‹ Les origines liturgiques;Chapitre 10 sur 70 · ORIGINE, IMPROVISATION · texte numérisé non relu

ORIGINE, IMPROVISATION

Une chose aura dû vous frapper dans l'étude qui pré” cependant pu qu'entrevoir, et le grand nombre des auteurs” qui ont dù concourir à leur composition. Que serait-ce si vous étudiez directement les monuments liturgiques

(1) Nous ne parlons pas des antiennes, répons, etc, qui appartiennent à la psalmodie, et qui étaient toujours anciennement empruntés aux Livres saints et ne rentrent donc pas dans la composition ecclésiastique.

comme les sacramentaires ou les vieux rituels, qui forment de véritables recueils, ou des anthologies de ces pièces !

La première conclusion à tirer de cette remarque, c'est qu'à une certaine époque le célébrant à dû jouir d’une hberté qui n'existe plus aujourd'hui. Les préfaces aussi bien que les oraisons et les autres formules sont arrêtées, fixées. On serait bien étonné s’il venait à un prêtre l’idée, comme dans telle préface du léonien, de viser certains membres de l'assemblée. Une catégorie de personnes qui s’appelaient des confesseurs se donnaient pour de saintes gens, mais le célébrant les stigmatise comme de faux dévots, de faux frères, enflés de superbe, charnels et rapaces, qui s’en vont dans les maisons des fidèles, séduisent de faibles femmes qui ne savent pas leur résister, captent l'avoir de la veuve et même celui des femmes mariées. Ils ne prennent même plus le soin de dissimuler leur conduite; ils sont un scandale pour les vrais chrétiens; 1l faut s’en séparer (1). Cette ma-

mière de mettre au pilori même des gens peu respectables,

ou comme on l'a dit spirituellement, « de mettre ses adversaires au prône » ne serait plus tolérée aujourd’hui, elle ne serait même plus possible, car il n’est permis à personne d’improviser une préface ou toute autre prière.

Certains évêques avant le concile du Vatican avaient eu l'idée d'insérer au canon le nom de saint Joseph,

| mais ils comprirent la nécessité d’en faire d’abord la | demande à Rome, qui du reste jusqu'ici n’a pas acquiescé

à leur requête. C’est par un décret urbi et orbi, que Léon XIII a ajouté aux Litanies de la sainte Vierge l’invocation Regina sanctissimi Rosari.

(x) Feltoe, p. 68, 69.

où non alenient l'officiant pouvait ajouter comme l’entendait des invocations aux litanies, mais où cetiil liberté d'improvisation s’étendait encore à toutes les pré faces, à toutes les oraisons, même à une partie du canor de la messe, et c’est de là que sont nés ces vastes recueils sacramentaires, rituels, pontificaux, missels qui forment l’ensemble de la liturgie chrétienne. | C’est ce fait de l'improvisation liturgique qu'il faudrait maintenant étudier. | On doit toujours en revenir pour trouver l’origine d’un fait ou d’une loi liturgique à l’assemblée chrétienne pris mitive. Là point d’autres livres liturgiques que ceux des juifs, | les livres de l'Ancien Testament, les psaumes, laloi et les prophètes. Plus tard et bientôt, viendront s'y joindre quelques lettres de Paul, puis les Évangiles, puis les Actes puis tous les écrits qui composent aujourd’hui le Nouveau Testament, et même quelques autres, qui, en contre” bande, passèrent pour un temps sous le même pavillon“ Mais parfois aussi, les lectures ou le chant des psaumess étaient interrompus par une voix, celle du président ou de l’évêque, ou même d’un simple fidèle qui se laissait aller à son inspiration personnelle pour louer Dieu, le remer” cier de ses bienfaits, exprimer les vœux de l'assemblée | tout entière. C’est ce que nous voyons clairement dans l’épitre de saint Paul aux Corinthiens qui nous décrit unês de ces réunions avec la prière du prophète pour l’édificas, tion, l’exhortation, la consolation ou l’action de grâces, | et même la prière inarticulée du glossolale (1). Mais bientôt et par suite de ces abus et de ces excès d'illumé nisme qui se glissent à peu près fatalement dans toutes.

(1) I Cor., xv. |

les assemblées où la prière est laissée à l’inspiration personnelle, ce rôle fut dévolu au président, prêtre ou évêque.

Nous avons quelques textes, peu nombreux à la vérité, mais suffisants, qui nous décrivent cette période primitive.

