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DIEU EN GÉNÉRAL

1) Le plus ancien des noms de Dieu, celui qui a traversé les siècles et plusieurs religions pour se transmettre jusqu'à nous, est le scr. deva, dont la forme primitive a pu Être daiva* • Ses destinées ont été assurément des plus remarquables, car, tandis qu'il s'est maintenu inaltéré chez les Aryas de l'Inde,

il a pris chez les Iraniens le sens de démon, par suite de la scission religieuse de Zoroastre. Apporté en Europe par les premiers immigrants, il s'est conservé chez les Celtes et les Lithuaniens, aussi bien que dans le polythéisme de la Grèce et de l'Italie, pour être transmis au christianisme où il a remplacé le Jéhova des Hébreux. Les Germains, en revanche, ainsi que les Slaves, ont adopté respectivement un autre nom. Les formes diverses sont les suivantes :

Scr. dêva, d'où dêvatâ, dêvatva, divinité, etc.

Zend daêca, démon, pers. dêiv, dîw, armén. ter,id., au plur. tikhj faux dieux. — Ce sens défavorable et secondaire date de l'époque où le culte d'Ormuzd a remplacé dans l'Iran l'ancien polythéisme, dont les dieux sont alors devenus des démons, exactement comme ceux du paganisme germanique pour le christianisme au moyen âge, et comme le grec iïatfACûV a pris l'acception de méchant esprit.

Gr. ôtoç, pour Sîyqç, l'aspiration initiale remplaçant le digamma supprimé ; 3tOTijç, -Ttjroç = sanscr. dêvatât, latin deitas, ~tatis ; âiiov (to) = scr. dêvyam, nom. neutre, etc.1

Lat. deus, etc., pour deivos plus ancien (Schleicher, Compend?, 91).

Irl. anc. dia, gén. déi, dé ; plur. dé, dat. déib, accus, déo (Stokes, Ir. GL, p. 45). — Cymr. dew, duw, armor. doué, corn. deu.

1 Ainsi Benfey (Gr. WL, 2, 207) , Kuhn (Z. S., I, 184), Schweizer Siedler (ib., 3, 209), Legeiiotz (ib., 7, 307), etc. Mais d'autres linguistes, comme Schleicher, Curtius, Biïhler, Fick, etc., séparent B-té; de dêva et deus comme aussi de Sîoç, 2gt^, et le rapportent tour à tour, sans trop s'accorder, à Sg'w (scr. dhâ) ou hS-vu (scr. dhu), ou au scr. d/ii, etc. Cf. sur toute la question, Curtius, Gr. Et.*, 222, 466, et Pott, WWb., I, 913, sur la rac. dtv, passim, et, plus spécialement, p. 991 et 1000.

Ane. prus. deiwas, lith. dêwas, Dieu, mais deiwys, m., deiwe, f., idole, spectre nocturne, etc.

On a généralement attribué à dêva le sens propre de lumineux, en le rapportant à div, lucere, mais un semblable dérivé ne pourrait être régulièrement qu'un substantif abstrait, comme lucidité. Suivant le D. P., dêva, adj., signifie céleste, et comme substantif l'Être céleste ou Dieu, et n'a point l'acception de lumineux. * D'après son sens, il se présente comme un adjectif de div, ciel, auquel cependant il ne peut plus être ramené d'après sa forme au point de vue du sanscrit. Il faut donc probablement y voir un terme proethnique qui échappe aux règles ordinaires, et qui a désigné Dieu comme l'Être qui demeure dans le ciel. H est vrai que le ciel, div, c'est-à-dire le lumineux, a été personnifié de très-bonne heure comme une divinité, ainsi que nous le verrons bientôt ; mais dans l'origine, on n'entendait par là que le ciel naturel, et dêva, en tant que substantif, n'a pu signifier que Y Être céleste, ce qui implique bien la notion d'un Dieu placé au-dessus du monde.

On ne saurait objecter à cela, comme quelques-uns l'ont fait, que dêva ayant un pluriel ne peut avoir désigné un Dieu unique, car ce pluriel lui-même a dû résulter de l'établissement du polythéisme.

