‹ Les origines liturgiques;Chapitre 3 sur 70 · PERS · texte numérisé non relu

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les morts (1), toujours il touche notre cœur et nous ré-

vèle dans la liturgie des beautés que nous n'y avions pas soupçonnées.

Mais les chefs-d’œuvre vieillissent, encore qu’immor-

tels. Le livre de Chateaubriand écrit au point de vue po-

pulaire, et du grand public, n’est plus du goût du xx° siècle ; il n'est pas Q scientifique » et le voilà condamné irrémédiablement. On ira y chercher des leçons de style sublime ou tempéré, mais l'écouter et surtout se se laisser convaincre, nous avons trop vécu dans un siècle critique.

Et donc, quoiqu’on ne puisse pas songer à refaire un chef-d'œuvre, on peut dire que le sien serait peut-être à compléter, pour nos générations plus positives et moins ouvertes à l'enthousiasme, sous une autre forme, une forme plus scientifique, si vous voulez.

Il y aurait plusieurs manières d’y procéder. Je laisse de côté le point de vue théologique ou mystique qui n’est pas du domaine de ces conférences. Le beau infini étant le Verbe, comme dit Lamennais, ou le resplendissement et la manifestation de la forme infinie (De l’art et du beau, 1), la liturgie sera belle dans la mesure où par elle s’exprimera le Verbe divin. Or le Verbe comme Christ est le centre même de la liturgie chrétienne ; il rend à Dieu son Père l'hommage le plus parfait et le plus complet. Il est le Pontife à la fois et l’hostie de ce nouveau culte, l’auteur du sacrifice ; en lui se résume l’œuvre liturgique. A cette altitude, la liturgie de la terre n’est qu’une image de celle du ciel et c’est à l'épître aux Hébreux ou à l’Apocalypse qu’il faudrait recourir pour peindre l'agneau immolé, entouré sur son trône, des hommages de ses saints.

(1) Génie du christianisme, c. v, vr, vu, vx, etc.

Mais encore une fois, ceci n’est pas de notre ressort, et il nous faut redescendre sur la terre. Le moyen le plus simple et le mieux accommodé à nos méthodes modernes, pour remplir le cadre qui nous est donné, | serait peut-être de reprendre les rites les uns après les | autres méthodiquementet chronologiquement, le baptême, l’eucharistie, la pénitence, l’ordre, la velatio virginum, ou consécration des vierges, le couronnement des rois, la dédicace des églises, la bénédiction de l’huile, de l’eau, du feu, le chant du cierge pascal, des rameaux et tant d’autres. Il faudrait expliquer l’origine du rite, son développement, son évolution, en montrer la beauté, au besoin en faire la critique, montrer ce qui lui manque, ou ce qu'il en faudrait supprimer ou modifier, pour le rendre sinon plus beau, au moins plus expressif et plus approprié aux besoins des hommes de notre temps. Il faudrait

agir de même pour les heures canoniques et pour toutes les parties de la liturgie et les formules, préfaces, oraisons, htanies, etc.

Cette tâche, inutile de dire que nous ne pouvons pas songer à l’entreprendre en quelques conférences; peutêtre pourrons-nous le faire pour deux rites principaux, le baptême et la messe. Ce que je voudrais aujourd’hui, ce serait de rappeler quelques principes généraux pour ‘étude et l'esthétique de la liturgie.

Précisément le baptème peut nous servir d'exemple. Si vous l'étudiez dans le rituel romain actuel, au point de vue esthétique, vous vous formerez une opinion; mais quelle que soit votre impression, je veux dire que vous admiriez, que vous condamniez, ou que vous restiez indifférent, je vous répondrai que votre conviction n'est pas fondée, parce qu’elle porte sur une base trop étroite. Il faudrait sinon suivre le baptême ou le rite de la puri-

fication par l’eau depuis ses origines les plus antiques, même chez les juifs et les gentils, jusqu'à nos jours, du . moins le prendre à l'époque de son plein développement, c'est-à-dire lorsque le baptême était administré à des adultes venant du paganisme; là il a toute sa force, toute son expression ; le candidat est longuement préparé par les exercices du catéchuménat ; il avance, étape par étape, vers ce rite de l'initiation; les uns après les autres tombent à ses yeux éblouis les voiles qui lui cachaïent le saint des saints; enfin, le jour de Pâques, purifié dans l’eau sainte qui efface toutes les souillures de l'âme, qui lave tous les crimes, et fait qu'ils sont comme s'ils n'étaient plus, il s’unit à son Dieu, mange le corps et boit le sang du Christ !

