‹ Les origines liturgiques;Chapitre 13 sur 70 · A ÈT · texte numérisé non relu

A ÈT

sition faite de deux membres qui s'équilibrent en une antithèse simple et juste.

En même temps une grande idée théologique, qui renferme tout l’ordre surnaturel, l’œuvre de la création et de la réparation,

2° La demande : Da nobis quæsumus ejus divinitatisesse consortes qui humanitatis noslræ fieri dignatus est particeps. Elle comprend comme le titre deux membres d’un équilibre aussi savant et d’une pensée aussi profonde : que Dieu nous accorde de participer à la divinité de celui qui a daigné participer à notre humanité.

Si nous considérons le rythme, c'est un modèle parfait : deux cadences de ce que nous appelons le cursus velox,

mira biliter condidisti.

mira bilius reformasti. deux du cursus planus :

quæsumus nobis.

esse consortes.

une du cursus tardus näiüs ëst particèps. plus rare.

Ainsi dans cette oraison de trois lignes, un petit poème liturgique d’une simplicité élégante, d'une sobriété vigoureuse, d'une pensée profonde autant que juste, une vraie pièce d’anthologie.

Je n'aurais que l'embarras du choix si je voulais multiplier les exemples. Je ne prendrai qu'une autre pièce de plus grande envergure pour montrer que l’auteur, à l’occasion, sait aussi chausser le cothurne. J'ai dit ce qu'étaient les préfaces du léonien, à l'accent si personnel, si vifparfois, et j'en ai cité une de ce genre. J'aime mieux donner la suivante qui dit éloquemment les prérogatives du siège de Rome.

Q Il est vraiment digne et juste, raisonnable et salu-

taire, que nous vous rendions grâce toujours et partout, Seigneur saint, Père tout-puissant qui selon l’inviolables décret de votre promesse avez concédé à la confession apostolique cette faveur suprême, que, solidement fondée sur les bases de votre vérité, elle ne laisse prévaloir ja= mais les droits de l’erreur qui donne la mort ; si bien que, quelle que soit la multitude des erreurs, ceux-là seuls cependant soient les fils de votre rédemption et qu'ils constituent l'héritage de votre Église, qui ne s’écartents pas de la tradition royale de vos élus (Pierre et Paul). Que celle-là soit la véritable Église, le lieu du corps sacré, qui avec votre grâce, suit tout ce qu'approuve ce» siège sur lequel vous avez voulu établir la primauté de toute l’Église par J.-C. N.-S. (p. 42). »

Naturellement une traduction française fait paraître lourde et un peu pénible la phrase qui, en latin, se déroule avec la force, la majesté et l’aisance de la période cicéronienne. Mais ce style mériterait vraiment d’être étudié en détail.

Pour des raisons que je ne puis développer ici ce sa=« cramentaire doit être considéré comme le principal représentant, sinon de la liturgie romaine, au moins de l'esprit. de cette liturgie.

Je laisse de côté le rouleau de Ravenne dont j'ai aussiM parlé dans ma dernière conférence, qui est à peu près contemporain et qui présente bien des analogies avec le précédent.

Des deux autres représentants principaux de la litur gie romaine, le gélasien et le grégorien, le premier æ été composé en Gaule et a admis un grand nombre de morceaux gallicans, le second composé à la cour de Charlemagne et sous ses yeux, probablement par Alcuin, pré: sente aussi une sorte de combinaison des deux rites.

Mais dans l’un et dans l’autre, il y a un fond romain et l'on peut espérer que l’on arrivera peu à peu, et par certaines méthodes de recherches patientes, à le dégager.

Je ne citerai que cette oraison qui peut servir de type à un grand nombre d’autres :

Deus refugium nostrum et virlus, adesto pis Ecclesiæ tuæ precibus auctor ipse pietatis et præsta ut quod fideliter petimus, efficaciter consequamur, Per (1).

Cette oraison qui est bien dans le style de la petite prière du léonien, mais moins compliquée, n’a en réalité que trois membres dont le dernier peut se subdiviser en deux : le titre ou la dédicace, Deus refugium nostrum et virtus.. auctor ipse pielalis.

L'invocation : adeslo pis Ecclesiæ tuæ precibus et præsta.

La demande divisée en deux parties antithétiques : ut quod fideliter petimus, efficaciter consequamur.

