‹ Les origines naturelles de la propriétéChapitre 29 sur 39 · CHAP. X · texte numérisé non relu

CHAP. X

se cantonnent dans un district déterminé, sur un arbre déterminé. La propriété du territoire de chasse que l'animal ou le groupe se sont choisis, est affirmée et consciente chez l'oiseau; son étendue correspond à ses besoins; il la défend avec un acharnement qui montre combien les phénomènes de conscience sont fréquents dans le travail physiologique par lequel ses actions sont guidées.

Fig. 45 — Nid de cygne au centre de l'étang qui forme son territoire de chasse

Il est intéressant d'observer que les systèmes collectif et familial sont îiumuce des alternatifs chez beaucoup d'oiseaux et semblent être en conflit. Ce conflit ne Z\\l™l " s'apaise que chez certaines espèces nichant en commun ou qui, même, gardent dans la communauté, le caractère du sous-groupe familial. Souvent la peuplade possède son territoire de chasse, mais elle se dissout à l'époque des amours, se sépare par paires, dont chacune se choisit un domaine plus restreint. La saison de la reproduction passée, la peuplade se reforme et le domaine familial se fond à nouveau dans le domaine collectif. Cependant, en de nombreux cas, il garde un caractère de permanence, il devient périodique; chaque couple retourne chaque année à son ancien nid et au domaine qu'il s'était choisi.

Les Passereaux sont très sociables. Ils vivent en bandes, émigrent en bandes et, comme les bandes de perroquets, la peuplade de Passereaux parcourt un certain district qui constitue un territoire de chasse. A la saison des amours, les bandes se rompent et les oiseaux se réunissent par couples. Chaque paire se choisit un domaine dont elle défend l'accès aux autres; les ressources en sont réservées aux besoins des parents et des jeunes. Chez le Cardinal de Virginie, vivant en petites bandes pendant l'hiver, le mâle, cantonné durant l'été, livre de furieux combats aux étrangers qui pénètrent sur son territoire et les pourchasse jusqu'à ce qu'ils aient quitté les environs. Le Dur-bec (Corytus enucleator) vit en été avec sa femelle dans un assez grand domaine; l'hiver, il forme des bandes nombreuses. Le Gros-bec vulgaire agit de même et se choisit un assez grand domaine dans une forêt ou dans un parc.

Les Cygnes se séparent en couple à la saison des amours et construisent leur nid au bord des eaux douces. Une fois cette période accomplie, ils retournent le plus souvent à la mer, où ils trouvent une nourriture abondante. Ils forment des sociétés nombreuses, mais entre cygnes de même espèce seulement, et ils ne souffrent, au sein de leur groupe, aucun étranger. Les mâles se livrent des combats violents pour la possession d'une femelle; dès qu'un couple s'est formé, les individus qui le composent demeurent fidèles l'un à l'autre; ils restent unis durant leur vie entière. Ils reviennent chaque année au territoire qu'ils se sont choisis et y construisent leur nid.

La femelle seule l'édifie; le mâle lui apporte des matériaux qu'il a parfois cherché au loin. Le nid est très grand, grossièrement construit, formé de plantes aquatiques de toutes sortes et d'une dernière couche de joncs secs garnie de duvet. La femelle choisit une îlot abrité pour l'y établir, quelquefois, elle construit, en ramassant des planches et du bois, une sorte de plate-forme flottante sur laquelle elle place son nid. Lorsque les jeunes sont en état de se suffire à eux-mêmes, ils quittent leurs parents et sont impitoyablement chassés, si, l'année suivante, ils retournent au domaine occupé par le couple qui les a engendrés. Parfois, chaque paire ne peut posséder à elle seule un petit étang. Elle choisit alors une étendue délimitée dans laquelle elle ne souffre aucune intrusion de la part de ses voisins.

Réunion Souvent la sociabilité subsiste malgré l'intérêt divergent de la famille

des groupes' qui, momentanément, prédomine. Le groupement en peuplade n'est pas

maintien con- entièrement masqué; les paires résident les unes à côté des autres, tout,

sociation. en se maintenant chacunes leur domaine familial. Tels est le cas pour le

Gonolek d'Ethiopie, dont les couples vivent les uns près des autres, mais

dans un petit domaine d'à peine cent cinquante pas de diamètre, où ils ne

soufflent aucun de leurs semblables. Chez les Oies cendrées, chaque couple niche. l'un près de l'autre, mais chacun possède son domaine particulier dans les limites duquel il ne souffre aucun intrus. Les Grèbes présentent le cas d'un retour périodique au même territoire familial. A l'époque des amours, le mâle et la femelle s'unissent et demeurent ensemble pour leur vie. Ils errent de concert, reviennent tous les ans sur l'étang où ils se sont une fois reproduits. Si plusieurs couples de Grèbes huppées nichent sur la même pièce d'eau, chaque couple règne sur son domaine et en chasse les intrus. Les Grues vivent en bandes dans les pays où elles hivernent, mais à peine arrivé dans leur séjour d'été, chaque couple prend possession de l'étang où il veut nicher, et ne souffre aucun autre couple dans un certain rayon autour de son nid.

Lorsque l'oiseau a des mœurs polygames, la famille forme une petite caractère collectif société, ou plutôt une petite peuplade. Le territoire de chasse prend dès lors tatlk"!"h'^un caractère collectif plus accentué. Tel est le cas du Nandou, chez lequel le stitution P°'^ame

n de la famille.

mâle vit avec cinq ou sept femelles. La famille habite un domaine, qu'elle défend contre ses semblables. Après la saison des amours, les familles se réunissent en bandes, mais peu cohérentes et que la moindre influence suffit à disperser. Le caractère du fait de propriété se trouve accentué encore par les tendances sédentaires de l'animal. Les Nandous, en effet, ne s'éloignent guère à plus de quinze kilomètres de l'endroit où ils sont nés. De même, la Starne ou perdrix grise est très fidèle à l'endroit qu'elle a adopté. Les jeunes demeurent dans le champ, dans le sillon où ils ont été élevés et l'on sait que, lorsqu'une compagnie a été détruite, le canton qu'elle avait habité reste désert et n'est repeuplé que bien longtemps après. Les Perdrix grecques, qui se réunissent en automne en bandes nombreuses, se séparent au printemps; chaque couple choisit alors sa place que le mâle défend avec le plus grand courage. Chez tous les Perdicidés, du reste, chaque couple vit à la saison des amours sur un domaine qu'il s'est choisi et dont il défend la possession contre tout intrus.

