‹ Les origines liturgiques;Chapitre 40 sur 70 · AUTEUR PRÉSUME DE NOS MESSES · texte numérisé non relu

AUTEUR PRÉSUME DE NOS MESSES

Nous l'avons vu, ce n'est pas sans difficulté que nous sommes arrivé à établir la provenance de nos textes; une difficulté non moins grave nous attend maintenant que nous abordons la question de leur auteur.

À priori, il semble pourtant que la solution soit déjà tranchée; tout le monde en effet s'accorde aujourd'hui pour reconnaître Alcuin comme l'auteur de ce Liber sacramentorum dans lequel nous venons précisément d'étudier nos messes. Bien mieux, cette assertion est elle-même corroborée par le témoignage formel d'Alcuin, dans deux lettres (2), écrites l’une (vers 796-804) ad monachos Vedastinos, l'autre (801-802) ad Fuldenses. Il n’y a donc pas à hésiter, Alcuin est bien l'auteur dudit sacramentaire (3).

Mais pourquoi alors vouloir soulever une objection à propos de nos sept messes? Chose assez bizarre, la difficulté nous vient d'Alcuin lui-même. En effet, on n’a généralement pas suffisamment remarqué que dans les deux textes ci-dessus men-

(1) Cf. Gerbert, Monumenta veteris liturg. Alemannicæ, t. 1, p. 270.

(2) Cf. Monumenta Alcuniana, p. 129 et 658.

(3) Il ne sera pas sans intérêt pour notre sujet de nous reporter au savant article de dom Cabrol sur Alcuin dans le Dict. d'arch. et de lit. art, Alcuin, t. x, col. 1032 sq.

tionnés, il n'est précisément fait aucune allusion aux Missæ sancti Augustini et même à un certain nombre d'autres messes que renferme encore ce sacramentaire. D’aucuns en ont conclu que nous aurions peut-être là une addition postérieure à l'œuvre d’'Alcuin (1). Quoi qu'il en soit ceci n’est cependant pas tout à fait suffisant pour nous empêcher de mettre son nom en avant parmi ceux qui ont quelque droit à réclamer la paternité de nos Missæ sancti Augustini.

Et tout d'abord, son activité liturgique nous y engage. C'est précisément à l'époque vers laquelle nous croyons devoir placer la composition de nos messes, que ce grand réformateur liturgique se fit connaître.

Nous en avons déjà dit un mot précédemment, la réforme liturgique des usages gallicans ne se fit pas d’une façon spontanée, ni même très active. Il fallait en effet un homme d’une habileté rare, qui füt capable tout en approuvant le principe de la réforme, d'en voir aussi les nombreuses difficultés, qu'il devait arriver à aplanir, sinon à supprimer entièrement.

Cet homme fut Alcuin, c'est lui qui, pour une bonne part au moins, fut chargé d'assurer l'exécution de cette réforme liturgique; sans aucun doute il ne se crut pas interdit de compléter les livres romains et même de les combiner avec ce qui dans la liturgie gallicane lui parut bon à conserver. Voilà bien ce nous semble un point qui s'accorde tout à fait avec l'idée que nous avons émise sur la composition de nos messes. Alcuin ayant sous la main ces antiques formules gallicanes, n’a rien trouvé de mieux que de s’en servir en les démarquant, pour composer ces messes d’un rite si différent.

Nous sommes cependant obligé de faire une exception en faveur de la tradition représentée par la Missa sancti Augustini conservée dans Gellone. Alcuin n'en est assurément pas l'auteur. Bien mieux, il n’est pas impossible, comme le pensait du reste dom Cagin, qu'il ait fait sur son texte ou sur un texte

(x) Cf. C. J. B. Gaskoin, M. A., Alcuin, his life and his work, p. 232, note.

original plus complet, le travail personnel que nous présente 1ew Liber sacramentorum. Voici comment on est amené à le croire: c'est qu'au chapitre 1v de la seconde partie de la Confessio on lit le passage suivant : Tolle de me, quod tibi displicet et muühi nocet, et tribue pro bonitate tua, quod nosti tibi placere posse et mihi prodesse (1). — Nous avons là tout simplement une reminiscence de l’'Oratio ad pacem (2) de nos monuments mozarabes, et de la troisième collecte de Gellone.

