CHAPITRE XI
Les Formes de la Propriété chez les Mammifères
On va voir se répéter des faits du même ordre chez les Mammifères. Il sera curieux d'observer que leur concentration dans une unité ou une personnalité sociale n'est guère supérieure à ce que nous avons vu chez les Oiseaux. Les faits demeurent les mêmes; ils s'affirment avec le même rôle. Les réserves nutritives, les territoires de chasse ou les cantonnements permanents et périodiques, la construction d'une demeure, permanente ou transitoire, individuelle, familiale ou collective, enfin, la juxtaposition de ces trois formes dans un ensemble social bien déterminé, voilà la marche du développement que va suivre la propriété chez les Mammifères. Elle est pareille à celle que nous avons observée chez l'Oiseau ; on peut remarquer que, depuis que nous avons quitté le monde des Insectes, nous nous éloignons de plus en plus de la puissante concentration collective, type essentiel des Sociétés d'Hyménoptères. Enfin, cette évolution comporte ceci de particulièrement intéressant, que, lorsque nous étudierons les mêmes phénomènes chez l'homme primitif, nous rencontrerons bien des éléments directement comparables et aucun qui soit particulièrement supérieur à ceux que réalisent, dans leurs groupements sociaux les plus évolués, les Mammifères et les Oiseaux.
§ 1. — Les réserves nutritives dégagent, comme on l'a vu déjà, un fait de Réserves nuprévoyance; elles nécessitent la mise en exploitation d'un territoire durant une période déterminée, en vue des temps où il demeure stérile; elles sont souvent
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liées chez les Mammifères, à des phénomènes plus complexes, tels que la demeure. Celle-ci, en effet, prend parfois une perfection singulière, telle qu'elle dépasse de beaucoup la demeure que se construisent les Primitifs. Nous verrons plus loin la réserve nutritive associée à la demeure et, aussi, à la constitution d'un groupe social. Il suffira de l'étudier ici pour elle-même en la séparant des relations de cet ordre et d'affirmer son existence en soi, par quelques exemples où se résument suffisamment les faits actuellement connus.
Parmi les Rongeurs, les Géomydés vivent solitaires dans leurs terriers. Ils n'aiment pas la lumière et quittent rarement leur demeure souterraine. Les espèces qui habitent des régions froides n'ont pas de sommeil hivernal, mais amassent des provisions pour l'hiver. De même le Loir vulgaire amasse des provisions en automne et les cache dans un trou. Quand la nourriture abonde, l'Écureuil amasse des provisions. Il établit ses greniers dans les fentes ou dans le creux des troncs d'arbres, dans des trous qu'il fait en terre, sous des buissons, sous des pierres et même dans l'un de ses nids. Souvent il va chercher fort loin les substances qu'il y entasse. La plupart des Psammonys creusent une demeure souterraine, où ils dorment tout le jour. Ils se nourissent de toute espèce de semences et de racines, et surtout de céréales. Ils coupent les épis, les traînent jusque dans leurs terriers; lorsqu'ils ne les mangent pas, ils les battent et mettent les grains en réserve. Les provisions qu'ils amassent ainsi sont parfois si considérables qu'elles deviennent une ressource pour les misérables qui vont les déterrer. Dans un espace qui n'a pas vingt pas de diamètre, dit Brehm, on voit souvent plus d'un boisseau de grains et des plus beaux, enfouis sous terre.
Les Cténomydés vivent en société dans des terriers qu'ils se creusent eux-mêmes. Ils n'ont pas de sommeil hivernal, mais amassent des provisions d'hiver. Dans leurs terriers, les Campagnols ont deux chambres, dont l'une constitue un lieu de repos et l'autre un grenier à provisions. La Souris de Barbarie creuse des couloirs sur le flanc des collines. Ces couloirs aboutissent à une chambre assez profonde où, durant tout l'été, l'animal amasse des grains et des herbes dont il se nourrira durant les temps froids ou pluvieux. Les balles qui tombent de ces épis servent à rembourrer cette chambre et à lui faire un lit chaud et moelleux. La Souris naine amasse de même des provisions pendant l'été et s'en nourrit lorsque les ressources du canton qu'elle occupe deviennent insuffisantes. La Souris agraire se constitue également des réserves nutritives. Avant l'époque du sommeil hivernal, les Muscardins amassent des provisions d'hiver. Ils se retirent dans l'endroit où ils ont établi leurs greniers, et se nourissent de leurs réserves pendant les courts réveils qui coupent leur sommeil. Le Tamias strié se creuse un terrier relié à deux ou trois chambres de provisions, où il amasse ses réserves pour l'hiver. De même,
l'habitation du Géomys cendré contient une grande chambre à provisions > remplie de racines, de pommes de terre, de noix, de graines. Le terrier du Spcrmophile Souslik renferme des chambres latérales où l'animal enferme ses provisions d'hiver. Au milieu et à la fin de juillet, le Lagomys alpin amasse de grandes provisions de foin, le serre et le recouvre de feuilles pour le préserver de la pluie. Enfin, les Castors possèdent une chambre à provision dans leur demeure, et l'on sait que la Taupe blesse quelquefois les vers de terre de façon à les immobiliser, dans ses couloirs, à les laisser vivre ainsi plusieurs jours et à se les réserver pour les temps de disette.
