CONCLUSIONS
De ces rites du baptème plusieurs ont disparu, plu- | sieurs ont été singulièrement abrégés ou même transfor- més. Si les rites ont leur évolution, cette évolution suit | certaines lois. L’une d'elles est que la fonction doit répon- )| dre-à une certaine nécessité; la nécessité disparaissant, le rite tend à disparaître ; et s’il ne disparaît pas toujours c'est qu'il y a en liturgie une autre loi qui combat la précédente, la loi de conservatisme, qui par amour de l’archaïsme conserve des rites aujourd’hui superflus. Tant que le baptême fut conféré à des hommes d'âge mür, à des convertis qui venaient du paganisme ou du judaïsme, et que ce rite eut pour ministre l’évêque, pour témoins la foule du peuple, on lui donna toute la solenmité possible, et l’on développa tous les rites qui pouvaient faire mieux comprendre au catéchumène que le baptème l'arrachait à Satan, en faisait un homme nou- Veau, opérait en son âme une transformation radicale, lui
donnait une vie nouvelle.
On le prépara au baptême longuement et graduellement par des examens, des enseignements, des prières. On lui livrait, comme à un soldat que l’on équipe pour la guerre, une à une ses nouvelles armes, le Pater, le Symbole, les quatre Évangiles. Par les exorcismes on chassait le démon de son corps; par la triple immersion, on le purifiait au nom dela Trinité; on le revêtait d’une aube blanche, symbole de la pureté de sa vie nouvelle, on lui donnait la lumière, car désormais il voyait les choses sacrées inaccessibles au regard humain.
Mais le jour où, sauf de rares exceptions, le baptême fut conféré à des enfants, par un prêtre, dans une église retirée de village, sans solennité et sans autres témoins
que le parrain et la marraine, à n'importe quelle date et quelle heure du jour, une partie des cérémonies ten“ dirent à disparaître, ou du moins à à s'abréger, si bien. que, comme nous le disions en commençant, il n'est, guère que les liturgistes de profession qui dans ce résumé savent faire revivre les cérémonies antiques.
Ne regrettons pas trop ces changements ; ils s’impo saient; l'essentiel demeure, l'accident seul a été modifié
Et ceci nous permettra de tirer de cette histoire une autre conclusion. C'est que la liturgie n’est pas immuable Si l'Église, de la brève cérémonie décrite en deux ver sets aux Actes des Apôtres pour le baptême de l'eu-« nuque, a pu tirer la magnifique épopée de l’âme trans formée par le baptême, si elle a cru devoir depuis ce temps en réduire singulièrement la solennité, rien ne s'opposerait, en principe au moins, que devant de nou- | velles transformations de la société, elle s’étudiât à mo- | difier quelques parties de son rituel.
Il se pourrait, par exemple, que par suite de l’apostasie si fréquente des chrétiens de nos jours dans certains pays, notamment dans le nôtre, l'Église en vint à réserver le baptème aux seuls enfants dont la famille vraiment chrétienne présenterait des chances sérieuses d’une éducation religieuse, tandis qu’elle reprendrait pour les autres le baptême des adultes, rendant ainsi à ce sacrement pour ceux qui le recevraient à l’âge de raison toute sa signification ; en faisant une cérémonie frappante, dans laquelle l'adulte se rendrait compte qu'il prend aux yeux de l’Église un engagement définitif. Mais tout cela doit être laissé à la sagesse de ceux qui sont les juges naturels de la foi.
Certains demanderaient, comme pour la messe, des modifications dans le sens d’une plus grande simplification
et abandonneraient plusieurs cérémonies qui dans le baptême ne leur paraissent plus que des symboles, Il me semble qu'il ne faudrait pas trop se presser de demander ces réformes. Le rituel, nous le faisions remarquer pour la messe, arrive à un moment donné à son point de maturité. C’est ce que j'appellerai le moment psychologique où la liturgie se fixe en une forme définitive. Le même fait se produit en philologie pour la fixation d’une langue; nous la voyons naître, s’altérer, se transformer, jusqu’au jour où, sous l'influence de causes diverses, elle devient une langue littéraire et classique. Arrivée à ce point de perfection, on peut bien encore l’enrichir de quelques termes, mais ils sont en si petit nombre qu’ils comptent à peme; vocabulaire, syntaxe, orthographe, grammaire sont arrêtés. Et il importe de maintenir la langue dans cet état. Les prétendues simplifications ou additions que l’on propose seraient un appauvrissement ou une déviation.
