LE PATER EST UNE PRIERE JUIVE
G'est 1'evangile selon S. Matthieu qui donne le Pater le plus complet ; le Pater y fait partie du Sermon sur la Montagne ; il est enseigne" au peuple en mdme temps qu'aux disciples (V, 1-2 ; VII, 28-29) et il est precede d'une sorte d' introduce tion, qui en d&voile bien le caractere (VI, 7-8).
L'evangile selon S. Lucl'a ecourte ; la, au lieu de tenir a un corps de- doctrine, il n'est plus qu'un simple enseignement isole, donne aux disciples (XI, 1-2) ; il perd quelque peu de sa solennite.
Dans 1'evangile selon S. Marc, le Pater n' exist e plus ; toutefois 1'une de ses idees constitutives y figure encore : le pardon des offenses, condition du pardon a obtenir du pere qui est aux cieux (XI, 25-26). L'efficacite de la priere est egalement affirmee, comme dans S. Matthieu (comparez Matthieu, VI, 8, avec Marc, XI, 24).
L'evangile selon S. Jean ne contient plus aucune trace du Pater. On ne s'en etonnera pas, S. Jean dedaignant les sources juives, cheres aux 6vangiles
LES ORIGINES JUIVES DE t'ORAISON-DOMINICALE 27
synoptiques, pour s' abreuver largement aux sources alexandrines (1).
Si le Pater est d'origine juive, on pourrait s' Conner de ne pas le trouver en progression decroissante de S. Marc a S. Matthieu et de S. Matthieu a S. Luc, puisque tel est, d'apres les exegetes, 1'ordre chronologique de composition des trois synoptiques. Peut -e*tr e f aut -il chercher 1' explication de cett e apparent e anomalie dans le fait que leredacteurdeMarc, plus original, se livre moins que ceux de Matthieu et de Luc a la composition litteraire, a 1'arrangement de documents ecrits anterieurs (Voir a ce sujet Renan, Les Evangiles, chap. XI a XIII).
Analysons done le Pater en le prenant dsjis S. Matthieu, ou il a son plein developpement :
a Notre pere qui es auk cieux, ton nom soit sanctifie. Ton regne vienne ; ta volonte soit faite sur le terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.Pardonnenous nos peches, comme aussi nous pardonnons a ceux qui nous ont offenses. Etnenous a induis point dans la tentation ; mais delivrenous du znalin ; car a toi appartient le regne , la puissance et la gloire a jamais. Amen !
(Evang. selon S. Matthieu, VI, 9-13, version d'Ostervald.)
Un chose frapp e tout d'abord dans cette redaction, c'est 1'emploi de la forme plurielle : notrepere...
(1) Voir LesJEvangiles, de Renan, chap. XVIIL
'donne-nous aujourd'hui... pardonne-nous nos ches, etc... G'est la forme habituelle de la Tephittdh jutee, qui parle generalement au nom de I'assemblee des fideles,memepour la confession despeches, tandis que la priere chretienne s'exprime le plus son vent au singulier ; credo, confiteor, prieres du mating prieres pendant la messe, prieres de la confession et de la communion. Le Talmud explique ainsi cette habitude jnwe de prier en commun :
Abbai (1) dit : Vhomme doit associer d sa priere toute la communauU ; il dira par exemple : que ce soit ta volonte, Eternel notre Dieu,de nous diriger vers lapaix. (Tr. Berdkkdth, 30 a.)
Notre pere qui es aux cieux...
G'est 1'hebreu Abhinou cJiebachamaime, ou le chaldeen Abhouhdne dt bhichemayd.
Nous avons dej.a soulign6 cette derniere expression dans le Qaddiche (page 24). La premiere se trouve dans la priere du matin, a la profession" de foi Attdh hou Addnai eloh&nou (tu es 1' Eternel notre Dieu) ; elle est rep6tee en tete de chacune des quatre rogations, qui se recitent les lundis et les jeudis, aussitot apres la lecture de la loi (2).
