‹ Les origines liturgiques;Chapitre 2 sur 70 · VITE AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VITE AVANT-PROPOS

pensons que les Origines liturgiques. répondent par ce côté à l'intention des fondateurs. On ne peut étudier le culte chrétien dans son histoire, sans être frappé du caractère de grandeur, de vraie piété, d'élé: vation quil présente. |

Il prouve aussi l'unité et l’apostohicité de l'Église catholique. La loi de la prière est devenue la loi de! la croyance, exprimant dans ses rites, dans ses formules, dans ses symboles, dans ses figures, la même pensée depuis l’origine à travers les variétés des formes. Habilement présentée, cette preuve serait de nature à faire grande impression sur un esprit!

impartial.

Je souhaite qu'il en soit ainsi pour quelques-uns! de mes lecteurs.

D'une façon générale je souhaite que ces conférences rencontrent auprès du public le même accueil. sympathique qu'elles ont trouvé auprès des auditeurs. d'âge et de conditions si différents qui se pressaienti dans la grande salle de l'Institut.

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Le culte divin est-il susceptible de beauté? Le sens esthétique qui est en nous, peut-il être satisfait par la liturgie? Oui, sans aucun doute. Et la preuve la plus Mfrappante, sinon la plus solide, peut être tirée de l’expérience personnelle.

Vous vous dirigez, appelé par la voix sonore, pleine “et puissante des cloches, vers une de nos magnifiques églises gothiques ou romanes, dans lesquelles le ,génie chrétien a déployé toutes ses ressources pour construire : temple digne du Dieu trois, fois saint,

Vous entrez et du premier. coup s'exerce sur vous Vehet préparé et attendu par l'artiste chrétien. En pénétrant sous cette forêt de. pierres qui s'élèvent du sol vers Me ciel pour se croiser aux voûtes en berceaux élégants Met hardis, votre âme est brusquement arrachée aux soucis terrestres, terrassée sous cette grandeur et cette majesté de la maison de Dieu, elle sent son néant, elle se prosterne, et, volontiers, vous vous arrêteriez sur le seuil, pour vous frapper la poitrine et vous écrier | Menu je ne suis pas digne!

Et puis toutes ces colonnes qui de la terre s'élancent vers le ciel, vous ouvrant dans leur entre-croisement la perspective de leurs vitraux sur le séjour des bienheureux, semblent vous enlever avec elles dans leur essor jusqu’à Dieu. Et la pensée de ce Dieu qui là-bas sur l'autel habite au milieu des hommes, le souvenir de ces générations chrétiennes d’ancêtres qui, pendant huit ou dix siècles, sont venues s’agenouiller ici, y trouver confort et espérance au milieu de leurs pauvres vies misérables, tout cela n'est-il pas de nature à réveiller dans les esprits les plus vulgaires ou les plus indifférents, des pensées religieuses et sublimes ?

Plein de ces sentiments qui ont préparé votre âme aux grandes émotions liturgiques, vous vous approchez de l’autel et vous le trouvez couvert de fleurs en papier peint, aux tons criards, aux nuances fanées, pauvres choses inanimées qui ont vainement essayé d'imiter l’inimitable nature et, comme toutes les imitations maladroites, atteignent le grotesque d’une caricature inconsciente. C'est le moment de la messe; vous voyez sorti de la sacristie un ministre revêtu d'habits étriqués, raides, dont ni la forme, ni la coupure n’ont plus rien qui s’harmonise avec les lignes pures ou les entrelacs sinueux de votre église; c'est un anachronisme qui vous impressionne péniblement et, du ciel, vous fait des: cendre sur la terre, sur une terre où habitent det hommes aux goûts bizarres, aux conceptions mesquines, Ces hommes chantent d’une voix rude et fausse; les notes heurtées sans rythme ni mesure, partent en désordre pour monter vers les voûtes, ou redescendent par secousse: rapides sur la terre pour s’y écraser en tons sourds.

La protestation muette qui s'était élevée au dedan: de vous s'accentue; peut-être le sentiment religieux est:

il assez fort en vous pour vous faire dominer l’impression première. Mais il est possible aussi qu'elle se traduise, comme chez Huysmans, en accents indignés. Vous avez été choqués par l'impression du laid.

Supposez au contraire que vous ayez vu s’avancer dans la nef une longue théorie de prêtres et de ministres aux vêtements amples, dont les lignes harmonieuses et hiératiques et les couleurs artistement nuancées rappellent ces statues d’évêques couchés depuis des siècles sur leur tombe de marbre, ou ces saints peints sur les verrières.

\ Les figures et les gestes, les mouvements lents et me-

surés sont ceux d'hommes convaincus qu'ils exercent en ce moment la plus haute fonction de leur vie.

Au lieu de ces hurlements qui blessaient vos oreilles, les voix mâles bien exercées se mêlentau soprano argentin

«des enfants pour modeler harmonieusement une mélopée

simple et primitive qui donne aux fortes paroles liturgiques toute leur valeur et leur relief.

