LEP ESA AE AE
les Australiens, et même, espérons-le, les nègres du centre de l'Afrique et les Japonais.
Si notre religion est d’origine juive, il paraîtrait assez vraisemblable que sa liturgie fût, sinon juive, au moins fortement teintée de judaïsme, car la liturgie c’est la reli= gion en tant qu'elle prie, qu'elle adore. Le culte ne se distingue pas de la religion, c'est la religion dans ce qu’elle a de plus noble et de plus grand.
Eh bien non, nous pouvons dire que la liturgie chrétienne n'est pas juive, ou du moins elle ne l’est que dans une bien faible proportion. Voyez plutôt. :
a. D'abord elle rejette la circoncision. La circoncision, c'était le grand sacrement du judaïsme, c'était le signe distinctif. Or ceci impliquait une grande révolution. Les prophètes qui avaient attaqué tant de rites inutiles ou de pratiques étroites, n'avaient pas touché à la circoncision. La condamner, c'était creuser un fossé entre le judaïsme“ et le christianisme, c'était couper «le cordon ombilical »4 qui aurait rattaché l’Église au judaïsme, et c’est ce que. fit l'Église sans hésiter. I1y fallut beaucoup d'efforts; un parti puissant de judaïsants voulait à toute force garder ces institutions du passé ; l'Église les rejeta de son sein, plutôt que de se laisser arrêter dans sa libre expansion.
b. La religion juive avait son centre à Jérusalem, dans le Temple. C'était là qu'habitait le Dieu des juifs; là qu'étaient gardés les Tables de la loi, le pacte de l'alliance, là qu'avaient lieu tous les sacrifices. C'était vraiment la capitale religieuse de tous les juifs, et les plus éloignés, ceux des Parthes et des Mèdes, et les Élamites, ceux qui habitaient la Mésopotamie, et la Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l'Égypte ou la Lybie, et la Cyrénaïque, les Crétois et les Arabes, tous en un mots rêvaient d'y venir en pèlerinage.
ORIGINES LITURGIQUES 5x
Or l'Église chrétienne rejette aussi le Temple; dès le | principe Jésus annonce sa destruction. Les apôtres y | vinrent encore prier et adorer aux premiers jours, après la résurrection. Mais le vrai culte était ailleurs ; il était ! dans ces pauvres maisons où l’on se réunissait pour la | prière, l’exhortation et la fraction du pain.
Et si quelques chrétiens s’attardèrent encore dans ce culte du Temple, et menaçaient de s’y cantonner, la Provi- 1 dence y mit bon ordre. En l’an 70, le Temple était brûlé, | saccagé, détruit de fond en comble. Cela put éclairer quelques chrétiens réactionnaires, mais déjà, avant | Titus, était consommé le divorce entre la Synagogue et l'Église.
c. Enfin la vie juive était fondée sur des fêtes qui étaient dans l’année autant de dates mémorables résumant pour le juif l’histoire de ses ancêtres.
… On conte qu'Ésope étant à la cour de Necténabo, roi d'Égypte, certains personnages, d'esprit subtil et savants ‘en questions énigmatiques, lui proposèrent la suivante:
IL y a un grand temple qui est appuyé sur une colonne entourée de douze villes, chacune desquelles a trente arcs-boutants ; et autour de ces arcs-boutants se promènent, VPune après l’autre, deux femmes, l’une blanche, l’autre noire.
Ésope ne prit que le temps de répondre : « Il faut | renvoyer cette question aux petits enfants de votre pays. | Le temple est le monde; la colonne, l’an:; les villes, ce sont les mois, et les arcs-boutants, les jours, autour desquels se promènent le jour et la nuit. » La FonraIne, Vie d’Ésope le Phrygien.
ND Or pour les juifs, on pourrait continuer l’allégorie et dire que parmi ces arcs-boutants qui représentent les jours, il en est quelques-uns d’un genre spécial, sur lesquels
étaient peints ou gravés les événements principaux de leur vie nationale.
Admirable institution en vérité que celle de ces fêtes qui, dans une large mesure, ont conservé le patriotisme juif et ont contribué à créer entre les membres de cette race des liens si solides que rien encore, ni le temps, ni les persécutions, ni les controverses, mi le scepti- À cisme n'ont pu désagréger le bloc! en première ligne law fête de Pâques, ou souvenir de la sortie d'Égypte, celle: des Tabernacles, ou mémoire du séjour dans le désert, la fête des lumières, celle des Pourim, celle de la dédicace, etc. |
Or, de ces fêtes, l'Église ne garda pas une seule. Elle rejeta l’année juive, ses fêtes et son comput, et se contenta d’abord pour toute fête du dimanche qui, revenant chaque semaine, ramenait avec le souvenir de la résurrection, celui de la Pâque chrétienne et del’eucharistie(:).