(1) Chef de 1'ecole de Poumbadita (Babylonie) au commencement du iv e siecle. - -
(2) La loi de Mo'ise est lue, par sections, dans les syna-
La qualification de pere , appliquee aDieu,se retrouve d'ailleurs d'un bout a 1'autre de la Tephilldh. Elle a saracine dans le Pentateuque (Exode, IV, 22-23 ; Deutcronomel, 31 ; VIII, 2-5 ; XIV, I, XXXII, 6, 20) et est frequemment employee dans les Prophet es.
Ton nom soit sanctifie .
C'est le debut meme du Qaddiche (page 24) :
Soit magnifie et sanctifie son grand nom .
Les formules de sanctification ou de benediction du nom de Dieu remplissent, on peut le dire, les pages de la Tephill&h, comme le bruit de leur recitation remplissait les synagogues anciennes. Le mot e brouhaha n'est qu'une corruption du Baroukh attdh (sois beni...) hebraique, debut de toutes les benedictions.
Ton regne vienne ; ta volonte soit faite sur ic la terre comme au ciel .
Idee expriinee presque dans les memes termes dans le premier paragraphe du Qaddiche (page 24).
gogues, les samedis, lundis et jeudis, ainsi qu'aux jours de fetes solennelles. Le cycle de sa lecture complete est d'une
Nous la trouvons mieux pre'cise'e et plus develqppee encore dans 1' AUnon le-chab&a'h (voir page 23), oil le fidele, apres avoir proclame' sa foi au Dieu cre"ateur, exprime ainsi son espe"rance dans la venne da regne de Dieu :
Nous esperons contempler bientot l'6dat deta toute-puissance, voir disparaitre les idoles de la surface de la terre, ane"antir les faux dieux et s'etablir dans le monde le regne du Tout-puissant ; tous les fils de la chair invoqueront alors ton nom ; a toi se con vertiront tousles mechants dela terre; tous Us habitants du globe comprendrontenf in que c*est devant toi que tout genou doit se plier, que c'est par toi que toute bouche doit jurer. lls s^agenouilleront et se prosterneront devant toi, 6 Eternel notre Dieu ; Us rendront hommage a ton nom glorieux ; Us accepteront tous le foug de ta royaute et bientdt tu regneras sur eux d jamais. Car v'est a toi qu' appartient la royaute et ta regneras eternellement dans la gloire ; ainsi qu'il est ecrit dans ta Tordh:
L? Eternel regnera d jamais. (Exode, XV, 18.)
Et ainsi qu* il est dit :
L Eternel deviendra le roi de toute la terre ; ce jour-la, V Eternel seal sera adore, et sous un seul et meme nom. (Zakharie, XIV, 9.)
Le verset du Pater n'est done qu'un lacomque resum6 d'Al&nou le-chab&th ; c'est AUnou te-cha-
Ma'k qui en fait comprendre le ve*rit able sens :l'esperanee en la venue des temps messianiques (1).
Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien .
Dans le Birkath ha-Mdzdne de la Tephilldh (Benedictions a reciter apres le repas), nous trouvons la phrase similaire :
Notre Dieu, notre pere, sois notre pasteur, nourris-nous, sustente-nous... >
La meme ide"e se retrouve aussi dans 1'office du matin :
Sois beni, Eternel notre Dieu, roi de 1'univerf , qui pourvois a tous mes besoins.
Quant a 1'id^e de quotidiennete" , elle aussi est une idee juive :
Et Moise leur dit : C'est Id, le pain qae V Eternel vous donne pour nourriture (la manne)... recueillezen chacun selon ses besoins, un omer par tete... gue c nul rtien reserve pour le lendemain. > (Exode, XVI, 15-19.)
(1) La prediction des temps messianiques, si eloquemment d6velopp6e parlesProphetes, se trouve en germe dans le Pentateuque (Genese, XVIII, 18-19 ; XXII, 18 et XLIX, 10-12, Exode, XIX, 5-6, Deuteronome, XXX, 1-6).
Le raZ/wwd precise davant age encore :
Les homines de foi^sont, dit rabbi Isaac (1), ceux qui ont confiance dans le Saint, be"ni soit-il, car selon rabbi Eliezer (1), celui qui a du pain dans son panier et qui dit : gue mangerai-je demain ? appartient a la categorie des hommes de peu de foi.
<c Pardonne-nous nos peches, comme aussi nous pardonnons a ceux qui nous ont of fence ses .