Le plain-chant est vraiment devenu dans ce cas « la paraphrase aérienne et mouvante de l'immobile

structure des cathédrales ». (En route, p. 13.) Ce que … l'on chante, c’est peut-être cet introït de l'Épiphanie dont

on n'admirera jamais assez la majesté simple, joyeuse et forte, et l’à-propos pour saluer ces mages qui viennent dans la crèche adorer leur roi et leur Dieu : « Voici qu'arrive le Seigneur et le dominateur; il a en main le sceptre, le pouvoir et l'empire. » L'impression que vous

… avez eue en franchissant le seuil n’a fait que s’accentuer,

et par les sens elle a pénétré jusqu'aux profondeurs de

… votre âme qui maintenant s’abîme dans l’adoration et la

prière (1).

(x) Il est à peine besoin de faire remarquer ici que cette émotion, si elle . reste extérieure, n’est pas vraiment religieuse; elle est dans les sens. On

Ainsi l'Eglise s'est servie des sens, des cérémonies. extérieures pour vous élever vers Dieu, c’est le premier.

degré de l’oraison: elle s'adresse ensuite à votre intelligence et à votre cœur par ses formules ; et si vous vous laissez pénétrer par cette influence, elle vous conduira jusqu’au plus haut degré de la prière, le ravissement et l’extase.

Incontestablement tout cela est impressionnant, touchant, profond, sublime, c’est beau.

Il y a donc une beauté liturgique, une esthétique de

peut lire pour saisir d’un coup toute la différence la description donnée par

M. Cevrizow, Revue de Paris, 15 novembre et 1° décembre 1904, d’une”

cérémonie de la liturgie bouddhique.

M. Chevrillon, qui dispose d’une belle variété de couleurs à sa palette, n’a pas résisté à la tentation de nous redire une fois de plus la langueur des lieux clos, l'ombre dorée, les lumières, la vapeur des sanctuaires, la grande salle bleuissante d'encens où, peu à peu, les yeux éblouis encore de la clarté du jour, voient s’ébaucher derrière des grilles d’or et de bronze les invariables silhouettes sacrées du bouddhisme, de tous côtés, des Bouddhas, assis, debout, accroupis, couchés, simples, un doigt levé pour enseigner la paix, ou bien retirés en eux-mêmes, les yeux fermés à la réalité fantôme ; — des monceaux de fleurs, jasmins ou champaks, en molles masses neigeuses, sous une pointe de verdure, emplissant le lieu saint de leur arome, « vraiment le parfum virginal et sacré qui doit flotter sur les autels, de suavité molle et propice aux larmes, à l’extase, ivresse dissolvante comme celle qui se concentre avec de l’ombre blanche dans le tendre et brillant cornet d'un grand lis.

« L'air, entre les murs prochains de marbre jaune, était celui qui fait tourner la tête et fermer les paupières si l’on enfouit son visage dans un grand bouquet d’œillets, mais plus étourdissant encore, parce que pénétré de fumées d’encens, parce que tout amolli de chaleur, — et vicié depuis longtemps, consumé jusqu'au fond par les respirations humaines et par les flammes... » — des voiles de soie, d’or, d'argent, d'ivoire ciselé en bordure de feuillage; — par delà, le scintillement des cassettes, des châsses, des plats, des vases d’or; — tout au milieu, le reliquaire protégé par des barreaux de bronze, la caisse somptueuse où la dent du Bouddha rayonne à travers sept cassettes emboîtées, « et tout cet or ponctué de pierreries, émeraudes, topazes, saphirs, pierre de lune, rubis, brülant en feux multicolores, dans l’ombre, achevant par leurs musiques secrètes de nous ravir à la terre et de nous dissoudre le réel.

« Puis, les groupes entrant par trois et par quatre dans un absolu silence : des formes graves, androgynes, un peuple qu’on eût dit impubère, jeunes

Ja liturgie qui est constituée par la grandeur, la conve- . nance, l’« adaptabilité » de l’édifice, la force et le sens … des prières, la beauté des chants, des rites, des costumes, le recueillement des ministres et des fidèles, l’ordre, l'harmonie, la proportion entre le service et ce qu'il veut exprimer, c'est-à-dire la plus grande chose qui soit au monde, l’adoration de Dieu par l’homme.

Nous ne pouvons étudier à la fois toutes ces questions. Nous laissons de côté l'architecture liturgique, le chant, le costume, qui ne sont pas de notre sujet, pour

hommes aux longs cheveux relevés en chignons de femmes, jeunes femmes aux épaules, aux hanches aiguës comme celles des jeunes hommes, à demi nus tous,

« La lumière factice des flammes enveloppait de vermeil les péplums mauves, pourpre et carmin, la sveltesse délicieuse des poitrines et des bras; et cette chair luisante entre les murs d’albâtre jaune, sous l’ivoire et l’argent ciselé des portiques, dans le déroulement des fumées hors des cassolettes,