Voici par exemple ce que nous lisons dans l’apologiste 'saint Justin au n° siècle :

« Les prières que nous faisons tous ensemble étant lachevées, nous nous entre-saluons avec un baiser de paix : puis celui qui préside parmi ses frères ayant reçu Me pain et le calice, où est le vin mélé d’eau, qu'ils lui présentent, offre au Père commun de tous au nom du Fils tet du Saint-Esprit, la louange et la gloire qui lui est due, et emploie beaucoup de temps à la célébration de l'eu- \charistie, c’est-à-dire de l’action de grâces que nous rendons à Dieu pour les dons que nous avons reçus de sa lbonté. Le président ayant achevé ces prières et ces actions de grâces, tout le peuple fidèle, qui est présent, s'écrie Id'une commune voix, Amen, pour témoigner par ses \acclamations et par ses vœux la part qu il y prend, car | Amen en hébreu signifie, 1l en est ainsi... » | Aïlleurs 11 dit : « Le président fait, aussi longuement

[qu'il peut, les prières et l’action de grâces, enr le | peuple acclame en disant Amen, et on distribue à ceux qui {sont présents les choses sanctifiées, qu'on envoie aux

absents par les diacres (1). »

| On voit bien par ces textes qu'à cette époque, c'est-à-

dire vers la moitié du n° siècle, le pontife 1 improvise une

(prière eucharistique au moment de consacrer le pain et

le vin et après la consécration. C’est ce que nous appelons

(x) Apol., 1, 6, et x, 65.

nous donne une prière que lui-même a improvisée sl dont nous ne citerons que ce fragment (x) :

« Tu as ouvert les yeux de nos cœurs pour qu'ils k connaissent, toi le seul très haut entre toutes les gra deurs, le saint qui reposes au milieu des saints, toi qui abaisses l’insolence des orgueilleux, qui déroutes machinations des peuples, qui exaltes les humbles et milies les puissants; toi qui donnes la richesse et pauvreté, la mort et la vie, seul bienfaiteur des espri Dieu de toute chair, toi dont le regard pénètre l’abime surveille les œuvres des hommes, toi qui nous secoit dans le danger, nous sauves du désespoir, créateur @

ples sur la terre et choisi au milieu d'eux ceux qui t'aime par Jésus-Christ, ton serviteur bien-aimé, par qui tu no as élevés, sanctifiés, honorés. Nous t'en prions, Ô Maît sois notre secours, assiste-nous. Sois parmi nous les lut des persécutés, prends piüé des petits, relève ceux sont tombés, apparais à ceux qui sont dans le beson guéris les rebelles, fais rentrer les égarés de ton peuple : Apaise la faim de l’indigent, délivre ceux de nous qi souffrent en prison, guéris les malades, encourage Jes faibles : que tous les peuples reconnaissent que tue le seul Dieu, que Jésus-Christ est ton serviteur,

didaché, nous dit formellement : « Laissez les prophètes faire l’eucharistie autant qu’ils voudront (c’est-àl’action de grâces). »

(1) Clément, première épiître, 5g-6r.

: Nous y lisons aussi un texte qui n’est autre, quoi qu’on ‘en ait pensé, que la prière eucharistique.

« Quant à l’eucharistie, rendez grâces ainsi. D'abord pour le calice : « Nous vous rendons grâces, notre Père, « pour la sainte vigne de David, votre serviteur, que vous l&nous avez fait connaître par Jésus, votre serviteur ; l&gloire à vous dans les siècles! » Pour le pain : « Nous «vous rendons grâces, notre Père, pour la vie et la science !@ que vous nous avez fait connaître par Jésus, votre serr" iteur; gloire à vous dans les siècles! Comme ce pain |@rompu était jadis épars sur les montagnes et qu'ayant n été rassemblé il est devenu un seul tout, qu'ainsi votre l& Église soit rassemblée des extrémités de la terre dans L« votre royaume, parce qu'à vous est la gloire et la puisle sance par Jésus-Christ dans les siècles ! Que personne L&@ne mange mi ne boive de votre eucharistie, si ce n'est 1€ ceux qui ont été baptisés au nom du Seigneur; car c'est L« de ceci que le Seigneur a dit : (Ne donnez pas le saint ! «aux chiens. »

« Après vous être rassasiés, rendez grâces ainsi: «Nous

«€ vous rendons grâce, Père saint, pour votre saint nom

« que vous avez fait habiter dans nos cœurs, pour la science,

€ la foi et l’immortalité que vous nous avez fait connaître

« par Jésus, votre serviteur ; gloire à vous dans les siècles ! « C'est vous Maître tout-puissant, qui avez créé toutes « choses pour la gloire de votre nom, qui avez donné aux « hommes la nourriture et le breuvage pour en jouir afin « de vous rendre grâces; mais à nous vous avez donné «une nourriture spirituelle et un breuvage et la vie « éternelle par votre serviteur. Gloire à vous dans les « siècles, etc, » Didaché, ch. 1x et x.