Les couples de Lagopèdes vivent les uns à côté des autres; le domaine de chaque paire n'a pas plus de soo pas de diamètre. Le mâle défend énergiquement ces limites ; mais dès que les petits ont pris un certain développement, les femelles se réunissent en bandes nombreuses, qui vivent en commun sur un vaste espace. Chez les Nectarinidés, chaque paire se choisit un domaine d'une certaine étendue et n'y laisse pénétrer aucun de ses semblables. L'Hédydipne métallisé se tient sur le mimosa. « Cet arbre est tout pour lui, dit Brehm, c'est sur lui qu'il naît, qu'il vit et qu'il meurt. Parfois ils sont très nombreux dans certaines localités. Dans ce cas, chaque paire se contente de quelques arbres en tleurs ou d'une petite haie de cactus-figuier ».

106 lus ORIGINES NATURELLES DE LA PROPRIÉTÉ

La Hochequeue grise, la Hochequeue de Lichtcnstein, l'Agodrome champêtre occupent également un domaine familial à la saison des amours. Dès leur arrivée, au printemps, les couples de Fauvettes épervières se choisissent un canton d'où ils chassent tous les individus de leur espèce qui oseraient s'y hasarder. Le Rouge-queue vit seul avec sa femelle et défend son domaine dans lequel il ne souffre aucun de ses semblables. Chez le Rouge-gorge, les différents couples vivent l'un à côté de l'autre, mais chacun pour soi, dans un territoire qu'ils gardent avec jalousie et au centre duquel se trouve leur nid. 11 en est de même chez les Rossignols.

Les Butéonidés vivent par paires durant la saison des amours, dans un domaine assez étendu touchant celui d'une autre paire. Ils ne souffrent la présence d'aucun Prédateur dans le voisinage de leurs nids. Les Serpentaires habitent par paires, un assez grand domaine; leurs nids leur servent durant plusieurs années, ce qui accentue encore le fait de propriété qu'ils constituent. Alternance de ia La Pie vulgaire est sociable. On la voit souvent en compagnie de cor-

Sociètéetdel'Orea- , , ... ... , /-, , , . . ,,., . ,

nisation Familiale, beaux et de corneilles, mais elle préfère ses semblables, bile vit plutôt en famille. Elle habite un domaine très limité, qu'elle ne quitte jamais. En hiver seulement, elle dépasse, mais de bien peu, les limites de son cantonnement. L'Hypolaïs ictérine choisit son domaine avec soin, il y reste fidèlement attaché et y revient tous les étés; Gerbe en a vu revenir dans le même jardin pendant sept années consécutives. Il ne souffre aucun individu de son espèce sur son territoire, et lorsque deux mâles sont voisin, ils sont constamment en guerre. Le Butalis gris se fixe également dans un domaine dont il chasse avec acharnement les autres oiseaux de son espèce et ceux qui, appartenant à d'autres espèces, pourraient être un danger pour lui. Les Aquilidés sont solitaires; ils ne souffrent pas qu'un second individu s'installe dans leur domaine. Le mâle et la femelle forment une association durable; l'Aigle réside dans un domaine très étendu et dont la surface est en rapport avec la grande quantité de nourriture dont il a besoin. L'Aigle criard, si on lui enlève ses œufs ou ses petits, revient à son aire ou bien s'en construit une autre, cent pas plus loin ; chez le Balbuzard pêcheur, l'aire est le centre d'un vaste domaine que l'oiseau parcourt régulièrement tous les jours.

La Prognée pourpre s'établit dans des caisses ou des calebasses, que l'on suspend à son intention dans les campagnes du centre de l'Amérique du Nord. Elle y niche et ne souffre pas dans le voisinage d'espèces qui nichent de la même façon qu'elle. Chez le Coucou-gris, chaque paire ou plutôt chaque mâle se conquiert un domaine assez étendu et le défend contre tout rival. S'il en est dépossédé, il s'établit non loin du vainqueur et lui livre combat chaque jour. Naumann en remarqua un qui se distinguait des autres par une voix toute particulière; il le vit revenir tous les printemps, pendant 23 ans dans la même partie de

la forêt. La permanence de cette occupation périodique d'un territoire de chasse vient encore ici accentuer le phénomène de propriété. Le coucou l'exploite sans trêve; il le parcourt en tout sens; on peut le voir passer par certains arbres plusieurs fois par jour et à des heures régulières.

Le Foulque vit en bandes nombreuses; mais, pendant la saison des amours, chaque couple a son domaine. Pendant la même saison, le Phalarope vient s'installer dans des étangs proches de la mer. Le mâle défend le domaine qu'il s'est choisi et met en fuite tout intrus. Les Rapaces nichent une fois par an, au commencement du printemps. Les aires sont placés sur des arbres ou des rochers, elles servent quelquefois plusieurs années de suite et sont réparées à chaque occupation. Le mâle ne souffre pas même la présence d'un oiseau d'une autre espèce sur son territoire de chasse. Les Falconidés vivent par paires en été; chacune occupe un domaine particulier, dont elle éloigne tout autre rapace. Souvent, ils s'emparent des nids d'autres grands oiseaux, surtout des nids de corbeaux. Ils constituent ainsi par droit de conquête la propriété de l'abri pour la mère et pour les jeunes.

Chez les Oriolidés, quelques espèces vivent en bandes.. La plupart vivent par paires dans un domaine plus ou moins étendu, qu'elles défendent contre leurs semblables. Quelques espèces se construisent des habitations de plaisance qu'elles ornent d'objets brillants. Nous étudierons ces mœurs curieuses dans un prochain paragraphe. Nous terminerons par des exemples qui marquent dans cette sorte de dispersion périodique de la peuplade au profit du groupe familial, une concentration de la tendance associative assez forte pour faire disparaître la propriété familiale d'un domaine.