Il en est de même pour la messe qu'il faut saisir, si l’on veut en comprendre toute la portée, au temps où les rites et les formules se correspondaient parfaitement et où aucune suppression ou addition arbitraire n'est encore venue en compromettre ou en altérer la signification. Nous étudierons un peu plus tard ces deux faits d'une façon plus complète.

Pour le moment, nous nous contenterons de tirer de cet exposé un premier principe : un rite parcourt généralement plusieurs stades ; pour l’étudier, il faut le prendre non pas à son origine, ou à l'époque de sa décadence, ou si vous aimez mieux, à son stade de simplification et d’abréviation, mais à son apogée; alors que le rite combiné avec sa formule répond pleinement à son objet, et possède sa signification la plus complète. Pour la Confirmation, ce sera, croyons-nous, le moment où elle s'administrait aussitôt après le baptème. Le nouveau baptisé devenu chrétien, enfant de Dieu et de l'Église, est oint de l'huile, comme l’athlète, car, soldat du Christ, 1l aura

peut-être demain à répandre son sang pour lui. Le sacrement de l'Ordre nous frappe d'autant plus dans les anciens livres liturgiques qu'à cette époque les admonitions de l'évêque, ses avertissements si graves et ses leçons, étaient motivés par l'élection des clercs, par le stage prolongé dans les diverses fonctions, par la constitution d'une

hiérarchie fortement organisée.

Ainsi des autres. Les rites et les formules du couronnement des rois ont beaucoup perdu de leur signification, depuis que la conception de la royauté chrétienne s’est si profondément modifiée. La bénédiction des abbés, la consécration des vierges, tous les plus magnifiques rites du pontifical ne sont plus guère compris aujourd'hui que par les archéologues, et par tous ceux qui, d'un effort d'imagination, sont capables de revivre la vie antique. Ainsi encore de l'office divin, qui par des amputations multipliées, ou par des surcharges nombreuses dont l’opportunité n’est pas ici en cause, enfin par la suppression de toute solennité dans la récitation privée, ne présente plus que bien rarement ce magnifique et harmonieux ensemble qu'avait la prière publique, par exemple au vi° ou au 1x° siècle.

Ainsi donc, des formules ou des rites qui nous semblent vidés de toute signification, et par suite choquent notre sens esthétique, comme tout ce qui est disproportionné ou superflu et dont nous ne voyons pas la raison d'être, peuvent posséder une réelle beauté, et pour la retrouver, il suffirait de les replacer dans leurs milieux. Ainsi pour tel ou tel tableau ; enlevez-lui son cadre, placez-le dans un faux jour ou auprès d’autres tableaux qui l’écrasent, le public passe à côté sans regarder. Au contraire, choisissez-lui une bonne place, mettezle dans son jour favorable, jetez à l’entour les plis

as

savants d'une draperie, la toile reprend toute sa valeur."

Ce n'est pas de la seule poésie que l’on a pu dire # « d’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. »

Une autre conséquence à tirer de ces faits, c'est qu "il A ya en liturgie des époques de barbarie où l’on perd le sens des rites, où l'on mutile comme à plaisir le trésor des formules. J'en prendrai quelques exemples. Il y avait primitivement harmonie entre les différentes parties de la messe du temps après la Pentecôte, épître, évangile, communion, oraison. Un glissement s’est produit par suite d’un arrangement nouveau des dimanches de cette saison de l’année; une partie des évangiles ne sont plus en rapport avec les autres pièces de la liturgie. Il s’ensuit un certain désordre que les liturgistes n’ont pas manqué de signaler (1).

Nous avons à la messe basse une abat des mains après l’offertoire. À la grand'messe où l’encensement a lieu à l’offertoire, et aux messes antiques; où le prêtre à ce moment recevait de la main des fidèles l’oblation. du pain et du vin et les autres offrandes, l’ablution avait sa pleine signification et son usage était logique. Aüjourd'hui elle se comprend moins.