Enfin, si je ne me fais illusion, il me semble que cette histoire du baptême, toutabrégée qu’elle soit, ou si vous préférez, cette perspective sur l’histoire du baptême, nous permet de répondre à une objection plus sérieuse. On prétend d'un certain côté que nos sacrements n’ont aucune efficacité sur l’âme et sur la sanctification de l’homme inté rieur ; ils opèrent mécaniquement, comme en vertu d’une sorte de déclanchement qui met en jeu une série de rouages, et par suite ne laisse à l’activité humaine aucune initiative. Est-ce vraiment ce que nous a révélé cette histoire? Vous semble-t-il que l’Église, dans cet ensemble de cérémonies si frappantes, ait l'air de travailler sur une matière brute ? Serait-ce une opération si simple que la régénération de l’homme par le baptême, qu'il suffise, comme dans tel de nos appareils, chefs-d'œuvre de la
mécanique moderne, d'introduire d’un côté l’objet à transformer qui, en passant sous un certain nombre dem laminoirs, nous sera rendu à l’autre extrémité sous là forme désirée? Non assurément, cette longue série de préparations, de purifications, de prières, d’exorcis- 1 mes, cette renonciation à Satan, cet engagement par devant témoins de suivre le Christ, cette tradition du Pater, du Symbole des Apôtres, des Évangiles, ces enseignements» multipliés, ces exhortations pressantes, tout cela n’est pas une mécanique aveugle et fatale. C’est l'éducation surna= turelle de l’âme qui, en même temps qu'elle agit par la grâce, signifie ce qu'elle opère, c’est-à-dire qu’elle invite \ le catéchumène à dépouiller le vieil homme, l’homme de ! péché, à mourir à ses passions, à s’ensevelir avec le Christ, « pour ressortir avec lui du tombeau homme nouveau, res= Î suscité, et vivre désormais avec lui d’une vie sainte et pure. Et ceci, je vous prie de le remarquer, ce n’est pas une fantaisie de notre cerveau, c’est l’enseignement officiel de l'Église dans le premier de ses sacrements. |
J'ajoute que c’estun enseignement permanent; je veux dire que les conséquences doivent s’en faire sentir dans toute la suite de notre vie chrétienne. Aux yeux de l'Église, le baptême n’est pas un acte transitoire, il exerce son eflet sur toute notre vie. De telle sorte qu'il n'est pas inutile pour nous baptisés, qui avons reçu ce sacrement depuis de longues années, de revenir sur l'étude de ces rites, de ratifier les engagements pris, de revivre ces grands moments qui ont fait de nous des chrétiens, de repasser par la série de ces épreuves, de refaire notre acte de foi, notre adhésion à ces vérités éternelles.
2 de
Vous voyez par là comment l'étude de la liturgie peut avoir son côté pratique.
Il fut un temps où l’année liturgique n'existait pas. J'ai l'air de commencer comme un conte de Peau d’Ane, j'ai voulu simplement vous reporter à l’époque, tout à fait primitive, où les chrétiens à peine constitués en Église gardaient encore en majeure partie les coutumes du judaïsme, dont ils sortaient presque tous.
La cène eucharistique fut le premier centre, le premier noyau liturgique. Nul ne peut nier qu’elle ne füt au moins de très bonne heure en relation avec la Pâque. Les textes bien connus des synoptiques et de saint Paul ne permettent pas d'en douter.
Mais en même temps ce lien entre la messe et le repas pascal ne fut pas tel qu’on se crût obligé d'attendre à l'anniversaire pour la réitérer ni de reproduire toutes les circonstances du repas pascal. Notre-Seigneur avait dit : « Faites ceci en mémoire de moi. » On le fit, et on le fit souvent.
Les Actes et les premiers écrits chrétiens nous montrent
que la cène eucharistique avait lieu fréquemment et bien= tôt il y eût un jour consacré dans la semaine pour la réunion liturgique, ce fut le dimanche. Le dimanche à proprement parler devint le premier anniversaire de Ia Pâque, de la Cène, de la mort et de la résurrection. Voilà , le noyau premier de l’année liturgique. |
Mais naturellement quand revenait l'anniversaire de lam Pâque, il y avait fête plus solennelle. Si l'on veut comprendre ces premières années si obscures de l'Eglise chrétienne, il faut bien se dire que ce qui gouvernait tout, ce« qui animait, dominait, menait cette société naissante d'hommes, ignorants et grossiers autant qu'on le voudra, c'était le souvenir de Jésus, sa pensée, son amour. Il était le lien des âmes et des cœurs; on peut même dire qu'il était plus présent au milieu d'eux que quand ils le voyaient et l'entendaient de leurs yeux et de leurs oreilles, car maintenant ils le voyaient et l’entendaient dans leur âme. Et ils n’avaient d'autre idée que de vivre de sa vie et de le faire vivre dans les autres.