Au moment des voyages, les Verdiers se réunissent en grandes troupes, se joignent même aux pinsons, aux moineaux friquets, aux bruants, aux linottes. Le reste du temps, ils vivent par paires ou par petites familles. Ils choisissent, pour passer la nuit, un arbre touffu, sur lequel ils nichent. Ils rôdent aux alentours, se constituant ainsi un territoire de chasse qui, de familial et limité à un seul couple, peut quelquefois devenir la propriété de plusieurs familles et, par conséquent, prendre un caractère collectif.

Les Corneilles noires continuent la transition, vivent en bandes et main- Eut de tramitiennent l'unité du groupe contre le corbeau qui, quelquefois, tente de se 1"^™^ mêler à elles à l'époque des amours. Elles vivent par paires, mais plusieurs *'m groupe social. paires se réunissent et habitent en commun un territoire plus ou moins étendu, dont elles ne s'éloignent que rarement. Ce territoire de chasse prend donc un caractère de propriété collective; il est occupé et exploité non par un couple, mais par des couples associés, et, dans cette prédominance de la tendance associative, se réalise encore la formation de la peuplade. La Pie bleue de Cook, enfin, présente l'exemple d'une espèce où la peuplade ne se

dissout pas même en peuplades plus petites, formées de groupes de familles: cet oiseau est plus sociable que la pie vulgaire; il vit en bande et niche en bande. Le nid constitue bien encore une propriété familiale, mais il est intégré dans la forme collective. Chaque paire n'est pas isolée sur un territoire

Fig. 46 — Nid d'Orthotome à- longue queue

distinct, elle jouit du territoire commun. La cohésion du groupe social est suffisamment établie pour que la pleuplade ne se dissolve pas pendant la saison des amours, et la prédominance de la tendance associative sur la tendance individuelle ou familiale donne une forme permanente de propriété collective. Nous rencontrerons du reste plus loin, d'autres faits du même ordre.

Nous venons de voir comment se constitue la propriété d'un territoire propriété perma-

. , , , r r •.. « ■ •■ 1 r , i . - j Dente et occupation

de chasse, depuis la tonne familiale jusqu a la forme collective de cette continue du Wrri. propriété. Elle était jusqu'ici soumise à un phénomène périodique, tels que ,oire de chassela reproduction, non à un phénomène permanent. Le domaine collectif et le domaine familial étaient alternatif. Cependant, le territoire de chasse permanent, dont la propriété est déterminée par une occupation et une exploitation continuelles, se rencontre déjà dans le dernier exemple cité; il n'est pas unique et nous pouvons en voir encore de multiples manifestations.

Les Orthotomes vivent par paires ou par petites familles. Ils habitent les jardins, les vergers, les haies, les fourrés de roseaux, les forêts à arbres peu élevés. Ils occupent ainsi un territoire qu'ils exploitent d'une façon permanente et au sein duquel ils construisent leur nid. Celui-ci est fait de matériaux divers que l'oiseau place entre deux feuilles soigneusement appliquées l'une contre l'autre et cousues dans le sens de la longueur. A la partie supérieure, l'oiseau ménage une ouverture par laquelle il peut entrer dans son nid.

Presque toute l'année, les Perdrix rouges vivent en troupes de dix à vingt individus, constituées par la réunion de plusieurs familles. Chacune de ces troupes est cantonnée sur un territoire et erre dans ses limites. A l'époque des amours, les bandes se séparent pour former des couples; mais dès que la femelle a pondu et commence à couver, le mâle la quitte pour reformer les bandes qu'elle viendra rejoindre avec ses petits. La propriété d'un domaine familial n'apparaît donc pas ici, mais seulement la propriété d'un territoire collectif, déterminé par le cantonnement de chaque bande. La tendance à l'association est à peine dominée pendant une brève période par les besoins de la reproduction. Dès que le mâle a accompli son œuvre, il revient à la peuplade et la femelle le rejoint dès qu'elle a accompli la sienne. On va directement à l'occupation et à l'exploitation permanente d'un territoire de chasse possédé par un groupe et, par conséquent, collectif.

Audubon rapporte un cas de possession et de défense d'un domaine collectif qui n'est pas sans intérêt. Quelques Hirondelles pourpres étaient restées pendant plusieurs années les seules propriétaires d'une basse-cour; elles montrèrent une haine acharnée contre un groupe de Tyrans qui étaient venues construire leur nid sur un arbre tout proche de l'habitation. Lorsque la femelle commença à couver, les hirondelles attaquèrent le mâle; malgré sa force, il fut vaincu et tellement maltraité, qu'il mourut.

Le Dryocope noir est sédentaire ; parfois, on rencontre des individus errant à la recherche d'un domaine. Ce domaine a d'ordinaire une étendue de plusieurs kilomètres carrés. 11 constitue la propriété individuelle d'un territoire de chasse, cette propriété devient familiale lorsque le couple est installe : mais l'occupation et l'exploitation de ce territoire sont permanents : le fait de propriété est lixé

autant qu'il peut l'être. Ce n'est que lorsque le milieu est particulièrement abondant en ressources que plusieurs dryocopes noirs habitent les uns près des autres et que la propriété du territoire devient collective.

Chez les Epeiches et les Pics épeichettes, le couple occupe d'une façon permanente un territoire de chasse dont il bannit sans pitié tout autre occupant de son espèce. Le centre en est déterminé par un tronc d'arbre creux dans lequel l'oiseau vient passer la nuit. Ainsi donc, à la propriété familiale d'un domaine s'ajoute celle d'un abri qui constitue une véritable demeure. La possession en est souvent contestée car le pic doit en chasser presque chaque soir des mésanges et des moineaux qui, se couchant plus tôt, sont venus occuper sa demeure avant son retour.

