Chorène, d'après d'anciens chants populaires arméniens et des sources traditionnelles qui remontent à Bé rose, donne à Xisuthrus, le Noé babylonien, trois fils, Zervân^ Titan et Japetosthê, qui régnèrent sur le genre humain renouvelé et furent considérés comme des dieux. 1 Ici, sans doute, il y a eu- un mélange d'éléments d'origines diverses, car Zervân est évidemment le zend zarvan, temps, et le zrvâna akarana, le temps incréé, infini, de l'Avesta,2 et Titan se rattache à l'ancienne théogonie grecque, sans que l'on puisse trop remonter à la source primitive de ce nom. Celui de 'la,7riToç y figure également appliqué à un fils d'Uranus et de Gaea,et l'un des chefs des Titans révoltés contre Jupiter. Il devient le père de Mîvomoç, d'Atlas, de Prométhée et d'Epiméthée, et, par conséquent, de la race humaine, dont Prométhée -est un des principaux représentants.5
Maintenant, d'où vient ce nom de Japhet qui se retrouve ainsi chez deux peuples ariens? On l'a rapporté à l'hébreu pâthâh, pandit, aperuit, d'après la parole de Noé ( Gen., 9, 27): Que Dieu étende Japliet! Mais Ewald, le meilleur juge pour cette question, le considère comme étranger à l'hébreu, au moins tel que nous le connaissons, tandis qu'il admet pour Sem et Cham des étymologies hébraïques probables.4 D'après
1 Ewald, Gesch. d. Volks Isr., I, 374.
* Cf. Spiegel, Avesta, II, 217.
3 Cf. Preller, Grlech. Myth., I, 39. Mfvo/r/oç, que Ton a expliqué par ja'vo; et choc, fatum, lui parait n'être qu'un nom de l'homme en général, ce qui le rattacherait au sanscrit manu et au groupe du § 3f>5, 4.
♦ Gesch. d. Volks Isr., 1,363.
cela, et comme Japhet était le père de la race arienne, on serait autorisé, ce semble, à lui chercher une étymologir arienne également. On pourrait donc y voir un composé analogue au scr. gâspati, le maître ou le chef de la race, de $â+ descendance, race, au génitif, et de patL Une forme gâpatf serait tout aussi correcte et se trouve réellement dans le composé pratfâpati, le maître des créatures, le Dieu suprême. L'affaiblissement d'un g primitif en g, puis en y, se reproduit plusieurs fois dans d'autres cas, et le grec <JWn-0T*jç, à côté d<i wonç, prouve que le suffixe ti n'a pas été le seul à former le nom du maître. Il n'y aurait donc rien d'essentiel à objecter au point de vue phonique, et l'épithète de chef de la race a pu s'appliquer très-naturellement à celui qui en était regardé comme le père. Cela conduirait aussi à expliquer la forme arménienne Japetosthê, quia tout l'air d'un superlatif tel qur le serait en scr. gâpatùhta, le chef de la race par excellence, de même que de nrpa, roi, on voit se former un comparatif nrpatara, qui est plus qu'un roi, et un superlatif nrpatama* qui est roi au plus haut degré.
Je ne donne, comme de raison, tout ceci qu'à titre d'hypothèses à examiner.
6) L'homme sauvé du déluge n'est appelé Manu ou Manu* que dans la tradition indienne, et ses corrélatifs Àfinos, Mïnyas, Manès, Mannus, Mémo, ne sont plus considérés qur comme des chefs de race ou d'anciens législateurs, tandis que d'autres noms figurent dans les récits du cataclysme. Cela no prouve autre chose que l'extrême antiquité de la tradition primitive, dont les éléments se sont disjoints et modifiés en passant de race en race et de pays en pays. Plusieurs tentatives ont été faites pour rattacher aussi à la source commune quelques-uns des noms divergents donnés à l'homme du déluge
mais jusqu'à présent sans trop de succès, vu Pincertitude des rapprochements et des étymologies quand il s'agit de noms propres, en tout cas fort anciens. Je me borne à cet égard aux indications suivantes.
a) Dans un mémoire intéressant,1 Windischmann a cherché de plusieurs manières à relier les traditions indiennes du déluge à celles de la Genèse. Quelques-unes de ses conjectures sont assurément ingénieuses, mais laissent prise cependant à bien des doutes.
Ainsi, il croit retrouver les noms de Noé et de Japhet dans ceux d'un ancien Richi indien, Nahusha, et de son fils Yayâti; mais, outre que les ressemblances sont bien imparfaites, les légendes qui concernent Nahusha n'ont aucun rapport avec le déluge, et son nom ne peut point se ramener à la même origine que celui de Noé. Celui-ci, en hébreu Nàach, se rattache, suivant Ewald, à une racine perdue nach, alliée à nâ, novus, recens, et signifie le rénovateur,* tandis que Nahusha, du synonyme nahus, homme en général, provient de la me. scr. nah} nectere, et désigne l'homme comme le voisin ou le prochain (D. P.). Un rapport entre Japhet et Yayâti semble encore moins admissible. Le changement d'un p ou ph en y serait tout à fait insolite, et les noms des autres fils de Nahusha, Yati, Ayâti, Sanyâti, Viyatij* montrent que l'y est bien ici purement indien.