Ce nom de Dieu en général est le seul qui soit resté en usage chez les principaux peuples de la famille arienne, mais

1 De même Benfey (Sâmavêda Glos., p. 93), dêva, adj., seulement himmlisch, céleste, comme subst. Dieu. Cependant Max Millier (I^ect. on the science of lang.< II, 453) interprète, dans quelques cas, dêva par brillant. De même Bopp {Vergl. Gr., III, 368), [dêva, de la rac. div} briller, en tant que lumineux.

il en existait sûrement plusieurs synonymes, dont on retrouve encore des traces plus isolées. Ce sont les suivants.

2) Scr. Bhaga, dans les Vêdas Dieu en général (?), et aussi une divinité particulière d'un caractère un peu incertain, peut-être, comme plus tard, le soleil (Benfey, Sâmav., Glos., v. cit.).1 On le retrouve, avec le sens de Dieu, dans le Baga de l'ancien persan des inscriptions de Persépolis, et appliqué à Ormuzd comme Dieu suprême.2 Mais ce qui prouve mieux encore l'ancienneté de cette acception, c'est qu'elle s'est maintenue jusqu'à nos jours dans toutes les langues slaves, pour lesquelles il suffit de citer l'anc. si. Bogû, Dieu, dans le sens absolu. De là bojii, divin, bojïstvo, divinité, bojïnitsa, temple, et une foule de composés divers. Cf. lith.baznas, pieux, baznyczia, église.

3) Scr. Asura, dans le Rigvêda l'Esprit suprême qui règne au ciel, et, comme adjectif, vivant, mais d'une vie spirituelle,

1 Le D. P. ne donne pas l'acception de Dieu en général, mais bien celle de dispensateur, puis de seigneur libéral , bienfaisant , protecteur, comme l'anglais lord. Le dieu-soleil, Savitar, est appelé Bhaga, et ce nom désigne aussi un Aditya qui est invoqué pour donner le bonheur et la richesse. C'est à ce sens de seigneur, suivant le D. P., que se rattachent le zend bagha, l'anc. pers, baga, et le slave bogû. La racine serait bhag, distribuer, concéder. Justi, cependant (209), a bhaga, dieu, huzv. et pers. bagh, armén. bagin, phryg. Ôoiyotïoç r= Zeus ; de baz, donner, distribuer et sacrifier. — Les Kâfirs de l'Hindoukouch ont encore aujourd'hui un dieu Bagish, qui rappelle le scr. Bhagèça, de bhaga-îça, maître du bonheur, épithète de Çiva (Lassen, Ind. Alt., I, 438). Les Toungouses adorent aussi une divinité céleste du nom de Buga (Pott, WWb., I, 918). sûrement sans rapport direct avec Bhaga, si ce n'est peut-être (Vocab. Cathar., p. 3) par l'intermédiaire du slave Bogû.

* Baga wazarka Auramazdâ, Deus magnus Auram (Lassen, Z. S. f. d.Kunde des Morg., III, 445. Cf. ib., VI, 16).

puis, en général, incorporel, spirituel, divin. De là cmtrya, asuratva, spiritualité, divinité, vie divine (Cf. le D. P.).

Bien que ce nom s'applique parfois au ciel ( dyâus ) et à Varuna qui le personnifie, sa signification même prouve que, dans le principe, il n'a pu désigner que le Dieu vivant et spirituel.1 Ce qui le confirme d'ailleurs, c'est que les Iraniens, en se séparant du polythéisme ario-indien, ont conservé ce nom pour leur divinité suprême Ahura mazda, c'est-à-dire l'Esprit sage,2 tandis qu'ils répudiaient celui de Dêva, déjà déchu à leurs yeux par son application à des dieux qu'ils ne reconnaissaient plus que comme des démons.

