LA LITURGIE MOZARABE ET LE LIBER ORDINUM
L'ouvrage de dom Férotin sur la liturgie mozarabe (1) est une contribution importante à l'histoire de la liturgie mozarabe, et, en général, à celle du haut moyen âge espagnol. Isolée du reste de l'Europe au commencement du var siècle par l'invasion arabe, retranchée dans les montagnes de la Galice et des Asturies, l'Église mozarabe ou wisigothique ne subit pas au même degré que les Gaules, l'Italie, l'Angleterre et la Germanie, l'influence de l'Église romaine ; elle conserva sa liturgie. Contrainte de l'abandonner presque partout vers la fin du x° siècle, elle sut la maintenir dans diverses églises pendant de
longs siècles et, on peut le dire, jusqu'à ce jour même, dans
un petit coin de l'Espagne. Historiquement, cette liturgie est des plus intéressantes, car elle reçut sa forme définitive durant les siècles les plus glorieux de l'Espagne wisigothique au vr° et au vu° siècle, et peut-être par ses origines remonte-t-elle bien au
(x) Le Liber ordinum en usage dans l'Eglise wisigothique et mozarabe d'Espagne du v° au xr° siècle. Publié pour la première fois avec une introduction, des notes, une étude sur neuf calendriers mozarabes, etc., par dom Marius Férotin, bénédictin de Farnborough. Paris, 1 vol. grand in-4° de xzvi-800 p., 1904.
delà, à l’époque des relations avec l'Église d'Afrique et avec. l'Église romaine, au 1v° et au v° siècle.
Malheureusement cette liturgie nous est peu et mal connue. Il suffira, pour en avoir une idée, de se rappeler que Mgr Duchesne, dans ses Origines du culte chrétien, qui donne une place aux liturgies orientales, aux liturgies gallicanes, à la liturgie ambrosienne, laisse de côté la mozarabe. Le Missale mictum, publié par le cardinal Ximénès, réimprimé par Lesley en 1755 et reproduit dans la Patrologie latine de Migne(t. xxx, 1862), est composé sur des manuscrits ou des imprimés d’époque postérieure, et parfois interpolé de documents étrangers au rite mozarabe. Le bréviaire mozarabe ne jouit pas d’une plus grande autorité et l'édition critique n’a pas encore vu le jour (1). On ne possédait jusqu'ici que le Liber comicus publié par dom Morin, et le Libellus orationum édité par Bianchini (2). Les efforts tentés au xvin° siècle, et dont le savant bénédictin nous fait l’histoire dans son avant-propos, ont tristement échoué. Tous les amis de la liturgie et des études hispaniques et médiévales lui doivent donc une grande reconnaissance pour nous avoir donné, sous le titre de Liber ordinum, un pontifical de l’église mozarabe, une série de textes inédits considérés jusqu'ici comme perdus. Il nous fait espérer même qu'il éditera le Liber antiphonarum, d’après des sources authentiques.
Puisse cette promesse se réaliser, puissent les amis de ces études lui témoigner si bien leurs encouragements qu'ils le mettent à même de continuer ses beaux travaux. Nul n'est mieux préparé que lui. Il connaît à fond les bibliothèques d’Espagne, il a pénétré dans des antres où dorment, sous une poussière séculaire, de précieux manuscrits gardés par des cerbères qu'il semble avoir eu l’art d'adoucir. Pour dire même toute notre pensée, il serait à regretter que certains livres des
(x) Missale mixtum secundum regulam B. Isidori, dictum mozarabes, Toleti,
(2) Il y faut ajoute désormais le Psautier mozarabe, The Mozarabic
Psalter, édité par J. P. Gilson, pour la Bradshaw society, vol. xxx, Londres,
cette liturgie, comme il s’est produit dans le passé, soient publiés sans une préparation suffisante et sans la connaissance des meilleurs manuscrits.
Composée à l'époque des Isidore, des Hildephonse, des Léandre, des Eugène, des Julien, remontant même par ses origines à une époque antérieure, la liturgie mozarabe est partout pénétrée d’une théologie profonde, savante, parfois subtile, et parmi ces prières du Liber, ces illationes, ces post Pridie, ces post nomina, ces bénédictions, il en est qui sont d'admirables pages de théologie patristique.
On commence à reconnaître que la liturgie n’est pas étrangère à l'histoire, et, n'y trouvât-on pas d'autre indication historique ou d'allusion aux faits, elle peut aider à mieux pénétrer l'esprit d’une époque, surtout lorsqu'il s'agit de siècles comme ceux du haut moyen âge, où le christianisme exerçait sur les âmes un si grand empire et où toute la vie en était en quelque sorte pénétrée. La connaissance de toutes ces formules du Liber ordinum, de ces prières, de ces bénédictions, qui se sont transmises de génération en génération, aurait déjà son intérêt et il suffit de quelque attention pour y découvrir l'influence d’une époque et d’une race. La plupart trahissent le goût espagnol dans ses origines wisigothiques, avec déjà quelque chose de cette ardeur, de cette éloquence un peu prétentieuse, de cette piété pleine d'’effusion et d’élévation, de cette sensibilité surchauffée qui, de plus en plus, deviendront des traits de race, et qui étaient en partie un héritage de la génération latine classique en Espagne. L'insistance, le réalisme du détail, la rudesse, la grandiloquence, l'amour des antithèses et des concetti, et en même temps, pour racheter ces défauts, la richesse, l'abondance, la vigueur du trait, nous retrouverons tout cela dans le style liturgique du Liber ordinum (1).