Un des correspondants de saint Cyprien, Firmilien,

nous parle d’une femme, une sorte de prophétesse, qui

à s'était mise en tête d'offrir un sacrifice eucharistique; elle contrefaisait le rite, et elle récitait au moment de [a consécration une prière de son cru qui du reste, paraît-il}

était éloquente. |

Tous ces faits, et quelques autres que l'on pourrait! recueillir dans l'antiquité, nous prouvent surabondams ment que les prières liturgiques étaient à cette époque le fruit d’une inspiration personnelle et variaient par conséA quent d’une église à l’autre. Nous avons parlé de cette théorie de certains liturgistes du xvn:° et du xvnr siècle qui, ne trouvant pas, dans les monuments de l'antiquité connus d’eux, de texte liturgique (et nous savons aujouræ d’hui qu'il y en eut), échafaudèrent sur ce fait une théo” rie du secret des mystères qui ne paraît plus soutenable À cause de la loi de l’arcane, on se défendait d’écrire les formules eucharistiques, on se les transmettait de vive voix" par une tradition secrète. La vérité est qu'on improvisaits d’après un thème connu, et n’en eût-on pas d'autre preuves la variété des textes du canon, quand on fixa ces formu— les, suffirait à nous édifier sur ce point. C’est la Vraie raison pour laquelle on n’a pas trouvé et l’on ne trouvera pas cette formule primitive du canon, identique et uni verselle.

Cependant cette improvisation n’était pas abandonnée“ à la fantaisie de chacun ; il y avait certaines règles à suivrew et de bonne heure nous voyons les conciles se préoccuper de les fixer.

Le fait même que ces prières étaient hvrées à l'improvi-" sation devait produire un autre résultat. L'improvisation, F surtout en matière liturgique, n’est le fait que d’un petit. nombre d’ Bo RE abondants, faciles, aussi prompts | à concevoir qu'à exprimer. Quant aux autres, aux esprits | lents, indigents, ils devaient faire ce qu’ils ont fait de touts

temps, emprunter aux autres et si l'on ne prête qu'aux riches, il est vrai de dire aussi qu'on n’emprunte qu’à eux. On sentit la nécessité de suppléer à l'insuffisance ordinaire d'inspiration du célébrant. Cela commença très modestement. On nous parle au 1v° et au v° siècle de certaines œuvres qui semblent être des livres liturgiques; saint Hilaire aurait composé d’après saint Jérôme un Liber hymnorum et mysteriorum (1); Musée (vers le milieu du y° siècle) un livre qui contenait des collectes et des préfaces (2); un évêque de Mauritanie, Voconius, réunit aussi des prières de même genre, vers le même temps (3) ; d’autres personnes se livraient en Afrique au même travail (4).

On peut signaler encore au 1v° et au v° siècle quelques autres pièces qui resteront parmi les plus belles compositions liturgiques dans tous les temps. Je ne citerai que lExultet, le symbole de saint Athanase, le Te Deum (5) et aussi le canon romain.

L'Exultet est ce morceau que l’on récite le samedi saint

- à la bénédiction du cierge pascal. Ici nous prenons sur le

fait en quelque sorte le travail liturgique. C’est au diacre

queiq 814 qu'incombait d'ordinaire la mission d'écrire et de chanter ce poème ou, comme on disait, ce præconium paschale. On voit dans une lettre de saint Jérôme au 1rv° siècle, qu'un diacre de Plaisance, du nom de Præsidius, qui se trouvait à court d'inspiration, s'était adressé au célèbre solitaire afin qu'il lui fournit quelques idées. C'était mal

(1) Hier., De script. eccles., c. ex.

(2) Gennade, De script. eccles., n. 81.

(3) Ibid.

(4) Conail. Milevit., c. xn; cf. mon art. Liturgie d’Afrique, dans le Dictionnaire d'Archéologie chrétienne et de Liturgie, t. 1, col. 155-156.

(5) Je sais une thèse qui va paraître et qui le fera remonter plus haut, mais

cela ne change rien à notre exposition, car la date chronologique n’a pas pour nous,une haute importance.

88 ORIGINES LITURGIQUES d

tomber. Le caustique écrivain répond par un refus ac Î compagné d’une leçon à l'adresse du diacre. À son avis les diacres mettent trop de fleurs dans cette composition, trop de rhétorique. On y chante les prés et les bois, on« y fait l'éloge des abeilles, on y mettra bientôt toutes les Géorgiques et tout Virgile. Præsidius, au lieu de chercher des fleurs, ferait mieux de méditer sur la pénitence et de se retirer au désert pour y mener la vie d’un ana-« chorète (1). |

Nous ignorons si Prœæsidius profita de la leçon, et surtout de quelle façon il composa son Exullet.