À l’offertoire encore le prêtre se tourne vers les fidèles et dit la formule Dominus vobiscum et Oremus, qui toujours annonce une prière. Îl y en avait une autrefois en. effet, qui a disparu aujourd'hui, et l'introduction n’a plus de sens.

Quand le prêtre dit lle, missa est, «allez, la messe est dite, » ou selon la traduction exacte, « c’est le renvoi, » les fidèles n’ont garde de sortir, etil ont raison; ils seraient rappelés au devoir par leurs pasteurs, et en réalité la

(1) Voyez l’Année liturgique, le Temps après la Pentecôte, 2° édit., tome x, p. 320, 521, 538, 548, 555.

messe n'est pas finie, et l'on a ajouté de nouvelles cérémonies, si bien que quand le prêtre ou le diacre disent : Allez, c'est fini, ils entendent bien qu'on ne doit pas sortir.

Quand l'enfant de chœur transporte le missel de droite à gauche, qui donc comprend ce mouvement, si ce n'est ceux qui sont initiés à la connaissance des rites anciens et qui savent que dans les églises du v* siècle et pendant plusieurs siècles, 1l y avait deux ambons, ou chaires, l'une à droite, l’autre à gauche, l’une pour l’épître l'autre pour l'évangile ? On a supprimé en fait les ambons, mais le souvenir est resté de lire l'épitre à droite et l’évangile à gauche.

Ainsi se formulera comme de lui-même un autre principe d'esthétique hturgique : un rite a sa logique, sa raison d'être, et si on les lui enlève, il perd une partie de sa sigmification, et par suite de sa beauté (1).

Vous me direz qu'à ce compte le xix° siècle, n’est pas en progrès sur ses devanciers. Je tomberai d'accord assez facilement avec vous. J'avouerai même que les époques barbares nous donneraient des leçons, et que sur cette question de l'intelligence liturgique de notre temps, je m'associe à certains réquisitoires, violents de forme, modérés de fond. Cependant j'ajoute, et la contradiction n'est qu'apparente, que, si vous protestez trop énergiquement contre ces anomalies, et proposez de les supprimer toutes, d'un coup, Je ne serai plus avec vous. Je vous dirai que ce sont là autant de vestiges d’antiquité, et comme tels, 1l les faut conserver précieusement. Nous constatons en liturgie la même chose qu'en philologie. On a parlé beaucoup dans ces derniers temps de la ré-

(1) De Vert, avec une tendance étroite et systématique, a cherché à appli- ‘quer ce principe, nous le verrons dans notre deuxième conférence.

forme de l'orthographe française; il fallait simplifier à « tout prix, retrancher ici une À muette, là, une con- d sonne inutile. On proposait d'écrire fame (femme), ; trair (trahir), seur (sœur), doit (doigt), vile (ville), sote (sotte), acomoder (accommoder), etc.; plus de règle « des participes passés que les sots n’ont jamais pu comprendre. il se trouvait beaucoup de renards qui, ayant « la queue coupée, nous proposaient de nous retrancher cet M appendice disgracieux, dangereux. Nous les avons encore { trop écoutés et si nous n'avons pas consenti à nous laisser débarrasser

de ce poids inutile Et qui va balayant tous les sentiers fangeux.

nous en avons sacrifié quelques tronçons. Mais enfin tout de même se sont levés parmi nous des gens sages et doctes, qui nous ont appris que ces apparentes anomalies, étaient pour la plupart fondées sur des raisons “historiques, et philologiques, et les supprimer, c’eût été couper leurs racines, dans le passé leur enlever leur physionomie propre.

C’est exactement cela pour la liturgie. Les rites ont leur physionomie, comme les mots. Rien de plus aisé que de simplifier, mais alors vous feriez disparaître ces derniers vestiges d’antiquité, qui, au fond, ne gênent personne, et qui sont la joie des érudits. Ils sont la raison historique du rite, comme telles lettres sont la raison étymologique du mot.

Je reviens à mon propos et je dis que, par ces exemples, on comprendra que pour bien admirer la beauté de notre liturgie il faudrait l’étudier dans son évolution historique et ne pas se contenter comme Chateaubriand de quelques descriptions magnifiques qui ne vont pas jusqu'à l’âme

du sujet. Et voilà pourquoi ce livre de l'esthétique de la

Bturgie ou de l’art dans la liturgie, ou de tel titre que vous voudrez lui donner, reste à faire. Et si celui qui l'écrira avait en main je ne dis pas sa palette, mais seule-

ment une plume exercée et sûre d'elle-même, on pour- rait lui prédire le plus éclatant succès.

Ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que de cette étude on emporterait la conviction que la liturgie chrétienne est, dans son ensemble et malgré quelques défauts inévitables en toute œuvre humaine, une œuvre admirable, le plus beau monument qui ait été élevé à la gloire de Dieu, la plus parfaite expression du culte

| rendu par les hommes à Dieu, et la mamifestation la plus

expressive de la vie intime du peuple chrétien. « La religion d'un peuple, a dit quelque part Renan, étant l'expression la plus complète de son individualité, est en un sens plus instructive que son histoire (1). »

Or la liturgie c’est la religion en tant qu'elle se manifeste extérieurement et officiellement, c’est le peuple qui prie, qui chante, qui adore, qui loue, qui rend grâces.

… C'est la vraie littérature religieuse d’un peuple.

Et c'est pourquoi il se trouve des littérateurs, des

poètes et des artistes (je ne parle pas des fidèles qui en

font le centre de leur vie), qui l’aiment et la goûtent avec le plaisir délicat des connaisseurs, qui en rêvent et y vont chercher des inspirations pour leurs œuvres les plus goûtées.

Déjà Tertullien, cet extraordinaire écrivain, ce penseur

intarissable et subtil qui a sondé les mystères du chris-

tianisme d’un regard si profond, avait saisi cet aspect esthétique qu'il a été peut-être le seul à entrevoir à son

(x) Études d'histoire religieuse, p. 2.

époque. Pour détourner les chrétiens des jeux du OR et de l’amphithéâtre qui leur étaient interdits, il s’écrie « Vous avez des spectacles saints, perpétuels, gratuits cherches-y les jeux du cirque, regarde le cours des siècles, les temps qui s'écoulent, compte les espaces; attends qu'on touche la dernière borne, défends les sociétés des églises, ressuscite au signe de Dieu, lève-toi à la voix de l'ange, glorifie-toi de la palme du martyre Si tu aimes les jeux scéniques, nous avons nous aussi cette littérature, nous avons de la poésie, des sentences, même des cantiques en grand nombre, des chants; pas de fables par exemple, mais des vérités; pas de strophes mais des paroles simples (1). »

C'est bien cela. Nous pourrions dire aux chrétiens d'aujourd'hui et avec plus de raison que Tertullien, car inconiestablement le culte s’est enrichi depuis cette époque primitive : pourquoi courez-Vous au cirque ? qu'allez-vous chercher au théâtre? pourquoi vous voit-on à tous les concerts ? où trouverez-vous les émotions que vous ressentiriez dans votre église? que sont ces petites tragégédies de pot-au-feu de nos artistes contemporains auprès de ces drames, Dieu créateur du monde, la chute du premier homme et la rédemption, les combats de Satan, le drame de la passion, les tentations d’une âme, la lutte pour le ciel, la mort et le jugement ? qui écoutera sans en être pénétré ces cris que rien n'égale dans aucune littérature, sur la misère humaine ou le néant de l’homme, et ces chants d’adoration qui semblent empruntés à ceux du ciel, et toute cette poésie que Dante et Milton ont comprise et qui fait la meilleure part de leurs chefsd'œuvre ?

(1) De spect., c. xxx, P. L., t. 1, col. 735.

Vous voyez tout ce qu'il y aurait à tirer de cela et les leçons qu'on y pourrait trouver au point de vue pra- | tique pour entourer le culte divin de toute la solennité possible.

Vous me direz : Mais enfin, supposé que vous arriviez à me démontrer que notre culte est beau, admirable, … qu'il dépasse de beaucoup tous les autres comme force - suggestive et puissance d'expression, qu'est-ce que cela prouve ? car il y a des gens, on le sait, pour lesquels il

faut toujours prouver quelque chose.

Je pourrais vous répondre que si, avec Platon, le beau est la splendeur du vrai, il n’y a plus de beauté là où n'est plus la vérité et que, par conséquent, ce qui est beau est vrai. Mais peut-être trouveriez-vous cette démonstration un peu expéditive.

