LA MÉDECINE
On s'étonnera de voir figurer la médecine au nombre des superstitions, mais il est de fait que, chez la plupart des peuples, l'art de guérir n'a guère été au début qu'une branche de la magie. Les maladies elles-mêmes étaient généralement considérées comme produites par des esprits malins, et c'est en combattant, en expulsant ceux-ci par des conjurations magiques, que l'on croyait venir en aide aux malades. Les procédés de ce genre remontent aux temps les plus reculés et se sont perpétués jusqu'à nos jours, en traversant le moyen âge, dans les
1 Suivant le D. P., maya, art, pouvoir miraculeux, ruse, tromperie, illusion, de ma, eflicere et metiri ; maya, mâyâvin, jongleur, etc.
1 Dans Justi, mâthra, pour manthra, proprement parole sainte.
8 Cf. dans Justi (235) le zend môghu, mage, comme adj., grand ; anc. pers. magu, pers. mugh, armén. mog, etc.
superstitions populaires. La médecine scientifique, fondée sur l'observation, ne s'est développée plus tard, parmi les peuples ariens et d'une manière indépendante, que chez les Indiens et chez les Grecs, et ces derniers sont restés [^ridant longtemps nos maîtres sous ce rapport, comme sous bien d'autres.
J'ai publié, dans la Zeitschri/t de Kuhn (V, 24), queîques recherches sur la médecine des anciens Aryas. Il en résulte, avec assez d'évidence, qu'elle devait consister principal en 1 eut en procédés magiques. J'extrairai de ce petit travail les données qui me paraissent encore les plus sûres, tout en rectifiant quelques conjectures trop aventurées et en ajoutant quol< inobservations nouvelles.
1) Le gr. iaofjutij guérir, d'où iarçoç, icLTtjç, mécWin, tcuriç, ïctfjtUy guérison, etc., a été identifié par Kuhn avec le scr. yâvayâmi, de yâvay, forme causative de yu9 arcere, itvortere. Ce verbe, en effet, s'emploie plus d'une fois dans le Itïgvêda en connexion avec amivâ, maladie, et aussi la cause personnifiée, le démon de la maladie, qu'il s'agit d'expulser et d'éloigner, ce qui se rapporte évidemment aux pratiqua de la médecine superstitieuse.1
2) C'est aussi à ces procédés que se rattacherait, suivant Kuhn, le lat. mederi, en comparant le scr. mâth, médh, obviait! venire, et conviciari, maledicere. Le medicm serait ainsi vA\\\ qui conjure la maladie par des imprécations. Ce qui rend toutefois oette conjecture douteuse, c'est que mêdh signifie paiement intelligere, scire (Cf. mêdhâ, sagesse, mêdhira^ nage, et p. 288), et que d'autres noms de la médecine et du médecin se lient à ces dernières notions. Ainsi le scr. éikitsâ et nfcit-
1 Cf. Kuhn, Z. S., V, 50, où se trouvent plusieurs citation dti ! ttg* vêda, etleD. P., VI, 141.
saha dérivent de éikits, désidératif de éii, animadvertere, cognoscere, et qui prend le sens de sanare. Ainsi encore, le scr. vâidya, médecin, et sage, au fém. vâidyâ, un médicament, dérive de vêda, science, et de vid, scire. Et ici nous trouvons comme corrélatifs le lith. waistas, remède, wàiêtitcjis, médecin, de wysti, voir, savoir, rac. wyd, vid, ainsi que l'illyr. is-vidati, medicare, is-vidagne, medicatio, etc. H ne faudrait pas conclure de là à l'existence d'une ancienne médecine scientifique, car la magie et la sorcellerie étaient alors considérées comme des sciences. Aussi le russe viedûnu, sorcier, viecttmxi, sorcière, pol. wiedma, meszczka, illyr. viesctika, id., etc., dérivent également de l'anc. slave vëdêti, intelligere. H en est de même de l'angl.-sax. wita, witega, scand. vitkr, anc. allemand wizago, magus, vates, ainsi que de l'irl. fiothnaise, sorcier, et du cymr. gwiddan, sorcière, qui se rattachent tous à la rac. vid (Cf. p. 285). Les weise fratten de l'Allemagne pratiquaient la médecine par les charmes, et nos sages-femmes ont hérité de leur nom. Le lith. zynys, zyne, sorcier, sorcière, vient aussi de zinoti, savoir, connaître.
On peut conclure, ce semble, de tout .cela que le lat. mederi appartient à la même racine que meditari et tout le groupe du § 356, 5.