On peut donner comme une règle générale chez les Lévirostres, la possession d'un domaine dans lequel ces animaux ne souffrent aucun intrus. Ils restent perchés sur une branche, guettent leur proie, la poursuivent, reviennent sur leur branche qui constitue une sorte de demeure, exploitent régulièrement leur territoire et en font le tour une ou deux fois par jour. Chez les Langrayens un arbre sert de lieu de rendez-vous et forme le centre du territoire de chasse. Ils s'y réunissent après la saison des amours et une fois la nichée finie.

Les Gallinulidés habitent les lacs couverts de roseaux, les marais, les étangs. Ils ne sont pas sociables, s'établissent sur un domaine, le gardent, en chassent les individus de leur espèce, et même les autres oiseaux. Chez la Poule d'eau, chaque paire possède un étang; elle n'y admet pas de voisins; il faut que les pièces d'eau soient fort étendues pour que plusieurs couples s'y établissent, mais chacun a son domaine propre qu'il exploite, surveille et défend. Si les étangs sont très rapprochés, il arrive que les mâles risquent des incursions dans des domaines limitrophes, mais ils en sont toujours chassés par le couple qui l'habite; de même le Cygne chanteur cherche à posséder sans partage un petit étang. Il s'empare en tout cas d'un domaine bien délimité dans lequel il ne souffre aucune intrusion. Le Cingle aquatique ne s'écarte pas du territoire qu'il s'est choisi. Il ne le quitte même pas en hiver. Il se fixe aux endroits que, grâce aux remous et aux courants, la glace n'envahit jamais. C'est le cours d'eau lui-même qui constitue son territoire de chasse. Le domaine de chaque couple occupe à peu près un quart de lieue de la longueur du ruisseau; les oiseaux le parcourent continuellement et en chassent aussitôt tout voisin qui empiéterait sur ses limites. Enfin, chez le Chélanopex d'Egypte, on assiste à un véritable fait de domination sur tout un territoire. Certains individus, en effet, tyrannissent tous les habitants de l'étang dans lequel ils se trouvent; ils soumettent les canards, les grandes espèces d'oies, s'en prennent même à l'homme. Si à côté d'un pareil mâle, qu'il soit accouplé ou non, on place un autre

mâle, il se bat avec acharnement et ne cède pas avant qu'il ait pu le tuer. Ce n'est donc pas la rivalité de l'instinct sexuel qui le fait agir, mais bien le goût de la domination, le désir de défendre le territoire dont il s'est emparé et qu'il exploite seul. C'est une propriété individuelle ou familiale constituée en fait permanent.

Les conditions si particulièrement définies qui caractérisent la formation de territoires de chasse individuels, familiaux ou collectifs sont particulièrement intéressantes à divers points de vue. Elles ont .conduit M. Espinas qui. comme nous l'avons vu plus haut, a particulièrement limité la réalisation d'un fait de propriété dans les Sociétés Animales, à l'attribuer sans conteste aux familles d'oiseaux. « La délimitation d'un domaine chez les oiseaux, dit-il, n'a pas seulement pour but de marquer par l'opposition avec d'autres familles, l'individualité d'une famille donnée; ce n'est pas seulement une prise de possession symbolique du théâtre de son activité; c'est une appropriation réelle et la jouissance du revenu qui en résulte est dans bien des cas suffisamment assurée vis-à-vis des voisins par le respect récéproque des droits ». En effet, il ne s'agit plus ici de faits instinctifs, mais de conceptions et d'idées qui vont jusqu'à la conscience. Et même, dans les limites des domaines établis, dans la façon dont ils peuvent subsister côte à côte et dont l'oiseau défend son territoire, peut-on voir apparaître la coutume sous une forme aussi précise que peuvent le présenter les premiers phénomènes de la vie en société chez l'homme. La complexité n'est pas plus grande ici que là. Il faut retenir que, ici encore, le phénomène sociologique se présente comme étranger à l'échelle biologique et à l'évolution des êtres. C'est moins de leur perfectionnement individuel qu'il dépend que de circonstances propres et de causes extrinsèques. Il se sépare du domaine auquel on a voulu trop étroitement le relier, dont, pour certains, il n'est que la continuation. Serrés de près, les faits montrent que l'on doit s'en faire une toute autre conception.

La Propriété chez les oiseaux d'après Espinas.

La complexité des faits d'ordre sociologique ne dépend pas de la complexité organique des êtres.

§ 5. — Il convient d'aborder maintenant un autre ordre d'observations, phénomèn

d'où se dégageront aussi des phénomènes de propriété. Ici, c'est la fonction de reproduction qui agit pour déterminer tout ce qui touche à la nidification. Sans doute, les faits de cet ordre s'entremêlent avec ceux qui viennent d'être examinés et, plus d'une fois déjà, j'ai eu l'occasion de citer des cas de propriété présentant un caractère évident de permanence par la pétiodicité régulière qui ramène l'animal à son territoire et, en même temps, à son nid. On en trouve des exemples nombreux chez les Rapaces, les Echassiers les Fissirostres; à ceux déjà cités plus haut, on peut en ajouter certains,

es

de Propriété

familiale ou

collective,

constitués par

les activités

de l'instinct

sexuel.

particulièrement caractéristiques. On sait la régularité avec laquelle les Cigognes reviennent au nid qu'elles ont construit : on en connaît qui sont habités depuis plus d'une siècle. Durant plusieurs années, l'Hirondelle rustique revient à son nid. Le père et la mère sont les seuls à s'y établir, les petits vont nicher ailleurs, de sorte que le même couple garde la possession de l'abri

Fig. 47 — Nid de plaisance du Ptilonorhynque satiné

auquel il retourne périodiquement. Plusieurs générations ne s'y succèdent point d'une année à l'autre, le nid ne sert pas à plusieurs couples, la continuité du fait de propriété devient donc évidente. De même, le Martinet noir, lorsqu'il a pris possession d'un nid, parfois par droit de conquête, sur l'étourneau ou le moineau, y revient chaque année et le défend courageusement contre les oiseaux qui essayent de le lui ravir.

Mais il est d'autres phénomènes qui constituent un fait de propriété et Faits particuliers, qui sont particulièrement intéressants à étudier ici, parce que l'on en a guère pu jusqu'à présent en fournir une interprétation rationnelle. On va voir qu'ils se rattachent à ce même ensemble complexe de sentiments, d'idées et d'industrie que fait naître chez l'animal l'excitation particulière de la saison des amours.