Le scr. asura dérive de asu, vie, souffle vital, en particulier vie corporelle des esprits, et l'esprit même; mais l'origine de asu n'est pas certaine. Le D. P. n'en donne aucune étymologie et n'adopte pas, par conséquent, celle que proposent Lassen (Ind. Alt., I, 522) et Benfey (Sâmav. Gl.) de la rac. as, esse. Elle semble cependant fort acceptable, la vie pouvant avoir été conçue comme l'être par excellence. Cf. as, respirer (?). En zend, nous trouvons aflhu ou ahu avec le sens de monde, c'est-à-dire vie; mais Ahu s'emploie aussi comme synonyme de Ahwra, le Dieu-Esprit,s ce qui doit faire présumer que le sanscr. Asu a été employé de même à côté de Asura.11

1 Cf. Rigv., VIII, 42, 4, où il est appelé viçvavêda, l'omniscient, le monarque des mondes, qui a fixé le ciel et mesuré l'étendue de la terre.

* Cf. Haug, Gâthas. d. Zoroast., 1,128. Mazda est au scr. tnêdha, sage, ce que vazdanh est à vêdhas, trésor, nazdista à nêdishta, proximus, etc.; mazdâ, sagesse, est le scr. mêdhâ (76., II, 212).

* Cf. Burnouf, Yaçna, p. 50 et 51 .

* Cf. dans Justi, aîihu, ahu, seigneur, et monde, de ah, esse ; Ahura, Seigneur, Dieu suprême, créateur de toutes choses, appelé

Ce qui confirme l'ancienne existence de cette forme simple Asti, comme un des noms de Dieu, c'est qu'elle se retrouve intacte dans le gaulois Ems* qui désignait le dieu de la guerre, c'est-à-dire, pour un peuple belliqueux, une divinité suprême. Cet Esus doit avoir signifié Dieu en général, car l'ombrien esunu ou esono, qui provient peut-être du gaulois cisalpin, a le sens de divin ( Ebel, Z. S., IV, 200). Peut-on comparer aussi l'étrusque Aesar = deus, suivant Suétone (Auff., 97), ou aicoi = 3-îo)y suivant Hesychius ? Cela est plus douteux. Un Aesar ou Aosar irlandais, pour God, que donne O'Reilly, a bien l'air d'avoir été imaginé par Vallancey d'après l'étrusque, car rien n'est venu le confirmer.

On pourrait être tenté de chercher aussi un corrélatif de Asu dans le Scandinave as, deus, angl.-sax. ôs, en composition, n'était le goth. ans, d'après Jornandès, qui nous apprend que les Goths appelaient leurs ancêtres Anses, c'est-à-dire demidieux ( Grimm, JD. Myth., 17 ). L'assimilation que l'on en a faite au goth. ans, poutre, en supposant que l'on se figurait les dieux comme les soutiens du monde , me semble bien un peu forcée. Je croirais plutôt à un rapport avec le védique Afiça ou Ansa, qui figure au nombre des Adityas ou dieux supérieurs, avec Bhaga et d'autres. Comme il signifie proprement le distributeur (D. P.), son nom pourrait bien avoir été dans l'origine, comme celui de Bhaga, un appellatif de Dieu en général, avant de passer à une divinité particulière qui, d'ailleurs, reste presque inconnue.

aussi Çpentô Afatnj/ws, l'Esprit saint, et Ahura mazdu = Ormuzd, ou simplement Mazda, au nom. Mazdâo, doué de sagesse suprême. 1 Et non pas Hesus, comme le prouvent les noms gaulois des inscriptions; Esunertus (Mommsen, Insc. helv., 40), c'est-à-dire qui a la force (irl. nert) d'Esus; Esumagius (Journal de Vins ti f., septembre 1861, p. 103).