Bien plus, fait plus capital encore, elle rejeta le sabbat, ce repos et cette fête de toutes les semaines qui ponctuait la vie juive; elle le supplanta, le remplaça par le dimanche qui tombait le lendemain, et substitua ainsi à la semaine juive la semaine chrétienne, ce qui constitue peut-être la plus grande victoire de l’Église sur les institutions d’un peuple.
d. 11 y avait enfin chez les juifs la distinction des animaux purs et impurs. Le juif ne pouvait guère s'asseoir qu'à une table juive sous peine de manquer à cette loi,
et il y eut des juifs qui plutôt que de toucher à ce fruit défendu acceptèrent la mort.
(1) Je cite pour mémoire une étude assez superficielle et incomplète où la thèse opposée est soutenue : Essais sur l’origine juive du culte chrétien dans
ses rapports avec le Judaïsme, par G. Hermann, Fischbacher, Paris, 62 pages. 1886. |
Il ne fallut rien moins que des ordres réitérés et une vision du ciel, pour que saint Pierre, chef de l'Église, consentit à transgresser la loi. Mais enfin sur ce point aussi, 1l fallut que les convertis du judaïsme cédassent, malgré qu'ils en eussent, et cette loi, à demi liturgique, fut encore abolie.
Ainsi donc sur ces questions vitales, essentielles,
| l'Église s'était nettement déclarée. Elle rejetait le judaïsme.
Que garda-t-elle donc de cette religion sur laquelle elle avait été entée? Le parfum du vase dans lequel elle avait été enfermée?
Bien davantage. Elle garda les Livres sacrés des juifs, ils devinrent ses livres, ils furent ses premiers livres liturgiques ; elle chercha la formule de ses prières dans les psaumes, dans les cantiques, dans les livres des prophètes. L'histoire des juifs devint son histoire ; elle lut dans ses synaxes, comme on lisait dans les synagogues juives, les livres de Moïse, les livres historiques, bref la Bible tout entière.
C'était beaucoup. Ce serait trop au gré de certains. Je connais un jésuite, que Je ne nommerai pas, pour ne pas lui faire une réclame de popularité antisémite, qui regrette vivement d’avoir à lire chaque jour dans son bréviaire des psaumes ; il les trouve trop juifs.
Je suis persuadé qu’il a tort. Même en laissant de côté la question d'inspiration qui pour nous, catholiques, rend ces livres sacrés, je dis qu'ils n’ont jamais été dépassés dans l'expression de la prière, dans la profondeur, dans la sincérité, dans la délicatesse du sentiment religieux. On n’a, pour en faire l'expérience, qu'à les comparer avec les formules de prières, hymnes ou oraisons, je dis les plus belles.
En réalité et encore que le sentiment national juif
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perce en quelques-uns, dans l’ensemble, ce sont des priè= res universelles, et la preuve c'est qu'ils sont récités avec autant de dévotion par l’Anglo-Saxon, le Germain ou le Slave, que par le solitaire du Mont-Athos, ou le moine arménien.
Et tandis que la chrétienté tout entière, de Rome jus: qu'à ses antipodes, en faisant le tour du monde, chante avec Isaïe et les autres prophètes ce Messie que les Gen* tils sont venus adorer, ce désiré des nations qui a comblé les vœux et les désirs les plus passionnés et les plus ambi tieux des mortels, ce sauveur que la terre attendait, et en qui nous adorons notre Dieu, ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose, je dirai presque de tragique, dans la. destinée de ce peuple juif, qui le jour du sabbat, dans ses synagogues, les yeux bandés, chante avec nous ces mêmes pages d’Isaïe, ces mêmes psaumes de David, ces cantiques des prophètes, espérant toujours contre toute espérance ce Messie, ce sauveur, qui ne viendra jamais, parce qu'il est déjà venu ?
L'Église emprunta encore aux juifs la forme de leurs assemblées. Les synagogues étaient le centre religieux de toutes les colonies juives que ce peuple prolifique et déjà errant avait semées partout. Là on se réunissait chaque sabbat, on lisait les Livres saints, on chantait des psaumes, la réunion finissait par une prédication.
Nous verrons en étudiant les origines de la messe que l'Église, sur le modèle des synagogues, fonda ses premières, assemblées.