La Tephilldh'pYesente de nombreux passages, oii est demande a Dieu le pardon des peches, et elle exprime auss 1 ! 1'idee du pardon des offenses ; mais elle ne pose nulle part exp licit ement la relation d'effet d cause, etabHe par le Pater entre ces deux pardons. Et cependant c'est laune idee entierement juive, nous allons le voir.
Parmi les nombreuses prieres de la Tephilldk, oil le fidele demande a Dieu le pardon de ses peches ou de Ceux d' Israel, nous ne mentionnerons que la plus ancienne, la sixieme benediction du Chemdneh Esreh (page 21, 3). -
Pardonne-nous, 6 notre pere, car nous aeons pecke" ; absous-nous, car nous favons offens6. N'es-tu pas celui qui absout et qui pardonne ?
(1) Rabbins du m e si6cle.
DE L'ORAISQN DOMINICALE 33
Sais beni, d Eternel, plein de misericorde et de clemence.
Quant au pardon des offenses, il est exprime dans la priere Eldhai netsdr lechont mero (mon Dieu, ecarte ma langue de la medisanee...) qui a ete ajoutee au Chemoneh Esreh par Mar, fils de Rabina, chef de 1'ecole de Soura au "V 6 siecle. Voici cette priere, qui presente le caractere, assez rare dans la Tephillah, d'etre personnelle, sauf en sa derniere phrase (1).
mon Dieu, eloigne ma langue de la medisanee, et mes levres de la faussete 1 Que mon dme se taise devant ceux qui me maudissent et qvCen toute circonstance elle soit humble comme la poussiere I Ouvre mon coeur a 1'etude de taLoiet quempn ame recherche T execution de tes precept es.
Quant d ceux qui meditent le mal contre moi, aneantis tons leurs pro jets, rends values leurs machinations. Fais cela pour ton nom, pour ta saint ete, pour ta Loi, afin que tes bien-aimes soieht dehvres, que ta droite me secoure et que je sois exauce (Psau- ' mes, LX, 7). Que les paroles de ma bouche et les pensees de mon cceur te soient agreables, 6 Eternel, mon protecteur et mon liberateur (ibidem, XIX, 15). Gelui qui fait re"gner la paix dans .les hauteurs des cieux ( Job, XXV, 2) la f era aussi regner sur nous et sur tout Israel, et dites (TAmen! .
(1) Elle doit 4 ce caract&re de ne pas etre r6cit6e a haute voix par 1'officiant.
Un extrait de la Michendh, qui fait partie de la priere journaliere du matin, cite au nombre des ceuvres pieuses qui procurent a I'homme la felicite eternelle par suite le pardon de ses peches celle consistant a retablir la paix entre deux homines. Gette ceuvre implique, au moins de la part de 1'un des deux adversaires, le pardon des offenses re- $ues.
Un autre passage de la Miehenah (Abdtk, III, 11), que la Tephilldh a reproduite comme meditation sabbatique, exprime une idee analogue a celle du Pater :
Rabbi Har.in&, fils de Dosa, professait : celui qai est aim des hommes est aime de Dieu> et celui qui riest pas aime des hommes rfest pas aime de Dieu.
Mais ce n'est pas encore la la condition formelle posee par le Pater. Pour la trouyer nettement exprimee, il faut recourir a.YEcclesiastiquede Jesus ben Sira (1), livre auxidees purement juives, quoiquela synagogue ne Fait pas accueilli dans son canon. On y lit (XXVIII, 2):
Pardonne a ton prockain Tin jure qu'il t'a faite a et , quand tu prieras, tes peches seront pardonnes , et les versets suivants, 3 a 9, developpent la meme pensee.
Telle est la sentence qu'ecrivait Jesus ben Sira (1) Le Talmud le cite sou vent.
pres de deux siecles avant 1'ere chretienne et quele Pater a reproduite.
Nous trouvons encore la meme idee dans le Talmud, o^ii interpret ant a la faon midrachique nn jverset du prophete Michee (VII, 18), s'exprime ainsi :
Rabba (1) dit : quiconque pardonne les offenses recevra le pardon de sesfautes, car il est ecrit : Dieu pardonne les iniquites de celui qui absout les offenses. (Traite Roche Hachdndh, page 17 a.)