Le Ptilonorhynque satiné se tient de préférence dans les buissons épais construction des

i i ■ - i i >•, . i • • > , Ptilonorhrnques.

et touttus. 11 demeure attache a la place qu il s est choisie et n erre que dans un petit district pour y trouver sa nourriture. On le rencontre par paires au printemps, par petites bandes en automne. 11 réalise ainsi ce territoire de chasse dont nous avons vu précédemment de nombreux exemples. Ces animaux se construisent aussi des habitations de plaisance en feuillage. « Dans les forêts de cèdres du gouvernement de Liverpool (Australie), dit Gould, je vis plusieurs de ces habitations de plaisance. Elles étaient toujours construites sur le sol, couvertes d'ordinaire par des branches épaisses qui les surplombaient et dans les endroits les plus déserts de la forêt. La base de l'édifice consiste en une large plate-forme un peu convexe, faite de bâtons solidement entrelacés. Au centre s'élève le berceau construit également en petites branches enlacées à celles de la plate-forme, mais plus flexibles. Ces baguettes recourbées à leur extrémité, sont disposées de manière à se réunir en voûte; la charpente du berceau est placée de telle sorte que les fourches présentées par les baguettes sont toutes tournées au dehors, de manière à n'opposer à l'intérieur aucune espèce d'obstacle au passage des oiseaux. L'élégance de ce curieux berceau est encore rehaussée par les décorations qui en tapissent l'intérieur et l'entrée. L'oiseau y entasse tous les objets de couleur éclatante qu'il peut ramasser, tels que les plumes de la queue de divers perroquets, des coquilles de moules, des petites pierres, des coquilles d'escargots, des os blanchis, etc. Il y a certaines plumes qui sont entrelacées dans la charpente du berceau ; d'autres avec les os et les coquilles en jonchent les entrées. Le penchant naturel de ces oiseaux à ramasser tout ce qu'ils trouvent à leur convenance et à l'emporter est si bien connu des naturels que, quand il leur manque quelque petit objet, par exemple un tuyau de pipe ou autre chose semblable qu'ils peuvent avoir perdu dans les broussailles, ils se mettent à la recherche des berceaux, sûrs de l'y retrouver. Moi-même j'ai rencontré à l'entrée d'un berceau, une jolie pierre de tomahawk d'un pouce et demi de hauteur, très finement travaillée, mêlée à des chiffons de coton bleu, que les oiseaux avaient bien certainement

ramassés dans un campement d'indigènes Les berceaux que je rencontrai

avaient subi de fréquentes réparations; cependant, il était facile de reconnaître, à l'inspection des objets qui y étaient accumulés, que le même endroit avait déjà dû servir plusieurs années ». Gould affirme que ces constructions sont des sortes de lieux de rendez-vous où un grand nombre d'individus des deux

INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 15

sexes viennent jouer et s'accoupler durant la saison des amours. Les Ptilonorhynques, en tout cas, nichent dans les buissons épais, au voisinage de leur nid de plaisance. On a vu, en captivité, ces animaux construire ce singulier édifice. Le couple y travaille, mais surtout le mâle. Il pourchassait souvent la femelle dans toute la volière; puis, il allaita son nid, y appendait une plume, une feuille, poussait un cri, hérissait ses plumes et volait autour du berceau,

j.rAHMM&P

Fig. 48 — Nid de plaisance du Chlamydère tacheté

Constructions des Chlamjdcres.

où la femelle entrait enfin. Le mâle s'excitait de plus en plus, levait une aile après l'autre, donnait des coups de bec à terre, sifflait jusqu'à ce que la femelle vint à lui.

Le Chlamydère tacheté fabrique aussi des nids de plaisance, plus grands et plus évasés que ceux du Ptilonorhynque satiné. Gould en observa de plus d'un mètre de long. « L'intelligence inventive et réfléchie de cette espèce, dit-il, se manifeste dans l'édifice entier, dans la décoration et surtout dans

la manière dont les pierres sont disposées dans la construction, probablement pour que les herbes qui en relient la charpente ne puissent se désunir. Ces rangées de pierres, partant du berceau, s'en vont en divergeant de chaque côté, de manière à former un petit sentier qui est le même aux deux bouts de la tonnelle. Au centre de l'avenue, à l'entrée du portique, s'élève une immense collection de matériaux de toute espèce, servant à décorer la place; ce sont des coquillages, des plumes, des crânes, des os de petits mamnifières, etc., arrangement qui se répète à l'autre entrée. Dans quelques-uns des plus grands berceaux que j'ai vus, œuvre évidemment de plusieurs années, il y avait à chaque entrée plus d'un demi-boisseau de ces ornements. Dans quelques circonstances, j'ai rencontré de petits berceaux presque entièrement fabriqués d'herbages. J'ai cru voir là le commencement d'un nouveau lieu de rendez-vous. J'ai souvent trouvé de ces constructions à une distance considérable des rivières. Ce n'est cependant que sur le bord des courants que les architectes peuvent se procurer les coquillages et les petits cailloux ronds qu'ils emploient; jugez, par conséquent, des efforts et du travail qu'exigent leurs collections. Comme ces oiseaux se nourrissent presque exclusivement de graines et de fruits, les coquillages et les os ne peuvent avoir été ramassés que pour servir à la décoration de leurs édifices; d'ailleurs, ils ne prennent que ceux que le soleil a parfaitement blanchis ou que les naturels ont fait cuire et qui, par suite, sont devenus blancs. Je me suis convaincu que ces berceaux, comme ceux du Ptilonorhynque satiné, forment le lieu de rendez-vous de plusieurs individus; car, de la cachette où j'étais en observation, j'ai tué deux mâles que j'avais vu passer auparavant sous les arceaux de la petite avenue. »

Examinons d'abord les faits. Nous voyons que ces habitations de valeur des «mplaisance sont construites avant la nidification, et pour servir de lieux de 1^.^ pirW rendez-vous aux mâles et aux femelles; leur usage n'est point limité à une B,nts et collMtifssaison, mais se maintient durant des années. Chez le Chlamydère comme chez le Ptilonorhynque, elles servent de lieu de rendez-vous à plusieurs individus; elles ont donc bien le caractère de la propriété, par la construction et l'industrie qu'elle exige, par la jouissance et l'usage qui en est fait, par l'occupation périodique et l'entretien qui se prolongent durant des années; enfin, elles ont le caractère collectif. Nous verrons plus tard que ces faits et d'autres analogues chez l'animal, sont étroitement comparables à des faits du même ordre que l'on trouve chez les Primitifs.

