‹ Les origines indo-européenesChapitre 86 sur 115 · LA CROYANCE AUX ESPRITS · texte numérisé non relu

LA CROYANCE AUX ESPRITS

La foi -aux puissances divines qui gouvernent le monde ne suffit pas à l'imagination des peuples livrés à leurs instincts naturels, et ils ont créé une foule d'êtres d'un ordre inférieur, mêlés plus directement aux incidents de la vie ordinaire. Doués de pouvoirs surnaturels, mais limités, bienfaisants ou

maque éternue fortement après l'annonce du retour d'Ulysse par Pénélope (Od.} xvu, 541, 545).

Après un éternument on regarde comme un funeste présage de rapporter un plat ou une table, si l'on ne mange après cela quelque chose, ou de cesser complètement de manger (Pline, xxvni, 5).

Un chef de famille ne doit pas regarder sa femme quand elle éternue (Manou, iv, 43). Cf. Aç va lâyana's Hausregel, p. 99. Stenzier, Morg. Gesellsch.y 1865: Wenn einer geniesst, gejithnt, etwas unangenehmesgesehen, einen hàsslichenGeruch gerochen, beim Augenzittern und Ohrenkliugen , spreche er leize : Môge ich schonsichug mit den Augen sein, schon glanzcnd mit der Antlitz, schon horend mit den Ohren, Wille und Einsicht seien mir.

Le premier signe de vie que donne l'homme façonné par Prométhée, c'est d'éternuer, après avoir respiré des rayons solaires. — L'enfant ressuscité par Elisée éternue d'abord sept fois ( 2 Rois, iv, 35). — Au Monomotapa, quand le roi éternue, la nouvelle s'en transmet rapidement au loin, et partout on entend des vœux solennels pour sa santé. — Lors de la conquête de la Floride par les Espagnols, le cacique de Guachoia ayant éternue, les Indiens de sa suite s'inclinèrent en étendant les bras, et en priant le soleil de le défendre et d'être toujours avec lui. — Dans Xénophon /Ct/r., vin, 3), un soldat éternue au moment où il leur propose une résolution hasardeuse, et le général en conclut qu'il faut adresser des actions de grâces ©fw a-cnTf.pi et obéir à l'omen favorable. — Suivant Polymnis (Plutarque, De Gen. So'cr.), le démon conseille!* de Socrate le faisait éternuer (Morin, Mém. de VAcad., IV, 325 et suiv.).

malfaisants, ces êtres interviennent jusque dans les petits événements de l'existence- humaine, ou président à certains phénomènes mystérieux et incompris de la nature élémentaire. Us sont nés partout du besoin qu'éprouve l'homme de chercher une cause à ce qui échappe à son intelligence, et cette cause se personnifie aisément en un agent doué de qualités appropriées. De là l'extrême variété de ces êtres imaginaires qui remplissent les sphères du monde inférieur, et qui agissent en accord ou en désaccord avec les pouvoirs célestes.

Nous ne pouvons plus savoir quelle extension avait prise chez les anciens Aryas cette croyance aux esprits, mais il paraît certain qu'elle existait à un degré quelconque, à en juger par les traces qu'elle a laissées ici et là dans les langues.

1) Le scr. bhûta désigne une classe dTesprits malfaisants qui hantent les cimetières et qui se plaisent à nuire aux hommes par la possession, les maladies, etc. Ce mot dérivé de la rac. bhû, fieri, existere, ne signifie proprement qu'un être vivant en général, aussi un enfant, et comme neutre un élément. Ce sens vague convient très-bien pour des êtres qui ont quelque chose de mystérieux.

C'est à ce nom que se rattache sans doute celui du Daéva Buîti dans le Vendidad (19, 6), démon qui trompe les hommes. Cf. le huzv. bût (Justi), le pers. buibâr, démon, but, butak, idole, et bûtali, fœtus = scr. bhûta, enfant.

Je le retrouve aussi dans l'allemand moyen et moderne butze, bas-allem. butte, butke, budde, buddeke, sorte de lutin difforme et malfaisant (Grimm, Deut. Mytlu, 288). Le cymr. bio, bo, gobelin, épouvantail, se lie probablement à la même racine, et l'irl. buitseach, sorcier, buitseachd, buitseachas, sorcellerie, rappelle le scr. bhûti, pouvoir surnaturel acquis par la magie (Wilson).

