LA MAGIE
La croyance à la magie est une suite de la croyance aux esprits. Ceux-ci, bons ou méchants, sont doués de pouvoirs surnaturels qu'ils peuvent transmettre aux hommes pour le bien ou pour le mal. Dans le premier cas, la puissance acquise a quelque chose de divin, et se rapproche de celle que le prêtre tient des dieux supérieurs. Elle s'exerce alors d'une manière bienfaisante, pour éloigner les malheurs, conjurer les maladies et combattre les influences démoniaques. Dans le second cas, elle devient perverse, impie, et constitue la magie noire, ou la sorcellerie avec toutes ses aberrations. Ces distinctions se retrouvent partout et ont sûrement existé chez les anciens Aryas, car la magie a pris de grands développements dans les principales branches de leur race. Ici encore, la comparaison des usages fournira un champ d'observations très-riche, mais que nous devons nous interdire pour nous borner à traiter le côté linguistique de la question.
1) On remarque de prime abord une analogie générale dans la manière indirecte dont plusieurs langues désignent l'action de se livrer à la magie, ou plutôt à la sorcellerie, comme si l'on craignait de l'exprimer trop clairement. On em-
blances isolées et fallacieuses. Ainsi, rien ne semblerait plus naturel que de rattacher nos ogres au sansc. ugra, cruel, terrible, d'autant plus que ugri désigne un démon femelle ; et cependant ogre n'est à coup sûr qu'une inversion de l'italien orco et du latin Orcus.
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ploie pour cela le verbe faire, sans préciser autrement la nature de l'acte. Ainsi les Grecs disaient \fSuv tw tj, faire quelque chose à quelqu'un, pour ensorceler, comme on dit en allemand einem etwas anthun. Le bas-lat. facturare, pour fascinare, factura, sortilège, ital. fattura, id., fattuchiero, sorcier, viennent de f avère , tout comme l'espagnol /techizo, maléfice, hechizero, sorcier, etc., de hecho, action, fait, participe de hacer. Les Scandinaves employaient dans le même sens gôra, facere, d'où gômîngar, artes magica?; cf. danois /orgiôre, ensorceler, etc. Les observations qui suivent montreront qu'on s'exprimait déjà de la même manière au temps de l'unité arienne.
De la rac. scr. kr, kar, facere, dans le sens le plus large, mais aussi facere aliquid aliquo, dérivent plusieurs termes relatifs à la magie. Ainsi k?ti, krtyâ, magie, ensorcellement, proprement action, et, comme aussi krtyakâ, magicienne, sorcière; krtvan, magique dans le mauvais sens, proprement agissant, actif ; kartra, charme, procédé magique, kârmana, sorcellerie, de karman, œuvre, etc.
Je crois que c'est à cette dernière forme qu'il faut ramener le lat. carmen, dont la provenance de casmen n'est rien moins que certaine (Cf. p. 202). Casmen, rapporté à la rac. scr. cas, laudare, celebrare, n'a pu signifier qu'un chant de louange, tandis que carmen désignait plus spécialement un chant ou une formule magique ou divinatoire, ainsi que l'emploi qu'on en faisait. La déesse Carmenta ou Carmentis, qui présidait aux enfantements, tirait son nom des carmina, ou formules magiques, que l'on prononçait pour favoriser la parturition.1 Cette déesse avait aussi le caractère d'une devineresse, comme
1 Preller, Rôm. Aft/i/?oJ.,358, 577.
la mère d'Evandre, Carmenta, qui prédit dans Virgile les destinées futures de Rome. La forme carmen était sûrement ancienne, puisque Servius dit positivement que les devins s'appelaient autrefois carmentes. l H est donc très-probable que carmen s'identifie avec le scr. karman, dans le sens d'œuvre magique que prend le dérivé kârmana. Cette acception propre du mot latin s'est conservée dans le français charme, charmer, etc.
En lithuanien, nous trouvons le corrélatif de kar dans le verbe kyrti, kêrêti (h/ru, kéru), ensorceler, d'où kèrèjimas, sorcellerie, kèryczos, arts magiques, nu-kêrétojis, sorcier, etc.