On l’a vu, malgré tout le zèle qu'il apportait à l’œuvre de la revision de la liturgie romaine, Alcuin ne laissait pas que de pratiquer ce que nous appellerions volontiers une sorte d’éclectisme liturgique. C’est ce qui explique comment, dans nombre de ses ouvrages, on retrouve des centonisations, quelquefois même des formules entières empruntées aux diverses liturgies.

Dom Cabrol (3) a relevé un bon nombre de textes qui semblent bien trahir une influence mozarabe. Il n’y a rien à cela que de très naturel, vu le rôle important joué par Alcuin dans la querelle adoptianiste. On comprend qu'il a dû se procurer les livres mozarabes ; cependant en l'absence d'arguments positifs, nous ne croyons pas pouvoir affirmer, que partout et toujours, lorsqu'il y a concordance entre les œuvres d’Alcuin et certains textes des monuments mozarabes, cela soit la marque infaillible de l'influence de cette liturgie. En somme nous rentrons ici dans l'hypothèse que nous avons proposée plus haut au sujet de nos Missæ sancti Augustin. D'après nous Alcuin, leur auteur présumé, aurait pu se fournir ailleurs qu'à la source mozarabe. Pourquoi en effet les anciens livres gallicans, ou même si l’on veut romains-gallicans, ne lui auraïent-ils pas procuré des formules semblables ou fortement apparentées aux textes mozarabes? Nous n’en avons pas de preuves absolument positives, mais plusieurs rapprochements assez curieux que nous avons rencontrés dans nos recherches sembleraient bien cependant favoriser notre hypothèse.

(x) Éd. Froben, p. 395.

(2) Cf. P. L., t. zxxxv, col. 088-991; Liber ordinum, col. 278. (3) Cf. Dict. d’arch. et de lit., t. x, col. 1083, 1084.

dde.

Voici par exemple une Messe du Missale gothicum (1) dont le texte se trouve en correspondance avec les formules de deux messes du missel mozarabe (2). On sait que le Missale gothicum, bien que contenant beaucoup d'éléments romains, nous a cependant conservé un certain nombre de textes gallicans. Nous ne croyons pas que, dans notre exemple, il soit possible de parler d'influence tant d'un côté que de l’autre ; nous sommes tout bonnement en présence d'un ancien texte diversement mis à contribution par les compilateurs de nos deux missels. Qu'y aurait-il maintenant d'impossible à ce qu'un nouveau compilateur se fût emparé du texte du Missale gothicum et eût fait sur cette messe un travail personnel qui ne pouvait Mmanquer de concorder avec le texte mozarabe? Dira-t-on pour cela que ce nouveau morceau trahit une influence mozarabe?

Voilà tout ce que nous voudrions démontrer, les faits du reste | parleront d'eux-mêmes; et nous terminons en mettant notre tableau sous les yeux du lecteur.

MissaLE MOZARABICUM

P. L., t. xxxv, col. 849.

| MissALE GOTHICUM,

Cf. Muratori, p. 607.

Missa in Inventione sanctæ

Missa in Exaltatione sanctæ | Crucis

| Crucis | Anonyme Anonyme

… Gloriemur in Cruce Domini nos- Gloriemur in Cruce Domuini

Léri Jesu Christi fratres karissimi, et tota mentis exultatione letemur :

et huius diei festivitatem cum granà di reverentia, et spiritali gaudio celebremus. In qua Cruce, ipse Do- | minas noster et salvator pro nostra salute pependit, et... diabolum

trumphavit.

romana vetus, col 607.

nostri Jesu Christi fratres dilectissimi, et tota mentis exultatione letemur : et huius diei festivitatem cum grandi reverentia et spiritali gaudio celebremus. In qua Cruce ipse Dominus noster et salvator pro nostra salute pependit : et de diabolo triumphavit. In :istius namque altitudine Crucis primi

(x) Missale gothicum, cf. Delisle, Anciens Sacr., p. 69 ; Muratori, Liturgia

(2) P. L., t. rxxxv, col. 849 et 743.

Missae coraicum (Suite)

Per hanc ergo crucem, malæ concupiscentiæ adpetitum, quod dulcedo arboris inlexit, amariludo fellis coercuit : et qulæ desiderium, quod suavitas pomi decepit, aceti asperitas refrenavit, Sal.

Collectio

Dona nobis, omnipotens Pater, per mysterium Crucis Unigeniti tui : et venenum serpentes antiquæ (quo fidelis nititur propinare) per illud medicamentum quod Christi manavitlatere, possita fidelium pectoribus expurgari :

quosque transgressio præcepli de Paradyso expulit : confessio nominis Christi in Paradyso reformet.

