CLASSIFICATION DES PIÈCES
| Quand on veut étudier l’Église chrétienne comme religion, comme culte, il faut avant tout aborder ses livres liturgiques qui contiennent la formule deses prières, | et la collection de ses rites divers. On se trouve alors en | présence d’une littérature singulièrement riche, et qui | paraît au premier aspect assez touffue:
Ce phénomène d’une littérature liturgique abondante n’est pas unique dans l’histoire des religions, il faut se garder de le croire. Il y a chez les Égyptiens, chez les Perses, chez les Hindous et d’une façon générale dans presque toutes les religions, des livres sacrés plus ou moins nombreux qui contiennent, entre autres matériaux, des formules de prières, de litamies, des invocations, des exorcismes ou des abjurations contre les esprits mauvais. Il suffit de citer les Védas, le livre des Morts des Égyptiens, les Stotras des Hindous, les Gâthäs des Perses, pour rappeler une vaste littérature de rites et de chants sacrés qui, à certains points de vue,
7h ORIGINES LITURGIQUES
présenteraient avec notre liturgie d’intéressants sujets de comparaison. C’est là un chapitre del’histoire des religion: comparées que nous n'avons pas à écrire aujourd huiÿ mais nous pouvons dire dès maintenant que de ces rapprochements ressortirait infailliblement la supériorité de notre liturgie, ce caractère de transcendance que l’on retrouve toutes les fois que l’on étudie l’un ou l’autre des caractères de la religion chrétienne. 4
Ceci soit dit sans méconnaître les grandes beauté poétiques et le ton d'enthousiasme religieux que Pr sentent quelques-uns de ces livres.
C’est dans tous les cas à l’étude de notre liturgie que nous devons nous attacher, pour ne pas sortir de notre programme. Nous chercherons à établir un peu d’ ordre dans cette littérature si variée et si compliquée, par un essai de classification des types, nous étudierons ensuite les origines et l’histoire de la « composition liturgique ».
Nu mettons d’abord à part les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui sous la forme de psaumes, de cantiques, d’exhortations ou de lectures, d’antiennes, dé capitules ou de répons, forment la trame principale de, notre liturgie et composent la plus belle part de son héritage. Ils peuvent faire à ce point de vue l'objet d’ un étude, qui n’est plus à proprement parler la composition liturgique. :
De ce chef la liturgie chrétienne hérite donc de toutes les beautés des Livres saints, et même, il faut le dire, ces pages si souvent sublimes par elles-mêmes revêtent, par l'effet du simple rapprochement ou de certaines interpré tations, une beauté toute nouvelle.
Le psaume xxr°, très beau en lui-même quand il exprime la douleur et l'angoisse de l’âme délaissée, entourée d'ennemis, n'ayant d'autre appui que Dieu, prend une
signification sublime au jour du vendredi saint quand il nous montre l'Homme-Dieu à l'heure de son agonie et de sa passion, abandonné de tous, couvert d’ opprobre, comme le ver de terre méprisé, entouré d’ennemis qui rugissent autour de lui comme des lions; alors le fils
: de l'homme, devenu l'homme des douleurs, du fond de
cet abime de misère crie vers son Dieu.
Les plantes de Job, plongé du sein de la prospérité dans les angoisses et les humiliations d'une maladie honteuse, sont sublimes et nous émeuvent par leur accent de sincérité, mais elles nous touchent autrement quand, réunis à l’église autour du cercueil d’un ami ou d'un parent qui nous ont été très chers, nous entendons son
âme introduite devant la majesté redoutable de son créa-
teur lui crier : « Vos mains m'ont fait et façonné dans tout mon être, et c'est ainsi qu'en un instant vous me brisez? Souvenez-vous que vous m'avez pétri comme l’argile... Vous m'avez donné la vie et comblé de bienfaits ; votre providence a gardé mon âme... l’homme né de la femme vit peu de temps, il est rempli de beaucoup de misères. Il germe comme la fleur, et comme elle 1l est foulé aux pieds... »
Ainsi ces pages si connues des Livres saints prennent un aspect nouveau, et une sorte de rajeunissement et de fraîcheur par l'usage saisissant qui en est fait dans nos offices.
Mais nous laissons de côté ces considérations aujourd'hui pour ne nous occuper que des pièces que l’on pourrait appeler de composition ecclésiastique. Nous nous trouvons en présence d’une collection considérable de prières qui ont été écrites à des époques diverses, par des auteurs divers. Ces pièces n'ont pas toutes le même caractère; on les peut ranger en quelques catégories.
a) Préfaces. — Rien de plus facile par exemple en feuilletant quelques-uns de nos livres liturgiques que de discerner un certain nombre de morceaux de même fac ture, avec la même introduction, la même finale, le même rythme. Ce sont les préfaces. |
Notre missel actuel n’en contient plus guère qu’une douzaine, mais dans l’antiquité et dans les autres liturgies! le nombre en est beaucoup plus considérable. Le pon: tifical romain en possède aussi quelques-unes pour l’or dination, pour la dédicace, pour la consécration des vierges, etc. Les circonstances mêmes dans lesquelles les préfaces sont employées prouvent que c’est une prière. plus solennelle que les autres. Elle a pour organe le pontife qui devient en quelque sorte le porte-parole de tous les fidèles et qui sollicite leur attention par des aps pels réitérés : |
Que le Seigneur soit avec vous,
Et avec votre esprit, répond le peuple.
Haut les cœurs!
Nous les avons vers le Seigneur. Rendons grâces au Seigneur notre Dieu.
C'est juste et raisonnable.