Cette date de la Pâque était le 14 de Nisan (qui correspond à peu près à la fin de mars). Sur ce point la tradition chrétienne adopta nettement le 14 de préférence au 13 (date donnée par saint Jean).
Bientôt, dès le 1° siècle, on discuta non pas sur la date, mais sur la question de célèbrer ou de ne pas célébrer la Pâque le même jour que les juifs. C'était le temps où de plus en plus on sentait la nécessité de se séparer des juifs, et de combattre ceux d’entre les chrétiens, ils étaient nombreux, qui, convertis du judaïsme, entendaient garder le plus possible les coutumes juives, et qui volontiers eussent conçu le christianisme comme un judaïsme à la seconde puissance.
Après de longues controverses qui durèrent presque
à SEMAINE SAINTE ET ORIGINES DE L'ANNÉE LITURGIQUE 1:75
jusqu'au rv° siècle, l'Église de Rome parvint à faire adopter la coutume de célébrer la Pâque le dimanche qui suit le 14 Nisan, et cette date varia naturellement et varie encore suivant la lune, d’après le système juif.
Pâque entraîna une préparation, le Carême, et une suite, la cinquantaine de la Pentecôte.
Il est même assez vraisemblable que Pâque donna naissance à Noël, car la date du 25 décembre semble bien dépendre de celle du 25 mars, donnée très anciennement comme celle de la mort du Seigneur en même temps que de sa conception (1).
Noël et Pâque furent comme les deux pôles de l’année liturgique et ce fut autour de ces deux points que s’opéra le conglomérat des fêtes.
Les autres souvenirs de la vie de Jésus, son ascension, la présentation au temple, le baptême, suivirent d’assez près et par voie de conséquence toute naturelle.
Mais quels motifs amenèrent ce résultat ; à quelle date et sous quelles influences se forma le cycle liturgique proprement dit, quel fut le centre créateur de cette institution qui régit encore le monde, je ne dis pas seulement les disciples du Christ, car quoi que l’on fasse ce sont encore les fêtes de Noël, de l’Épiphanie, de Pâques, de la Pentecôte, qui dominent l’année civile.
Il n'y aurait pas de réponse à toutes ces questions, ou du moins il n’y aurait qu’une réponse fort vague, et les liturgistes seraient condamnés à quelques données éparses dans les écrits anciens, si nous n’avions en mains un document de premier ordre pour nous éclairer, la Peregrinatio ad loca sancta.
Ce n’est plus une nouveauté depuis qu'en 1888 nous
(x) Cf. notre article Annonciation, dans le Dictionnaire d'archéologie chré- * tienne.
annoncions des premiers en France cette découverte (1) Mais il me semble qu’on y peut revenir, qu’on n’en a pas tiré encore au point de vue liturgique tout le parti possi= ble. On me pardonnera donc d’en reparler. 1 La Peregrinatio est un document d’une cinquantaine de pages découvert par M. le chevalier Gamurrini, biblio thécaire d’Arezzo, et édité en 1887 pour la première fois (2).
C’est un journal de voyage, rédigé vers l'an 380-390 { par une dame d'Occident qui s’en vint vers cette époqu visiter l'Égypte et les Lieux-Saints de Palestine afin d'y. découvrir les souvenirs bibliques et d'y vénérer la trace des pas du Sauveur. à Ces voyages étaient chose fréquente au 1v° siècle. Ce qui est plus rare, c’est qu’on eût l’idée de prendre des notes A la différence des voyageurs modernes qui ne semblent voyager que pour dire à ceux qui ne voyagent pas leurs impressions de voyage, ceux du 1v° siècle ne songeaients guère à la postérité. Ils n'y songeaient malheureuse ment pas assez et nous regrettons qu'ils n'aient pas plus écrit. Double motif pour remercier l’auteur. Il la faut re mercier aussi d’avoir eu des yeux observateurs, une curio- | sité éveillée sur tous les sujets; sa plume n’est pas celle d’un littérateur de profession, elle n'a même pas la cul: | ture intellectuelle d’une Paule ou d’une Mélanie, mais elle écrit avec une bonhomie qui n’est pas sans charme: et avec la finesse d’une femme distinguée. |
(x) Le manuscrit d’Arezzo et le voyage d’une dame gauloise aux Lieux-Saints au 1v° siècle, dans la Revue du monde catholique, 1°* février 1888.