Ce que nous savons c’est que le chant de l’Exultet telk que l'Église romaine nous l’a conservé, a été émondé de tous ces vains ornements. C'est un poème liturgique d’un beau souffle lyrique, remarquable par la richesse de la doctrine, par la poésie et l’éloquence de la forme.

Le symbole de saint Athanase peut être cité pour la précision des termes, le mouvement de la pensée, et l’énergie de l'expression. Avecune grande simplicité de moyens, un vocabulaire restreint, il atteint à une haute éloquence. Aucune poésie, aucun procédé littéraire, aucun ornement ; le dessin, un dessin au trait, est d’une austérité qui ne se dément pas un instant et d’une sûreté impeccable. Mais par une gradation savamment ménagée, par le choix des termes, par l'accumulation des articles de foi, et la marche rapide jusqu’au terme, il entraîne à sa suite et obtient un effet saisissant par sa conclusion : & Telle est la foi catholique, et quiconque ne la garde pas fermement et fidèlement, celui-là ne pourra être sauvé. » C’est une table des lois, un décalogue de la doctrine catholique et l’on comprend sans peine les luttes qui se sont

(1) Le Livre de la Prière antique, p. 331.

| hvrées récemment chez les protestants en Allemagne et ‘en Angleterre, autour de ce célèbre document.

Le Te Deum est une des plus sublimes prières dues au | génie chrétien. Nous disions en parlant des psaumes de là Bible qu'ils n’avaient pas été dépassés comme expres- Sion de prière. Le Te Deum peut prendre place à côté

| des plus beaux; c’est un psaume chrétien qui exprime | avec une grandeur incomparable et un beau mouvement,

le cantique de l’action de grâces. Il convoque devant le

| trône de Dieu pour le louer éternellement les anges, les | chérubins, les séraphins, les apôtres, les prophètes, les martyrs, l'Église répandue dans l'univers. Puis, comme dans la Préface, de la louange de Dieu le Père et de la

Trinité, il revient sur la terre où le Fils de Dieu est des-

Lcendu, pour résumer en quelques articles, comme dans

les symboles de foi, sa carrière terrestre, jusqu’à sa glorieuse ascension dans le ciel et son dernier avènement, et il finit sur le désir et la prière du croyant d’être admis pour l'éternité dans le ciel. C’est en même temps qu’une admirable prière d'actions de grâces et de louange à la gloire de Dieu, un acte de foi et un résumé saisissant de doctrine.

Quant au canon romain, il est impossible de le lire sans être frappé par ce caractère de simplicité et de majesté, par ce ton d'émotion contenue si plein de force, de calme, et on peut même dire de charme discret; quant à

| la doctrine elle est, comme dans la plupart des docu-

ments romains, sûre d'elle-même, sage et pondérée. Je voudrais, si c'était le lieu, qu’il me fût permis de le comparer à certaines anaphores orientales dont la prohxité, l’exagération, la rhétorique feraient apprécier mieux encore la sobriété romaine.

On peut citer aussi parmi les compositions liturgiques

les plus remarquables de cette époque le rouleau de Ravenne qui contient des oraisons pour la Messe. Ces pièces sont fort intéressantes au point de vue théologique, ca elles ont toutes pour objet le mystère de l’Incarnation# | on peut en placer la composition peu de temps après, 45o (1). L’oraison s’y présente avec tous les caractères | qu'elle gardera dans les documents romains, dans Je léonien, le gélasien et les sacramentaires grégoriens: Elle a le nombre, la mesure, le rythme qui deviendront, de tradition dans ce genre de document, D | | Avec le vr° et le vn° siècles, peut-être même faudrait-il, dire le v°, nous arrivons à la composition des sacramen— taires proprement dits (2). Le missel de Bobbio, le léoniens. les gallicans, le mozarabe, les livres celtiques et les ambrosiens, enfin le gélasien, sont probablement de cette époque la plus féconde pour la composition liturgique. Le culte ayant atteint son plein développement, les formules ten dent à se fixer. Les recueils d’oraisons, semblables au rou= leau de Ravenne, se développent; ils contiennent mainte= nant des préfaces, des pièces pour les principales fêtes, parfois même l'épitre et l'évangile de la messe. Chacun” de ces ouvrages mériterait une “Edo à part. Il faudrait, comme nous l’avons dit dans une autre conférence, une étude à la fois liturgique, philologique, historique et litté raire, qui séparerait les éléments étrangers, qui fixerait, la date du document, étudierait le glossaire, en ferait en un

mot la critique rigoureuse. Les conclusions ne manque raient pas d'importance; nous reviendrons du reste sur ce point dans la conférence suivante.

