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UN ÉPISODE DE LA LUTTE DU CHRISTIANISME CONTRE LE PAGANISME

Quand nous donnons ou recevons nos étrennes au premier . jour de l'an et quand nous célébrons joyeusement cette fète Lavec nos amis, nous ne nous doutons guère, d'ordinaire au | moins, que nous faisons du paganisme sans le savoir. Ajoutons \que ces pratiques sont bien inoffensives aujourd'hui, et si, d'aventure, quelque prédicateur voulait attaquer chez nous des habitudes païennes, ce n’est sans doute pas sous cette forme anodine qu'il les proscrirait.

Mais autrefois, je veux dire du 1v° au vu: siècle, il n’en fut pas ainsi. Les calendes de janvier, notre premier de l’an, étaient une fête franchement païenne. Spectacles, jeux, coutumes burlesques, ou superstitieuses, ou immorales, parfois de vraies orgies marquaient ce jour. Il suffirait pour s'en convaincre de lire les prédicateurs du temps dans leurs homélies pour les calendes de janvier; saint Ambroise, saint Augustin, saint Maxime de Turin et bien d’autres avec eux, s'élèvent avec vigueur contre ces pratiques.

Mais rien n’y faisait; effets de l’atavisme chez quelques-uns,

souvenirs d'antan, penchant naturel du cœur vers ces plaisit défendus, l'attrait de ces fêtes était tel que bien des fidèles si laissaient entraîner, et les efforts faits pour les en détourne] est l’un des épisodes les plus caractéristiques dans l’histoire d la lutte de l'Église contre les coutumes païennes au sein dé populations chrétiennes. On mène grand bruit depuis quelqu temps sur les recherches qui ont pour objet de retrouver dan le culte chrétien les traces du paganisme renaissant; il ne se rait que juste de montrer aussi parfois la réaction de la litur gie chrétienne contre les tendances païennes si profondémen enracinées dans le cœur. C’est pourquoi une étude sur cet question, si abrégée qu'elle doive être ici, a peut-être chance dt présenter quelque intérêt au lecteur.

Au point de vue liturgique, le 1°" janvier est consacré actuel lement chez nous à la fête de la circoncision de Notre-Seigneur: Cependant si l’on veut prendre la peine de relire dans ur missel ou dans son bréviaire les offices de la messe de ce jour, c'est à peine si l’on y trouvera quelques allusions à cette fête: Il n’y est guère question que de la Nativité; antiennes, répons, hymmes, tout cela a pour objet ce mystère bien plus que le Circoncision, dont iln'’est guère fait mention que dans l’évangile du jour et dans la lecture. La raison en est que la Circoncision comme fête n'est pas primitive; dans les plus anciens sacrar mentaires le 1°" janvier est consacré à l'Octave de la Nativité. Plus tard, quand la Circoncision eut pris dans ce jour la place princk pale, ce titre prévalut, mais le fond de l'office resta ce qu'il était, c’est-à-dire véritablement l'office de l’octave de Noël (x):

Mais contre les attractions des fêtes païennes, il fallait créer une diversion liturgique puissante, et une simple fête d'octae n'y eût pas suffi, d'autant que le jour octave n'a jamais con: stitué qu'une solennité bien modeste en liturgie. On composa donc pour le jour des calendes un office spécial, messe et par:

(1) Les anciens sacramentaires et les calendriers portent ce jour-là comme titre in octabas Domini et l'office est en effet consacré spécialement au mys tère de la Nativité. L’évangile est de la Circoncision, mais cela est dû nat: rellement au texte Postquam consummati sunt dies octo ut circumcideretur puert

LA

à fois vigiles ou vépres, sous ce titre significatif, ad prohibenb dum ab idolis, contre les idoles. Des prières de ce genre nous Bramènent donc à une époque où le christianisme par la liturgie avait à lutter vigoureusement contre l'entraînement et cette bsorte de fascination qu’exerçaient sur des fidèles les souvenirs Mpaiens; la présence dans les missels de prières de ce genre est 2\généralement une preuve de haute antiquité, c’est-à-dire du 1v° Mau vrr siècle. Il y a même des liturgies qui mentionnent à ce v'jour des jeünes, des litanies, tout l'appareil de la pénitence, en lexpiation des saturnales païennes, un peu comme nos prières v| des Quarante heures sont une protestation muette et pieuse - | contre les scandales du carnaval.

| | Le texte de ces prières est d'ordinaire caractéristique. Nous

| en donnerons deux exemples : le premier est une oraison qu'on

lit dans les anciens livres romains :

| Omnipotens sempiterne Deus, qui unigenito tuo novam creaturam nos lbi esse fecisti; custodi opera misericordiæ tuæ, et ab | omnibus nos maculis vetustatis emunda : ut per auxilium gratiæ tuæ in illius inveniamur forma, in quo tecum est nostra sub- | stantia(x).