Mais le Liber ordinum tient à l'histoire d'Espagne par d’autres liens ; la liturgie dont il est le témoin, c’est celle de Tolède, et
le docte éditeur arrive même à prouver, au moins d’une façon
(1) Remarquez entre autres, p. 368, 370, 376, 385, etc,
très vraisemblable, que c'était la liturgie usitée dans la fameuse basilica praetoriensis de Tolède, ou basilique de l’armée, dans L laquelle se réunirent plusieurs conciles de 653 à 702. C'est là que les rois wisigoths, à la tête de leurs soldats, venaient recevoir, avant de partir pour la guerre, la croix d'or qui leur était présentée par l'évêque et qui devenait l'enseigne royale. Nous lisons dans le Liber ordinum les détails inédits de cette cérémonie. C’est là aussi que le roi revenait, à la tête de son armée, remercier Dieu de sa protection. C’est dans cette basilique que. le roi Wamba reçut l'onction et, en signe de faveur royale, il voulut que son église eût son évêque dont le diocèse n'étendait pas ses limites au delà de ce faubourg de Tolède (x). Signalons presque au hasard quelques autres faits qui nous
sont révélés par la liturgie du pontifical espagnol. On y trouve une prière sur l'alumnus ou sur l'enfant quem parentes ad doctrinam offerunt. Il s'agit ici des écoles cléricales qui furent florissantes en Espagne au temps des rois wisigoths (2). Un peu plus loin, nous lisons une ordination faite par l’évêque de celui à qui est livré le soin de la bibliothèque (3). Les rites de l'Ordinatio d’un archidiacre, d’un archiprêtre et d’un primicerius sont, dit l’auteur, « une des parties les plus intéressantes de ce livre. Peut-être n’en trouve-ton pas d’analogues en Occident (4) .» Le texte qui constate que la crosse est conférée aux abbés est peut-être, toujours d’après l’éditeur, le plus ancien qui existe dans l'Église latine sur la tradition du bâton pastoral à l’abbé (5). Toute cette ordination de l'abbé est, du reste, d’un grand intérêt historique et liturgique. La formule pour l’ordination des abbesses n'est pas moins curieuse. Peut-être ne serait-il pas inopportun de signaler, à propos de l'égalité des femmes, cette for-
(x) Liber ordinum, p. xxx sq., 53, 150, 151 et 154.
(2) Loc. cit., p. 38. Cf. Tailhan, Les bibliothèques espagnoles du haut moyen âge dans Nouveaux mélanges d'archéologie, p. 223-231, et la thèse du cardinal Bourret, De scola Cordubae cristiana, 1858.
(3) Ordo in ordinatione ejus, cui cura librorum et scribarum committitur (loc. cit., p. 43).
(4) Loc. cit., p. 5o, 51.
(5) Loc. cit., p. 60.
| "mule liturgique : Omnipotens Domine Deus, apud quem non est | discretio seœuum, nec ulla sanctorum (sic) disparilitas animarum, qui ita viros ad spiritalia certamina corroboras ut feminas non relinquas, etc. (1). La tradition à l’abbesse de la mitre des ierges, et surtout de la crosse, enfin l’accolade qui lui est donnée par l'évêque à la fin de la cérémonie, sont aussi des rites qui, par l'antiquité de leur date, méritent d'attirer l'attention (2). L'Oratio super convertente judeo est aussi probablement unique en son genre en Occident ; on remarquera l'élévation, la modération et la douceur de ce langage, et on rapprochera ce texte des décrets des conciles contemporains de Tolède, qui défendent les conversions forcées des juifs et exigent qu'on leur laisse toute liberté (3). La mention de la cloche sonnée pour le trépas est peut-être aussi la plus ancienne que l’on connaisse (4). À côté des cérémomies si intéressantes dont nous avons parlé avant le départ du roi pour la guerre et au retour, il faudrait encore citer les prières pour le roi dans la messe votive de rege, dans lesquelles en termes très nobles, des conseils si utiles de sagesse et de modération sont donnés aux rois chrétiens d'Espagne (5). Sans doute, il n’est pas invraisemblable de voir, avec l’auteur, une allusion aux invasions barbares dans l'Espagne romaine au début du v° siècle, dans les termes dela prière suivante : Medellam sceleribus nostris exposcimus et ut infidelibus verissimam dones fidem expetimus : ut aut converlantur et vivant, aut confundantur et amplius de ruina nostra non gaudeant.… satis est, Domine, quod tibi hanc fortitudinem gloriantes adscribunt, et de se presumentes sancta secreta despiciunt; in suo sperant arcu, et de tuo nil trepident brachio… ut secura mens tibi serviat libertateque in nullo modo hereticorum jam dominari senserit pravitatem (6).
(1) Loc. cit., p.67.
(2) Loc. cit., p. 68.
(4) Loc. cit., p. 140.
(5) Loc. cit., p. 293 sq.
Déjà, dans un article sur Alcuin, nous avions l'occasion de signaler ce fait curieux que le célèbre liturgiste, l'adversaire
déclaré de l’adoptianisme et, par suite, de la liturgie mozarabe, ne s'était fait aucun scrupule, dans des ouvrages liturgiques
postérieurs, de faire des emprunts à
cette même liturgie.
L'étude du Liber ordinum vient apporter de nouvelles preuves à cette thèse(r). Nous signalerons d’un mot quelques nouveaux
rapprochements.
LIBER ORDINUM
Ignosce, Domine, quod maculate vite (p. 263.)
Memores sumus... gloriosissime passionis D. N. J. C.
resurrectionis etiam, etc. (Post
pridie, p. 265.)
Qui novit te novit elernitatem, o eterna verilas, etc. (/nlatio, p. 268.)
Offerentes tibi, Domine, hostiam jubilationis pro delictis meis, etc. (p. 270.)
Doce scientiam scripturarum... sic contine ne cadam,
etc., (p. 278.)
Si mala mea respexeris tartarea vix tormenta sufficiunt,
etc. (p. 279.)