Mais si en étudiant ce culte vous trouvez qu'il saisit

l'homme tout entier, qu’il l’émeut, qu'il le transforme et l'élève, qu'il l’unit à son Dieu, plus parfaitement et plus sûrement qu'aucun autre culte connu, si vous prouvez qu'il répond aux besoins les plus profonds de notre nature, et les satisfait, qu'il donne à l’âme et que seul il lui donne, tout ce qu’elle réclame, alors vous avez là un argument en faveur de l’apologétique nouvelle dite de l’immanence, et beaucoup d’esprits penseront que l’on ne peut rien trouver de plus convaincant.

N'est-ce pas M. Loisy, dont le témoignage en ces matières n'est pas suspect, qui a dit : « Le développement (historique) du culte accuse un effort persévérant du christianisme pour pénétrer de son esprit toute l'existence de l’homme. Cet effort appartient à l'essence d'une d’une religion parfaite. » (L'Évangile et l'Église, p. 204.)

Il y aurait donc au point de vue apologétique dans

. cette démonstration de la beauté du culte chrétien, une

20 ORIGINES LITURGIQUES | preuve apologétique de premier ordre, d'une valeur sinon adéquate au moins relative. |

Dans la plupart des religions, à côté de certaines beautés, on trouve un vice de forme, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Le culte de ces religions a des par ties impures, ou idolâtriques, ou ridicules, ou superstitieuses, ou odieuses, ou sanguinaires — en un mot toutes! ont ce que j'appellerai leur ver rongeur. Quel est donc le secret de la transcendance du christianisme? Comment» la liturgie catholique, qui en est l'expression la plus parfaite, peut-elle s'emparer de tout l’homme, et de tous les hommes? s'adapter à tous les esprits, aux plus humbles, commé aux plus élevés ? Au fond c’est toujours le mot de Chateaubriand : Prouvez quele christianisme est excellent, vous aurez prouvé qu'il vient de Dieu.

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La question que nous avons à examiner aujourd'hui est celle-ci : La liturgie peut-elle être envisagée comme une science ?

Et tout d'abord qu’entendons-nous par science ? Laissons de côté, si vous le voulez, la définition scholastique un peu vieillie et dont, du reste, nous conserverons la substance, et formons-nous une conception plus moderne : des faits ou des textes que l’on peut établir solidement, coordonner et classer ; des lois invariables et certaines qui régissent ces faits; des conclusions que l’on peut déduire de l’ensemble des faits ou des textes; enfin une méthode rigoureuse qui préside à ces opérations, voilà, si je ne me trompe, ce qui constitue une science.

Or nous trouvons tout cela dans la liturgie ; en cherchant à le démontrer, nous verrons, du même coup, où en est la science liturgique, et ce qui reste à faire dans ce champ ainsi délimité.

On s’est plaint, c’est le célèbre Thomas Buckle, que des cent mille faits de l’histoire, les historiens ne soient pas

encore arrivés à élever l’histoire au rang de science natu relle (1).

Il faut s'entendre ; si vous pensez trouver dans l'his toire une série de faits, déterminés fatalement l’un par l’autre, soumis à des lois invariables et conditionnant l'avenir, vous vous trompez, au moins partiellement. La liberté humaine, ou bien si vous êtes résolument déterministe et si vous rejetez la liberté humaine, le génie humain ou la fantaisie de la nature, viendront par leur intervention subite et inattendue, déjouer les calculs de cette étroite sagesse.

Il ne faut pas arracher l’histoire de sa sphère, pattes en faire une science naturelle.

La zoologie, encore que science, ne nous apprend pas à deviner pourquoi, et à prévoir à quelles époques les sauterelles se réuniront pour former légion et envahir nos champs d'Algérie ou de Tunisie. Elle ne nous apprend pas à déterminer quel jour et à quelle heure les hirondelles quitteront nos toits pour des zones plus tempérées.

Ne cherchons pas à faire prévoir ou établir par l’histoire ce qui n’est pas de son domaine. '

L'histoire est l'étude du passé. Y a-t1l, oui ou non, une méthode sûre : 1° pour établir que tel fait est réellement arrivé; 20 pour nous certifier qu'ils’est passé de telle ou telle façon ? Y a-t1l une science historique qui nous donne l’art d'arriver au vrai, pour les choses du passé? .

