‹ Les origines liturgiques;Chapitre 4 sur 70 · CLASSIFICATION · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION

Ces textes, ces faits, ces documents forment les matériaux sur lesquels opère la science liturgique. Sont-ils assez nombreux pour permettre une classification ? Sans doute :l serait à souhaiter que cette enquête portât sur un plus grand nombre de types, eût réuni plus de faits; mais enfin il faut accepter tel qu'il est l'état actuel de nos recherches et, même dans ces conditions, une classification nous paraît possible.

On voit dès l’abord et même après une étude superficielle, que deux grands faits se révèlent : le premier est qu'on peut établir entre les liturgies de tous les pays et de tous les temps chrétiens une certaine unité; le second c'est que dans cette unité on distingue des variations qui

(2) Voir appendice A, Note sur les appendices liturgiques.

forment comme des familles diverses ou des En |

1° Qu'il existe partout certains caractères liturgiques généraux qui permettent de conclure à l’unité d’origine, c'est ce qu'il nous paraît facile de démontrer. Partout et à toutes les époques, en Gaule, à Rome, en Angleterre, en Espagne, en Afrique, en Orient, on rencontre les mêmes rites, l'imposition des mains, la bénédiction du prêtre, le baiser de paix, le baptême, surtout l'eucharis= tie; les formules mêmes, nous le verrons dans une autre conférence, sont souvent analogues. Partout et toujours la messe est la même dans ses grandes lignes : partout des lectures et des chants dans la première partie, parz tout dans la seconde partie, une préface, la consécration} les prières du canon, la communion. |

Bref il arrive un peu au liturgiste qui analyse les rites. et les formules des pays divers ce qui arrive au philologue qui étudie les langues de l'Europe. A travers les difiérences grammaticales ou linguistiques du français, de l'itahien, de l'espagnol, de l'anglais, de l’allemand, même des langues slaves, il finit par constater la présence de racines communes, un système identique au fond de leur syntaxe, si bien qu'il peut conclure à l'unité d'une langue originelle.

Ainsi serait-on amené en liturgie à découvrir une langue primitive.

Cette loi de l'unité d’origine est la plus importante à constater, et je ne crains pas de dire que les recherches futures ne feront que la vérifier.

2° Mais dans ce genus commune qui fait le fond et l'unité de notre classification, apparaissent des différences qui révèlent dans une même race la multiplicité des familles, de même que dans un homme, qu'il soit Américain, Slave, Asiatique ou nègre, vous retrouverez les mêmes traits

communs, un nez, une bouche, un front, des yeux, des llcheveux, avec certains caractères particuliers qui font que | | presque à coup sùr vous pouvez distinguer si cet individu

‘appartient à la race nègre, ou à la race caucasique ou à | celle des Peaux-Rouges.

: En liturgie ces différences sauteraient aux yeux des | moins initiés sije pouvais entrer ici dans le détail. Ainsi le canon romain de la messe a sa physionomie bien particu-

| lière, avec sa prière pour les vivants et sa prière pour les | morts, avant et après la consécration, la suppression à peu

| près totale de l’invocation au Saint-Esprit qui, dansles autres hturgies, suit d'ordinaire la consécration, enfin le baiser depaixavant la communion. Je ne parle même pas des for- * mules qui sont toutes différentes dans les autres hturgies.

Si nous prenons la messe mozarabe, dans la liturgie

. qui fut au moyen âge celle des Espagnols, la disposition est toute différente. Le Sanctus est suivi d'une prière, sorte . de prolongement du Sanctus, qui manque dans notre | canon. La prière pour les vivants et celle pour les morts est à l'offertoire au lieu d'être dans le corps du canon. La formule même de la consécration qui est, sans contre- | dit, le point le plus important de la messe, est différente ; + différentes aussi les formules qui suivent. 1 Je pourrais montrer les mêmes écarts au point de vue : du style, mais je réserve cette question pour une autre conférence.

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: | Si nous trouvons de telles variations entre la liturgie … de deux nations sœurs, comme celle de Rome et celle | d'Espagne, qui ont toujours professé la même foi, qui . ont eu des relations fréquentes et parlé la même langue { latine, que sera-ce si, d'Occident, nous passons chez les Grecs ou les Orientaux qui se servent d’une autre langue

et qui, en fait, depuis le vi° siècle sont pratiquemen séparés et suivent des lignes divergentes ? |

Il y a donc au sein À cette unité liturgique que jai démontrée tout à l'heure, des variétés assez nombreuses et assez importantes pour constituer des familles liturs giques. C'est donc là qu'il faudra établir la base de notre classification.

Nous n’aurons pas à chercher longtemps pour en trou ver la formule ; elle est établie indépendamment mêmé des rites, par l’histoire et par la géographie. Nous savons et nous prouvons qu'il y a eu une liturgie romaine, des liturgies gallicane, mozarabe, ambrosienne, même une liturgie celtique, une liturgie grecque, des liturgies orien* tales (copte, syriaque, arménienne, etc.). |

Cette classification, l'étude plus approfondie des rites! et des formules n’y changera pas grand’chose, pensons= nous, sauf peut-être pour la Hess celtique qui pour= rait bien perdre sa place et rentrer à peu près dans l’une ou l’autre division.

Ce classement répond bien du reste au développement: historique de l’Europe du moyen âge. Ainsi jusqu'au iv siècle, la chrétienté conserve dans tous les pays soncarac* tère d'unité compacte. Il y a des hérésies, mais ce ne sont pas des hérésies nationales, toutes portent sur des conceptions intellectuelles, et n'ont pas, comme on le trouvera souvent plus tard, une base politique.

