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CHAPITRE VII

Faits de Propriété chez les Crustacés

Si, malgré les conditions particulières à l'animal chasseur, l'Araignée peut réaliser des phénomènes complexes qui, au point de vue de la Propriété, la conduisent jusqu'à la réalisation du type collectif, il n'en sera pas de même chez les Crustacés, où la tendance à l'association demeure restreinte à des rapprochements fugitifs. Cependant, la revue des faits permettra de noter ici quelques observations rentrant directement dans le cadre de ce travail.

§ 1. — Les Gécarcinides ou crabes terrestres se cachent sous les racines Réalisation des arbres ou creusent dans le sol des trous assez profonds. L'Ocypode des ^V* lndiy'. sables pratique, au-dessous du niveau de la mer, des terriers qui ont jusqu'à due|i mètre et i mètre 30 de profondeur. A la mauvaise saison, il émigré vers l'intérieur, se creuse un terrier profond, s'y installe, et, après avoir bouché l'ouverture avec soin, attend le retour du printemps. D'autres espèces recherchent un abri plus momentané qu'elles n'approprient point par leur industrie : les tourteaux ou crabes pagures se blotissent dans des creux de rochers; ils ne \

les quittent que pour chercher leur nourriture.

On trouve ici le cas réalisé par l'animal vivant de chasse, isolé, dont l'industrie est individuelle. La tendance à l'association n'y existe point, ou, plutôt, elle est réduite à son strict minimum : elle n'apparaît que durant la

Abri et réserve nutritive.

saison qui rapproche le mâle et la femelle pour la fécondation et la perpétuation de l'espèce. Elle est trop rudimentaire pour provoquer des formes qui retentissent sur les adaptations de l'animal. Aussi celui-ci réalise-t-il, par le creusement des terriers et la construction de l'abri, un fait de propriété essentiellement individuel.

Chez d'autres espèces, on rencontre des faits curieux : « Les Inachus sont couverts de toutes sortes d'algues et d'animaux; des diatomées pédicellées, des polypes hydraires, des infusoires, des ascidies composées et d'autres êtres

Fig. 37. — Dromie commune portant l'éponge qu'elle entraîne et sous laquelle elle s'abrite

s'attachent aux poils qui revêtent le corps et les membres de ces crabes comme d'un duvet fin ou d'un gazon dont le crustacé tire parti et profit. La végétation qu'il porte sur lui est pour lui une sorte de jardin potager, dont il coupe les plantes à l'aide de ses pinces, pour pourvoir à ses propres besoins. Le docteur Eisig a vu plusieurs fois un Inachus arracher du sol des Hydroïdes, les piquer

sur ses épines et sur ses soies et les planter, pour ainsi dire, sur le jardin qu'il transporte avec lui. L'adaptation aux milieux et l'hérédité, jointe à la nécessité pour la plupart de ces animaux de se mettre à couvert, rendent ces crabes extraordinairement rusés et permettent d'admettre sans hésitation l'exactitude de cette intéressante observation. » (Brehm). Hermann Fol a observé, dans un aquarium, un Maïa si hérissé d'algues que, sa toison devenant encombrante, il l'arracha, se nettoya, puis se mit à coller sur sa carapace de petits bouts d'algues fraîches, qui poussaient ensuite comme des boutures. Cet observateur lui ayant retiré tout élément végétal et lui ayant donné des brins de paille et du papier blanc, il agit de même avec ces produits qui ne pouvaient le déguiser. Ceci prouve qu'un instinct hérité le dirige et qu'il faut des circonstances extérieures pour provoquer un discernement nouveau et une adaptation. Mais le fait de s'approprier des éléments empruntés au monde extérieur n'en subsiste pas moins ; il constitue une réalisation de propriété individuelle du genre de celles qui ont été signalées plus haut chez les mollusques. Pour les Inachus, ce fait de propriété dépasse encore le besoin de l'abri, il constitue une réserve nutritive que se crée l'animal et à laquelle il puise parfois.

La Dromie commune entraîne, à l'aide de ses pattes dorsales, un corps étranger sous lequel elle s'abrite. C'est, la plupart du temps, une éponge. « On ne sait pas encore d'une manière certaine, dit Kùnckel d'Herculais, si l'éponge s'installe incidemment sur le dos de la Dromie, comme font les éponges de l'espèce Suberites domitncula sur les coquilles habitées par le Pagurus, ou si le crabe s'approprie un fragment d'épongé déjà assez grand pour le fixer sur son dos. La seconde hypothèse n'a rien d'invraisemblable, car l'éponge n'est retenue que par les griffes des pattes dorsales et je l'ai vue parfois se séparer du crabe sous l'influence du flot ou d'un choc un peu brusque. Du reste, le besoin qu'éprouvent ces crabes de se couvrir ou de se vêtir est tellement vif, que, dans les aquariums, lorsqu'on leur enlève leur éponge, ils accrochent sur leur dos un morceau de varech. » On rencontre donc bien ici un fait instinctif, une tendance à approprier à l'organisme des éléments étrangers empruntés au monde extérieur et qui ont un but bien nettement défini dans la vie de l'animal, puisqu'il lui servent de déguisement, l'abritent contre certaines dangers, favorisent sa chasse. La Propriété réalise ici un fait d'adaptation.