4) Un très-ancien nom do Dieu, conçu comme esprit et intelligence, se liait à la rac. man, penser, qui nous a occupé plus d'une fois. Sa signification primitive, déjà obscurcie dans le sanscrit védique, s'est maintenue en zend , où mainyu, comme adjectif, intelligent et- céleste, comme subst. l'Être intelligent, l'esprit, s'emploie en parlant d'Ormuzd et d'Ahriman : Çpentômainyu, l'esprit saint, Aïihrô-maingu , l'esprit méchant. Cf. maini, mens ( Burnouf, Yaçna, 442). Dans le Rigvéda, manyu signifie colère (Cf. grec f«7W£, éol. fJLcuviç), primitivement sans doute l'esprit en mouvement, comme le lat. animus, esprit, et courage, passion. D'après l'observation de Lassen (Ind. Alt., I, 524 ), ce doit avoir été le nom d'un dieu, car le Nighaiitu l'énumère parmi ceux des divinités. On trouve, en effet, dans le Rigvéda ( Langlois, IV, 319 ), un hymne adressé à Manyu, comme à un dieu puissant. Roth, dans son commentaire sur le Nirukta (p. 143), considère Manyu comme une personnification de la colère sainte qui s'élève victorieusement contre tout principe ennemi, ce qui rappelle celle de Jéhova, le Dieu fort et jaloux. La mythologie des Purânas nous montre de même la colère de Brahma se personnifiant sous la forme de Rudra lors de la création du monde.1 Le Manu svayambhuva, l'Esprit existant par luimême, qu'il fait sortir ensuite de sa propre essence et qui lui est identique, n'est qu'une autre forme du Dieu suprême comme intelligence. Ce Manu pouranique, de même origine étymologique que le Manyu védique et le Mainyu zend, se rattache à une très-ancienne conception de la divinité.2 J'ajouterai que Richardson (Dict. pers.-arab., p. 1291) donne l'anc. pers. Mânâ comme un des noms de Dieu.

1 Vishnu Purâna, Wilson, p. 51.

1 Dans Justi (220), mainyu signifie à la fois ciel et esprit.

En Europe, je ne trouve d'analogue que l'irlandais Mann, God, suivant O'Reilly ; mais il faudrait une meilleure autorité que la sienne pour conclure quelque chose de ce rapprochement.

Je ne comparerai pas le Manitu, esprit, des langues algonquines, kitchi Manitu, le Grand-Esprit, Dieu, nuztchi Manitu, le mauvais esprit, le diable (Duponceau, Lang. amer. , p. 308). La ressemblance est ici aussi sûrement fortuite que celle du mexicain teolt avec 3-toç. 0

5) Le scr. Nara, dans la théologie postérieure à l'époque védique, désigne l'Esprit divin et éternel qui pénètre l'univers entier. Au premier chapitre des lois de Manu ( çl. 10), c'est l'esprit divin de Brahma qui est appelé Nara. Il est dit de lui que, ayant créé les eaux, le premier lieu de mouvement (ayana), nommées d'après lui nârâs, il a pris le surnom de Nârâyana, c'est-à-dire celui qui se meut sur les eaux, ce qui rappelle singulièrement le second verset de la Genèse. Cette interprétation , toutefois, n'est pas sûre, et le D. P. considère Nârâyana comme le patronymique de Nara. Quoi qu'il en soit, ces deux noms toujours associés représentent une dualité divine primordiale, où le fils procède du père, et ils sont appelés collectivement pûrvadêvâu, les deux dieux anciens. Nara, comme le védique nr, nar, est un des noms de l'homme et signifie proprement le guide, le chef, de la rac. nf, nar, ducere (Dhâtup.); naras = nêtâras, d'après le Yafiurv., 8, 5, dans Westergaard, Rad. scr., p. 77. 1 H est à remarquer que les noms de l'homme sont plus d'une fois appliqués à l'Esprit suprême, ainsi Manu, Ayu, Purusha. Pour

1 Cf. zend nar, nara, m., homme; huzv., par si, persan, afghan nar, oss. nal (Justi).

concevoir Dieu comme intelligence, l'homme ne pouvait partir que de lui-même, en s'élevant, pour ainsi dire, à sa plus haute puissance. Si c'est là de l'anthropomorphisme, il reste du moins essentiellement dans le vrai, car la nature de l'esprit est la même à tous les degrés, et l'esprit e^i dans l'homme l'élément divin.