Quel rapport existe-t-il entre mederi et le zend mâdh, mesurer, qui prend, avec le préfixe vî, l'acception de traiter par des médicaments, d'où vîmâdha, remède (?) (Burnouf, Journ. Asiate 1840, p. 42). Le subst. zend madha, intelligence, prudence, mesure (?), indique une racine madh, qui ne diffère de midh, mêdh, que par la voyelle, et qui paraît avoir existé en sanscrit avec le sens de mesurer.1 On pourrait, en effet, y rat-
1 Justi (225) admet madh, mad, medeor, d'où madha, médecine, sagesse, science.
tacher niadhya, médius, médium, centrum, ancien terme qui se retrouve dans toutes les langues ariennes, et dont l'idée même implique celle de mesure. Cf. le lat. modius, boisseau, et modtis, modero, etc. De là à l'acception de comprendre, c'està-dire d'appliquer aux choses la mesure de l'esprit, la transition est facile ( Cf. p. 283). Toutefois, si madh et mêdh sont primitivement alliés, leur séparation date de fort loin, car à madh répond sans doute le gr. //,&$, de fActôa, /xctvQctvct), comprendre, apprendre, d'autant mieux que fjcctôtja'iç, [Mtôtjftet,, s'appliquent plus spécialement à la science des nombres et des mesures. 1 Or, il n'est pas possible de comparer directement fjAôuv et tnederi, bien que leur affinité primitive soit trèsprobable.
3) L'irlandais moderne a un verbe iocaim, en erse, à l'impératif, toc, avec le double sens de guérir, et de rétribuer, payer, acquitter. De là ioc, iocadh, remède, et rétribution. Les corrélatifs cymriques sont iach, iachus, sain, iachad, guérison, iechid, santé, iachâu, guérir, etc. J'ai comparé autrefois (Z. S., • V, 34 ) le scr. yoga, remède, médicament et magie, mais certainement à tort, car Zeuss donne, pour l'ancien irlandais, les formes {c, {ce, salus (26), icefe, salvabis (72), {ecthe, salvatus (60), ïeçatar, salvantur, etc. Cette racine {ce, suivant Zeuss pour iacc, ainsi que le cymr. iach me paraissent maintenant s'expliquer par le scr. yaksh, iyahsh = yiyaksh, désidératifs de yatf, sacra facere, ini tiare, inaugurare, et, en général, obviam venire, dare, praebere, ce qui rendrait compte du double sens
* Kuhn rapproche fid6u9 Mavta'vw, du scr. math, manth, agitare, concutere. Peut-être est-il un peu trop entraîné par son désir d'expliquer le nom de ïlpoimviûivç au moyen du scr. pramâtha, larcin, d'où, par hypothèse, pramâthtjus, celui qui dérobe le feu du ciel [Die herabk. d. Feuers, p. 17). Voir les objections de Pott, Z. S., IX, 189. Spiegel aussi (Avestcii II, cxiu) compare le zend vîmâdh avec fAx^xm.
de iocaim, ainsi que de la réduplication du c (ce pour es = ksh = cyrar. eh). Le changement de y a en î s'observe déjà en sanscrit dans l'infinitif îgitum, le partie. îgâna, etc. L'idée de salut et de gué ri son se lierait ici aux procédés, non plus magiques mais sacrés, par lesquels on les obtenait.1 On peut observer un rapport analogue entre le goth. haih, sanus,Aat7jan, sanare, ags. hael, scand. heill, anc. allem. heil, salus, omen, etc., l'anglo-sax. halig, scand. heilag, anc. allem. heilac, sacer, etc., et le scand. heilla, fascinare, l'anglo-sax. haelsiam, anc. ail. heilisôn, obsecrare, augurari, etc.
4) Le scr. g âyu, médecin, signifie proprement le vainqueur de la maladie, et dérive, comme le véd. tfayus, victor, de gi (tfayati), vincere, vincendo dimovere.
Nous trouvons là l'explication du lith. gyti (gyiu), guérir, c'est-à-dire vaincre et chasser le mal, d'où gyimas, guérison , gaju8, guérissable, gajutte, la chélidoine, comme remède, etc. Du causât, gydyti vient gydytojis, médecin. En polonais, on trouve goié, guérir, goiene, guérison, goisty, salutaire, etc., termes qui semblent faire défaut dans les autres langues slaves.
5) Un nom du médecin sûrement très-ancien est lo scr. bhishatf, auquel se lient bhêshaga, bhâishatfa, médicament, et le dénomin. bhishagyati, guérir. Le zend nous offre les corré-
1 Weber (Beitr.^ IV, 290) objecte avec raison que iyahsh, pour yayaksh, est une forme spécialement propre à la phonétique du sanscrit, ce qui invalide les rapprochements proposés. Une au tre conjecture de Fick (Z. S., 20, 173) ne semble pas non plus admissible. Le thème primitif hypothétique yaka-s, yakâ, auquel il rattache «xoç, guérison, pour ixkoçj serait devenu ich en irlandais, et non icc. Si les termes celtiques se lient réellement à la rac. yag (yag)* ils ne s'expliqueraient bien que par un ancien thème iac-ca, de iag-cay par assimilation. Après cela, on pourrait aussi penser à un rapport avec le sanscrit yacéh, forme secondaire de yam, avec le sens de soutenir, soulever, dompter, etc.
latifs baêshaza, remède, baêshazya, guérison, et baê&liaz, guérir. En persan, le médecin est appelé bizashik, bizshik, pisishk, en armén. pjishg.