Ce dialogue même nous montre que pontife et assemblée | doivent être réunis dans une même pensée d’adoration et\ de reconnaissance. |
Alors le prêtre rend grâces à Dieu pour les bienfaits qu'ila répandus sur ses créatures et les invite à le louen avec les anges du ciel, les chérubins et les séraphins,. les dominations et les trônes, et par le Christ seigneur: Et tous d’une seule voix entonnent avec les milices cé” lestes le Sanctus au Dieu Très-Haut, qui remplit de sa gloire le ciel et la terre.
og
| moins des psaumes dont le thème se rapproche sensi-
Ces préfaces dont le nombre dépasse de beaucoup la centaine, dérivent toutes d'un type unique, la préface eucharistique. Celle-ci est probablement antérieure au christianisme dans ce sens qu'elle n’est autre chose que la prière un peu modifiée du chef de famille au banquet
solennel et sacré, qui toutes les années réunissait à la
Pâque tous les juifs. On a même pu dire avec assez de vraisemblanee que le Christ lui-même dans l'institution de la Cène a dù réciter une prière de même genre ou du
: blement de celui-ci (v. g. le cxxxv-).
On célébrait les bienfaits de Dieu envers son peuple d'élection, la création, le salut accordé à Noé, la révé-
| lation faite à Moïse, la fuite au désert, la conquête de la | terre promise. Le pontife chrétien qui, à la cène eucha-
ristique, a remplacé le chef de la famille, après avoir
. chanté les gloires de l'alliance ancienne, se souvient
qu'il célèbre la véritable pâque, il a sous les yeux non
plus l'agneau de la pâque juive, mais le véritable agneau
immolé pour les péchés du monde (1).
Plus tard, probablement vers le rv° siècle, la préface tout en gardant ses traits généraux commença à varier à infini; elle prit toutes les formes, et exprima les sentiments les plus divers; le caractère d’une fête, l'éloge d'un martyr ou d'un confesseur; elle fut presque ce qu'on appele aujourd'hui dans certaines Revues une tribune libre du haut de laquelle on promulgua quelque point de doctrine, on rappela aux fidèles leurs devoirs, parfois le pontife y épancha les sentiments de son cœur, ou le trouble de son âme.
b) Oraisons. — On trouvera quelques-uns des carac-
(x) Le Livre de la Prière antique, p. 53.
tères de la préface dans une autre classe de prières, les oraisons. Elles sont récitées, comme la préface, par 1 prêtre au nom de toute l'assemblée. Nulle prière n’est, sous des noms divers (1), employée plus fréquemment dans la liturgie. Elles le sont plusieurs fois à la messe dans l'office divin après la psalmodie ou les lectures pour les consécrations ou les bénédictions. Elles ont leur rythme et leurs règles, malgré la variété de leurs types Elle furent d’abord improvisées comme toutes les prières puis peu à peu celles qui se distinguaient par leur accent» plus vrai, plus éloquent ou plus théologique, furent fixées par la plume et il se fit ainsi de bonne heure des recueils d'oraisons dont un bon nombre nous ont été“ conservées dans les livres de la liturgie officielle (2).
De même que les préfaces elles suivent des règles de composition à peu près invariables ; elles sont jetées dans le même moule comme certaines poésies dans la strophe;«
on a même assez récemment découvert le rythme ou
cursus auquel elles sont soumises.
Si c'était le lieu ici, je citerais quelques exemples, d’oraisons où l’on admirerait de petits chefs-d’œuvre de. composition. Je pourrais comparer les oraisons de notre liturgie avec celles des liturgies mozarabe ou gallicanes ou même avec les oraisons orientales. Mais je ne dois ici. que procéder à une classification.
c) Litanies et versets. — Nous avons au vendredi saint des oraisons d’un genre particulier. Le prêtre, dans une, sorte d'invitation faite aux fidèles, énumère les intentions“ pour lesquelles 1l veut prier, pour l'Église, pour le Pape. et les évêques, pour les prêtres, les diacres et les minis“
(1) Collecte, oraison, secrète, postcommunion, post nomina, ante nomina, | postpridie, etc.
(2) Le Livre de la Prière antique, p. 53. Ê
tres inférieurs, pour les néophytes, pour les malades, les
| pauvres, les affligés, les hérétiques, les schismatiques, les
juifs, les païens.
Et à toutes ces invocations on s'incline, et le prêtre, toujours au nom des fidèles, prononce une prière aux différentes intentions qu'il vient d’énumérer. On appelle ces invocations les prières litaniques ou litanies. Elles ont aussi revêtu dans l'antiquité les formes les plus variées. La plus connue est celle dans laquelle chaque invocation est suivie de l’acclamation ÆKyrie eleison, ou Christe eleison.
Elle était employée surtout dans les grandes calamités publiques. Le peuple sortait alors en procession, on invoquait les saints et le peuple criait ses supplications. Nos rogations sont une des plus anciennes créations de ce genre. Elles furent instituées dans notre pays au v° siècle,
alors qu'une peste avait ravagé la ville de Vienne en
Dauphiné, qui à cette époque était une sorte de capitale ecclésiastique. Les processions ou litanies eurent un grand succès et l’on ferait une collection intéressante de toutes les formes de prière qu’elles ont inspirées. Elles sont restées populaires et l’une des prières les plus belles en l’honneur de Marie, n'est-ce pas ces litanies qui ont fait dire à
: Renan dans sa Prière sur lPAcropole : « On chantait dans
= lt me me
ces temples des cantiques dont je me souviens encore : «Salut, étoile de la mer, .… reine de ceux qui gémissent en «cette vallée de larmes, » ou bien: «Rose mystique, Tour «d'ivoire, Maison d’or, Étoile du matin...» Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque apostat. Tu ne peux te figurer le charme que les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en coûte de suivre la raison toute nue. »
d) Autres formes, dans les ordinations, exhortations,