De ce que ce nom de Nara n'est pas appliqué à Dieu dans les Védas, on ne saurait en conclure qu'il est relativement moderne. Tout ce qui est ancien ne se trouve pas dans les livres sacrés, lesquels d'ailleurs ne nous sont sûrement pas parvenus intégralement, non plus que l'immense littérature védique, encore incomplètement connue, qui les accompagne. f Ce qui est certain, c'est qu'un corrélatif de Nara paraît se trouver dans le cymrique Ner, Dieu, Seigneur, dans le langage des Bardes. Une ancienne déesse Naria, de l'Helvétie gauloise, s'y rattache peut-être de plus loin. 2

6) Au nombre des principales divinités védiques figure Savitar, dont le nom est devenu plus tard un de ceux du soleil. Il signifie le générateur, de la racine su, gignere. H est dit de Savitar, dans le Rigvéda, qu'il a fondé la terre sur des supports, et fixé le ciel dans l'espace, 5 ce qui ne peut guère s'entendre du soleil. Il est aussi appelé Tvashtar, le formateur, et l'arbitre des dieux, dans le Çatap. Brâhm. * D'après cela, il

1 Sur Nara, cf. les observations de Weber (Beitr.^ 4, 290); il maintient, contre le D. P., son opinion que le surnom de Nârâyana dérive bien de nâra, eau (rac. snâ), comme le pensent les Indiens, et il y voit l'esprit suprême sorti des eaux primitives, d'après les légendes des Brâhmanas.

2 Mommsen, Insc. helv., 216. Ib., 163, Naria Nousantia.

3 Rigv., X, II, 21, 1, d'après Roth, Comment, d. Ntrukta, p. 169.

4 Weber, Z. S. d. morgcnl. Gcs., t. IV, p. 295.

faut probablement y voir une ancienne conception du Dieu créateur.

Schweizer a supposé l'existence d'un rapport entre Savitar et le Satumm ou Sœturtms italique, que d'autres rattachent à serere, satus, etc. (Z. S., IV, 68). Une coïncidence plus complète semble se présenter dans Tirland. Seathav, Dieu, d'où seatîiarda, divin (O'R., Dict.), mais il faudrait être mieux renseigné sur sa source pour l'admettre comme authentique.1

Un autre mot irlandais remarquable et mieux constaté est Dess, Dieu, que Stokes mentionne dans la Rev. celt., II, 203 ; il le rapproche du scr. daksha, auquel il répond régulièrement. Daksha, d'après le D. P., est le nom d'un Aditya ou dieu supérieur, identifié avec Pragâjjati, le maître des créatures. Comme adjectif, daksha signifie fort, habile, intelligent, intellectuel, et, comme substantif, force, faculté, force intellectuelle, puissance spirituelle, volonté. Cf. zend dash, être fort; gaulois, la Dea Dexsiva (Orel., 1988 ; De Wal., 101; Z.2, 47, 49, 125) à comparer à Dakshî, fille de Daksha. Cf. aussi Descuviates, pop. (Z.2, 784), les forts (?). Stokes, au mot Dess, dit qu'il correspond peut-être à âicroç, invoqué, désiré. Voir Curtius et Fick.

Je citerai encore, comme ancien nom irlandais (Goid., 83), Teo, Dieu, que Stokes rapporte au scr. tu, être fort. Cf. tavya, fort, tûya, id., tavas, id., et force, tavyafls, épithète d'Indra et de Rudra (D. P.).

Et Daur, Dieu, rapporté par Stokes à la rac. scr. dhar, soutenir, supporter. Cf. dhârâ, celui qui soutient, surnom de Vishnu, dltaritar, id., tiamudh ( GL, p. 76 ), JJuil Laithuc

1 II parait bien l'être, d'après Cormac, GL, p. 155, où Ton trouve Sethor, nomen de Dia, un nom pour Dieu.

= teo et daur. Stokes n'explique pas ce mot. Cf. peut-être tiamda = dorcha (O'Dav., GL), le Dieu obscur, caché. Il faut remarquer que les coïncidences entre le sanscrit et l'irlandais ( termes extrêmes du rameau des langues indo-germaniques) indiquent une provenance commune du temps de l'unité, les Celtes s'étant séparés les premiers du centre commun.