(2) I Misteri e gl'inni di S. Ilario vescovo di Poitiers ed una peregrinazione ai luoghi santi del quarto secolo, et : Della inedita peregrinazione di luoghim santi, dans Studii e documenti di storia e diritto, anno nr, 1884, et anno 11, 1885. Cf. aussi notre Etude sur la Peregrinatio Silviæ, les églises de Jérusalem, la discipline et la liturgie au IV siècle, 1 vol. in-8°, Paris, Oudin, 1806. |
Malheureusement elle ne donne sur elle-même dans la partie du journal qui a été sauvée de l'oubli, aucun renseignement ; c'était jusqu à ces derniers temps une grande inconnue ; on soupçonnait qu’elle avait été abbesse ou à la tête d’une communauté de femmes, qu’elle venait d'Occident, peut-être des Gaules, et qu’en tout cas elle appartenait à la plus haute classe de la société de son temps, on lui avait même fabriqué une généalogie en vertu de laquelle elle devenait la sœur de Rufin, à cette époque le second personnage de l'empire.
Une heureuse découverte toute récente nous permet d'en savoir plus long sur son compte. À la vérité elle n’a plus rien de commun avec la sœur de Rufin. Son nom est Égéria ou Éthéria; sa patrie est la Galice, cette partie de l'Espagne du 1v° siècle que la civilisation romaine avait conquise (1).
Mas la partie de son récit qui, pour le moment, doit seule nous intéresser, c’est la description qu'elle nous fait de l’année liturgique à Jérusalem, et en particulier de la semaine sainte. Nous n'avions sur ce point que quelques textes rares, quelques renseignements précieux sans doute mais épars, insuffisants dans tous les cas pour reconstituer cette page d'histoire. Et voilà que la noble pèlerine sort de sa tombe et avec quelques pages de notes prises au jour le jour durant son voyage, elle ressuscite un passé que l’on désespérait de connaître. Et ces notes sont un vrai trésor pour l’histoire de la liturgie au 1v° siècle.
Or, si je ne me trompe, cette découverte nous permet de répondre aux questions que je posais au début, et puisque notre siècle est friand de ces questions de genèse et d'origines, étudions dans ces pages la genèse de l’an-
(x) Le véritable auteur de la Peregrinatio Silviæ, la Vierge Etheria, par dom M. Férotin, Paris, 1903. Extrait de la Rev. des questions hist., oct. 1903.
née liturgique et de la semaine sainte en particulier”
La première fête dont nous parle Égéria est celle dé l'Épiphanie, qui correspond à Noël, car les deux fêtes ne faisaient qu'un, en Orient, à cette époque. Pour célébrer cette fête, ou se transportait à la petite ville de Bethléhem à six milles de Jérusalem. On chantait la nuit les vigiles ou matines, et l’on s’en revenait à Jérusalem avant l'aube; où la messe se célébrait. Je souligne dès maintenant ce fait, que nous aurons à relever encore, c’est que la fête & un caractère local, et que pour célébrer cette fête de la nativité, on va chanter les matines à six milles de là, dans la grotte même de la nativité.
Le quarantième jour après l'Épiphanie on célèbre l& fête de la Purification avec la même solennité que la fête de Pâques. Cette fête a encore un caractère tout local: C’est au temple de Jérusalem que Joseph et Marie portès rent l'Enfant Jésus. Il était naturel qu’à Jérusalem on en fit l'anniversaire. La fête était du reste encore inconnue au reste du monde. Elle ne fut que plus tard empruntée. à cette église.
Le Carême est composé de 4o jours de jeûne répartis sur huit semaines, car le samedi et le dimanche ne comp” taient pas comme jours de pénitence. Nous n’en parlerons. pas, car le Carême était dès cette époque observé ailleurs, et du reste rattaché à la fête de Pâques dont il est la prépas ration, il ne constitue pas un point nouveau dans l’année hturgique.
Nous signalerons cependant un des jours de la quaran* taine, parce qu'il est marqué aussi d’un caractère tout, local, c’est le samedi de la septième semaine qui correspond à ce que nous appelons la semaine de la Passion Il est appelé le samedi de Lazare. Vers une heure de l'après-midi on part de Jérusalem en procession, dans la
direction de Béthanie. On rencontrait sur la route une église construite à l'endroit où Marie, sœur de Lazare, parla au Seigneur. L’évêque qui marchait en tête de la procession y pénétrait avec les moines et le peuple. On lisait une hymne, une antienne, et le passage de l'évangile où est racontée la rencontre de Jésus et de la sœur de Lazare (Joan., x1). Puis l’évêque disait une prière et bénissait le peuple.