Voilà donc à peu près tout ce que l'Église doit au judaïsme pour sa liturgie. C’est beaucoup en un sens, mais si l’on considère la liturgie dans son ensemble, ce n'est pas assez pour nous empêcher de dire qu’elle est une œuvre originale, une création chrétienne. Ce ne sont.
| là en effet que quelques éléments, aussi importants que
vous voudrez, mais Dante et Shakespeare ne sont-ils pas
des génies créateurs, encore que dans leur œuvre ils aient . fondu des éléments étrangers ?
a. Tout d'abord elle créa la messe. Nous dirons dans une conférence sur ce sujet comment au service des sy-
| nagogues, qu'elle transforma du reste, elle ajouta le ser- | vice eucharistique, qui est vraiment le centre de toute la | hturgie, le noyau d’où tout est sorti et qui est purement ! chrétien. L’offertoire, les prières pour les vivants et pour
: les morts, la préface, le sanctus, les prières eucharistiques ! du canon, la fraction du pain, la communion, l'action . de grâces, quelques analogies que l’on puisse leur trouver ! pour la forme extérieure, sont d'inspiration si nettement ! chrétienne que rien ne peut leur être comparé.
b. Elle créa le baptême, ou plutôt le reçut du Christ qui avait dit : « Allez, baptisez toutes les nations. » Le baptême de Jean, et les autres purifications par l'eau ne
peuvent être considérés que comme une préparation bien
lointaine, une ombre du baptème chrétien, qui a ses caractères bien définis.
c. L'ordre encore lui appartient en propre, avec l'imposition des mains conférée par les apôtres et qui donne le Saint-Esprit.
d. L'office divin qui est, à certains points de vue, de date postérieure, est aussi son œuvre, encore qu'il ait gardé des éléments juifs. Nous dirons comment il sortit de la messe et s’en détacha peu à peu pour vivre de sa vie propre.
Nous avons avec ces quelques rites la liturgie chrétienne dans ses organes essentiels. Nous sommes donc fondés à dire que la liturgie chrétienne emprunta au judaïsme quelques-uns de ses éléments, qu'elle transforma rapidement
du reste en se les assimilant, puis de son sein, et de l'en P à
seignement du Christ, elle tira tout le reste (x).
Par là même sont résolues les objections que je posais
à l’origine ; c'est en dehors des influences du gnosticismes et du paganisme que s'est fondée la liturgie. Cependant la question demande qu'on s’y arrête plus longuement:
IT
Que doit la liturgie catholique au gnosticisme ? Tout,
dit Renan, ou presque tout. Mais encore? Les amulettes, \ le culte des anges, celui des martyrs, les onctions, la plu- |
part des fêtes de la Vierge ou des saints, le culte des images, etc. (2).
Rien de plus facile qu’une assertion de ce genre. Pour
la réfuter, il me faudrait plusieurs conférences. Si j'en«
avais le loisir je chercherais à établir 1° ce qu'est la liturgie gnostique, 2° d’où elle vient, 3° ce que le christianisme lui a emprunté.
Je ne pourrai que résumer tous ces points.
Renan est revenu plusieurs fois sur cette question, toujours dans le même sens.
« Une liturgie entourée de secret offrait aux fidèles de ces singulières églises (gnostiques) les consolations sacramentelles avec abondance (Ir., I, c. xxx) ; la vie devenait comme un mystère dont tous les actes étaient sacrés.
(1) Si nous ne parlons pas ici des autres sacrements et de certaines cérémonies, c'est que nous avons entendu parler seulement des rites essentiels, de ceux dont l’existence est prouvée par des textes du 1° ou du x siècle.
(2) Je cite Renan, parce que chez lui la thèse est nettement formulée et qu'on n'y a rien ajouté. Mème assertion dans Harnack, Das Wesen des Christenthum, 1900, p. 130 : « La fixation du culte chrétien résulta de la lutte soutenue par l'Eglise contre le gnosticisme. Elle prit des formes analogues à celles qu’elle réprouvait chez ses adversaires. »
Le baptème avait beaucoup de solennité et rappelait le ! culte de Mithra. La formule prononcée par l'initiateur | était en hébreu (Bzcsuxyaucocon6x vavopx... où l’on déchiffre clairement nv: ow2 ou nom de Hachamoth). | Irénée ne comprend déjà plus cette formule (cf. Lucien, | Alex. 13) et après l'immersion venaient des onctions de baume, qui furent plus tard adoptées par l'Église (Epitaph. gnostiq., dans Corpus Inscriplionum Græcarum, n.9959 a, t. 1v, p. 594-595).