C’est une belle oraison, savante dans sa simplicité, bien équilibrée par son rythme et par l'opposition des idées et des mots (fideliler petlimus, efficaciter consequamur) (2). Les caractères que vous aurez remarqués dans cet exemple, comme dans ceux que j'ai cités, c'est la clarté, la précision, la proportion, la mesure, la discrétion.

On y rencontre même de ces formules frappées dans ce style romain qui a gravé sa pensée en termes laconiques, magnifiques et impérieux, sur tant de marbres ou de pierres, mais qui en liturgie, tout en gardant son

(1) Muratori, t. x, p. 173. Elle est spéciale au grégorien.

(2) Comme cursus, nous trouvons deux planus :

nôstrüm ët virtüs pietätis | êt præsta un velox : efficäcitér | conséquamür.

114 ORIGINES LITURGIQUES | allure lapidaire, s’est adouci au contact des choses saintes, et pénétré d’un certain caractère d'onction. Peu ou point de ces fautes de goût si nombreuses dans d’autres liturs gies, de cette affectation au bel esprit, surtout de cette prolixité qui font tache et qui nous choquent d'autant plus que la prière doit être simple et éviter le ton déclamatoire.

Peut-être même trouverons-nous des gens pour nous dire que cette sobriété confine à l’indigence, et que cé style manque un peu de saveur et de couleur. Quelle dif férence avec certaines prières gallicanes ou mozarabes sk expressives, si riches! Cette observation est en sci | fondée, surtout pour le sacramentaire grégorien ; le génies romain, positif et précis, a toujours manqué de l'imagis nation créatrice et des grandes inspirations poétiques. Il est probable que, si l’on Pare reconstituer le gélasien et surtout le grégorien à l’état purement romain, on les trouverait nee appauvris. |

Je n’ai envisagé ici que le style. Au point de vue du rituel on arriverait aux mêmes conclusions. Le rite romain est sobre, pratique, grave et digne. La messe romaine, à supposer que l’on püt la rétablir telle qu'elle était a v° siècle par exemple, et avant les additions postérieures est remarquable par sa simplicité : quelques lectures er tremêlées d’oraisons et de chants, l’offertoire, la prés face, le canon, la communion, telles sont les parties aux quelles elle se réduit. ÿ

On peut dire qu’en général l'élément symbolique; mystérieux, poétique, dramatique, affectif dans le culte; n'est pas d’origine romaine. ;

Si l’on veut se représenter notre missel actuel sous la forme d’une carte géographique, ce qui après tout ser assez juste étant donné qu'il contient des représentants de d

| tant de nations différentes, il faudrait tracer une ligne de | démarcation qui laisserait à droite les éléments romains,

à gauche ceux d’origine étrangère. Ainsi la bénédiction des | rameaux, celle des cendres, une partie de l'office des morts, les grandes scènes du vendredi et du samedi saint, | la procession des lumières à la purification, peut-être même les processions litaniques, en un mot toutes ces cérémonies d’un caractère plus affectif, plus tendre, plus | touchant et plus poétique, sont dans la liturgie romaine | d'importation étrangère ; il en faut chercher l’origine en Orient, à Jérusalem, ou dans les Gaules, ou à Milan, ou en Espagne.

Un fameux liturgiste anglais Edm. Bishop, qui a exposé ce caractère du rite romain, en prend habilement occasion pour faire remarquer la situation piquante des anglicans (1). Quand ils accusent l’Église romaine de sensua- Hisme dans la liturgie, de réalisme, et même de matérialisme, ils méconnaissent étrangement le génie de la | hiturgie romaine primitive, et ces reproches remontent | vers eux, car, encore une fois, c’est l'influence des liturgies | gallicanes, celtiques, orientales chères aux anglicans, | qui ont imprimé à la liturgie romaine un caractère moins austère, plus touchant, plus varié, plus :magni-

| fique, et d’un mot plus humain.

| | 2° MOZARABES ET GALLICANS | Nous réunissons ces deux familles sous un même titre, | r . .

| parce que réellement elles semblent sœurs d'’inspiration. Politiquement, à un moment donné, et juste à un

(1) Edm. Bishop, The genius of the roman rite, 2° édit., Londres, 1902. Mème jugement sur la liturgie romaine dans Duchesne, Revue d'histoire el de

| littérature religieuse, 1900, t. v, p. 37 sq.

| À moment qui fut sans doute celui de la formation de ces, liturgies, au v° et au vi° siècle, les Gaules et l'Espagne. furent sœurs, par le mélange des races; Wisigoths, Ostrogoths et même Francs, voisinèrent. Le royaume wisigoth" établi en Espagne fut bientôt à cheval sur les Pyrénées, débordant sur la Gaule méridionale. Les usages, les mœurs se pénétrèrent ou se firent de mutuels emprunts et probablement, comme il arrive souvent dans notre, histoire, ce fut le Midi qui conquit le Nord. En liturgie” il dut en être de même; de là les caractères de ressem= blance que nous trouvons et que l’on trouvera de plus en plus à mesure qu'on étudiera de plus près ces familles liturgiques (1).