(1) Voyez notre article sur Avent, dans le Dict. d’Archéol. et de Liturgie.

(2) Sur la loi de composition voir l’Appendice G, par le P.Havard, qui éclaire singulièrement ce chapitre. Il a découvert une des sources princi= pales de ces écrits dans les homélies du temps. La composition liturgique est souvent une vraie mosaique.

COMPOSITION LITURGIQUE o1

Charlemagne, à la fin du vmr° siècle, devait exercer une

. influence considérable sur la liturgie, comme sur toutes . les manifestations de la vie politique, sociale, littéraire

et religieuse. Un hturgiste anglais dit de lui spirituellement qu'il fut beaucoup plus sacristain que mon frère le sacristain, Joseph IT (1). Mais il y a sacristain et sacris-

. fain ; il y a le sacristain qui peu à peu accapare toute l’auto- ! mité et met dehors son curé ; Joseph IT appartenait à cette

classe. Et il y a le sacristain, ou si vous voulez le bon suisse, qui veille à la police dans l’église et met à la porte les mécréants. Charlemagne en fit une partie de sa charge. On ne peut qu'admirer le zèle et l'intelligence qu'il déploya dans cette œuvre. La liturgie doit beaucoup à ce grand homme ; même quand son désir d’unification le poussa un peu loin, il faut reconnaître que grâce à lui les livres liturgiques, comme les livres saints, furent corrigés, recopiés avec un souci admirable, ramenés à leur pureté primitive (2).

Sous sa direction, Alcuin, l’un de ses plus fidèles auxiliaires, reçut la charge de reviser le sacramentaire. Prenant pour base le grégorien, empruntant au gélasien et aux hiturgies gallicanes, il nous donna ce missel qui est devenu le missel romain et qui aujourd’hui, avec très peu de changements, est en usage dans l'Église tout entière. Ainsi l’on peut dire que la liturgie romaine, au

| moins dans le plus important de ses livres liturgiques, prit

en France ses éléments principaux et sa forme dernière. Ce n’est pas une gloire à dédaigner pour notre pays.

. Désormais on ne touchera plus guère au livre de la prière, et l’on peut dire que la période d'invention est à peu près fermée.

(x) Bishop, The genius of the Romane rite, 1902, p. 27. (2) Cf. mon article Alcuin, dans le Dict, d'Arch. et de Liturgie, col. 1084.

Nous n'avons plus à noter pour la période suivante; x et x° siècles, que quelques compositions sans caractère, officiel. Le besoin d’unité s’est fait sentir dans les formules" comme dans les rites. On a fixé un certain nombre dés types qu'il faudra adopter. L'inspiration personnelle. est morte désormais, ou du moins si elle survit elle devra se réfugier dans des compositions d’une allure privée, des” prières pour l’usage personnel, quelques hymnes, quel ques séquences, qui ne se glisseront que timidement d’abord dans la Per officielle, et n’y occuperont du

reste jamais qu'une position assez effacée, et toujours, :

provisoire.

A la cour de Charlemagne lui-même, ou dans son, royaume, le goût de la ture a inspiré, en dehors de la réforme liturgique dont nous venons de parler, quelques. essais de composition liturgique qui ne sont pas à mé” d'intéressantes. |

priser et qui pourraient donner lieu à études critiques sur le caractère de la piété privée à cette. période du moyen âge. Mais tous ces écrits n’appartenant pas à la liturgie officielle ne doivent pas nous occuper ici Pendant que l'Occident poussait ainsi une nouvelles branche de littérature religieuse, que faisait l'Orient ? Pour des raisons qu'il serait trop long de déduire, ik n'avait pas suivi l'Occident dans ce genre de composis | tion. IL paraît dès le 1v° ou v° siècle, avoir arrêté une forme unique de liturgie, ou à peu près. Il y aura compos sition de tropes, d’hymnes, et de pièces pour l'office de vin. Mais pour la messe — rien de pareil au mouvement liturgique latin (1). Ce curieux caractère, nous l'avons | déjà noté, est l'un des traits principaux de la liturgie, |

(1) La multiplicité d’anaphores ne doit pas faire illusion sur la pauvreté dur fond. Voir notre article Anaphore dans le Dictionnaire d'Archéologie chré= tienne. D |

1ùr Lg

grecque et d’une façon générale des liturgies orientales.

‘étude de la composition liturgique chez les Grecs se réduirait donc à bien peu de chose. Leur activité littéraire s'est réfugiée dans un autre genre, celui des hymnes, et ils y ont atteint parfois un haut degré de perfection.