: L'’extrême-onction pour les mourants était aussi admi- . mistrée d’une façon qui devait faire une vive impression Let que l’Église catholique a imitée. Le culte chez ces sec- | faires était, comme le dogme lui-même, plus éloigné de | Ja simplicité juive que dans les églises de Pierre et de | Paul. Les gnostiques admettaient plusieurs rites païens, des chants, des hymnes, des images du Christ, soit peintes, soit sculptées (Ir. I, xxv, 6).
|| « Sous ce rapport l'influence des gnostiques dans l'his- . toire du christianisme fut de premier ordre. Ils consti- ) tuèrent le pont par lequel une foule de pratiques païennes | entrèrent dans l'Église... c'est par le gnosticisme que | l'Église fit sa jonction avec les mystères antiques et s’ap- . propria ce qu'ils avaient de satisfaisant pour le peuple. | C’est grâce à lui qu'au 1v° siècle le monde put passer du | paganisme au christianisme sans s’en apercevoir et surtout ! sans se douter qu'il se faisait Juif... L'orthodoxie reçut d'eux une foule d’heureuses idées de dévotion populaire. | Du théurgique l’Église fit le sacramentel.
| « Ses fêtes, ses sacrements, son art, vinrent pour une grande partie des sectes qu'elle condamnait... La pre- : mière archéologie chrétienne est gnostique (1). {
(1) Renan, Origines du christianisme t. vi, p. 154-156; Cf. Matter, Hist.
LE LE ne nue
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« Les évangiles apocryphes sont pour une bonne moitié l'ouvrage des gnostiques. Or les évangiles apocryphes on été la source d’un grand nombre de fêtes et ont fourni les sujets les plus affectionnés de l’art chrétien. »
Le culte des images serait venu par les gnostiques: « Nul livre n’a eu autant de conséquences pour la liturgie, pour l’art chrétien et pour l’histoire des fêtes chrétiennes que la Genna Marias et l'Evangile apocryphe, naissance de Marie... L'Assomption naissait, comme tant d' autres fêtes, du die des apocryphes (1). |
«Aussi sont-ce des hérétiques qui fondent l’art Lu de gnostiques surtout... l’origine gnostique de ces images se voit avec évidence dans les peintures des cata combes, la statue de l'Hémorroïsse paraît gnostique, l'art chrétien et l’iconographie chrétienne sont nés hérés tiques (2). »
Tous ces passages que je viens de citer, sont emprun® tés un peu à tous les volumes des Origines du christia nisme. Vous aurez remarqué qu'il n’y a ici que des as sertions sans une preuve. D'analogies qu'il relève entre le christianisme et le gnosticisme, 1l conclut à un emprunt de l'Église au gnosticisme ; ce n’est pas scientifique.
Matter, us son histoire très solide et justement esti: mée du gnosticisme à laquelle Renan a du reste emprunté le meilleur de son érudition, adopte précisément la thèse
du gnostüsme. t. n, p. 489 sq. Garrucci, Dissert. archéol., t. up. 73 ; Renan, t. vu, p. 142, 145 sq.
(1) Renan, Origines du christianisme, 1. vu, p. 145; cf. t. vr, p. 509; t. var, p. 513. L'Assomption instituée vers l’an 160! La méprise est plaisante. Les critiques catholiques se donnent toutes les peines du monde pour prouver que cette fête remonte au 1v° siècle. Pour la mettre au milieu du il faut ignorer les plus simples notions de l’héortologie chrétienne.
(2) Renan, Œuvres, t. vu, p. 540-545. — Portraits de Jésus que prétendent posséder les Carpocratiens, statue d'Hémorroïsse, ete. Renan, t. w, p- 172, note.
| opposée: c'est à l'Église chrétienne que le gnosticisme l'aurait pris en grande partie ses pratiques liturgiques (x). Ce que Matter ne fait que jeter incidemment, je voudrais l'étudier de plus près. La question mérite d’être |examinée plus à fond.
. Et tout d’abord pour les origines de l’art chrétien. | Cette thèse qu'il prendrait ses sources dans le gnosti- | cisme est plus que contestable. On veut prouver que l’art chrétien procède de l’art gnostique; or l'on ignore l'un ! des deux termes. Il n’y a pas d'art gnostique à proprement parler; on ne peut citer d'eux ni sculpture, ni la | moindre fresque, ni le moindre monument d’architecture. Il ne reste d'eux comme monuments que des pierres l'gravées ; encore beaucoup d’entre elles sont-elles des | pierres égyptiennes converties en abraxas. Dans tous les | cas la glyptique n’a jamais à elle seule constitué un art. | Il n’est donc pas exact de dire que l’art chrétien pro- 1 cède de l’art gnostique (2).