… cette chair obscure et si belle au milieu de cet appareil d'église émouvait et troublait extraordinairement. Cela était démoniaque et sacré; on rêvait de quelque beau sabbat mystique de sauvages nudités que les attitudes rituelles ordonnaient en groupes harmoniques, en calmes lignes de statues. Chaque rang nouveau, quand s’écartait le voile de l’entrée, traversait la chambre à petits pas timides, sans que l’on entendit seulement glisser les pieds nus sur les dalles. — Quelques-uns restaient debout pendant une longue minute avant de répandre leurs fleurs ensemble, de leurs bras tendus, ils les présentaient à l'autel. L’énigmatique attitude! Il semblait qu'il y eût un sens caché dans cette répétition des gestes parallèles. Et ces immobilités! ce silence d’extase, ces regards de ténébreuse gravité! Les jeunes hommes à demi nus étaient les plus mystérieux, sombres et beaux comme des « Satans adolescents » ; ils ne bougeaient pas, leurs longues lèvres arquées dans un sourire fixe sur de l’émail éclatant; mais à leur tour, après s’être inclinés pour répandre l’offrande immaculée, ils s’abimaient à terre, touchaïent du front les dalles, et puis, soudain accroupis sur la pointe des pieds et légèrement penchés en avant, joignant les deux mains et les appuyant au front de la base du pouce, ils commencçaient la récitation mentale des saints versets pâli.

« Il y avait aussi des enfants vêtus de leur innocence, debout à côté de leurs mères prosternées; on les avait amenés là pour les initier; leur âme éclose hier, indifférente encore, venait se modeler au vieux moule bouddhique où, depuis vingt-cinq siècles, tant de générations d’Asie sont venues recevoir leur forme. »

— Ceci c’est l'émotion extérieure, l'émotion des sens, qui n’a rien de religieux, rien de vraiment sacré.

ne considérer que les formules et les rites. La liturgie” est une littérature, mais en même temps elle est un. service extérieur, ou si vous voulez, elle est une littérature d'un genre particulier, dont les formules sont d'ordinaire unies à un rite, et comme telle, elle est susceptible de beauté.

C'est ce dont Chateaubriand s’avisa le premier. Après une époque d'incrédulité frondeuse qui s'était lestement et sans douleur amputée du christianisme, | d’un christianisme si formaliste, si superficiel, qu'il était devenu comme un membre inutile et encombrant, il sentit tout ce qu’il y avait dans le culte chrétien de profondément poétique et d'humain, en même temps que de divin. Et il toucha cette corde. On sait comment il la sut faire vibrer sous ses doigts.

Ce grand initiateur en tira réellement une apologétique nouvelle. Il dit aux théologiens de son temps : Vous prouvez que le christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu. Fort bien. Mais il faut renverser la proposition et dire : « Le christianisme est excellent, donc il vient de Dieu. » Ce fut un trait de lumière et l’on peut dire que l’apologétique au x1x° siècle n’a fait autre chose, depuis Lacordaire jusqu'à Léon XIIT, dans les mandements de l’évêque de Pérouse et dans les encycliques du Pape, que de développer cette démonstration.

La IV: partie du Génie du christianisme, sous le titre de culte, est consacrée en réalité à l’esthétique de la hiturgie. En quelques chapitres immortels, cloches, vêtements des prêtres, chants et prières, dimanches et fêtes de l'Eglise, funérailles et prières pour les morts, dont certaines pages resteront dans notre littérature comme des modèles d’un art nouveau, vivant et admirable, il nous fait partager ses émotions religieuses.

Avec lui nous écoutons la cloche, avec lui, nous admirons ce prodige que l'homme ait trouvé, « par un seul coup de marteau, le moyen de faire naître, à la même minute, un même sentiment dans mille cœurs divers, et d'avoir forcé les vents et les nuages à se charger des pensées des hommes (1) ». Il ouvre devant nous nos petits livres d’offices, nous fait lire quelques-unes de ces hymnes ou de ces prières, et ravis sinon convaincus,

“ nous avouons avec ce beau génie, « qu'une langue an-

tique et mystérieuse (celle de Virgile et de Cicéron), une langue qui ne varie plus avec les siècles, convenait assez bien au culte de l'être éternel, incompréhensible, immuable. Et puisque le sentiment de nos maux nous force d'élever vers le Roi des rois une voix supphiante, nous trouvons naturel qu'on lui parle dans le plus bel idiome de la terre, et dans celui-là même dont se servaient les nations prosternées pour adresser leurs prières aux Césars (2) ». Soit qu'il nous explique les cérémonies de la messe, ou qu'il nous entraîne à sa suite derrière « ces groupes d'adolescents, qui, le jour de la Fête-Dieu, marchent entre les rangs de la procession, les uns présentant les corbeilles de fleurs, les autres les vases de parfums; tandis qu'au signal répété par le maitre des pompes, les choristes se retournent vers l’image du soleil éternel, et font voler des roses effeuillées sur son passage » ;

- soit qu’au jour des Rogations, il nous montre « un vieux

pasteur, qui n'est connu que sous le nom de curé, ce nom vénérable dans lequel est venu se perdre le sien, qui sort de sa retraite, bâtie auprès de la demeure des morts, dont il surveille la cendre » ; soit qu'il nous commente la cérémonie des funérailles ou des prières pour

(x) Génie du christianisme, IV° partie, 1. I, c. 1. (2) Génie du christianisme, ch. x.

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