Pour revenir à l'Occident, on peut dire que depuis le x° siècle, et même depuis le 1x°, le livre de la prière de l'Église catholique est composé jusqu'à sa dernière feuille, et fermé. Les exceptions, je veux dire les feuillets ajoutés, sont si rares, qu'ils ne comptent pas en réalité.

Les formes aussi bien que les rites sont arrêtés dans une

formule hiératique. La prière cherchera son expression dans des formules écrites, il n’y a plus place pour des compositions nouvelles dans la liturgie officielle.

Que penser de cet arrêt? Faut-il y voir un signe de décadence dans la liturgie, tout au moins de stérilité dans cette pensée chrétienne qui avait enfanté des chefs-d’œuvre au point de vue de la prière?

Faut-il dire que la liturgie, comme une langue morte, s'est enveloppée dans son linceul de pourpre et couchée dans son tombeau ?

Je ne le crois pas. La liturgie n’est pas une branche de littérature comme la poésie lyrique, ou la poésie épique, elle n'est même pas à proprement parler une littérature.

Elle devait avoir sa période créatrice. Mais quand elle eut créé ses types de prière, ses formules et ses rites, et qu'elle fut arrivée au point de maturité, elle devait s’arrêter sous peine de déchoir. Elle avait atteint à une perfection relative.

Est-ce à dire que la veine liturgique soit tarie ? que la porte soit fermée pour toujours? Non, rien ne s'oppose à

ce que l’Église donne place dans sa liturgie à on | prières nouvelles.

De fait, quelques-unes ont été composées depuis le ix° siècle, les litanies de la sainte Vierge, les prières finales de l'office divin, Salve regina, Alma redemptoris mater et quelques autres. On a composé quelques oraisons pour des fêtes nouvelles. Il suffit de citer les proses Dies iræ, Veni Sancte Spiritus, Slabat Mater, certaines des prières du rituel des agonisants, par exemple, Proficiscre anima christiana, pour rappeler quelques-unes des poésies reli= gieuses les plus admirables de tous les temps.

Le cantique en langue vulgaire lui-même cherche de puis longtemps à escalader les degrés du sanctuaire. Mais franchement la pauvreté de la plupart de ces compos tions ne fait pas regretter la sévérité de l'Église à leur endroit.

Enfin si l’on voulait étudier les effusions de la piété privée, on trouverait un grand nombre de prières qui prouvent que l'Esprit de Dieu se fait entendre encore dans son Église.

Il suffirait d'ouvrir l’Imitation de Jésus-Christ presque au hasard pour y trouver d’admirables prières. Tout le monde connait l’immortelle prière de Pascal, dont un critique disait naguère : « Il n’y a rien de plus beau et de plus émouvant dans toute la littérature religieuse que ces quelques pages où Pascal a littéralement revécu le drame insondable du Calvaire (1). >

Je ne résiste pas au plaisir d’en citer un passage : « Jésus souffre dans sa passion les tourments que lui font les hommes; mais dans l’agonie, il souffre les tourments qu'il se donne à lui-même, {urbare semetipsum.

(x) Victor Giraud, Pascal, Opuscules choisis, p. 10, dans la collection Science et Religion, Bloud, 1905. |

C'est un supplice d’une main non humaine, mais toutepuissante, car il faut être tout-puissant pour le soutenir. | « Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis et ils dorment : il les prie de soutenir un peu avec lui, et ils le laissent avec une négligence ‘entière, ayant si peu de compassion qu'elle ne pouvait ‘seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi | Jésus était délaisssé seul à la colère de Dieu.

« Jésus est seul dans la terre, non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance.

… « Jésus est dans un jardin non de délices comme le premier Adam, où il se perdit et tout le genre humain, mais dans un de supplices, où il s’est sauvé et tout le genre humain... Il souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit... »

Et ce dialogue entre Jésus et le pêcheur : « Consoletoi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. Je

| pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi... Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes?

« Je te suis présent par ma parole dans l’Écriture, par mon esprit dans l'Église, et par les inspirations, par ma puissance dans les prêtres, par ma prière dans les fidèles.

« Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la fin. Mais c'est moi qui guéris et rends le corps immortel.

« Souffre les chaînes et la servitude corporelles : je ne | te délivre que de la spirituelle à présent. » Le mystère de Jésus.

En Angleterre, Newman nous a donné quelques pages qui sont considérées parmi les plus belles de ses œuvres. J'ai ici un livre de Newman qui vient d’être traduit en

français : Médilations et Prières de Newman, par Marie Agnès Pératé (Lecoffre, in-16, 1906). | J'y vois des méditations et des prières sur les Litanies de la sainte Vierge, sur le chemin de la Croix, sur la doctrine chrétienne. | On y retrouve le grand esprit de Newman, son génie si profondément religieux et intuitif, son talent littéraire à la fois si brillant et si sincère, son âme candide et son grand cœur héroïque.