Cet argument, je le confesse, ne détruit pas directe- | ment la thèse de Renan, mais il établit dans tous les cas |. un premier et sérieux préjugé contre sa valeur. || Je dirai rapidement d'abord ce que fut la liturgie
gnostique, et quels rites le christianisme peut lui avoir | empruntés.
| | Ce que fut la liturgie gnostique? elle fut comme ses croyances, l’amalgame le plus bizarre, le plus composite, le plus hétéroclite, le moins homogène, et le moins ori- | ginal qui se puisse imaginer ; elle est faite comme son credo d'emprunts aux mystères du paganisme, à la htur- (x) Matter, Histoire du gnosticisme, 2° éd., surtout t. nm, p. 358, 387, 446. Voir aussi tout le ch. vur, P- 334 sq.
(2) Cette preuve que je ne puis qu'indiquer sera développée tout au long
par le R. P. dom Leclercq dans son Manuel d'archéologie chrétienne, Letouzey et Ané, éditeurs.
hd: me — -
gie juive, à l'orphisme, peut-être au boudhisme et au duæ& lisme persan, à la religion égyptienne, aux sectes orient tales. Son syncrétisme violent jette dans la chaudière des sorcières de Macbeth les ingrédients les plus disparates, « filet de serpent des marécages, œil de salamandre! pattes de grenouille, poil de chauve-souris, langue de chien, dard fourchu de vipère, aile de hibou, foie de juil blasphémateur » et refroidit ce potage d'enfer, « avec du sang de singe (1). » |
On n'aurait pas assez dit si l’on se contentait de dire que le gnosticisme fut hospitalier, et qu'immense caravansé: rail, il ouvrit un asile de nuit à toutes les doctrines. Plus que cela, il attira, comme un astre errant, toutes les doc trines et toutes les pratiques éparses partout, dans so orbite. |
Qu'il ait en particulier emprunté beaucoup au chris: tianisme, c'est un fait incontestable ; qu'il ait essayé de se l’assimiler, et que de son côté le christianisme ail résisté victorieusement à l’étreinte de son ennemi et en soit sorti victorieux, c’est un autre fait qui n’est, Je crois, nié sérieusement par personne. Je dis sérieusement, parce qu'il faut toujours laisser une porte ouverte pour les ex centrités intellectuelles qui sont de tous les temps, sur: tout du nôtre.
Cela étant, il n’est pas très vraisemblable à priori que le christianisme ayant combattu les doctrines d’un Basilide, d’un Valentin, d’un Marcion avec l’ardeur que l’on sait, il eût admis ses rites si facilement. On peut voir du reste que saint Irénée et les autres adversaires ne manquen! pas, quand ils en ont l’occasion, d'attaquer aussi vivement les rites et la liturgie gnostiques que leurs dogmes.
(x) Ce caractère emprunteur reconnu par Renan, OŒEuvres, t.1v, p. 148, el &. vr, ch. 1x.
Il ne reste donc plus pour appuyer la thèse dont j'ai parlé que des analogies de rites entre le gnosticisme et le {christianisme. Mais on sait que dans la science des reli-
gions, si aucun argument n'est plus spécieux, aucun procédé n’est moins scientifique et plus décevant. : | Je voudrais avoir le temps de jeter un regard rapide | sur cette liturgie ou plutôt ce pastiche SR ehéent et maladroit et souvent a car c’est le caractère de la plupart de ces sectes d’être tombées de ces hauteurs mystiques où elles voulaient transporter leurs initiés dans les pires débordements. Nulle part ne s’est mieux vérifié l’axiome : "Qui veut faire l'ange, fait la bête.
. Ici les disciples de Markos ont des rites d'initiation d'un tel caractère qu'il m'est interdit de les décrire autrement. Ls croient, dans la chambre qui leur sert à cet usage, obtenir avec des mots cabalistiques une sorte d'invisibilité qui leur permet d'échapper aux regards du souverain juge, et par suite de s'adonner à tous les excès impunément (1).
Là les carpocratiens se livrent, dans leurs conventicules, à des abominations qui ont pu accréditer les calomnies monstrueuses répandues parmi les païens sur les assem- | blées chrétiennes (2).
Les ophites ont un serpent apprivoisé qui, durant le service eucharistique, vient s’enrouler autour du vase où l'on consacre (3). Chez d'autres on use de tours de passe- | passe et l’eau versée dans une coupe de verre, grâce à un | procédé bien connu des prestidigitateurs, dariont couleur de sang. Une femme faisait la consécration sur un petit | calice, puis le ministre versait l’eau du petit calice dans
1 (1) Ir., I, x, 6.
(2) Renan, Origines du christianisme, t. vr, p. 181. (3) Philos., wi, 4o; Renan, Origines, t. vu, p. 127, 128.
un grand, et grâce à un autre tour de passe-passe, le ide débordait de la grande coupe (x).