Cette oraison dans ses six membres habilement liés et dans sa pensée théologique est bien du style de saint Léon. Quelques | termes paraissent en effet empruntés à un de ses sermons De Na- | tivilate (2).

1" On aura remarqué aussi l'opposition, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure, entre la créatura nova, c’est-à-dire l'homme régénéré par le baptème et devenu une créature nou- | velle, et le terme vetustas, employé pour signifier le vieil | homme, et plus spécialement le paganisme.

| L'oraison ad populum suivante est encore plus caractéristique :

Omnipotens sempitérne Deus, qui tuæ mensæ participes a diabolico jubes abstinere convivio, da quæsumus plebi tuæ, ut qustu

(1) Thomasi, vr, 9. Cette oraison se retrouve dans Pamelius et Ménard, dans Gerbert, 1, 14, et dans plusieurs autres livres liturgiques. (2) P. L., t. xv, col. 190 sq.

mortiferæ profanitatis abjecto, puris mentibus ad epulas æleni salutis accedat (x). |

Elle fait allusion à ces banquets du diable, opposés à la tak divine et au banquet de l'éternité. Ici le paganisme est désig sous les termes de mnortfera profanitas. |

A côté d'oraisons assez nombreuses que l’on retrouve dans anciens sacramentaires au premier jour de l'an, ou aux jow qui suivent immédiatement, il y a des lectures tirées de l’Écritun sainte qui, non moins clairement, ont pour but de combattr le paganisme et de crier aux fidèles la ruine des idoles.

Ce qui est intéressant en tout ceci, c’est le caractère person: nel, pratique, de cette liturgie; nous n'avons pas ici de ces for mules vagues, imprécises, ou banales pro quacumque nécessitate

mais les prières vivantes, le cri du peuple fidèle contre les idoles des païens.

Or cette fête contre le paganisme est presque universelle en Occident dans le haut moyen âge. Nous en avons vu l'expres: sion dans la liturgie romaine (2). Dans l’Église de Capoue au commencement de vr° siècle, on lit au premier de l’an une leçon de saint Paul (I Cor., vx, 1-1x, 22) sur les viandes immos lées (3).

Nos églises nationales célèbrent à l'envi la fête contre le paganisme. Le sacramentaire (inédit) de Gellone, qui à conservé tant dé traits archaïques, emprunte au rite ro main les deux prières que nous avons citées, et ajoute des oraisons de même nature dans une messe prohibendo ab

(1) Thomasi Vezzosi, Opera, t. vi, p. 10, et Sacrament. Leonianum, ed. Feltoe, p. 9.

(2) Les deux formules données ci-dessus sont empruntées au gélasien pour le léonien nous avons, il est vrai, une lacune au premier janvier; mais outre qu’une des deux prières citées est aussi dans ce sacramentaire, je trouves dans le mois de juillet sous la rubrique in ieiunio une messe qui a tous les. caractères d’une messe ad prohibendum ab idolis. Il n’y aurait pas trop à s'étonner de la voir en juillet sous la rubrique Preces diurnæ cum sensibus necessariis, car l’ordre des matières dans le léonien est des plus arbitraires: Cf. éd. Feltoe, p. 77,79.

(3) Lier comicus, p. 439. Lectionnaire ae Capoue que dom Morin dit écrit en 546.

idolis ; des formules de même genre selisent au dimanche après Noël.

Le Missale gothicum n'est pas moins énergique dans l'expression de sa réprobation : Averte ab his (populis tuis), dit le prêtre dans sa bénédiction sur le peuple, inhonesta et turpia libidinum probra. Averte jocundas et noæias corporum voluptates. Averte invidiam tuis beneficüs et bonis omnibus inimicam (x).

Le missel de Bobbio est déjà plus moderne ; il y a une messe de la Circoncision au lieu de la messe contre les idoles : il conserve toutefois quelques traits d’une liturgie plus antique, perdus au milieu des souvenirs de l’octave de la Circoncision : Dominum nostrum deprecamur, qui omnia idola destruxit... Filium tuum posuisti pro nobis, et regnum idolatriæ destruxisti (2). Le lectionnaire de Luxeuil va chercher dans la première épître aux Corinthiens, comme celui de Capoue, mais au chapitre x, 14-31, l'expression de sa réprobation contre les coutumes païennes qui souillent ce jour.

| Les livres ou fragments celtiques, tributaires souvent des livres liturgiques romains, ont pris au gélasien les deux oraisons citées plus haut : Deus, qui unigenito tuo novam creaturum.… et Deus qui tuæ mensæ participes (3).