Mais à ce cas de propriété collective d'un lieu de rendez-vous où les mâles attendent la femelle, s'ajoutent des faits particuliers. Ce lieu de rendezvous est orné; l'intérieur est décoré, comme l'extérieur, au moyen d'objets de couleur saturée et violente, que l'oiseau va recueillir au loin. Ces objets

sont accumulés aux deux entrées et même distribués de façon à former des rangées qui convergent vers la construction et qui forment une avenue de matériaux divers intensément colorés.

propr.iH-jma- La réunion de ces matériaux, leur adaptation à la décoration de l'édifice

que l'animal se construit, produit leur intégration à cette propriété collective qui sert de lieu de rendez-vous à la saison des amours et où le mâle essaye de séduire la femelle par ses danses et par son chant. On pourrait leur trouver une destination suffisante dans leur but de décoration; mais il est particulièrement intéressant d'étudier la valeur de ces matériaux. 11 suffît de s'en rapporter au témoignage des naturalistes pour voir que leur particularité, c'est de présenter une coloration violente et des tons singuliers. Ce sont des plumes de la queue du perroquet, des coquilles de moules dont l'intérieur est nacré, des coquilles d'escargots, des pierres de couleur, des os blanchis par le soleil, des chiffons de coton bleu. Si l'on veut bien s'arrêter à la valeur que joue la saturation de la couleur dans la séduction de l'oiseau, aux parures éclatantes de nombre de mâles pendant la saison des amours, à leur plumage somptueux, on ne peut pas ne pas être frappé de la nature des matériaux choisis par le Ptilonorhynque et le Chlamydère. Ils sont du même ordre, comme effet sur la femelle, que ceux qui couvrent le corps du mâle. Ils reflètent l'excitation que ceux-ci produisent et dès lors l'utilisation de ces matériaux nous apparaît comme une parure que les mâles donnent à leur berceau, analogue à celle que la nature leur donne à eux-mêmes. L'une comme l'autre est destinée à séduire la femelle. Elle ira vers la demeure somptueusement décorée dans la même excitation qui l'attire vers le mâle, sous la dépendance de sensations dépendant d'un phénomène semblable : la saturation et la singularité de la couleur.

La structure de Dès lors l'appropriation de ces matériaux par l'oiseau nous montre d'une

ivhs\2™i»pl façon particulièrement éloquente comment sa propre personnalité se réfléchit priétè créés par son sur ]es fajts je propriété qu'il crée; comment le choix des matériaux et

industrie. r r *

l'industrie qui les façonne ou qui les approprie, sont le prolongement direct de ce qui est individuel et fixé dans la structure animale. C'est la parure même de l'individu que celui-ci prolonge sur l'édifice collectif. La propriété du groupe ou de la peuplade, produite par les mœurs mêmes, demeure cependant le reflet des unités qui la composent; elle se réalise sur le plan qui désigne les particularités de leur nature. Rien ne saurait montrer avec plus d'évidence le lien étroit qui rattachant l'industrie de l'animal à ce rythme qui est en lui et que les lois dont il dépend ont déterminé. Ce cas particulier d'une propriété collective, soumise au retour périodique de la saison des amours, présentait, on le voit, des caractères remarquables à des points de vue divers,

§ 6. — Nous avons vu que le nid et le territoire de chasse, dont il est Propriété la plupart du temps le centre, formaient une propriété familiale constituant e„|dve un premier acheminement vers la propriété collective. Celle-ci ne manque pas de se réaliser dans certaines circonstances; elle nous mène par une concentration de plus en plus prononcée jusqu'à une organisation supérieuie de la peuplade et jusqu'à l'établissement d'une existence commune singulièrement complexe.

Chez les Autruches, on rencontre un fait comparable à certains faits de nidification chez les poissons. On a vu que, parmi ces derniers, le mâle attire quelquefois plusieurs femelles dans le nid qu'il a construit, et couve ou garde seul les œufs ainsi obtenus. Les Autruches agissent de même ; plusieurs femelles pondent dans le même nid, mais c'est le mâle qui couve. Ici, le phénomène est encore flottant et peut être considéré comme assez indéterminé au point de vue de la propriété collective du nid. Il se consolide chez d'autres espèces dès que plusieurs femelles s'associent pour construire le nid, pour y pondre et pour y couver.

Les Fuligulidés nichent en société, et la saison des amours ne rompt pas Nidification l'association en peuplade; on assiste donc ici à une prédominance de la ten- en co,oniedance associative assez accusée pour que la bande ne se dissolve pas sous l'influence des sentiments nouveaux que font naître la saison des amours et l'instinct familial. Cette prédominance de la tendance d'association se marque encore dans la nidification. Assez souvent deux femelles, appartenant même à des espèces différentes, pondent dans le même nid, y couvent en commun, se partagent l'éducation des petits, sans qu'aucune d'elles fasse de différence entre ceux qui lui appartiennent et ceux qui lui sont étrangers. Cette tendance est poussée si loin, que beaucoup se dérobent mutuellement les œufs ou bien attirent et appellent les jeunes pour les élever. De même les Crotophagidés sont sociables, et la bande n'est point rompue à la saison des amours. Le plus grand nombre des espèces nidifie en société, plusieurs femelles viennent pondre dans le même nid, y couvent en commun, y élèvent ensemble leurs petits. D'après d'Orbigny, chez le Coroya, les femelles se réunissent au moment de la ponte pour construire de grands nids renfermant souvent de vingt à trente œufs ; elles y pondent et y couvent en commun.