Post Nomina

Domine Jesu Christe qui in patibulo Crucis suspensus, Patrem ex forma servi quam susceperas ut quid te derelinquerit?

adelamasti ; et ut persecutoribus veniam tribueret, postulasti :

MissALE MOZARABICUM (Suite)

hominis delicta suspensa sunt et manus ille que vetitum o porrexerant cibum : clavoru impressione transfixe sunt. Per hanc ergo Crucem male concupt scenlie appetitum : quod dulcedo.

arboris inlesit : amaritudo felli

suavilas pomi decepit : aceti aspe= ritas refrenavit. Per hanc igituw crucem, venenum quod serpens prothoplaustis hominibus propis

navit : medicamento quod de Chris:

li latere manavit : a fidelium pee toribus expurgavit. Postremo per J hanc Crucem : hominem quem»

transgressio præcepli de paradiso expulit : confessio nominis Chris li sine dubio reformavit.

Alia Oratio

Domine Jesu Christe : qui im patibulo Crucis suspensus, patre 4 ex forma servi quam susceperas üsdem fuisti verbis deprecatus. UL quid te derelinqueret : cum ab eo non recederes acclamasti et ut ini-« quis ac sceleratis persecutoribus veniam tribueret postulasti : atque ut spriritum tuum in suis gloM riosis tibi tantummodo cognitis.

susciperet : manibus indicasti.

Unde nos exigui famuli tui, tuorum sermonum tramitem secuti :

APPENDICE G

MissaLE GOTHICUM (Suite)

tuam supplices implora- | mus clementiam, et quod tunc pro | suscepla carnis humilitate a Patre |expetere videbaris : nunc cum | éodem, conneæa semper Divinitatis | potestate, consistens præslare di-

gneris. Sal.

| Ad Pacem

Deus qui Ecclesiam tuam catholicam, quam tuo sanclo sanguine redemisti, numquam derelinquis, nobis que indignis in eadem con- * currentibus,

| ein criminum indulgentiam

placatus concedas :

La Et qui latronis lecum in Cruce pendentis confes- | sionem iustificare dignatus es; quæ- Sumus : ut omnium in te credentium fidem augeas multiplices ; et solita … pietale (pacem), quam custodire iussisi, inlibatam in nos conservare | digneris.

| Ex eadem missa in inventione sanctæ Crucis.

Contestatio

Dignum et iustum est :

omnipo-

MissarE MozaraBicum (Suite)

luam supplices imploramus clementiam : ut quod func pro suscepta carnis humilitatea Patre expetere videbaris :

nunc cum eodem connexa semper Divinitatis

potestate consistens

prestare digneris.

Ut Ecclesiam tuam Catholicam : quam precioso sanguine redemisti : numquam derelinquens : nobis indignis in eadem concurrentibus : et Crucis tue solemnia celebrantibus : ut criminum indulgentiam concedas precamur. Atque ut animas nostras in conspectu tuo semper suscipias : custodias et benedicas, humillima prece deposcimus. Et qui latronis tecum in cruce pendentis, confessionem iustficare dignatus es; omnium recte in te credentium, fidem augeas, multiplices et solita pietate, conserves.

Ex missa in festo Inventionis sanctæ Crucis.

P. L., t. zxxxv, col. 743.

Inlatio Dignum et iustum est : equum vere et salutare est : nos tibi gratias agere Dominesancte Pater cerne omnipotens Deus : tibi sacri-

MissaLE GoTHICUM (Suite)

tens Deus, tibi sacrificiorum vola persolvere : Te in laudis preconio indesinenter adtollere :

ac de utriusque ad (1) illius scilicet habitaptoris Paradysi, et istius Redemptoris humani generis exempla vroponere. Îlle quidem prior ; sed iste melior. Ille terrenus, iste celestis. Ille de limo factus; iste de verbo conceptus. Tunc diabolo suadente, Eva decipitur ; nunc Angelo nunciante, Maria clarificatur. Tunc per invidiam serpentis homo qui fuerat creatus, perimitur; nunc per misericordiam redimentis, homo qui perierat liberatur.

Tunc homo mandatum non custodiendo, de Paradyso pellitur ; nunc latro Chris-

MissALE MOZARABICUM

(Suite) | ÿ

Jiciorumvota persolvere : te inlaudis preconio indesinenter attollere :

et in conspectu admirande cle-.

mentiæ tuæ preteritorum temporum acta recolere. Ac de utrius-« que Ade : Illius scilicet habitatoris” paradis : et istius redemptoris humani generis exempla proponere.