7) Parmi les noms européens de Dieu qui n'ont pas de corrélatifs orientaux, mais dont quelques-uns peuvent être fort anciens, je ne m'occuperai ici que du gothique Guth et de ses analogues germaniques. Les essais multipliés qui ont été faits pour l'expliquer montrent bien à quel point nous sommes livrés aux incertitudes étymologiques quand les termes sanscrits ou zends nous font défaut.

Je ne cite que pour mémoire le rapprochement tenté en premier lieu avec le persan Chodâ, etc., et abandonné depuis que Burnouf ( Yaçna, p. 553) a ramené ce nom au zend qadhdta, c'est-à-dire créé de soi-même, lequel serait en sanscrit svadhâta.1 Le g gothique, en effet, ne saurait en aucun cas répondre au q zend = sv sanscrit.

Grimm (Z>. Myth., 10), sans chercher une autre étymologie, écarte toute affinité de Guth avec gôds, bon, ainsi qu'avec le nom des Goths, Gutans.

Pott (Et. F., I, 252) pense, mais sans insister, à la rac. scr. çudhy purificari, ce qui supposerait deux anomalies considérables, car çudh n'aurait pu devenir régulièrement que hud en gothique.

Schweizer (Z. S., I, 157) s'adresse à la rac. dhu} agitare,

1 Weber fVâgasan. Specim., p. 149 ) observe que le védique svadhâ, créé de soi, ciel, explique mieux encore le pers. Chodâ.

commovere, en s'appuyant de ce que le dh sanscrit se réduit quelquefois à A = g gothique. Guth = véd. dhûti, désignerait le commotor, concussor, par les vents, la foudre, etc. On peut objecter ici que l'affaiblissement de dh en h, en sanscrit, est postérieur à l'époque de la dispersion et ne saurait être allégué pour le gothique.

Ebel (Z. S., V, 235) part de la forme gud, variante gothique de guth, comme plus correcte et mieux en accord, quant à la dentale, avec l'anglo-sax. god et Fane, allem. cot (mais le scand. gudh ? ). H rattache dès lors le thème guda à la rac. scr. gudh = guh, kivÔcû, tegere, occulere. Dieu aurait été ainsi, pour les Germains, l'Être caché et invisible, ce qui s'accorderait avec ce que dit Tacite de l'absence de tout simulacre religieux chez les anciens Germains.1

Léo Meyer, par contre (Z. S., VII, 12), dans un article très-développé, rejette toutes les étymologies qui précèdent, insiste sur la priorité de la forme guth, thème gutJia, et la ramène au scr. $ut, lucere. Mais ce tfut, encore inconstaté, no paraît, être qu'une variante de §yut, yut, et ces dernières formes, d'après le D. P., sont dérivées de dyut, lucere, déjà dans les Védas. H devient donc impossible d'y rattacher guth.

En présence de tant de divergences, il peut sembler oiseux de chercher encore une nouvelle interprétation. Il en est une, cependant, qui paraît prêter moins que toute autre à des objections. Ebel déjà l'indique sans s'y arrêter, à cause de la préférence qu'il donne au thème guda; mais comme, d'après les observations de Léo Meyer, cette préférence est

1 Cf. Pott ( WWb., 3, 784), qui, se rattachant à cette explication comme à celle qui lui paraît le plus probable, mentionne l'irlandais tiamdha.

peu justifiée, je reprends pour mon compte l'étymolqgie en question.