Ceci montre le nid devenant une propriété non plus familiale, mais collective, et cela, sous la dépendance de la tendance associative. C'est, en effet, lorsque l'organisation de la peuplade se maintient que ces formes nouvelles apparaissent. Jusqu'ici, nous l'avions vue se dissoudre périodiquement, lorsque l'instinct sexuel amenait l'accouplement, la fondation d'un nid, l'élevage d'une famille. Les paires pouvaient habiter des territoires voisins et, dans ce groupement, on pouvait voir subsister, quoique bien diminuée, la tendance asso-

ciative qui avait formé la peuplade et qui la reformait après la saison des amours. Mais elle était masquée par la prédominance très accusée de la famille. Dès que celle-ci n'est plus assez forte pour dissoudre la bande, on voit, dans ce balancement de deux tendances contraires, la première prendre le dessus et même s'affirmer de telle sorte qu'elle modifie le groupement familial, lui donne le caractère collectif. La propriété collective apparaît ici encore comme la conséquence immédiate de la permanence de l'association ; elle réfléchit sa structure.

Tendance Les Pholéoptynx peuvent fournir un excellent exemple de transition. Hors

d'intégration ja sajson ^es amours, on les voit vivre en bande; cependant, lorsqu'ils se familiale à la séparent par paire pour nicher, ces paires demeurent l'une près de l'autre;

forme collée- .,.,,,,., ,

tive. elles occupent des terriers abandonnes, et la ou ils ne sont pas nombreux, on

peut être sûr de trouver des oiseaux dans chacun. La bande n'est donc point rompue ; elle se maintient malgré l'accouplement, par ce fait même que les couples demeurent réunis. De même, tous les Embérizidés sont sociables. Hors le temps de la reproduction, ils vivent en troupes parfois innombrables. Pendant l'époque des amours, ils vivent par paires, mais les uns à côté des autres, et leur association ne se détruit pas. Le Sirli du désert vit par petites familles. Les divers couples demeurent les uns à côté des autres, couvent en communauté, s'envolent presque tous ensemble. « La volonté de l'un, dit Brehm, semble faire loi pour les autres » et ces mœurs démontrent bien la solidité de la constitution de la peuplade que l'accouplement ne détruit pas.

Ces faits mènent directement à ceux que l'on observe chez les oiseaux nichant en colonies. L'organisation sociale est alors assez forte pour n'être ni rompue ni masquée à la saison des amours; nous pouvons en citer des exemples très caractéristiques.

intégration de la Les Gyps vivent en grandes sociétés ; ils nichent en colonies, se réunissent

même souvent à d'autres vautours. Mais ils les soumettent et ne tardent pas à dominer les espèces qui leur sont étrangères. Les Hérons cendrés nichent en compagnie; ils forment des colonies de héronnières, qui ont de quinze à cent nids. Ils y reviennent tous les ans et réalisent ainsi une occupation périodique, continue dans le temps, d'un territoire de nidification. Les Guêpiers nichent en communauté. Ils creusent des trous dirigés horizontalement dans un terrain coupé à pic. Ils forment ainsi une sorte de couloir, aboutissant à une chambre plus large dans laquelle ils s'établissent. D'après le Vaillant, le Chéra de Cafrerie vit en communauté et en polygamie. 11 habite les marais et suspend ses nids aux feuilles des roseaux. Les Passéridés vivent toujours en société; ils établissent leurs nids dans des cavités, souvent dans les branches touffues d'un arbre. Le moineau domestique peut en fournir un excellent exemple. Il vit en bandes et, lorsqu'à la saison des amours il forme des

forme familiale à la forme collective.

couples, ceux-ci ne deviennent pas indifférents les uns aux autres ; une paire niche à côté d'une autre; pendant que les femelles couvent, les mâles se recherchent continuellement. Ils se construisent des demeures d'hiver consistant en nids mollement et chaudement tapissés; ils intègrent ainsi une propriété familiale permanente dans le groupe social. De même les Linottes vivent en bonne harmonie pendant la saison des amours. Les mâles, dont les femelles couvent, volent de compagnie et se réunissent souvent pour chanter. Le Sizerin est très sociable, et cette sociabilité s'étend aux espèces voisines. Une bande une fois formée ne se sépare plus. Les individus qui en font partie appellent

Fig. 49 — Groupe de nids de Chélidon ariel

à grands cris ceux qui s'en éloignent ou ceux qui passent. Ils s'associent aux tarins, même aux linottes vulgaires et aux moineaux friquets.

Les Cassicés nichent en colonies et suspendent à un même arbre leurs nids en forme de bourses. Comme tous les oiseaux tisseurs, ils utilisent plusieurs années le même nid, en ayant soin de le réparer tous les ans. La Chélidon ariel niche en colonie; elle établit son nid sous le toit des maisons, le long des parois de rochers, dans les creux des troncs d'arbres, partout où elle trouve un endroit abrité et convenable. Ces nids sont placés de préférence dans le voisinage de l'eau, ils sont munis d'un long couloir d'entrée, en forme

de col de bouteille, et groupés sans ordre apparent l'un à côté de l'autre, au nombre de quarante ou cinquante. Tous les membres de la colonie paraissent travailler en commun à la construction, car on voit cinq ou six individus occupés à bâtir un seul nid ou, du moins, à apporter de la terre à la femelle qui le construit. La concentration du groupement se marque ici dans l'industrie de l'animal. Les Salanganes nichent dans des cavernes dont le fond est souvent couvert par l'eau de mer, dont l'entrée étroite, libre à marée basse, est souvent entièrement cachée par les vagues à marée haute. L'oiseau profite pour entrer ou sortir du moment où la vague avance ou se retire. Dans ces cavernes, qui forment comme un vaste abri collectif, les Salanganes nichent en colonie, de telle sorte que les séries de constructions des couples formant des propriétés familiales, se trouvent intégrées au sein d'une propriété collective constituée par l'abri général de la colonie; celui-ci apparaît comme une conséquence directe, une réalisation matérielle de l'association qui a formé la peuplade. La constitution Cette concentration de la peuplade, dont la résistance aux tendances indivi-

respôndant 1 une duelles et dispersives est telle qu'elle n'est pas entamée, même à l'époque des accentuation de la amours conduit à des phénomènes plus caractéristiques encore. Chez certaines

tendance associa- r r n

tiTJ- espèces, qui se divisent en groupes assez faibles pour la chasse, et qui reviennent

pour la ponte à des endroits déterminés, cette période entraîne la formation de bandes innombrables : l'accumulation même des individus comporte pour conséquence la propriété collective du nid, de telle sorte que le groupe né de l'association primitive pour la chasse et la conquête de la nourriture est dépassé par la tendance sociale surgissant lors de la nidification. Ce dernier phénomène qui, comme nous l'avons vu, dissolvait la bande au profit du groupe familial, l'accentue au contraire ici et prédomine sur les autres formes de l'association pendant la saison des amours.