On n’a guère conservé des liturgies gallicanes que quelques fragments qui remontent environ au vire siècles deux sacramentaires étroitement apparentés (Gallicanum vetus et Gothicum); le Missale Francorum, le missel de Bobbio, et surtout les messes de Mone (2). Quant à la liturgie mozarabe nous la connaissons maintenant par l@ Liber ordinum récemment publié, et par un Missale mixtum (3).

Tout de suite dans ces divers documents, on se sent transporté loin de cette sobriété romaine dont le carac= tère nous a frappés. C’est ici l'abondance, une richesse: qui touche à la prolixité, trop souvent la poursuite des concetti, un goût déréglé pour l’antithèse.

Je n'en donnerai que deux ou trois exemples pour n@ pas vous fatiguer.

Voici un exemple d'’antithèse. L'auteur liturgiques

(1) Voir notre deuxième conférence, ci-dessus p.27 sq.et l'Appendice B, Méthode en liturgie.

(2) Voir l’'AppendiceE, Liturgies gallicanes. (3) Voir l’Appendice D, La liturgie mozarabe et le Liber ordinum.

1 opposa Êve à la Vierge Marie, beau sujet de parallèle s’il en fut, entre la mère des humains qui, avec la vie, leur donna la mort, et la seconde Ëve qui leur donna leur Sauveur et, par là-même, la vie éternelle.

Celle-ci porta au monde la vie,

Celle-là la loi de la mort.

Celle-là en prévariquant nous perdit,

Celle-ci en engendrant nous sauva.

Celle-là par le fruit de l’arbre, nous frappa dans la racine,

De cette racine sortit la fleur dont le parfum nous a ranimés, don le fruit nous a guéris.

Celle-là engendra la malédiction dans la douleur,

Celle-ci confirme la bénédiction dans le salut.

La première par sa perfidie écoute le serpent, trompe son mari, condamne sa postérité,

La seconde par son obéissance se concilie le Père, mérite un fils, sauve sa postérité. (1).

Voici maintenant la phrase tripartite ou quadripartite : il s’agit toujours de la sainte Vierge :

Qui enrichie par l'abondance de la plénitude divine, Florissante de mansuétude, Abondante en charité,

Excellente en pitié,

Appelée par l'ange pleine de grâce, Par Élisabeth bénie,

Par les gentils bienheureuse ;

Sa foi nous apporta ce mystère,

Son enfantement la joie,

Sa vie un profit,

Sa mort une fête (l’Assomption) (2).

A côté de cela il faudrait citer des morceaux d’un mou-

(2) Thomasi, Opera, t. vi, p. 255.

(2) Naturellement le parallélisme est plus frappant en latin : qua ditata tuæ plenitudinis ubertate, mansuetudine florens, caritate vigens, pace gaudens, pietate præcellens, ab angelo gracia plena, ab Elisabeth benedicta, ab gentibus

vement très alerte, d’une haute éloquence, et d'une doc- 4 trine très profonde. A ce point de vue il serait difficile dem

leur trouver un équivalent dans la liturgie romaine (1). Dans cet ordre d'idées le sacramentaire dit de Mone (du nom de l’archéologue qui l’a découvert) nous offrirait des morceaux qui peuvent compter parmi les plus belles pages théologiques du haut moyen âge.

Que de pages liturgiques remarquables dans le Liber ordinum mozarabe, vrai trésor édité récemment par dom

Férotin (2)! Quelle théologie savante, parfois subtile dans

ces prières ! La plupart, disions-nous ailleurs, trahissent le goût espagnol dans les origines wisigothiques, avec déjà quelque chose de cette ardeur, de cette éloquence un peu prétentieuse, de cette piété chaude, plemed effusion

et d’élévation, de cette sensibilité surchauffée qui, de plus en plus, deviendront des traits de race, et qui étaient en

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