Dans la plupart de ces sectes, la femme joue un grand rôle, elle baptise, officie, préside, prophétise, sacrifie, hélas ! aussi elle corrompt et démoralise.
Nous avons conservé quelques livres gnostiques, qui tous ont un caractère liturgique assez accentué, or de toutes ces prières, il n’en est aucune qui ne soit d’un style bizarre, obscur, tourmenté ; l'accent n’est pas sincère:
Ces quelques traits suffisent à nous donner une idée de cette liturgie; qu'est-ce que tout cela, sinon des imi= tations plus ou moins bizarres des rites chrétiens ?
Et la preuve, c’est que la plupart des rites chrétiens sont antérieurs aux gnostiques, tel le baptême dont il est question dans saint Paul et dans les Évangiles; telle. l'eucharistie qui est toute chrétienne, comme nous l'avons dit; telles les onctions d'huile pour les malades dont on a tant fait état et qui sont mentionnées dans saint Jacques et aussi dans les Évangiles ; tels les exorcismes déjà usités de longue date chez les juifs; tels l'imposition des mains, le lavement des pieds et tant d’autres. Le rite de la pénitence est aussi original et tout étranger au gnosticisme.
Pour les fêtes, Pâques est antérieure aux gnostiques et probablement la Pentecôte: les autres fêtes chrétiennes ne prirent guère naissance, nous le verrons, qu'au 1v° siècle, et en dehors d’influences gnostiques.
Et ne voit-on pas que ces rites, chez les gnostiques, ne sont pas autochtones, qu'ils ont un caractère d'emprunt, qu'ils ne tiennent pas à un système, bref qu'ils ne sont pas logiques, et même parfois qu’ils sont contraires aux principes gnostiques ?
(1) Philos, vr, 4o; Renan, Origines, t. vux, p. 127-128.
Au leu que ce qui nous frappe dans l’histoire des >rigines de la liturgie chrétienne, c’est la convenance, la Pliscrétion, la logique, le tact suprême qui préside à son léveloppement.
Aussi Le érudits ont-ils pris la thèse exactement Jopposée à à celle de Renan : Les gnostiques ont emprunté toute leur liturgie à l'Église (1). Là aussi, nous trouvons quelque exagération et le même défaut de méthode, fon- [dant ses conclusions sur de simples analogies. Quant à nous, nous noterons soigneusement ces rapprochements, mais nous attendrons pour nous prononcer d’autres
Ce que l’on peut accorder, c’est que le gnosticisme exerça upe influence sur la liturgie, comme sur la discipline et la constitution extérieure de l'Église dont il fortifia la cohésion, je veux dire par contre-coup. C’est une influence que j'appellerai par réaction ou par les contraires, l'influence du choc en retour; c’est justement celle qu’exercèrent la plupart des hérésies.
| On peut concéder par exemple que les chants spirituels,
dont, les gnostiques abusèrent, ont agi sur l’hymno- (graphie chrétienne (2). Là encore cependant il ne fau- \Idrait pas oublier que l'usage des cantiques spirituels lest antérieur aux gnostiques, puisque saint Paul en parle déjà.
Il est possible aussi que telle cérémonie dans le baptême chrétien ait eu pour origine le désir de réagir contre le gnosticisme, par exemple, l’insistance à invo-
quer le Dieu unique et tout-puissant créateur du ciel et |
[l } … (x)P rosbt, Sacrament. p. 11, 12, 13,160 sq.; Liturgie, p. 393, 394 sq. | Cf. Ulhorn, Die Homilien u. Recognit., Gott., 1854.
(2) Pitra. Hymnographie de l’Église grecque, p. 35 sq., et mon article | | Ariens dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne, t. 1, col. 2816.
de la terre que les gnostiques séparaïent du Dieu suprê et dont ils faisaient un Dieu inférieur. 8
On voit donc qu'il n’est pas possible de prétendre sérieusement, je ne dis pas que la liturgie chrétienne doit son origine au gnosticisme, ce serait une gageure; mais même de démontrer que tel rite gnostique a été adopté par l'Église, du moins je ne le vois pas pour | compte. 1
Quant à l’hellénisme ou au paganisme gréco-romaink on admet généralement que ce ne serait pas avant le iv siècle que l'Église lui aurait fait ses emprunts, au moins dans le Fe liturgique. []
Car « comme la philosophie grecque avait influencé là croyance chrétienne à partir de l’an 130, un nouveau stade de l’hellénisation commence vers 220-230. Alors les mystères et la civilisation grecques dans toute l'ampleur de leur développement, agissent sur l'Église, mais non la mythologie et le polythéisme. Dans le siècle suivant l’hellénisme tout entier, avec toutes ses créations el acquisitions, s'établit dans l'Église catholique. Là aussi il y eut des réserves, mais elles ne consistèrent souvent, qu'en un changement d'étiquettes, la chose étant prise telle quelle ; et dans le culte des saints naît un christia® nisme de bas étage » (1).