Nidification en On peut citer à un premier degré et comme un terme de transition, les faits

que présente l'Ani des Savanes. Les oiseaux de cette espèce s'associent en petits groupes de six à huit individus pour construire un seul nid fabriqué au moyen de branches entrelacées, recouvertes de feuilles. La cavité renferme les parents, qui y pondent pêle-mêle, et les œufs. Ils ne quittent jamais ceux-ci sans les recouvrir auparavant de feuilles. « Au mois de juin, dit Newton, je trouvai un nid d'Ani des Savanes dans lequel je vis deux oiseaux l'un à côté de l'autre. Ce nid était appuyé contre le tronc de l'arbre, soutenu par plusieurs petites branches et à une hauteur d'environ cinq pieds. C'était une grossière construction de branches et de ramilles, recouverte en partie de feuilles sèches, au milieu desquelles se trouvaient quatorze œufs. Ce nid semblait être une propriété commune. D'ordinaire deux ou trois oiseaux y sont l'un à côté de l'autre; quatre ou cinq sont souvent plus haut, dans les branches. Les possesseurs du nid crièrent tant que je restai dans le voisinage ».

groupe.

bc

INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE)

Ici, le groupement ne porte que sur un petit nombre d'individus et la tendance associative s'affirme sous des influences qu'il est difficile de préciser, car elles peuvent tenir à des adaptations diverses. Il n'en est plus de même lorsqu'on voit cet instinct grégaire de l'animal le porter à s'associer en grand nombre, à se fixer sur des espaces qui deviennent trop petits pour que chaque couple puisse disposer d'un nid et qui imposent, par conséquent, la constitution de propriétés de groupes au sein de la peuplade. NidiÊcjtion en Les Puffinidés en sont un éloquent exemple. Ces oiseaux chassent en bandes

colonie.

de huit à dix individus. Mais à l'époque de la ponte, ils se réunissent en grandes compagnies, qui recouvrent littéralement certains lieux déterminés. Dans les mers du Sud, on les voit se réunir en nombre incalculable sur certaines îles auxquelles ils retournent chaque année. « Peu de minutes avant le coucher du soleil, dit Davies, on voit arriver avec une rapidité dont on ne peut pas se faire une idée, des bandes qui vont s'abattre sur l'Ile Verte. Quand elles paraissent, elles obscurcissent le ciel à tel point que la nuit arrive dix minutes plus tôt. Elles volent tout autour de l'île pendant une heure, puis finissent par s'y abattre. Le sol est crevassé, mais ses crevasses ne peuvent suffire qu'au quart des arrivants, et alors les cris que cela occasionne sont tels, qu'il est impossible d'en donner une idée- Chaque cavité contient, suivant ses dimensions, un, trois et même quatre oiseaux et tout autant d'œufs. Les trois quarts des arrivés en sont réduits à pondre sous les buissons. »

concentration des Cette concentration de bandes diverses en une peuplade très nombreuse à

l'époque de la ponte, amène ainsi les oiseaux à devoir se partager des lieux de nichée et à les posséder collectivement. Quelquefois, la masse est telle que le sol ne forme plus guère qu'un vaste nid, et l'on ne peut marcher sur cette surface sans écraser des œufs. C'est le cas pour les Sternidés. Quelques semaines avant la ponte, ils se rassemblent dans les endroits où ils nichent en sociétés nombreuses. Ils reviennent tous les ans dans le même lieu. Les espèces qui habitent la mer choisissent un banc de sable, une île découverte, un banc madréporique; celles qui vivent dans l'intérieur des terres recherchent des milieux anologues ou bien se fixent parmi des lacs et des marais. D'ordinaire, les espèces ne se confondent pas et forment des colonies séparées. Certaines rapprochent les nids au point que, en couvant, « les oiseaux couvrent littéralement le rivage et qu'ils sont obligés de se tourner tous dans le même sens pour ne point se gêner. On ne peut même passer entre les nids sans écraser les œufs >s (Brehm).

organisation Les Manchots, enfin, forment une organisation permanente: ils approprient

SMancnotsS 'c territoire qu'ils occupent, de telle sorte que l'on pourrait Iç considérer comme

arctiques. un village ou plutôt comme une bourgade. « Le nombre de Manchots qui se

reunissent sur une même place, dit Bennètt, est énorme, et il est impossible de

bandes

le compter, parce que, jour et nuit, trente ou quarante mille de ces oiseaux vont et viennent de la mer à la terre. Ceux qui sont sur terre sont organisés comme un régiment de soldats, et non seulement rangés en lignes, mais encore d'après séparation des

• a • « • « i tn groupes au sein da

leur âge. Les jeunes sont a une place, les adultes, les couveuses et les femelles u peupiad». libres à d'autres. Le triage est fait si soigneusement que chaque catégorie rep/ousse chemins. impitoyablement les oiseaux des autres catégories. « Pendant le temps de la couvaison, continue Gerbe, ils tracent dans les herbes des sentiers qu'ils débarrassent de toutes les pierres et détritus et qu'ils aplanissent si bien qu'on les croirait faits par la main des hommes. Ces sentiers, au dire d'Abott, vont de la plage dans différentes directions et à plusieurs milles dans l'intérieur de l'île. Certaines

È^^Sk

mf'àJw.-M

s***'Àwk

<£,m [SE am

Page 1