2) Un autre terme sanscrit, druh, s'applique dans le Rigvêda à une espèce de démon mâle ou femelle et signifie malfaisant, nuisible, de la rac. druh, nocere velle, odisse. De là aussi drôha, drôglia, malice, offense, haine, drôgdhar, ennemi, offenseur, druhvan, drohin, qui cherche à nuire, malin, etc. Cette personnification du mal reparaît chez les Iraniens dans la Druj ( au nomin. drukhs ) du Vendidad (Farg., vm, passim), le démon femelle qui se jette sur les cadavres et qu'il faut chasser par divers procédés. Les inscriptions de Persépolis offrent druga, comme le nom d'un esprit malin. !

Dans une dissertation pleine d'ingénieux aperçus, Kuhn a cherché à identifier avec druh le grec ôtAya, en lui donnant pour sens propre nuire par des enchantements. Il rattache ainsi aux êtres démoniaques de l'Inde et de l'Iran les GtXyiYtç ou TtXxivîç des traditions grecques, en leur qualité de magiciens malfaisants et trompeurs (Z. S., I, 193 et suiv.). Les irrégularités des consonnes peuvent, en effet, s'expliquer par les variations propres aux aspirées grecques, mais SéXya ne saurait guère se ramener à druh que par l'intermédiaire d'une forme hypothétique drh, devenue drah, darh et dalh, et dont l'existence est appuyée par les langues germaniques.

Au scr. druh répond exactement l'anc. ail. triugan, fallere, fraudare (le t au lieu de z maintenu devant r ), d'où trugi, dolus, fraus, truganari, praestigiator, gi-trog, fallacia, phantasma, suivant Grimm, plus spécialement illusion pernicieuse produite par les esprits malins. Le d primitif s'est conservé dans le Scandinave draugr, larva, mânes. Mais la voyelle radicale varie dans le goth. trigô, anglo-sax. trege, Scandinave tregi, vexation, chagrin, ce qui indique bien que Vu n'est pas primitif.

1 Lassen, Z. S. f. d. Kunde d. Morgenl, VI, 32, 33.

Un mot correspondant à celui qui désigne le démon indien druh est le lithuan. drùgis, fièvre, et surtout frisson fébrile. La fièvre, en effet, était considérée comme produite par un mauvais esprit et personnifiée comme tel. L'anc. allem. rito, fièvre, était un esprit (alb) qui chevauchait sur le malade. Les Indiens se représentaient la fièvre comme un démon à trois pieds, tripâd, ou à trois têtes, triçiras, par allusion sans doute aux trois périodes de frisson, de chaleur et de sueur (Wilson, Dict.). Le grec r;7rictXoçf fièvre, touche de près à v\7n<thriç^ i@ict\Tt)ç9 le démon du cauchemar.

Dans les langues celtiques, nous trouvons le cymr. drwg, armor. droug, drouk, mauvais, méchant, et, comme substantif, mal, méchanceté. J'ai cherché à montrer ailleurs que, dans les triades des bardes gallois, le nom de Drwg, employé conjointement avec celui de Cythraul, le diable, doit avoir désigné une personnification du mal. I Enfin, Pirl.-erse droich, nain, c'esi^à-dire, dans les superstitions populaires, un être doué d'un pouvoir magique et pernicieux, dérive de droch, mauvais, méchant, et complète cette série d'analogies.

3) Comme sa signification l'indique, le nom qui précède s'appliquait à un ordre d'esprits malfaisants ; 2 c'est le contraire pour le scr. rbhu. Ces êtres, qui jouent un grand rôle dans la mythologie védique, sont bienfaisants et industrieux et vivent en bonne intelligence avec les dieux supérieurs, pour lesquels ils travaillent à l'occasion. Leur nom, comme adjectif, signifie habile, adroit, inventif, et, comme substantif, artisan

1 Le Mystère des bardes de Vile de Bretagne* Genève, 1856, p. 43.

* Les Dusii, espèce de démons chez les Gaulois (August., De civ. Dei, XV, 23), paraissent avoir signiiié les méchants, si leur nom se rattache à la rac. scr. dush, malefacere, peccare, d'où dushti, dôsha, dépravation, crime, dommage, etc.

habile surtout à forger et à construire des chars. Il dérive de la rac. rabh, temere agere, avec â préf., ordiri, incipere. Cf. rbhva, rbhvan, hardi, entreprenant, adroit. '

Lassen, le premier, a rapproché de rbhu le grec 'OpQîvç, tout en avouant que les traditions relatives au chantre thrace n'offrent aucun rapport avec celles du Rigvêda.2 Kuhn adopte ce rapprochement, en cherchant dans les Elfes de la Germanie, grands amateurs de musique et de chant, un chaînon qui relie Orphée aux rbhus de l'Inde.