Il faut répondre oui sans hésitation. Et si l’on vient nier qu'Alexandre ou César ait jamais existé, ou que Jérusalem n'a pas été assiégée et prise par Titus, il y a, pour établir l'historicité de ces faits, des preuves auxquelles tout esprit droitet sensé devra se rendre.

(1) American Review, octobre 1903, p. 1.

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Dans cet ordre de faits, l’histoire au xix° siècle a mis désormais hors de doute un certain nombre d'événements, et s'il reste en histoire des faits discutables, ce n’est pas que l’histoire manque à ses devoirs, c’est que, par suite d'accidents regrettables, les témoins manquent à l’histoire.

Si l’histoire est une science, et je vous demande pardon de m'être arrêté un peu longtemps à vous le prouver, la hiturgie peut être une science, au même titre que l’épigraphie, la numismatique, la paléolographie, la diplomatique et toutes les sciences philologiques qui sont les auxiliaires de l’histoire, et en subissent les lois.

J'espère qu’on le verra mieux au cours de cette conférence.

Il faudrait étudier les textes, les rites ou faits liturgiques; les documents;

La classification ;

Les lois liturgiques et les conclusions à tirer des faits ;

La méthode.

C’est un programme évidemment trop vaste pour une conférence, mais nous pourrons indiquer au moins les points principaux qui nous permettront de conclure.

Il ÿ a dans l’histoire de l’Église un certain nombre de textes qui font allusion à la liturgie. Saint Basile nous dit que, priant avec son peuple, il emploie cette doxologie : « Gloire au Père avec le Fils et avec le Saint-Esprit. »

Voilà un texte précis et authentique qui nous fixe sur le sens d’une doxologie dans le dernier quart du iv siècle .

Denys, évêque d'Alexandrie au 1m siècle, nous ap-« prend qu’à la fin de la formule d’action de grâces, c'est à-dire du canon de la messe, les fidèles répondent amen. Tertullien, sant Augustin, d’autres auteurs du même temps, nous disent qu’en recevant la communion, les: fidèles répondent amen, c’est-à-dire « il en est ainsi »;M c'est dans l’un et l’autre cas, un acte de foi en l’eucha-« ristie.

On pourrait citer un certain nombre de textes de ce. genre qui sont du plus haut prix, parce qu'ils portent en» quelque sorte avec eux leur estampille, je veux dire leur date, leur provenance géographique, un sens bien déter- ! miné. Ils sont d’un secours inappréciable pour établir l'histoire de la liturgie; ils forment dans cette histoire, un | peu flottante, des points de repère dont il faut tenir le plus“ grand compte.

Malheureusement ces attestations sont en trop petits nombre et un peu dispersées (1). Il faudrait les réunir, | les coordonner.

En dehors de ces textes, il y a ce que j'ai appelé les“ faits liturgiques ou les rites. L’agape, le baiser de paix, l'imposition des mains, la bénédiction du prêtre, le signe de la croix, voilà des faits liturgiques. Il faudrait les étudier d’une façon méthodique, depuis l’origine, dans toutes les cérémonies où ils sont employés, rechercher même s'il ne se trouverait pas quelque analogie dans les cultes étrangers au christianisme. Voilà ce que l’on n'a pas fait et ce qui ouvre un vaste champ devant le liturgiste phi= lologue.

(1) On en trouvora un bon nombre dans certains auteurs, notamment Probst et Bingham, pour citer les plus modernes. Nous avons cherché nousmêmes à en faire une collection plus complète et plus méthodique dans nos Monumenta liturgica, voyez notamment le tome 1, composé par les soins de dom Leclercq.

LA LITURGIE ENVISAGÉE COMME SCIENCE 27 Tout près de ces faits et de ces textes qui forment en . quelque sorte la matière première de la science liturgique, il faut placer les documents comme les sacramentaires, les antiphonaires, les missels, etc., qu'il faut traiter selon | les méthodes philologiques modernes. Mais ce sujet est d'une nature trop technique et il nous entraînerait trop loin (). Disons d'un mot que quoiqu'il faille reconnaître | ce qui a été fait, et remercier les auteurs très méritants qui se sont adonnés à cette tâche, il reste beaucoup à faire. Un double travail s'impose : éditer des documents | nouveaux, revoir les éditions anciennes généralement in- suffisantes ; enfin appliquer la critique à étudier ces docu- | ments.

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