Ces faits montrent à des degrés divers une prévoyance dont l'échéance La réserve nutriest quelquefois lointaine; d'autre part, dans la construction ou l'adaptation de flu ^proprieV"1 ces cachettes, de ces greniers à provisions, se réalisent une industrie, une exploitation régulière d'un territoire ou d'un canton déterminé qui constituent un fait évident et conscient de propriété. Il n'est plus lié aux manifestations immédiates de la vie, il n'est plus une conséquence directe de son activité comme chez la plante ou chez certains animaux inférieurs, il comporte une prévision lointaine et des associations d'idées, des représentations mentales, qui en font un fait conscient. Cette propriété est individuelle lorsque c'est l'animal même intégré au groupe, mais isolé dans son terrier, qui la constitue et qui l'utilise: elle est familiale lorsqu'elle est utilisée par les petits d'une portée qui hivernent avec leur mère ou dans le terrier de leurs parents; elle est Forme indincollectivc enfin lorsque ce n'est plus une famille, mais plusieurs individus qui ^oîuîJtt^ hivernent, réunis en petits g oupes, comme on peut le voir chez certains Pr°Prièlè' Rongeurs. Jamais, cependant, on n'assiste à cette puissante concentration collective dont nous avons eu des exemples dans les Sociétés d'Hyménoptères. Toujours, la part de l'individu apparaît, il n'est pas absorbé dans un ensemble qui le dominent; c'est à un groupe restreint, au sein duquel l'individualité reste libre et agissante, que correspond la forme de propriété collective la plus accusée que nous puissions observer, pour ce qui concerne les réserves nutritives, chez les Mammifères. Il en sera de même pour les manifestations qui restent à étudier.
§ 2. — Les territoires de chasse et les cantonnements fixes ou périodiques Territoires se retrouvent chez les Mammifères comme chez les Oiseaux; ils donnent lieu bêchasse, aux mêmes manifestations du fait de propriété; comme nous l'avons vu déjà au chapitre précédent, elles sont assez complexes pour créer un véritable droit coutumier. Ce n'est pas qu'on ne rencontre chez les Mammifères des chasseurs errants et solitaires, comme le Léopard d'Afrique et le Puma, mais on y rencontre aussi des animaux réunis en bandes associées pour la chasse, l'attaque
et la défense, soumises à une tactique régulière, comme les Loups d'Europe et d'Amérique. Ces manifestations ne sont point si inférieures qu'on ne les rencontre également chez l'homme. Certaines peuplades de Primitifs chasseurs et pêcheurs offrent une organisation directement comparable à ces bandes errantes d'animaux chasseurs, propriété indu J'ai parlé d'une façon générale de la propriété de la proie conquise par
force ou par ruse; je n'y reviendrai pas dans les détails de cette étude, le fait de propriété ainsi créé me paraissant évident. Je me permettrai seulement de signaler ici la valeur individuelle de la propriété lorsque la proie est conquise par un chasseur isolé, et sa valeur collective lorsque, comme chez ces bandes de Loups, le ruminant forcé, cerné, épuisé par une tactique habile à laquelle tous ont participé, est dévoré en commun.
viduelle ou collective de la proie
Forme indivi- A côté de ces faits dont l'énumération particulière serait longue, fastidieuse
JiLtiveTîapro- et surchargerait inutilement cette étude, il sera particulièrement intéressant de pneté des tem- s'arrêter aux territoires et aux cantons occupés, défendus, exploités par l'animal.