Je ferai remarquer tout d’abord que cette influence serait bien tardive. Au 1v° siècle, la liturgie est déjà bien! avancée dans son développement, elle possède ses organes essentiels. |
Il est incontestable qu’au 1v° siècle une révolution ses produisit. C'était une révolution de voir après des siècles de luttes l'Empire romain déposer les armes et signer sak
(1) Harnack, Das Wesen des Christenthum, Berlin, 1900, p. 126, 137-138, 148. Cf. Loisy, L’Évangile et l'Église, p. 178, 179.
| x avec l'Église ; c'en fut une autre de voir les foules lentrer dans l’Église, qui jusqu'alors, et quoi qu'on en ait dit, était le pusillus grex, le petit troupeau, comparé là l'énorme foule anonyme que comptait l'Empire. |: Forcément il devait se faire une adaptation dans la Hiturgie, comme sur les autres terrains. Peut-être étudie- |rai-je un jour cette intéressante question de la transformation liturgique au 1v° siècle. Je dirai seulement aujourd'hui que ce développement de la liturgie fut Imormal et logique. Je veux dire que les rites se déve- Joppèrent suivant leurs lois; on ne fit que tirer des con- Velusions de prémisses posées au premier siècle. On donna | surtout aux rites plus de solennité, plus de pompe; la Miturgie jusqu'ici austère devint magnifique; le service ‘eucharistique, l'office divin, le cycle de l’année chrétienne, ‘les cérémonies du baptême, tout se développa. Mais on n'eut pas besoin de puiser à des sources empoisonnées. Je ne voudrais pas dire qu'aucune pratique, aucune céré- . monie ne trouve son équivalent dans le paganisme; que lorsque tout danger d'idolâtrie fut passé, on ne put laisser | survivre telle coutume désormais inoffensive. Comme ! on l’a dit excellemment, « supposé, que l’on puisse dé- . montrer l’origine païenne d’un certain nombre de rites | chrétiens, ces rites ont cessé d’être païens, lorsqu'ils ont ! été acceptés et interprétés par l’Église (1). » Mais encore | avons-nous le droit d’exiger une preuve historique et non | de simples rapprochements qui, en ces matières, ne | prouvent rien. Or, jusqu'ici, si je ne me trompe, les faits | de ce genre qu'on a relevés ne tiennent pas à l'essence | de la liturgie, ou seulement à ses parties vitales, il les ! faut chercher sur les frontières. Ainsi on cite des fêtes
(x) Loisy, L’Évangile et l’Église, p. 186.
païennes devenues chrétiennes, des temples païens com sacrés au culte du vrai Dieu, des fontaines, des statues de dieux baptisé s et devenant des patrons chrétiens (x).
C’est tout, et ce n’est pas assez pour dire, comme on l'a fait, que le paganisme est entré dans le christianisme, ou plutôt que le christianisme s’est superposé au pagas nisme, qu'il est surtout une religion de «superposition »
La lutte contre le paganisme continue du 1v° au vu* siècle, même sur le terrain liturgique, et ce serait un côté intéressant à étudier (2). Mais ce n’est pas le lieu ici: Je me contenterai de montrer qu'étant donnée l'opposition des principes, les deux religions ne pouvaient guère se faire d'emprunts. |
Les caractères essentiels du paganisme, je dis le pagas nisme gréco-romain par lequel le christianisme se serait laissé imbiber, se réduisent à deux ou trois.
Le premier c'est que les païens reconnaissaient beau coup de dieux, à peu près égaux entre eux. Les termes de monothéisme et de polythéisme ont été bien inventés et s’appliquent assez justement, le premier à la religion du Dieu unique et vrai — le second aux religions païennes, quelle que fut au fond la pensée de quelques philo: sophes.
Le second caractère, c'est que, quoi qu'en pussent croire certaines âmes plus élevées, ou certains intellec: tuels, ces dieux habitaient dans des temples; et les statues d'argent ou d'or, ou même de bois qui leur étaient con: sacrées étaient moins des représentations que le dieu lui
(1) Harnack parlait seulement du culte des saints, sans préciser autre= ment, et du reste sans donner de preuves. Mais ici je fais allusion aux folks loristes qui recherchent, avec une industrie dont il faut les louer tout en contrôlant de près leurs recherches, toutes ces coïncidences.