Je crois avoir le premier indiqué la véritable signification de ce nom, qui est celle de conjurateur de la maladie, en le rapportant à la rac. satf, santf, adhserere, amplecti, laquelle précédée de abhi prend l'acception de objurgare, maledicere.1 De là dérive àbhishanga, union, embrassement, puis plus spécialement conjuration, malédiction, serment, et possession démoniaque. Bhishafi est donc sans aucun doute pour abhishatf, mais l'a a dû être retranché de très-bonne heure puisqu'il manque aussi dans le zend, et le sens primitif était si bien oublié, que les grammairiens indiens ont eu recours, pour expliquer ce terme, à une racine étymologique, c'est-à-dire fictive, bhish, morbum devincere.
J'avais cru trouver une seconde preuve de la haute ancienneté de cette forme déjà altérée, dans l'irland. biseach, crise (favorable) d'une maladie, et, en général, prospérité, gain, ainsi que dans pïseog, sorcellerie, piseogaidhe, sorcier, etc. Mais, quelque spécieux que paraissent ces rapprochements, il faut sans doute les abandonner. L's, en effet, d'après une règle très-constante, aurait dû disparaître dans l'irlandais entre les deux voyelles , et sa présence prouve qu'il y a eu quelque consonne assimilée. C'est ce qu'indique positivement la forme pissach, que donne O'Reilly comme synonyme de biseach et qui ne peut plus être ramenée à bhisha§.
A défaut de cette preuve, il en existe d'autres d'un emploi de la rac. sa§, sanij, dans plusieurs langues européennes, avec
1 J'ai vu depuis que la priorité de cette étymologie appartient à Kuhn, dans sa récension du Vâg. Sanh. de Weber ( Hall, Litt. Z., 1846) que je ne connaissais point.
des applications analogues à celles du sanscrit. J'ai déjà parlé (p. 165 et sqq.) des noms du serment qui s'y rattachent. Le gr. béotien (Tccktccç dérive peut-être directement de cclttoù, rac (rct/y = sag ( Cf. t. II, p. 294), mais il a pu signifier à l'origine plus spécialement celui qui lie, qui fascine la maladie. Cf. aussi le scr. sakta, attaché à, attentif, dévoué. Le latin sâgus, saga, stigana, sorcier, devin, sorcière, ainsi que sagcur, appartiennent sans doute au môme groupe, et le cymr. arsang, conjuration, formule magique, est un composé tout semblable au scr. abhishanga.
6) Le fait d'une antique connexion entre la magie et la médecine se confirme encore par les pratiques superstitieuses restées en usage chez tous les peuples ariens après leur dispersion, ainsi que par bien des termes qui s'appliquent simultanément à l'une et à l'autre dans les langues particulières. Ainsi, chez les Indiens^ l'Atharvavêda nous a conservé les anciennes formules d'imprécation contre les maladies. Le scr. yoga, magie, d'où y&jrm, magicien, signifie aussi médicament, yôgavid est à la fois le sorcier et l'apothicaire, et yôgyâ désigne la pratique médicale. Cf. zend yaokhsti, magie (Spiegel, Avesta, II, cxiii). L'Avesta distingue trois classes de médecins, suivant qu'ils guérissent par le couteau, les herbes ou les formules magiques, manthra, et les plus habiles sont ceux qui emploient, comme remède, le ?nanthraçpenta, la parole sainte (Vendidad, vu, 119 ). En persan mod. shûnist, incantation et remède, se rattache à la même racine que fusûn, fascination, fusûnah, enchanteur, etc.
L'emploi des incantations comme remède existait chez les Grecs au temps d'Homère, et c'est au moyen de Yhrctoiiït; que les fils d'Antolycus arrêtent le sang de la blessure d'Ulysse (Od., xix, 457). D'après Théophraste, on guérissait
la podagre en jouant de la flûte sur le membre malade. Le gr. fjuayycLyov a le doublé sens de philtre magique et de médicament. Les Romains avaient leurs carmina contre les maladies. L'anc. si. vraéï, medicus, de vrukati, murmurare, désigne un magicien devin dans le serbe vrac, et balii signifie également incantator et medicus. Sur l'emploi médical de divers procédés magiques au moyen âge germanique , voir Grimm, Deut. MytlwL, 675 et'suiv.1 Pour la branche celtique, on peut consulter les vieilles formules irlandaises que Zeuss a fait connaître (Grramm. Celt., p. 925), et ainsi que celles, plus anciennes encore et plus énigmatiques , de l'époque galloromaine dans Marcellus Burdigalensis, et qui sont sans doute du gaulois déjà corrompu. 2
Une élude comparée des pratiques de la médecine supers- < titieuse formerait un curieux chapitre des aberrations de l'esprit humain, mais remplirait aisément un volume.
1 Cf. dans la Z. S., 13, l'intéressant article de Kuhn : Indische und germanische Segensprïiche, avec de remarquables coïncidences de part et d'autre.
* On voit dans O'Curry ( Manners and cust. of the anc. Irish, I, 87) que les fileds, poëtes, bardes, employaient des conjurations rhythraiques contre la vermine.