loires de chasse. ' ' r
Ils constitueront une propriété individuelle, familiale ou collective, suivant le mode de leur exploitation. Ils sont aussi plus ou moins permanents, suivant que les mœurs de l'animal se rapprochent davantage du chasseur errant ou suivant occupation et ei- que l'on a affaire à des ruminants exploitant un pâturage et émigrant lorsqu'il nenT^riodiTera est épuisé. Dans ce dernier ordre de phénomènes, on rencontre encore des transitoire de ces occupations transitoires d'un pâturage sans périodicité régulière, ce qui rapproche l'animal de ceux qui pratiquent les mœurs errantes, et une occupation périodique qui donne au phénomène de propriété une permanence par laquelle il se trouve consolidé. Enfin, comme on le verra, l'occupation d'un territoire Lien rattschant est liée presque toujours à la possession d'une demeure; aussi, la classification litdMdTchasse"" 9ue ' on a adoptée ici ne peut-elle être bien nettement tranchée. J'ai réuni d'une part les faits où l'exploitation d'un canton prédominait sur la complexité de la demeure, d'autre part ceux où la demeure était assez complexe et assez établie pour concentrer sur elle la plus grande part d'attention; mais, dans ces deux paragraphes, on trouvera plus ou moins affirmée la propriété d'un cantonnement déterminé et, par conséquent aussi, la constitution d'un droit coutumier analogue, sinon identique, à celui que l'on voit apparaître dans les premières manifestations de la vie sociale chez l'homme.
occupation et ei- L'occupation des territoires de chasse ou des cantons peut être plus ou
ploitation transi- . , . . ,-,, . . ,, , ,. ,
toires. moins permanente, nous venons de le voir. Chez certains animaux, elle est liée
à l'abondance de la nourriture qui peut s'épuiser par suite de l'exploitation du territoire, et aux contestations plus ou moins violentes auxquelles cette exploitation peut donner lieu. Le Jaguar nous offre un excellent exemple où ces
particularités se trouvent réalisées. Il reste dans la même localité aussi longtemps qu'il y trouve une proie; mais quand les vivres deviennent rares, il émigré et va chercher plus loin une chasse à exploiter. De même, lorsqu'il est traqué, poursuivi par l'homme, il finit par abandonner son territoire : il cède la propriété de son bien à un être plus fort que lui. Ses mœurs se ressentent de ces habitudes de chasseur. Il n'a point de gîte fixe et ne se creuse pas de tannière. Il se couche à l'endroit où le soleil le surprend, dans l'épaisseur de la forêt, dans les hautes herbes, dans les cavernes souterraines que creusent les chiens sauvages. En un mot, il ne possède point de demeure; une fois son territoire épuisé, il le quitte sans esprit de retour.
Le Chat sauvage a des habitudes plus sédentaires. Il habite les grands bois occupation et exde haute futaie, les forêts de sapins; plus son domaine est retiré, solitaire, n^toMUfom« incontesté, plus longtemps il y demeure. Il s'établit parmi les rochers, cherche indmdueiie ou faune retraite dans les crevasses, les cavernes, les terriers de blaireaux ou de renards. Il vit solitaire et l'habitant d'un canton en défend l'accès aux individus de la même espèce qui chercheraient à s'y établir. C'est tout au plus si, parfois, deux chats sauvages se réunissent, et encore faut-il voir là une association produite sous l'influence de l'instinct sexuel. Pendant l'été, le Loup vit souvent solitaire et se cantonne dans un domaine déterminé. En hiver, il se forme en bandes souvent considérables. Les Renards exploitent solitairement leur domaine de chasse. Nous verrons plus loin qu'elle est la complexité de leur demeure et le fait de propriété qu'elle constitue; ils montrent une prévoyance, une industrie particulières. Ils ne chassent jamais dans le voisinage de leur terrier, qu'ils risqueraient ainsi de déceler; celui-ci est toujours situé à une grande distance du canton qu'ils exploitent. Dès qu'ils ont établi leur gîte, ils étudient leur domaine avec le plus grand soin. « Ils parcourent, dit Leroy, tous les cantons de leur terrier à une assez grande distance; ils prennent connaissance des villages, des hameaux, des maisons isolées, et ils éventent les volailles; ils s'assurent des cours où l'on entend des chiens et du mouvement, et de celles où le repos règne ; ils reconnaissent les haies et les lieux couverts qui pourraient, en cas de péril, favoriser leur évasion. » Une fois qu'ils possèdent bien les lieux dont ils vont vivre, ils les exploitent avec audace et régularité, réalisant ainsi un fait de propriété aussi accentué et aussi précis que celui d'une peuplade de Primitifs chasseurs étudiant le territoire de chasse dont elle vit.