(2) Je le fais pour un point spécial dans une note, le 1°" des calendes de janvier. Voir appendice C.
même. En un mot c'était le fétichisme — l’idole est le dieu, et la briser c’est profaner le dieu. Voilà bien au fond et en dépit des distinctions plus ou moins subtiles, ce qu'était le paganisme aux premiers siècles du christianisme.
De R dans les fidèles une piété grossière, étroite, ignorante. L'âme, partagée entre le culte de tous ces dieux, ne savait auquel se vouer. Et comme ces dieux, pour autant qu'on les connaissait, étaient tous plus dissolus les uns que les autres, parfois grotesques, non seulement l'âme du fidèle ne trouvait dans ce culte aucun moyen de perfectionnement — mais souvent, on en a des exemples, la rehgion païenne était une école de perversion. Je n'insiste pas.
De cette conception fétichiste découlait encore cette conclusion, c’est que la religion était une chose purement
| extérieure et momentanée, qui demandait un culte exté- | rieur, des sacrifices pour apaiser le dieu, des dons d'argent, ! de vin ou d’autres comestibles pour le rendre favorable,
des observances extérieures, prières à haute voix, encens, prostrations devant la statue du dieu.
Mais une fois sorti du temple, où on laissait son dieu, tout était fini. On était quitte avec lui. Il n'avait plus rien à demander. La piété envers les dieux n'avait pas d'influence sur la forme de la vie. Il n'y a pas dans le paganisme de véritable vie intérieure.
En somme pas de vraie religion.
Le christianisme fit sur ce point une révolution complète. Dieu, le seul Dieu, le vrai Dieu, le Dieu unique, maître tout-puissant et éternel, veut des fidèles qui l’adorent en esprit et en vérité — non pas sur le mont de
-Garizim ou sur celui de Sion, mais dans l'intérieur de
l'âme. Il veut un culte qui consiste non dans quelques pra-
FA
tiques extérieures, prières, encens, ou tout ce que vous, voudrez imaginer, mais un culte fondé sur l'amour, sur la charité, le désintéressement, et qui entraîne avec lui la réforme de l'individu. |
Or ce culte est au fond de toute vraie liturgie chrétienne: | C'est le culte du Dieu un et véritable par le Christ. Le cultes de la sainte Vierge ou des saints ne le contredit pas, parce. que, tout en les honorant, nous les honorons seulement. dans la mesure où ils ont été les serviteurs du vrai Dieu
Jamais aucun chrétien, au moins à ma connaissance, n’a fait sa prière devant une statue de saint Antoine de Padoue, avec la conviction que saint Antoine était unk Dieu, qu'il habitait dans sa statue, et que casser la statues c'était atteindre le saint. |
Il faut en dire autant des formules, des prières ets des pratiques de la liturgie. Nous savons qu'elles n’ont. de mérite qu'autant qu'elles viennent du cœur et qu’elles, s'adressent au vrai Dieu. |
Nous savons qu'un signe de croix ne serait qu’un vain simulacre destitué de tout mérite ou de toute efficacité" si en même temps que la main le trace, 1l n'y avait pas: dans le cœur un acte de foi au Père, au Fils et au Saint-
Esprit.
Ainsi des autres rites. On pourrait les étudier l’un après l’autre — et nous le ferons pour quelques-uns.
On trouvera toujours qu'ils sont le signe extérieur d'une chose intime et véritable, comme la parole parlée est le symbole extérieur d’une pensée de l'esprit.
On dénichera peut-être aussi quelques usages qui peuvent procéder des mêmes préoccupations que certains usages païens. Est-ce à dire que notre culte est païen Tout ici dépend du principe d'action, qui est diamétra* Jement opposé; l'analogie n’est qu'apparente.
Mais disons-le hardiment : ce que j'appellerai l’âme de la liturgie est monothéiste, elle est chrétienne; notre Bturgie est originale, elle n’a ni père, ni mère en dehors de l'Église et du Christ; elle sort des entrailles mêmes du christianisme.
S'il y a eu, et s’il y a encore chez nous quelques
| abus, que prouvent-ils sinon qu’au fond des âmes grossières de quelques paysans convertis, il y a toujours un | penchant à la superstition et à l'idolâtrie que rien ne
saurait supprimer et que nous sommes les premiers à
déplorer.
J'ajoute que nos études n’ont d’autre but que de rendre
| àla hturgie toute sa force, de retrouver sa vraie pensée et
de ramener par elle les chrétiens au culte le plus pur et le
| plus élevé du vrai Dieu (1).
(x) Voir Appendice B sur la Méthode en Liturgie.