La procession se remettait en marche pour gagner l'église dite de Lazariou, église de Lazare; celle ci s’élevait au milieu du bourg de Béthanie, sur le lieu du tombeau du disciple. La foule qui était énorme débordait en dehors de l'enceinte de l'édifice ; on disait des hymnes, des antiennes et des leçons spéciales, et à la fin un prêtre lisait le passage de Jean, x1r : cumvenisset Jésus in Bethamia ante sex dies paschæ.
Cet office si particulier, si local, a été emprunté plus tard dans d’autres liturgies où 1l a laissé des traces (1).
Nous arrivons à la semaine sainte et là nous devons nous étendre un peu plus.
Le jour des Rameaux était célèbre à Jérusalem; on accourait de loin pour assister à la cérémonie. Nous savons par un autre document que les moines de la Laure de Pharan, à deux lieues de là, s’en revenaient à Jérusalem pour le dimanche des Rameaux.
A cinq heures du soir, après d'autres cérémonies qui marquaient ce dimanche, on se rendait à une église, église de l’Ascension, construite sur le sommet du mont des Oliviers. On lisait dans l’évangile le récit de l’entrée du Christ à Jérusalem (Matt., xx1). Puis l’évêque suivi du
(1) Sur le samedi de Lazare, cf. Muratori, Gothicum, p. 55; Gallicanum vetus, p. 718; le Liber comicus (Ed. Morin), p. 1:17, etc. Of. aussi notre Etude sur la Peregrinatio Silviæ, p. 83, 84.
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peuple sortait de l’église, au chant des paroles Benedict qui venit in nomine Domini entremélées d'hymnes d’antiennes.
Tous les enfants, même ceux qui ne pouvaient ma: cher, assistaient à la procession portés au cou de leur mères ; ils tenaient dans leurs petites mains des rameau d'olivier ou de palmier; l’évêque était monté sur u âne ; toujours la préoccupation de reproduire aussi fidi lement que possible, et sur les lieux mêmes, l’entrée d Notre-Seigneur à Jérusalem le jour des Rameaux. Quan on rentrait à Jérusalem la nuit était venue, et la proces sion se rendait à l’église de l’Anastasie pour l'office du soir
Le lundi et le mardi de la semaine sainte, l’of fice était à peu près le même que les autres jours di Carême.
Mais désormais la liturgie va serrer de plus près L texte évangélique; elle nous fera suivre pas à pas le Seïgneur dans sa passion et dans sa mort. Ainsi le mercredi
oir, après l'office, on va dans l’église de la Résurrection. Cette église du 1v° siècle contenait la grotte du Saint- Sépulcre. Un prêtre lisait dans l’évangile le passage de ls trahison de Judas. Cette lecture faite en un tel lieu et à un tel moment excite, nous dit notre narratrice, les gémissements et les sanglots de la foule. On voit que de plus en plus les fidèles s’identifiaient avec Jésus, et revivaient ses derniers jours.
Le jeudi saint, l'office du matin ne présente rien à remarquer. À deux heures de l'après-midi, il y avait un office dans l’église du Golgotha, l’église construite à l’endroit où Jésus fut crucifié. À quatre heures de l'après: midi, il y avait une messe dans la chapelle dite de La Croix, célébrée par l’évêque, et tous les fidèles commu: niaient. Cette messe sans doute avait pour but de rappe-
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ler le souvenir de la cène eucharistique. Aujourd’hui elle a été reportée au matin.
Le soir du jeudi saint, vers sept heures, nouvel office. On sait que Notre-Seigneur, après avoir institué l'eucharistie, se retira sur le mont des Oliviers, où 1l entra en agonie. Il y avait au temps d’£theria deux églises sur le mont des Oliviers. La première in Eleona à l'endroit d'une grotte où le Christ enseignait ses disciples, la seconde était l’église de l’Agonie. Le peuple se rendait dans ces différentes églises, y passait la nuit en prières, suivant toutes les phases de ce grand drame de la passion. On allait ensuite au jardin de Gethsémani, où Notre-Seïgneur fut pris par les soldats. Tout le monde est à pied, même les enfants; on s’éclaire avec des flambeaux, car c'est la nuit. Or, selon la remarque d'Éthéria, riches et pauvres, grands et petits, nul ne manque aux vigiles. nn À Gethsémani, on lit le passage de l’évangile où est … racontée la capture de Notre-Seigneur par les soldats. De ces prières, de ces lectures, de ces souvenirs avivés par la vue des lieux, se dégage une émotion intense qui gagne tous les assistants. Ils éclatent en sanglots et les gémissements, dit Éthéria, s'entendent de Jérusalem.
