LA RELIGION
De tontes les questions que nous avons traitées jusqu'à présent, celle-ci est la plus importante, sans contredit, au point de vue de l'histoire primitive du génie propre à la race arienne. Quelle était la religion des anciens Aryas, soit au moment de leur dispersion, soit aux temps antérieurs ? Ce double problème doit être posé dès le début; car, s'il est bien certain que cette religion, arrivée à sa dernière évolution, consistait en un polythéisme poétique, en un culte de la nature divinisée, il l'est beaucoup moins qu'elle ait eu dès le début le même caractère. Avant de se séparer, les Aryas primitifs avaient certainement traversé plusieurs phases de développement graduel, durant un t-emps qu'il est fort difficile d'évaluer. Us ont dû, comme nous l'avons vu, passer de la vie pastorale et patriarcale à un état de société plus stable et plus fortement constitué. Us ont dû se multiplier assez pour arriver à un certain excès de population avant de se déverser au loin dans plusieurs directions différentes. Cela suppose une durée qu'il ne faudrait pas estimer trop bas, surtout si l'on tient compte du temps qu'il a fallu pour amener leur langue au
degré de perfection qu'elle avait atteint. Or, en sa qualité d'être intelligent et moral, l'homme est nécessairement religieux. A défaut d'une révélation surnaturelle, il pressent Dieu et le cherche selon ses forces. S'il y avait jamais eu, ou s'il existait encore quelque part, un peuple absolument dépourvu de religion, ce serait par suite d'une déchéance exceptionnelle qui équivaudrait à l'animalité. Il est impossible d'admettre que la race arienne, douée comme elle l'était, soit jamais partie de si bas, et qu'à aucune époque elle ait été sans croyances. Et, comme le polythéisme, par sa nature même, n'a pu se développer que graduellement, il faut bien reconnaître qu'il a dû être précédé par une religion plus simple. Cette religion n'aurait-elle point été un monothéisme, non pas rationnel et réfléchi, mais instinctif et plus ou moins vague? Telle est la question qui se présente et sur laquelle la linguistique comparée peut seule jeter quelque lumière, si le problème est encore abordable.
Pour cela, ce ne sont pas les mythologies qu'il faut consulter, car les mythologies ne sont elles-mêmes que des produits secondaires du polythéisme. L'étude comparée des mythes est sans doute d'un grand intérêt, mais le champ si vaste qu'elle embrasse, les incertitudes et les obscurités d'un fond poétique essentiellement mobile qui laisse aux, interprétations une grande latitude, doivent en faire une branche spéciale de la science des origines, comme l'est celle de la comparaison des langues. Pour en traiter convenablement, il faudrait y consacrer, non pas un chapitre, mais un ouvrage entier, et ce travail, à peine achevé, resterait bien vite en arrière des progrès incessants qui se font dans cet ordre de recherches. Nous laisserons donc de côté les mythologies, en n'y touchant
qu'autant qu'elles intéressent la véritable question religieuse. Quant à celle-ci, et pour procéder sans aucun système préconçu, nous passerons en revue les noms les plus anciens qui ont servi à exprimer l'idée de Dieu en général, en cherchant à remonter à leur signification originelle. C'est là, en effet, l'unique moyen de nous éclairer sur la manière dont les Aryas primitifs ont conçu la Divinité. Si ces noms se rattachent à la nature et à ses phénomènes, il en résultera que la religion de cet ancien peuple n'a été dès le début, ou du moins aussi haut que nous pouvons remonter, qu'un culte de la nature divinisée, ce qui implique l'existence d'un polythéisme développé graduellement, mais constamment, à partir des origines mêmes de la race. Si, au contraire, ces noms ne peuvent s'expliquer que par la conception d'un Etre supérieur, et distinct du monde, il faudra bien admettre que cette notion a dû prévaloir, à quelque degré, antérieurement au polythéisme naturel, et il ne restera qu'à voir par quelles influences ce dernier a pu en surgir pour se développer plus tard avec tant de puissance.
SECTION i.