Cet instinct d'appropriation est assez général chez les crustacés supérieurs. Les Pagurides s'introduisent, pour se mettre en sûreté, dans des coquilles de mollusques. Ils ne tuent pas leurs hôtes, comme on l'a dit, mais prennent possession de coquilles délaissées des genres les plus divers.

Le Pagure se choisit une coquille assez grande pour qu'il puisse se retirer Reoherche d«

l'abri.

Fig. 38 — Pagures On voit, en haut de la figure, un Pagure portant une actinie sur sa coquille. En bas, un Pagure changeant de coquille

en cas de danger. Lorsque, par suite de la croissance de l'animal, son logis devient trop étroit, il le quitte pour en choisir un nouveau. Ce qui prouve bien que le besoin de l'abri, la propriété d'une retraite protectrice, est la seule cause déterminante de ces mœurs, c'est que certaines espèces ne s'en tiennent pas aux coquilles; elles s'accommodent des matériaux qui dominent dans leur habitat et qu'elles peuvent adapter. Certains pagures s'établissent dans les Alcyons, dans les cavités des éponges. D'autres espèces, comme les Xylopagures, vivent dans les profondeurs marines où les coquilles sont rares; elles s'installent alors dans des fragments de bois. D'autres, comme le Paguriis pilimamts, s'abritent dans des colonies de polypes épizoanthes. Dans tous les cas, l'industrie de l'animal réalise un fait instinctif de propriété individuelle.

Une éponge, la Suberites domuncula, est l'ennemie des pagures de nos rivages et surtout des espèces qui habitent la méditerranée. Elle se fixe sur la coquille qu'il habite, foisonne et finit par murer le pagure s'il n'abandonne à temps sa coquille. Cette lutte constitue une compétition entre deux individus de classe différente qui réalisent un fait instinctif de propriété sur un même point, la coquille, dont le pagure s'est emparée et dont l'éponge s'empare à son tour. Sans doute, il n'y a aucune intention hostile dans l'éponge, il y a un simple fait de compétition, mais ce fait n'en porte pas moins sur la possession d'un objet déterminé et son appropriation par l'un ou l'autre organisme.

Chez les Bernards l'Ermite, le pagure conquiert parfois son abri sur un autre individu de son espèce. Gosse a vu un pagure en arracher un autre de sa coquille plus grande, pour s'y installer à sa place. On a ici un exemple de dépossession et de conquête.

La Phronime sédentaire reproduit le fait réalisé par certains insectes pour leurs larves. L'abri et la réserve nutritive ne font qu'un. Cet animal, en effet, choisit des animaux transparents, des Tuniciers, tels que des salpes du genre Doliolum et des Ascidies du genre Pyrosoma, des Cœlentérés tels que les Bèroès. Il les dévore de façon à se ménager une retraite ou une galerie dans leur enveloppe et se trouve logé « dans un véritable palais de cristal » Lorsque la Phronime veut marcher, elle saisit avec ses pinces l'être qui lui sert à la fois de nourriture et d'abri, puis elle nage à l'aide de son abdomen allongé, muni de trois paires de pattes natatoires, traînant avec elle l'animal dans le revêtement inerte duquel elle s'est ménagé son abri et dont le corps lui sert de réserve nutritive.

Compétition.

Dépossession et conquête.

L'Abri se confon dant a ver les réserves nutritives.

Si l'on jette un coup d'œil d'ensemble sur les phénomènes que réservent les crustacés, on voit donc que les conditions de la vie qui en font des animaux chasseurs, les isolent et que l'isolement dans lequel ils vivent les amènent, lorsque leur industrie est assez développée pour conduire leur organisme à

s'approprier certains éléments du monde extérieur, à réaliser des faits instinctifs de propriété individuelle. Cependant, ils ne dépassent pas cet état d'une évolution particulière. La tendance à l'association étant nulle, n'agissant que sur les sexes et pour une brève période, ne laisse apparaître aucun fait d'ordre social. La forme de propriété, ici encore, reflète le genre de vie, les adaptations, l'activité propre et la structure de l'animal.

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