Windischmann cherche également à expliquer le nom de l' Ogyges grec, et il en présente comme possibles deux étymologies différentes. Suivant l'une, Ogyges serait le scr. Ayuga,
1 Ursagen der arischen Vôlker. Abhandl. d. Bayr. Akad , 1852.
2 Ewald, 1. cit., I, 360.
* Vishnu Pur., p. 413,
c'est-à-dire descendant de Ayuf le père de Nahusha ; mais le savant allemand doute lui-même d'un changement de y en g, d'ailleurs sans exemple, et ensuite cet Ayu, pas plus que Nahusha, n'a quelque chose de commun avec le déluge. D'après l'autre conjecture, Ogygès se lierait au scr. védique ôgha, âugJia, flux, inondation, et serait = ôghatfa, c'est-à-dire né (au temps) du déluge. Kuhn ( Z. S., IV, 89 ) objecte ici la difficulté d'assimiler Yûû initial au sanscrit ô ou âuf tandis que, généralement, il représente un a; et de plus la rareté de v comme remplaçant de a. i Ces objections, cependant, ne semblent pas décisives contre le rapprochement proposé, et Pott incline de son coté à admettre une affinité réelle entre ôgha et *£lyvytjç9 ainsi que dyfjVy océan.2 H fait observer, en effet, qu'il n'est point nécessaire de supposer co pour ô, attendu que ôgha dérive de la rac. vaA, vehere, et que ce mot est ainsi pour vagha. Cf. vahâ, fleuve, goth. vêgs, flot, anc. ail. wâg, mer, etc. Mais dans ce cas on devrait admettre que les mots grecs comparés ont perdu un digamma. Pour càyfjv ou riyîjvoç la chose ne peut guère se constater, attendu que ces termes ne se trouvent point chez les poètes, mais on ne saurait l'admettre pour Ogygès. Dans deux passages d'Homère, en effet, le nom de l'île Ogygie, qui en dérive évidemment, ne saurait avoir eu le digamma, à cause de l'élision des voyelles devant Va. 5 C'est là un fait qui paraît décisif contre une affinité entre ôgha et Ogygès, à moins de supposer que, du temps d'Homère, un
1 C'est par inadvertance que Maury, dans son savant ouvrage sur les Religions de la Grèce (I, 89), attribue à Kuhn le rapprochement que celui-ci combat.
* Z. S., V, 262. — Le y, irrégulièrement pour gh (h), peut se justifier par eywv — aham, tAiyxç = mahat, etc.
« Od., VI, 172, vifW «V 'Qyvyinç ; et XXIII, 333, iç **W 'ûyt;yiw vfrov.
digamma primitif eût déjà disparu. Il faut ajouter que les ternies grecs, tels que oxoç, char, h%lvc*>> etc., qui se rattachent à la rac. vah, avaient bien le digamma et offrent de plus régulièreihent leur % pour h = gh.
C'est, au contraire, l'existence bien constatée d'un digamma qui vient invalider une autre conjecture de Windischmann, laquelle sans cela aurait été d'un grand intérêt. Dans la tradition indienne, Manu obtient par le sacrifice, après le déloge, une fille qui est appelée Ida, lia ou Ira, c'est-à-dire la prière, et la bénédiction. Windischmann y voit celle que Noé demande à Dieu pour la terre et qu'il obtient aussi par le sacrifice. Et comme Dieu, en signe de grâce, met son arc-en-ciel dans la nue, Windischmann rapproche de Ira Y y\çiç grecque, la messagère des dieux et l'arc-en-ciel. Mais, ainsi que le remarque Kuhn, la longueur de Yi serait déjà une objection, quand bien même il ne serait pas certain que ce nom était primitivement Fiçiç* 1
b) Celui de Deucalion est encore inexpliqué, car l'étymologie de $îvûù> mouiller, tremper, et de khç, mer, n'est pas sérieuse. C'est là, sans doute, un ancien composé dont les éléments restent obscurs. Le Aeu initial pourrait être le sanscrit dêva, dieu, divin, ou bien dva, dvi, deux, comme dans JtvTtgoç, deuxième, et jotÀ/W rappelle le sanscrit kalyâna, excellent, heureux, comme subst. bonheur, salut, bénédiction; mais cela ne suffit pas pour assurer une interprétation en l'absence de quelque nom traditionnel indien qui l'appuierait.
Les personnages cymriques Dwy/anet Dwyfachse rattachent probablement à Dwyf, Dieu, dwyfawl, divin, et par là au scr.
« Z. S., V, 90. Cf. Benfey, Gr. WL, I, 334.
deva, en cymrique aussi duw. Le fém; Dwyfach serait formé comme gwrach, vieille femme, de gwr, homme ; mais il est singulier que le masculin dwyfan soit donné par Owen avec le sens de déesse.
La signification du Scandinave Bergelmir est également obscure. Il faudrait bien se garder d'y chercher une allusion à la montagne (berg) du fléluge ; car Ber-gelmir est formé comme Thrud-gelmir, son père, Avr-gelmir, son aïeul, et gelmir paraît être une inversion de gémlir, homme très-