Le principe de séparatisme national n'existe pas, par la raison bien simple que l'empire romain était alors la nation universelle. Mais au v° siècle les Barbares envahissent l'empire, s’établissent en Gaule, en Espagne, en Grande- Bretagne, en Germanie. Même en devenant chrétiens, ils gardent leur esprit national et il n’est pas étonnant que leur culte ait aussi un caractère national, dans cette

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pré du vr et vur° siècle. Au 1x° Charlemagne cherche à rétabhr l'unité romaine dans son vaste empire, et à cet effort correspond une tentative très curieuse d'unification dans la liturgie.

Du reste dès le v° siècle l’Église romaine par la sûreté de son enseignement, par la sagesse de son gouvernement, par l'éclat de ses grands papes, saint Léon, Gélase,

saint Grégoire le Grand, exerçait un contrôle sur la | liturgie et préparait le mouvement politique qui allait

établir dans la plupart des nations de l'Europe sa liturgie.

Mais une question qui reste brülante et que l'étude arrivera, jen suis convaincu, à débrouiller, c'est celle de la parenté à établir entre ces familles liturgiques occidentales, en un mot la question des origines de ces bturgies.

À une époque on a cru, sans étudier de bien près la question, que de même que l'Église de Rome avait envoyé ses missionnaires en Afrique, en Gaule, en Espagne, en Angleterre, pour convertir ces nations au christianisme, de même elle leur avait légué sa hturgie, que ces peuples avaient plus ou moins altérée dans la suite.

D'autres sont venus, surtout parmi les érudits anglais et les anglicans, qui ont pris une autre thèse. Se basant sur certains traits communs, entre les liturgies orientales d’une part, et d'autre part les hturgies ambrosienne, gallicanes, mozarabe et celtique, ils ont prétendu que la filiation de ces liturgies occidentales devait être cherchée en Orient. On a même inventé les mots barbares de Johannisme et d’Ephésisme pour désigner le berceau de ces liturgies, Ephèse, et leur père saint Jean, tandis que le nom de Pétrinisme désignait la hturgie romaine, issue de saint Pierre ou de ses successeurs.

Ainsi tandis que l'Église romaine se trouvait isolée. avec sa liturgie, les autres églises occidentales que l’on était plus ordinairement habitué à considérer comme gravitant autour de Rome, en qualité de satellites et for” mant en réalité le patriarcat d'Occident, échappaient en quelque sorte à l'influence de saint Pierre pour tomber sous celle peu définie des successeurs de saint Jean à Éphèse.

Cette théorie, on peut le dire, a succombé sous les coups de ses adversaires, notamment de Ms Duchesne, qui a démontré qu’elle est en contradiction avec l'his= toire.

Pour lui, ces liturgies occidentales ont bien subi l’influence de l'Orient, mais c’est plus tard, au 1v° siècle et par l'intermédiaire de l’évêque arien de Milan, Auxence, que cette action s’est exercée. Milan était au 1v° siècle un centre important pour la politique romaine. Placée au pied des Alpes, elle en commandait les défilés principaux par lesquels pouvaient arriver les barbares, etson rayonnement s’étendait sur toute la haute Italie, au détriment de Rome; l'axe de l'empire s’était déplacé et passait désormais par Milan. De même au point de vue religieux le siège illustré par saint Ambroise rivalisait presque avec celui des papes à cette époque.

Cette thèse, si brillante qu'elle soit et si spécieusement établie, n’a pas encore réuni tous les suffrages. Et l’on a fait valoir contre elle de fort sérieuses objections.

Les rapprochements que l'on fait entre les liturgies occidentales et les orientales, ne portent pas sur des points de bien grande importance; la place à la messe du baiser de paix, celle des diptyques pourraient peut-être s'expliquer par des changements postérieurs (1).

(x) Voir notre article sur les Origines du canon romain, dans la Revue du

Il semble qu'il existe entre les familles liturgiques occidentales et les orientales des divergences autrement profondes, et qui constituent des caractères essenliels sur lesquels devrait se fonder la classification.

La théorie peut s’exposer en quelques mots. Prenons par exemple, dans notre liturgie, la messe de Pâques. Cette messe a un caractère très particulier; elle ne peut convenir qu’au jour de Pâques; dans les oraisons de la messe, collecte, secrète, postcommunion, il n’est question que de la résurrection du Christ, de sa victoire sur la mort, des joies pascales. Les parties les plus solennelles et Les plus sacrées de la messe elles-mêmes, la préface et les |oraisons du canon, ont, en raison de cette fête, leur phy- Sionomie spéciale qui ne peut convenir qu'à la fête de \ce jour. Il y est question du Christ immolé dont l'agneau pascal était la figure, et qui en ressuscitant nous a donné la vie éternelle, on y parle même, par allusion au baptême qui se donnait autrefois dans la nuit pascale, de ces néophytes qui viennent d’être régénérés par le sacrement. Il test donc bien clair que toutes ces prières ont été composées en vue de cette fête et ne sauraieut être employées pour le jour de l’Ascension par exemple ou pour Noël; ce ‘serait un anachronisme liturgique.

| Anachronisme du reste parfaitement superflu, car l’As- : cension, Noël, toutes les grandes fêtes, les fêtes des saints, ton pourrait presque dire tous les jours de l’année, à tout le moins les dimanches, sont aussi pourvus de leurs orai- ‘sons, de leurs prières spéciales.

t|. Cela constitue pour notre liturgie romaine un caractère qu'ont remarqué certainement tous ceux qui ont quelque zoût pour ces études, ou même tous les fidèles intelli-

Hergé français, °° sept. 1900, p. 21, reproduit en appendice à la fin de ce 1 yolume. |,

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