Ille quidem prior ; iste melior. Ille“ terrenus, iste celestis. Ille de limo“ Jictus : iste de verbo conceplus. 4 Tunc diabolo suadente Eva decipi-« tur : nunc Angelo nunciante :w Maria clarificatur. Tunc per invidiam serpentis : homo qui creatus fuerat perimitur : nunc per miseri-w cordiam redimentis, homo qui perierat liberatur.. Ile per trangressionem legis paradisum amisit:

iste per passionem Crucis mundum adquisivit. Ille per indicten arboris gustum, mortemincurrit:

iste per gloriose crucis trium-« phum, mortem devicit. Ille post admissum peccatum sub arbore absconditur : iste propter delictum nostrum in Cruce levatur.“ Tunc post vetite arboris contagionem sol meridie friguit : nunc in nostre Crucis manifestatione, medio die Sol occidit. Tunc homo mandatum non custodiendo de paradiso pellitur : Nunc latro Chris-

(1) Grossière faute du copiste, qui n’a pas compris l'emploi du terme nouvel Adam donné à Notre-Seigneur en opposition au premier Adam le père

du genre humain.

MissALE GoTHICUM (Suite)

tum Dominum confitendo Paradyso merelur. Unde supplices rogamus clementissime Pater: per inclyte Crucis inenarrabili sacramento, et per Domini nostri Jesu Christi tui admirabile regnum : ut hodiernum diem, in quo Crucis eius festivitatem celebramus, nos omnes cum spirilali lætilia et modesta exuliatione peragere, et inter celestium virtutum laudes, humilitatis nostræ voces suscipias : muliplici confessione ita dicentes. Sanctus.

MissALE MOZARABICUM (Suite)

um confitendo in paradisum introducitur. Unde rogamus et supplices quesumus clementissime Pater :

per inclite Crucis inenarrabile sacramentum : per Domini nostri Jesu Christi fil tui admirabile regnum : in hodiernum diem in quo Crucis eius festivitatem Inventionis celebramus : nos cum leticia spiritali et modesta exultatione peragere concedas : et inter celestium virtutum laudes, humilitatis nostre voces suscipias : Supplici confessione dicentes : Sanctus.

On pourrait trouver dans le même Missale gothicum d’au-

tres exemples dans le genre de celui-ci. Le Missel de Bobbio, document plus ancien que le précédent, se trouve également dans le même cas. Pour n’en citer qu’un exemple les formules de sa Missa in sancti Iohannis passione sont en correspondance et de la façon la plus inattendue avec les pièces de deux messes du missel mozarabe. Nous ne pouvons résister au désir de donner encore cet exemple.

Missez DE BosBio P. L., t. zxxux, col. 525.

Missa in sancti Johannis passione.

Anonyme (1).

Deus cui sancta conversalione

MissEL MOZARABE POIDS tNEXEEVE In festo Decollationis sancti Johannis Baptistæ.

Col. 839, Missa, et col. 760, Inlatio.

Grandenobisfidefratres charissimi et tota ad Deum conversione

(x) Cette oraison n’a absolument aucun sens, pas plus au point de vue

liturgique, qu’au point de vue littéral. L’Inlatio de la messe mozarabe pour la Nativité de saint Jean-Baptiste, col. 760, se trouve aussi en correspondance avec cette formule de Bobbio, et nous aide à en reconstruire le seus exact.

Missez pe Boggio (Suite)

directa gloriosi Johannis oranda Sanctitas, celebranda solemnitas est : quiquondam cum adnunciaret mirabiliter Redemptorem, exspectabat speculum luminis, Initium baptismatis, lestimonium veritatis; et in plenitudinem Christi signorum post signa monstrabat, nuncius salutis, æmulus passionis :

servül prophela baptismo, Baptista martyrio,et Jesum Dei Filium mundiredemptione venturum, quem adnunciare se predicatione sermonis ostendit : amare se effusione sanguinis comprobavit.

Collectio secreta

Exaudi nos bonorum omnium dispensator, atque in electissimi tui Johannis sollemnitate præsenti delictorum indulgentiam placatus adtribue ;

Cui totum in virlutem sancti spiritus ab ore translato Christus fuit causa moriend, eut Christus fuerat causa nascendi etc.

Contestatio

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