La plus curieuse de ces prières, la plus populaire eh Angleterre, c’est celle qui est appelée le Songe de Géron. lius, qu ’un grand artiste a mise en musique, comme une sorte de drame wagnérien. | C'est le rêve d’une âme chrétienne, arrachée à cette vie pour être portée devant le trône du souverain juges à peu dans les eaux ténébreuses de ce lac où disparaissent toutes les vies humaines. Il entend autour de son lit de moribond les dernières prières des agonisants, les derniers mur mures de la terre. Son âme est emportée par un angë vers le trône de Dieu, il traverse les chœurs des anges qui chantent les louanges du créateur, tandis que 14 blasphèmes des TE montent jusqu’ à lui.

Gérontius se sent mourir, il s'enfonce peu

« L’âme de Gérontius. — Je me suis endormi et maintenant je suis reposé. C’est un rafraîchissement étrange que j'éprouve en mon être, une légèreté inexprimable, un sentiment de liberté; comme si j'étais enfin moi= même et ne l’avais jamais été auparavant. |

« Que tout est calme! je n’entends plus l’active pulsa® üon du temps, ni mon souffle rapide, ni le battement précipité de mes artères. Un moment ne diffère pas d’ un autre. J’ai fait un rêve; oui : quelqu'un a dit à voix basse# @ Il a passé, » et un soupir a fait le tour de la chambre.

Puis j'ai entendu la voix d'un prêtre s'élever et dire : 1 Subvenite, » et tous se sont agenouillés pour prier. Il me semble l'entendre encore; mais bas et atténués, et slaffaiblissant toujours, les accents me parviennent comme par intervalles grandissants. Ah! d'où vient ceci? qu'aije senti se disjoindre ? Ce silence répand la solitude dans essence même de mon âme, et ce repos profond, si rafraichissant et si doux, a maintenant en lui quelque chose d’austère et de douloureux, car il ramène mes pensées vers leur source, par un étrange reflux intérieur. … «Il me faut commencer à me nourrir de ma propre stance, parce que nul autre aliment ne me reste. » | Plus loin, l'ange gardien raconte ainsi la vie du fidèle :

«Il gisait, enfant nouveau-né, sur le sol souillé par le sang de son premier père, avec toute son essence corrompue, désorganisée, et, enroulé autour de son cœur, un cruel démon qui n'était point de sa nature, mais avait l'habileté d'incliner, et de former au mal l'esprit qui s’ou-

e à l'existence.

nu « Alors, je fus envoyé du ciel pour rétablir en cette âme la juste balance du mal et de la vérité, et j'engageai un combat sans trêve, résolu de gagner à la vie cet esprit environné par la mort, qu’un si grand prix avait racheté en sa déchéance, alors que tout était perdu pour lui. Oh! quelle scène changeante aux couleurs mobiles, d'espoir et de crainte, de triomphe et d’épouvante, d’indifférence et de repentr, a été l’histoire de cette terrible bataille d’une vie !

« Mais quelle grâce pour le fortifier et le conduire! Quelle grâce patiente. et prompte, et prodigue, pour venir à son secours !

« O homme, étrange composé de ciel et de terre ! ma-

98 ORIGINES LITURGIQUES i

jesté devenue naine jusqu ‘à la bassesse ! fleur parfumée do nant une semence de poison ! apparence du bien masquar la corruption ! faiblesse maîtrisant la puissance! être my térieux, jamais si proche du crime et de la honte qu lorsque est accomplie par lui quelque œuvre de gloire

« Comment les natures éthérées comprendraient-elle une créature faite d'esprit et d'argile, si la tâche ne leu était donnée de la conduire et la soigner, enlacées l’un à l’autre durant ses jours mortels ? Plus que le Séraphi dans ses hauteurs sublimes, l’Ange gardien aime et con naît la race rachetée. » |

Je citerai encore ce passage où l’ange s’entretient aïns avec l’âme en la transportant vers le trône de Dieu :

« Tu n'es pas retenu, mais tu te hâtes avec la rapidit la plus extrême vers le juste et Très-Saint Juge, cam peine encore es-tu sorti de ton corps. Divise un moment à la manière dont les hommes mesurent le temps, en se millions de parties, et l'intervalle sera même moindr encore depuis que tu as quitté la chair. Le prêtre s'es écrié : Subvenite! et tes amis se sont mis en prières\ non, à peine maintenant ont-ils déjà commencé de prier

« Car les esprits et les hommes mesurent d’après le: règles différentes ce qui est plus petit ou plus grand dant le cours du temps. Par le soleil et la lune, primitif règlements, par les étoiles qui se lèvent et s’abaïssent sui l'horizon, par les saisons qui reviennent, et le balance ment à droite et à gauche du fil suspendu, exact et pré cis, les hommes divisent les heures, égales, continues; pour leur commun usage.