Il reparaît encore dans l'irl. cairighim, j'ensorcelle (O'R.), dénominatif dont le substantif n'est pas indiqué. Il est possible que cro, croan, sorcellerie (O'R.), se rattachent par contraction à la même rac. car. 2
2) La rac. scr. car, agere, facere, in opère versari, sans doute alliée primitivement à kar, prend avec abhi le sens de fascinare, incantare. De là abhiéâra, abhiéarana, abhiéaritu, ensorcellement, enchantement, abhiéârin, sorcier.
A la racine simple, qui cependant n'existe plus en slave, appartient évidemment l'ancien slave Jary,artes curiosae, ainsi que le verbe secondaire éarovati, artes magicas exercere, d'où éarovanië, magia, éarovïnikù, magus, aussi éarodié, etc.,
1 Serv. ad ^Eneid. vin, 339 : Ideo Cawnentis appellata quod divinatione fata caneret, nam antique vates carmentes dicebantur, unde etiam libros qui eorum dicta perscriberent carmentarios nuncupatos.
* A une racine de même sens, ap, d'ailleurs inusitée, d'où en sansc. apas, œuvre et actif, aptu* aptur. adj.. actif, apt as et apas, œuvre religieuse, etc. (cf. lat. opus), parait se rattacher l'irl. f ipt)iach% ibdach, maleficus, aipthi, veneficia (Z.2, 60), opthach, magique (O'Don., GL). Cf. apthib. actoribus (Z.«, 258).
termes qui sont restés pour la plupart dans les divers dialectes slaves, russe et boh. cary, pol. czary, czarowaé, czarownik, illyr. cjarovnik, etc. Le lithuanien czeray (plur. ), magie, czeriniîikas, sorcier, se rattache sans doute au polonais.
3) La possession par les mauvais esprits, qui touche de près à la sorcellerie, s'exprime en sanscrit par âvêça, âvêçana, proprement ingressio, de viç, ingredi, â-viç , id., et potiri, capere.
Je crois que cette racine nous donne le sens primitif d'un groupe de termes germaniques restés obscurs sous ce rapport. Le goth. veifuin, sanctifier, consacrer, ainsi que veilis, sacré, veiha, prêtre, veihitha, sainteté, etc., se rattachent à viç comme veihs, vicus, au scr. vêça (t. II, p. 308). La consécration n'est, en effet, qu'une pénétration, par le principe divin, de l'objet consacré, qu'une possession sainte au lieu d'être démoniaque. La même expression s'appliquait dans les deux sens, comme le grec îpiïuv ou ft^uv et le lat. facere se disaient des choses sacrées aussi bien que de la magie noire. Aussi Grimm ramène-t-il à veihan, etc., l'anc. saxon wiccian, fascinare, wicce, saga, loiccancraeft, ars magica, anglais witch, sorcière; bas-sax. wikken, fasciner, w ikker, wichler, sorcier, etc. (Deut. Myth.y 581). Ce sens spécial, conservé par la branche saxonne seulement, remonte ainsi à la plus haute antiquité.
4) La branche Scandinave, par contre, semble avoir gardé un autre terme également ancien, dans seida, incantere,se?V7r, invocatio maligni spiritus, seidmadr, fascinator, seidkona, fascinatrix. On peut comparer, en effet, avec toute raison, le scr. êiddhi, magie, et siddha, magicien, devin, de la rac. sid/i, perficcre (Cf. p. 397).
5) Le scr. mâyâ, magie, illusion, mais, dans les Vêdas, sagesse, art (Naigh., III, 9), d'où mâyâvin, comme mâyin,
mâyika, conjurateur, jongleur, etc., dérive sans doute de man, putare, cogitare, scire, comme §âya, femme, de gan, gignere, âyu, vivant, de an, spirare, spirare, etc. * De man vient aussi mantra, prière, et formule magique, incantation, acception qui se retrouve dans le zend manthra (Vendid., VII, 119), incantation contre les maladies.2
Je compare, comme se liant à la rac. man, l'irl.-erse manadh, praestigia, incantatio, et divinatio, omen; ainsi que le lith. môniti, ensorceler, menai (plur.), sorcelleries, jongleries, monininkas, sorcier, etc. H ne faut pas songer, comme on Fa fait plus d'une fois, à un rapprochement de mâyâ avec le gr. fjictyûct, fjuctyoç, qui est emprunté à l'ancien persan et dont l'origine est tout autre.