Si l'on part, en effet, d'une forme arbh = rabh, dont le dérivé rbhu serait un affaiblissement, il devient facile d'y rattacher, avec Kuhn, le scand. âlfr, ags. aelf, suie, allem. alp, etc., nom d'une classe d'esprits qui tiennent une grande place dans la mythologie du Nord et les superstitions populaires de l'Allemagne et de l'Angleterre. Leurs attributs sont plus variés que ceux de leurs correspondants de l'Inde et leur sphère d'action plus étendue. Ils se divisent en plusieurs classes, les blancs, les noirs, les gris, les bruns, suivant leur caractère bon ou malin; les uns beaux et gracieux, les autres laids et difformes. Ces derniers se confondent plus ou moins avec les nains, dvergar* qui se rapprochent des rbhus par leur habileté comme artisans et forgerons. D'un autre côté, les âlfar lumineux, qui habitent l'air, et qui se plaisent à la musique et à la danse, ressemblent mieux aux maruts indiens, génies de l'air qui, à leur tour,

1 Ainsi le D. P. Kuhn, au contraire (Z. S., IV, 109), donne à rbhu le sens de brillant, en comparant otxçiç, albus.

* Z. S. f. d. Kunde d. Morije.nl., III, 487.

3 Kuhn interprète dvcryr, ags. dweorg, anc. ail. twerg, dans le sens de malin, trompeur, en comparant le sanscr. dhvaras, démon femelle analogue à la Druh, de dhar, curvare et kedere (Z. S., I, '201 ).

s'identifient par plusieurs points avec les fbhus. On voit ainsi qu'un fonds commun de croyances, simple à son origine, s'est développé plus tard dans plusieurs directions chez les Indiens et les Germains.

J'ajouterai qu'il faut peut-être ramener au môme groupe il<* noms le cymrique rhaib, fascination, rheibiaw, ensorceler, rJieibiivr, r/ieibes, sorcier, sorcière, etc.

4) Nous venons de voir que les esprits germaniques se distinguaient d'après leur couleur. Il en était de même chez hs Indiens, et Kuhn observe que l'épi thète babhru, brun, fauvr, qui est donnée plus d'une fois aux manits, répond pour le fond et la forme au nom des brownies de l'Ecosse (Z. S., 1, 200). Une sorte de démon indien est appelé karbura ou htrvara, c'est-à-dire tacheté, et ceci conduit à expliquer le gtfîç KoQctXoÇj espèce de faune ou de satyre, en comparant le ser. çabala, çavala, tacheté, bariolé, en parlant aussi des esprits. * Ce nom a passé du grec, par l'intermédiaire du lat. cobalus et du bas-lat. gobelitius, dans le français gobelin, l'anglais goblln, le cymr. coblyn, l'armor. gobilin, ainsi que dans l'allemand kobold, etc.2

5) D'après les superstitions populaires, les mauvais esprit* prennent souvent la forme de divers animaux. C'est là unu croyance fort ancienne, car elle se retrouve dans l'Inde aùiai

1 Cf. Muir, Sansh. Texts, III, 77, où, d'après un passage des Su tras de Gôtama, le Véda dit : Un (démon) brun, çyâva, emporte l'offrande de celui qui sacrifie après le lever du soleil. Un (démon > tacheté, çavala, emporte l'offrande de celui qui sacrifie 'avant le lftVtff du soleil. Tous deux, le brun et le tacheté, çyâvaçabalâu, emporten» l'offrande de celui qui sacrifie au crépuscule du matin.