La plupart de ces rites si exclusivement locaux ne pouvaient se transporter hors de Jérusalem; aussi n’en trouvera-t-on que les lignes générales dans nos offices de ténèbres du jeudi et du vendredi saint.
Ainsi se terminait la nuit du jeudi saint; on ne rentrait à Jérusalem qu’à l’aube; et on allait faire encore une station devant la croix avant d’aller se reposer quelques heures.
Quelques heures seulement, car nous sommes au vendredi saint, le jour par excellence de la « passion du Sauveur » et il sera rempli aussi par les offices.
À huit heures a lieu la cérémonie de l’adoration de I: Croix, dans la chapelle appelée de la Croix, près de l’église de la Résurrection. Le texte d'Éthéria est trop intéressant pour que nous ne le suivions pas presque littéralement.
L’évêque est assis sur sa chaire. Devant est une table couverte d’une nappe. On apporte le reliquaire d’argent doré contenant le bois sacré de la croix; on l’ouvre et l’on dépose sur la table le bois de la vraie croix et le ütre.
L'’évêque étend la main sur le bois sacré et les diacres veillent avec lui sur la sainte relique pendant qu’un à un tous viennent, fidèles et catéchumènes, s’inclinent et baisent le bois sacré ; ils touchent la croix et le titre, du front et des yeux; il ya défense d'y porter la main.
Cette surveillance minutieuse n’était pas inutile; on racontait à Éthéria qu'une année un fidèle trop peu scrupuleux, faisant mine de baiser la croix, y appliqua les dents et parvint à en détacher un morceau pour s’en faire une relique privée. Les diacres sont là pour empécher le fait de se reproduire.
Cette coutume d’adorer la croix passa de Jérusalem dans les autres églises.
Après la vénération de la croix on allait vénérer deux autres reliques que tenaient les diacres; l’une était l’anneau de Salomon, l’autre la fiole contenant l'huile dont les rois étaient oints sous l’ancienne loi.
Cette cérémonie durait de huit heures à midi; tout le peuple défilait devant la croix, entrant par une porte et sortant par l’autre.
À midi on recommençait, toujours devant la croix, à réciter des leçons et des hymnes. Pendant toute cette récitation on entendait les larmes et les gémissements des fidèles. À none, trois heures de l'après-midi, on bisait
dans l'Évangile le récit de la mort de Notre-Seigneur d’après saint Jean.
None se disait dans l’église du Golgotha, comme les autres jours de la semaine sainte. Avec cette différence fn qu'on lisait à la fin l’évangile dans lequel Joseph d’Arimattia demande à Pilate le corps du Seigneur.
Quand l'office se terminait, la nuit tombait. Comme les offices avaient été très longs, le prêtre n’annonçait pas de vigiles pour cette nuit. Mais un grand nombre de fidèles continuaient cependant à veiller et plusieurs passaient toute la nuit en prières. 2
Pour le samedi saint et le jour de Pâques, Ethéria ne donne presque aucun détail, car l'office, dit-elle, est comme chez nous.
Dans l'après-midi du samedi on commençait les vigiles pascales qui devaient durer toute la nuit du samedi au dimanche de Pâques, les catéchumènes étaient baptisés avec les cérémonies ordinaires. Éthéria ne s'arrête pas à les décrire, et si l’on voulait suppléer à son silence, il serait facile du reste de trouver ces rites expliqués tout au long, par l’évêque de Jérusalem, contemporain peutêtre d'Ethéria, Cyrille. Nous les avons décrits dans notre conférence précédente.
Rien à dire non plus de l’'Octave de Pâques, sinon que dans ces offices on cherchait aussi, autant qu'il était possible, à suivre les pas du Seigneur ressuscité.
Les fêtes de l’Ascension et de la Pentecôte sont encore combinées et célébrées le même jour, mais toujours en relation avec les souvenirs locaux. Pour l’Ascension, on lira dans l’église de l’Ascension, sur le mont des Oliviers, à l'endroit où Notre-Seigneur s’est élevé au ciel, le texte de l'Évangile qui nous raconte cet événement divin. Pour la Pentecôte, on ira célébrer l'office dans
l’église dite de Sion, ou du Cénacle, où le Saint-Esprit descendit sur les apôtres (1).