Et encore de facon plus concise :
Quiconque est prompt a pardonner, ses peches lui seront aussi pardonnes. (Megillah, 28.)
Et ne nous induis pas en tentation, mais <( delivre-nous du znalin .
Dans lapriere matinale, au debut dela Tephilldk, on lit :
Ne nous laisse pas tomber au pouvoir du peche, dela transgression, de ; riniquite,ni aupouvoirde la tentation ou de la honte, et que la mauvaise pensee ne puisse pas nous dominer (i&tser Jidra)...
Et un peu plus loin :
(1) G616brechef d'ecole, enBabylonieauiY e siecle.
Daigne,o mon.Dieu et Dieu de mes peres, me preserver aujourd'hui et tous les jours d'un inso-
-. lent, d'un mechant, d'un faux ami, d'un mauvais voisin, d'une mauvaise rencontre et de Vennemi K (s&ldne, delaracirie sdtdne^Bir^ accuser) destruc-
teur. " ,
La m&ne idee est encore exprimee dans la priere de 1' entree du sabbat :
Ecarte Vaccusateur (sdidne) de devant nous et de derriere nous, et couvre-nous de 1'ombre de tes ailes (Psaumes,XVII,8).
Sdtdne, 1'accusateur, 1'ennemi, n'est pas autre chose queJe malin du Pater.
On trouve egalement des passages similaires dans le Talmud :
Rabbi Hiya (1) ben Ache, lorsqu'il priait, avait rhaiitude de dire : Dieu de miseiicorde, delivrenous de la mauvaise pensee (ietser hdra). (Traite Qiddouchine, 81 fc.)
- Rabbi Isaac dit : la mauvaise pensee (i&ser hdra) assaille Vkomme chaque /our, ainsi qu'il est ecrit : le produit des pensees de son cceur etait uniquement et journellement mauvais. (Genese, VI, 5.)
(1) El&ve de Juda le Saint, le r6dacteur de la Michen&h, nsiecle apres l'6re chr6tienne (page 21, 2).
Rabbi Simon de Lakiche dit : le penchant de 1'homme 1'assaille chaque jour et cherche a le faire p&ir, ainsi qu'il est e"erit : le mechant(rachd, . mains, le malin) gaette le juste et cherche a le faire p<rir(P8atimes, XXXVII, 32) et, si Dieu ne venait pas a son secours, il ne pourrait luiresister, ainsi qtfil est dit dans la suite : VEternel ne Vabandonne pas entre ses mains. (meme psaume, verset 33). (Traite Soukkdh, 52 b.)
Car a toi appartient le regne, la puissance, et la gloire a jamais. Amen !
C'est launsimple extrait dela Bible (I,chroniques, XXIX, 11) qui, dans la Tephilldh, fait partie de la priere du matin ainsi que du ceremonial de sortie chi Sepher Tdrdh (rouleau de la Loi) :
A toi, Eternel, appartient la grandeur, la puissance, la gloire, 1'autorite et lamajeste, tout cequi est aux cieux et sur la terre ; d toi, Eternel, la royaute et la domination supreme sur toutes choses.
Cette citation biblique, qui clot le Pater, suf firait a elle seule a le classer parmi les prieres juives.
Ainsi, nous avons retrouve dans la Tephilldh les phrases memes du Pater, sauf celle sur le pardon
des p6ches, dont nous avons cependant pu montrer la source purement juive.
Faut-ils' en etonner ? Jesus et les apotres n' etaientils pas tous des Juifs, nes dans le milieu juif ?Ne s'taient-ils pas tous abreuves aux sources juives ? Comment done le maitre eut-il pu enseigner a ses disciples une priere qui n'eut pas ete juive ?
Pourrait-on du moins voir dans le Pater, une sorte de revolution, un defi aux idees du milieu, une veritable rtforme ? Notre analyse renverse deja une semblable conception. L' etude, que nous allons faire maintenant , du ca~dre dans lequel apparait FOraison dominicale et de 1'influence exerceeparoette priere va opposer un nouvel argument a la these de 1'Originalite du Pater.