* Cf. ci-dessus p. 2.77. Ki'p&poç et xôBocXoç sont entre eux, en grt*i . dans le même rapport que karbara% çarvara et çabala en sanscrit. Cela semble indiquer que ces formes ont déjà varié à une époque très-reculée.

bien qu'en Europe. Un passage du Rigvêda (VII, 104-22) nomme le hibou, la chouette, le coq, le vautour, le chien et le loup comme les formes que revêtent les démons. Au moyen âge germanique, le diable était censé se transformer en bouc, en loup, en chien, en corbeau, en vautour, en coucou, en serpent, etc. (Grimm, Deut. Myth., 557). Le loup en particulier, cet ennemi redouté des anciens pasteurs, est devenu de trèsbonne heure un représentant des puissances ténébreuses. Le démon-loup est appelé dans le Rigvêda Icôkayâtu,1 et le scr. kôka, loup, se retrouve évidemment dans le russe kôka, ogre, gobelin, et le lithuan. kaukas, diminutif kaukelis, gnome, esprit. Il faut peut-être y rattacher aussi le goth. skôshl, ags. scocca, scucca, démon, ail. mod. schauhe, spectre, si Vs est ici prosthétique, comme dans skôlis, soulier, comparé au sanscrit kôça.

6) Le scr. bhîshma, méchant esprit, gobelin, proprement terrible, horrible, dérive de la rac. bhî, timere, au causatif bhîshay, terrere, d'où bhîshâ, effroi, bhîshana, horrible, etc. A cette forme causative appartient sans doute l'anc. si. et russe biesû, pol. Mes, bis, boh. bes, démon ; lith. bësas, id. La rac. bhî (bhayatê) se retrouve aussi dans l'anc. si. boiati se, timere, et le lith. bijôti, id., d'où bajùs, terrible, bâime, crainte; cf. scr. bhaya et bhîmn, id. Au causatif bhîshay se lie le lith. baisinti, effrayer, baisa, frayeur, baisus, terrible, cruel, ce qui

1 Kuhn, Z. S., I, 196. Le D. P. traduit ce composé par coucoudémon, kôka signifiant à la fois coucou et loup. Mais, comme dans le texte le kôkayâtu suit immédiatement le çvayâtu ou chien-démon, l'interprétation de Kuhn semble préférable. — Avec kôka, loup, cf. l'anc. prus. kaukos, diable, kuke, kobolde, alraun ; lith. kaukas, kobolde, unterirdisches mânnlein (Ness., Thés., 67); le D. P. rapporte le scr. kôkayâtu à kôka, hibou, mais qui dans ce cas signifie peutêtre loup ; yâtu, espèce de démons qui se montrent sous des formes diverses.

confirme le rapprochement ci-dessus de bhîshma avec biesu, etc.

7) La mythologie indienne connaît une classe d'esprits ou de génies bienfaisants appelés siddhfa, c'est-à-dire accomplis, libérés ou magiciens, qui habitent au ciel dans la région du chemin des dieux ou de la voie lactée.1 Comme nous trouverons plus loin siddha, magicien; efr siddhi, magie, conservés très-probablement chez les Scandinaves, je crois que l'on peut aussi comparer l'anc. \r\. sïde, erse slth, esprit, fée. Le vieux poëme de Fiech dit en parlant des Irlandais païens : tuatha adortais side, ces peuples adoraient des esprits. Stokes me communique un passage du livre d'Àrmagh où saint Patrice et ses moines sont pris pour des side par deux jeunes filles. 2 U est curieux aussi de trouver chez les Cymris le nom de Caer Sidi, l'enceinte ou la ville des Sidi (?), donné au zodiaque ou peut-être à la voie lactée, siddfiamârga, laquelle est appelée d'ailleurs Caer Gfwydion, l'enceinte de Gwydion, génie qui régnait dans l'atmosphère. U est vrai qu'on explique sidi par révolution, ce qui rend ce rapprochement douteux^

Ces indications, bien incomplètes sans doute, et qui se multiplieraient en comparant avec plus de soin la foule de noms donnés aux esprits de toute sorte par les divers peuples de la famille,4 suffisent à montrer que les anciens Aryas

1 Cf. Vishnu Purâna, Wilson, p. 227. Arguna, dans son voyage au ciel, s'approche du siddhamârga, la voie des Siddhâs, portion de la galaxie (Indralôkagam, 1, 40).

1 Sed illos viros side, aut deorum terrenonum (sic), aut fantassiam estimaverunt (Book ofArmagh, 12, a, 1).

1 Weber (Beitr., 4, 289 ) objecte à ces rapprochements que les Siddhas indiens sont encore tout à fait inconnus dans la période védique.

* Il faudra se tenir en garde, ici comme toujours, contre les ressem-

croyaient à l'existence d'êtres intermédiaires entre l'homme et les dieux, les uns propices et bienfaisants, les autres malins et redoutables.

Page 1