Les deux autres fêtes dont Ethéria nous parle encore,
les Encénies ou Dédicace, et la fête du martyr Helpidius à Carrhes, ont les mêmes attaches topographiques.
On s’est rendu compte, je l'espère, que l'année liturgique et spécialement la semaine sainte à Jérusalem est toute topographique, si je puis me servir de ce terme ; elle est en relation étroite avec les sanctuaires des Lieux-Saints. En même temps, c'est une liturgie propre à Jérusalem. Éthéria nous le dit formellement: si elle la décrit avec tant de détails, c’est que ses sœurs, à qui elle s'adresse, n'ont été témoins de rien de semblable.
Et c’est aussi ce qui rend si intéressante cette partie de son récit; cela ressemble à un manuel du pèlerin à Jérusalem pendant la semaine sainte.
Voilà donc la véritable origine de l’année liturgique : les Lieux-Saints de Jérusalem ou des environs, et les cérémonies qu'on y célébrait. De même que dans bien des cas le tombeau d'un martyr a créé son culte, de même ici la crêche de la nativité, le tombeau du Christ, la grotte de Gethsémani, le Cénacle, et les autres lieux créèrent autant de fêtes dont l’ensemble constitua le cycle liturgique.
Je ne prétends pas en parlant ainsi qu'aucune fête du Seigneur ne s’est constituée sans attache topographique, nous savons le contraire pour la fête de Pâques sûrement et peut-être pour telle autre fête (baptême du Christ), mais c'était l'exception. Une fête et même deux ne suffisaient pas pour créer l’année liturgique. Cet ensemble et ce développement logique qu’elle suppose s'est consti-
(1) Sur la combinaison des deux fètes au même jour, cf. notre article Ascension dans le Dictionnaire d'archéologie et de liturgie.
| tué en Palestine et de la manière que nous le raconte . Éthéria.
En même temps on en peut fixer la date. On sait en effet que depuis Hadrien, c'est-à-dire depuis le commen- | cement du n° siècle, jusqu'à Constantin, les souvenirs chrétiens de Jérusalem étaient enfouis sous la terre, et la trace même en paraissait perdue. À moins donc de pré- tendre que la liturgie de Jérusalem telle qu’Éthéria nous | Va décrite remonte au commencement du second siècle, ce
que personne, je suppose, n'oserait soutenir, ce serait au xv° siècle que cette liturgie, au moins pour toute la partie locale de ses rites, aurait sa date d’origine. Je remarquais ailleurs que c’est là une donnée chronologique sérieuse dans une histoire où les dates bien établies sont si rares.
J'ai dit pour une partie de ses rites, c'est-à-dire pour tous ceux qui ont un caractère local bien déterminé. Car la liturgie que nous venons d'étudier nous présente uw ensemble de rites qui remontent la plupart au delà du v° siècle, lectures, hymnes, antiennes, répons, heures du jour et de la nuit, vigiles, tierce, sexte, none, lucernaire, cérémonies du Rpiérae: messe, solennité du dimanche, services du samedi, du mercredi, du vendredi, tout cela est déjà connu. Pâques, l'Épiphanie, la fête des martyrs le sont aussi.
Mais tout cet ensemble que nous retrouvons presque partout avant le 1v° siècle, et qui forme une sorte de hturgie universelle, reste encore incohérent et ne constitue pas un cycle liturgique proprement dit.
Ce qui est particulier à Jérusalem, ce que l’on peut considérer comme une création originale de cette église, c'est l’ordre, la cohésion, le processus logique dans toutes les fêtes de Notre-Seigneur, de l'Épiphanie à la Pentecôte.
Ce qui fait encore de cette création l'œuvre propre de
l'Église de Jérusalem, c’est que sa liturgie est autochtone * c’est le pèlerinage quotidien, la liturgie des Lieux-Saints
Enfin un dernier trait qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que par les circonstances mêmes au milieu desquelles elle s’est formée, cette liturgie a trouvé sa vraie formule, le sens qui devrait être celui de toute liturgie, de tout rite chrétien, c’est-à-dire de nous faire revivre la vie du Christ, de nous rapprocher delui. Nous avons vu que cette liturgie nous conduisait, aux jours anniversaires, là où le Christ était né, là où il avait été présenté au Temple, là où il triompha enrentrant à Jérusalem, là où il institua l’eucharistie, là où à1l entra en agonie, là où il souffrit, où il mourut, où il fut enseveli, où il ressuscita, où il monta au ciel, où le Saint-Esprit descendit sur les apôtres.