La liturgie ambrosienne (sacramentaire de Bergame) n’a su elle aussi qu'emprunter les deux oraisons romaines du léonien,

(1) Thomasi, t. vi, p. 245, 246. Voir aussi la collectio, et les benedictiones. Comme celles-ci sont en double, Mabillon en conclut qu’elles sont peutêtre les restes d'une messe ad prohibendum ab idolis. Le sacramentaire de Reims récemment édité par M. U. Chevalier a aussi une messe ad prohibendum ab idolis. Cf. Bibliothèque liturgique, t. vu, Sacramentaire de Reims, p- 316. Cf. p. 307 autre allusion aux païens.

(2) Musæum italicum, t. 1, p. 295. À moins que l’on ne dise avec dom Cagin que « l'absence de toute formule analogue à celles qui depuis saint Pierre Chrysologue (vers 450) donnent au premier janvier son caractère de réaction contre l’idolâtrie est au contraire pour le bobiensis un caractère de haute antiquité ». Paléogr. musicale, t. v, p. 115. Le Missale Francorum, et le gallicanum, du reste incomplets, n’ont rien sur la messe des idoles.

(3) Fragment de Saint-Gall, manuscrit 1394, dans Warren, Celtic liturgy, p. 175 et 176. Les fragments trouvés par M. Bannister ne contiennent rien sur ce point.

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nous donnent bien pour l'ingressa (introït) et l'offertoire« de curieuses antiennes qui sonnent comme un défi aux faux dieux : /n conspectu gentium nolite metuere; vos enim in corde vestro adorate et timete dominum angelus enim ejus vobiscum est.

Ubi sunt nunc di eorum in quibus confidebatis in eis quorum adipem sacrificiorum edebatis ac bibebatis vinum libacionum eorum surqgant nunc et adiuvent vos et fiant vobis protectores (2). Un autre antiphonaire ambrosien a pour l’octave de la Nativité des antiennes tout à fait caractéristiques (3).

Les Espagnols ne restent pas en retard. La liturgie mozarabe et les calendriers anciens portent les traces de jeûnes et de rites de pénitence aux environs du premier janvier qui évidemment n’ont pas d'autres origines (4). Sans parler de nombreux passages des Livres saints assignés aux lectures de ce jour et choisis évidemment contre le paganisme, il y a un dimanche après la Circoncision qui présente au point de vue liturgique un bien étrange amalgame : un jeûne prescrit, ce qui est tout à fait anormal le dimanche (5) ; mais du reste tout dans cette messe indique bien que c’est une messe du premier des calendes qui a été remplacée par un office de la Circoncision et repoussée au dimanche suivant qui offrait une vacance liturgique. Nous trouvons même à ce jour une allusion au commencement de l'année. Principium exorientis anni. et une antienne curieuse ego sum À et Q.

Le bréviaire mozarabe conserve aussi des formules de prières

(1) D. qui tuæ mensæ participes, et D. qui unigenito tuo, etc. Auctarium Solesmense, p. 20, n. 179 et 182.

(2) Ibid., p. 179. Dans le Capitulare lectionum (ibid., p, 194 in octava Domini) je relève des péricopes qui sont évidemment d’une messe contre les idoles : Baruch, vi, 1-2; Jer., zx, 47-48, 58; Baruch, 3-6.

(3) Paléographie musicale, t. vr, p. 105-110.

(4) Le jeûne prescrit pour le 1° janvier est déjà mentionné dans saint Augustin, Serm., cLxxxxvim; par le concile de Tolède (1v, canon 11); cf. P. L., t. zxxxv, col. 14, et 226, 227.

(5) P. L., t. rxxxv, col. 226, et la note de Lesley, col. 222. Pour cette antienne À et Q@ voir notre article, dans le Dictionnaire d’archéologie et de liturgie, t. x, col. 24 sq.

| contre les païens, à la veille de l'Épiphanie, avec un jeûne qui | pourrait bien être celui du premier janvier. On comprend que quand la fète de la Circoncision eut supplanté tout autre souvenir, le jeûne, avec les prières ad prohibendum ab idolis, rétrograda aussi (1). k

Il y avait donc dans tout l'Occident au premier janvier une | fête que l'on pourrait appeler de réaction contre les mœurs | païennes, avec des chants, des antiennes, des lectures et des oraisons contre les idoles.

| Les prières employées à cette occasion et dont nous avons cité | deux exemples donnent lieu à une remarque philologique

qui a son importance. Des mots nouveaux ont été créés, ou du

moins détournés de leur acception primitive, qui vont entrer | dans le vocabulaire liturgique pour désigner le paganisme et dont la lexicographie devra tenir compte désormais, ce sont les mots velustas, profanitas, perversitas. Perversitas appliqué . aux religions des idoles s'explique de lui-même ; profanitas est . “couramment employé dans les auteurs chrétiens pour la genti- |Mité (2).