Q Il n’en est pas ainsi pour nous dans le monde im: matériel : les intervalles, dans leur succession, sont mesurés par la seule pensée vivante, et croissent ou s'évæ nouissent avec son intensité.

« Et le temps n’y est pas propriété commune, mais ce qui est long est court, ce qui est rapide est lent, ce qui est proche est distant, selon que le saisit et le reçoit tel

“esprit ou tel autre, et chacun est la règle de sa propre chronologie.

"… «La mémoire n’a pas ici ses points d'appui Ar Fe des ans, des siècles et des périodes. C'est l'énergie même de ta pensée qui te retient encore d'approcher de ton Dieu. »

nn Mais qui croirait que Lamartine s’est exercé dans ce genre et qu'il nous a donné une belle prière que je me fais un plaisir de citer, car elle est un peu oubliée :

Prière de la Servante.

nn «Mon Dieu, faites-moi la grâce de trouver la servitude douce et de l’accepter sans murmure, comme la condition que vous nous avez imposée à tous en nous envoyant Wdans ce monde. Si nous ne nous servons pas les uns les Lautres, nous ne servons pas Dieu, car la vie humaine n’est qu'un service réciproque. Les plus heureux sont MWceux qui servent leur prochain sans gages, pour l'amour : de vous. Mais nous autres, pauvres servantes, 1l faut bien | gagner le pain que vous ne nous avez pas donné en pmaissant. Nous sommes peut-être plus agréables à vos | yeux pour cela, si nous savons comprendre notre état; | car, outre la peine, nous avons l’humiliation du salaire | que nous sommes forcées de recevoir pour servir souvent | ceux que nous aimons.

« Nous sommes de toutesles maisons, et toutesles maisons peuvent nous fermer leurs portes; nous sommes de | toutes les familles, et toutes les familles peuvent nous | rejeter; nous élevons les enfants comme s'ils étaient à

nous, et, quand nous les avons élevés, ils ne nous cons naissent plus pour leurs mères; nous épargnons le bien du maître, et le bien que nous lui avons épargné s’en va à d’autres qu'à nous. Nous nous attachons au foyer, à l'arbre, au puits, au chien de la cour, et le foyer, l'arbre; le puits, le chien nous sont enlevés quand 1l plaît à nos maîtres . Parentes sans parenté, familières sans famil= les, filles sans mères, mères sans enfants, cœurs qui se donnent sans être reçus; voilà le sort des servantes devant vous. Accordez-moi de connaître les devoirs, les peines et les consolations de mon état et, après avoir été ici-bas une bonne servante des hommes, d’être là-haut une heu reuse servante du Maître parfait. »

Mais ces prières et quelques autres que l’on pourrait citer à côté, tout éloquentes qu’elles sont, ont un caracière personnel qui fait qu’elles pourraient difficilement devenir l'expression officielle de la prière commune.

Il faut donc conclure que pour le moment le livre de la prière officielle paraît fermé. |

Ne nous en plaignons pas trop. Certaines réunions; celles des quakers et quelques autres sectes, ont repris le système de la prière improvisée pendant le service. J'en» tends dire par des témoins, d’ailleurs fort bienveillants’ que la plupart du temps ces morceaux se font remarquef par leur banalité ou par l’emphase, ou par des exagéra* tions et des excentricités qui rarement édifient l’auditeur sérieux ; il est bien rare que cette prière atteigne à l’élos quence sincère. Du reste qu’avons-nous besoin de nou* velles formules de prières! Ce qu'il nous faut parmi nous; c'est bien plutôt travailler à comprendre et à goûter ces formules antiques, si riches et si pleines de sens. Leur mérite, comme celui des psaumes d’où semble procéder

id

| toute prière chrétienne, c'est de ne pas vieillir, de ne s'épuiser jamais, de se prêter à toutes les circonstances, à toutes les situations de la vie humaine. Trouveronsnous jamais une prière qui rende mieux que le Pater nos sentiments à l'égard de Dieu? Pourrons-nous jamais exprimer notre reconnaissance en termes plus vrais que le | Magnificat ou le Te Deum? Quelle langue trouvera jamais des accents comparables aux plaintes de Job? A lire la plupart des recueils modernes de prières on s'étonne de voir les auteurs se travailler pour mettre sous nos yeux des formules aussi creuses que banales, quand :il leur serait si facile de trouver dans nos livres liturgiques des prières consacrées par le temps, par l'autorité de l'Église, et dont la valeur au simple point littéraire est si incon- testablement supérieure.

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