De cette idée est sortie l’année liturgique qui a pour but premier de nous faire vivre la vie du Christ. La piété aux Lieux-Saints avait créé cette grande institution.
Tous les développements qu'elle recevra dans les siècles suivants, qui tous ne seront pas également heu-" reux, ne lui enlèveront pas son caractère primitif ; c’est encore la vie du Christ, et en particulier ses dernières semaines à Jérusalem, qui restent le point culminant de l’année liturgique. Vous n'aurez pour vous en rendre compte qu'à suivre attentivement dans quelques jours les cérémonies de la semaine sainte et vous me direz si, après quinze ou seize siècles, vous ne retrouvez pas dans votre paroissien les rites qu'Éthéria nous décrivait, et si vous ne ressentez pas les sentiments qui font par intervalles trembler sa plume d'émotion.
Peut-on au point de vue chronologique serrer encore la question? Éthéria a écrit vers 388. À ce moment les rites qu'elle nous décrit paraissent déjà anciens. À quelle
date remontent-ils? et quel fut au 1v° siècle l'évêque de Jérusalem à qui revient la gloire de cette création?
Je croirais assez volontiers qu'elle suivit de près la découverte des Lieux-Saints qui fit une si grande sensation et développa dans une grande mesure le goùt des pèlerinages. C’est en voyant les pèlerins visiter l'un après l'autre les Saints-Lieux, se prosterner et prier à chacune de ces stations que l'idée dut naître de régler des prières, des rites et des lectures adaptées à chacune.
En tout cas, le cycle était créé et l'idée qui déjà, on peut le dire, était dans l'air, se répandit rapidement. Nous voyons par Éthéria quelle impression firent sur elle ces rites; les pèlerins étaient nombreux au 1v° siècle, rien de plus naturel que de voir naître en eux le désir d'enrichir la liturgie de leur église de quelques-unes de ces fêtes et de ces cérémonies.
Et par le fait c'est à partir de ce moment que l'on retrouve dans les liturgies des vestiges de certaines fêtes, comme la Purification, le samedi de Lazare, l’Ascension.
Un des exemples les plus curieux que nous en puissions donner c’est celui de Rome. Tous ceux qui sont allés à Rome, n'ont pas manqué de visiter le Latran, l’église de Sainte-Croix-de-Jérusalem, Sainte-Marie-Majeure, le Baptistère, tous ces édifices religieux réunis autour de Saint-Jean de Latran et qui font de cette place comme une reproduction des Lieux saints de Palestine. Or, un savant érudit, le P. Grisar, a prouvé que cet ensemble de monuments fut créé non seulement pour rappeler les principaux édifices de Jérusalem, mais encore pour imiter de plus près cette hturgie de la semaine sainte (1).
(x) Grisar, dans Civiltà cattolica, anno 1805, t. mt, p. 719-730; t. 1v, p. 465-475 ; 1896, t. vu, p. 126. L'église de Sainte-Anastasie serait-elle même une ancienne église de la Résurrection (æx7-#71:).
Comme conclusion à cette conférence, et à toutes nos conférences, je dirai que c’est un devoir pour tous les chrétiens intelligents de donner à l’étude de la hturgie une plus grande attention. Il ne faut pas la considérer comme une langue morte; c’est une langue immortelle Mais ellene révèle ses beautés qu'à ceux qui l’étudient ou la méditent. Ce que nous trouverons sous l'écorce des rites, c’est la pensée la plus vraie du christianisme, c’est le Christ lui-même.
Les apôtres et Îles premiers fidèles qui instituèrents l’eucharistie, la Pâque, la célébration du dimanche, avaient le véritable et, de l’aveu de tous, le plus pur“ esprit chrétien, ils voulaient continuer à vivre avec le“ Christ.
Ceux qui à Jérusalem au 1v° siècle voulurent renouveler sur les lieux mêmes où Jésus souffrit et mourut l'anniversaire de sa mort et sa résurection, ceux-là aussi avaient le véritable esprit chrétien.
Or il n’y a pas eu solution de continuité dans la tradition. Tous les développements postérieurs étaient con- | tenus dans ces grandes institutions, c'est la même pensée, la pensée qui est l’essence même du christianisme, qui a présidé à cette évolution, vivre de la vie du Christ; la Circoncision, la Transfiguration et les fêtes les plus mo- | dernes obéissent encore à cette pensée directrice, à ce leit motiv. Et c’est elle que nous retrouverons à toutes les pages de notre liturgie.
APPENDICE A