Le corrélatif sanscrit régulier de gutha serait ghuta; car, si le g initial reste parfois inaltéré, il répond régulièrement à gh, ou à son substitut fréquent h. Or, ghuta n'existe pas en sanscrit, mais on trouve huta, de la rac. hu, sacrificare, avec le double sens de sacrijicatus et de is eut sacrijleatur, et ce dernier conviendrait parfaitement à Dieu.1 Léo Meyer, il est vrai, repousse ce rapprochement, en alléguant que hu répond au grec âva, et provient de dhu au lieu de ghu; mais rien n'est moins certain, car si dhu, commovere, est bien = «&u#, d'où âv/aoçy «9-ueÀÀat, etc. (Cf. p. 278), le véritable corrélatif de hu se présente dans xVÛ°y X^vcû> Xîû°y verser. C'est par des voies différentes que ces deux racines distinctes sont arrivées, l'une en sanscrit et l'autre en grec, à la signification commune de sacrifier. Le grec %vûù n'a conservé que le sens primitif de hu, qui doit avoir désigné au début, et plus spécialement, le sacrifice libatoire, comme l'indiquent les dérivés havis et hôma, le beurre clarifié que Ton versait sur l'autel.2 Le ser. dhu ou dhû, par contre, d'où vient dhâma, la fumée qui s'agite, explique le gr. 3~vûo} encenser, lequel s'entend du sacrifice igné, et qui signifie proprement agitare (fumum). Une preuve de l'ancienneté de la forme hu se trouverait dans le goth.

1 Ainsi Bopp (Gl. scr.). Pott [WVVb., 1,1, 179) remarque que l'expression hutôgni ne signifie pas Agni sacrifié, mais auquel on sacrifie. De même, Fick (71) fait dériver gutha de ghu — hu, avec le même sens, ou bien celui qui est invoqué* huta, hûta, de /w, hû, invocare « zend zu, etc. Il est difficile de décider entre les deux acceptions.

* Cf. havis et hômi, eau. Wilson donne aussi à hu l'acception de to throw or casl, ce qui le rapproche fort de %vw. Cf. hi, jacere, projicere. Je reviendrai plus loin sur cette question en parlant du sacrifice.

ffiutan, rac. gut, verser, si c'est là, comme on le présume, une forme augmentée de la racine gu. i

Cette interprétation de Guth considéré comme le Dieu auquel on sacrifie, trouve encore un appui dans les langues slaves. L'anc. si. govéti, religiose vereri, d'où govëinû, religiosus, govênié, pietas, russe govëtï, faire ses dévotions, honorer, etc., ne peut avoir pour racine que gu développé en gov, comme en sanscrit hava, sacrifice, de hu, etc. Le lithuanien gawêti a pris le sens spécial de jeûner, d'où gatcéne, jeûne. Il est fort probable que ce verbe a signifié d'abord, comme hu, sacrificare, sacra facere, puis plus tard, en général, religiose vereri.2

1 Benfey, Gr. WL, II, 194. Cf. aussi, sur toute la question, Pott, WWb., 1, 775-789.

* Weber (Beitr., 4, 291) ne pense pas que ma nouvelle étymologie de Guth trouve beaucoup de croyants. Il fait observer que, même en admettant l'identification de hu et de %tî«v, hut a n'aurait pu signifier que le versé ou le sacrifié, en renvoyant à l'objection présentée par moi-même (t. II, 761, lre éd.) contre son asita, geworfen, au lieu de beworfen. Mais je fais remarquer à mon tour que le cas n'est pas le même. Westergaard, en effet (Radie., p. 51), donne pour hu, outre sacrificare, l'acception de sacrificando deos colère, avec le nom du Dieu à l'accus., et celui de l'offrande à l'instrumental. Ainsi htita a fort bien pu désigner Dieu en tant que honoré par le sacrifice. Le même cas se présente, exactement, pour le scr. ishta, partie, de yag, adorer, consacrer, et sacrifier, dans son double sens de sacrifié, et de honoré par des sacrifices (D. P.). Cf. aussi yagata, adj., digne d'adoration, divin, saint, épithète d'Indra, d'Agni, de Savitar, etc. = zend yazata, de yazy appliqué de même à plusieurs êtres divins, et devenu le nom de Dieu dans le persan Izid et Yazdân (V. Justi, 243, avec d'autres rapprochements).

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