Mais vetustas est plus curieux. Le premier sens qui vient à | Vesprit est celui de saint Paul, vefus homo, par opposition à la | créature nouvelle créée par le baptême. Mais dans nos oraisons | Hi désigne plus spécialement le culte païen et l’ancienne erreur des convertis du paganisme (3).

| (x) Missale mivtum, P. L., t. rxxxv, col. 218 sq.; cf. p. 225, 226, et dom Férotin, Liber ordinum, p.450, traces d’un jeûne. Le Libellus orationum de Vérone, p. 46, indique que la messe se dit ad vesperam, ce qui semble aussi un souvenir du jeûne.

(2) Du Cange n’a pas le mot vetustas et sur profanitas son article n’a que quelques lignes d’ailleurs insuffisantes. Ce dernier mot est employé avec un sens bien défini de pratiques païennes dans l’oraison du léonien Deus qui tuæ mensæ participes..… gustu mortiferæ profanitatis abjecto (ed. Feltoe, p. 9 ; | et dans le gélasien, Thomasi, loc. cit.,t. vi, p. 18; malgré sa place dans le | léonien, c’est bien l’oraison d’une messe contre les idoles) et dans une pré- . face : Discedat corde profanitas.… et cum vanæ superstitionis… ritu pestiferæ | vetustatis abolito, etc. Feltoe, p. 70.

| (3) Employé dans ce sens le mot devient, pourrait-on dire, caractéristi-

que et sert à classer un certain nombre de documents. Ainsi le léonien se | sert de ce terme au moins quatre fois : ad novitatem vitæ de vetustate transire

Nous avons encore au moins deux exemples dans notre mi sel actuel, et nous les citerons volontiers comme une preuv d’archaïsme :

Tui nos, Domine, sacramenti libatio sancta restauret : et a vetustate purgatos in mysteri salutaris faciat transire consor” tium (1) et celle-ci : Tua nos misericordia... et ab omnà subreptione velustatis expurget; et capaces sanctæ novitatis e fficiat (mardi saint, oraison super populum). Il semble que le mot employé dans ce sens de paganisme soit d'origine romaine ou du moins italique léonien, gélasien, grégorien, rotulus dé

Ravenne, maxime de Turin (2)|. | (éd. Feltoe, p. 168, lig. 13, et p. 219 note, cf. l’oraison' donnée ci-dessus p-. 201) ut hujus creaturæ novilate suscepta, vetustatis antiquæ contagüs ex mur (Feltoe, p.160, lig. 14, retenue dans le grégorien, Muratori p. 11.) Dans le rotulus de Ravenne le terme se rencontre deux fois (p. 11, lig. 25,et p. 5, lig. 298) ce qui est beaucoup, étant donné le petit nombre des oraisons, @ ce qui constitue un nouveau lien de parenté avec le léonien. Je ne crois 4 que le terme se rencontre dans les documents mozarabiques; dans les me cans il se rencontre deux fois seulement, et encore les deux passages son: ils vraisemblablement d’origine romaine.

(1) C’est la postcommunion de la messe du vendredi des Quatre-Tem de l'Avent, répétée au premier dimanche de Carème. Notre Missel présen quelques autres exemples moins caractéristiques : hujus sacramenti novilas natalis instauret... cujus nativitas repulit vetustatem (Poste. de la messe de l'aurore)... qui sub peccati Jugo ex vetusta servitute deprimimur) samedi de Quatre-Temps de l’Avent, répétée à la messe du jour de Noël)... nos omni vetustate purgatos in novam transferat creaturam (férie 1v de l’oct. de Pâques) ; vetusta servitus tenet (Noël, messe du jour).

(2) Ge dernier dit dans son sermon des calendes de janvier : novum.. - aps pellant calendas cum vetusto semper errore et terrore sordescant.P. L., t. LV, col. 258. Sur la messe et l'office de la Circoncision qui sont venus repli cer la messe contre les idoles, cf. notre article dans la Revue du clergé fran çais, janvier 1906, p. 262 sq.

APPENDICE D

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