L'Aguarachay ou Renard du Brésil ne se creuse pas lui-même une demeure, souvent il s'empare d'un terrier de Tatou abandonné. Mais il se choisit un district bien délimité, dans lequel il vit solitaire en été et en automme, par couple en hiver et au printemps.
Les Viverridés ont un habitat très varié; ils se logent dans des cavernes, des arbres creux, des terriers qu'ils se creusent eux-mêmes ; quelquefois, ils
s'emparent d'une retraite dont ils chassent le propriétaire. Ils s'y réfugient et s'y reposent pendant le jour. Ils occupent un domaine dans lequel ils rôdent sans cesse, inspectant chaque fente, chaque crevasse, parcourant chaque champ, fouillant chaque taillis. De même la Mangouste mungo examine son canton tellement à fond, qu'il est difficile qu'une proie lui échappe.
Le Raton crabier a des mœurs nocturnes. Ce n'est qu'au printemps qu'il vit avec ses semblables et surtout avec sa femelle. En dehors de cette époque, il parcourt seul son territoire de chasse. Des deux espèces de Coatis les mieux connues, l'une vit en troupes de huit à dix individus conduits par le plus âgé et a des mœurs errantes; l'autre habite un espace délimité, vit solitaire et ne s'unit à la femelle qu'à l'époque du rut. L'animal possède plusieurs gîtes dans le domaine qu'il habite et va passer la nuit tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre. Le Sphiggure Mexicain vit seul dans le canton qu'il s'est choisi, c'est pendant l'hiver seulement que le mâle et la femelle se réunissent durant un certain temps. La plupart des Léporidés restent fidèles au canton qu'ils ont adopté et, enfin, parmi les Mammifères marins, le Dugong ne quitte pas une localité tant qu'il y trouve de la nourriture; « lorsque la prairie sous-marine qu'il exploite est épuisée, il émigré lentement vers un autre point. » (Brchm). Lien étroit entre Dans certains cas, l'exploitation du domaine de chasse met en jeu une
tèrritoi^eUde chlsse industrie toute particulière : elle se confond avec celle que l'animal montre dans chez les Mammifères ja construction de sa demeure. C'est le cas pour tous les Mammifères à vie
à mœurs souterraines, souterraine. Il est inutile de les énumérer tous, leurs procédés sont assez
proches dans leurs éléments essentiels et la répétition en deviendrait fastidieuse.
Il suffira de s'arrêter à une espèce qui les réalise avec le plus haut degré
d'évolution. La demeure prend une grande importance chez la taupe : la façon
dont le territoire qu'elle exploite est relié à elle, sa complexité les lieux divers
qui la forment en font une habitation de beaucoup supérieure aux huttes et
aux cavernes habitées par les hommes primitifs. Cette étude pourra constituer
une transition qui mènera directement du territoire de chasse à la demeure,
car les deux domaines sont ici nettement déterminés. Sans doute, arrivés à ce
point, il conviendra de s'arrêter pour fixer les conditions du territoire de chasse
répondant à une propriété familiale, puis collective. Il n'en sera pas moins
intéressant de montrer que, dans l'évolution de la propriété individuelle du
territoire de chasse, on arrive à des formes fort complexes et particulièrement
accusées de ce phénomène. Le lecteur rétablira sans difficulté le lien interrompu
pour passer du sujet qui va nous occuper à l'étude de la demeure chez les
Mammifères.
Réalisation de cet La Taupe commune exploite un domaine de chasse déterminé, et les
la Taupe6 ai * conditions dans lesquelles elle le met en exploitation, à distance de la demeure
Fig. 58 — ha Taupinière
très complexe qu'elle se creuse, dévoile une industrie particulièrement curieuse chez un chasseur vorace et solitaire comme cet animal.
L'habitation proprement dite de la taupe est constituée par un donjon Demeurc de u établi, la plupart du temps, dans un endroit où il est difficile d'arriver de Taupe' l'extérieur, sous des racines, sous un mur. Ce donjon est toujours assez éloigné du territoire de chasse: un couloir généralement droit relie le donjon au terrain de chasse. Les galeries souterraines s'y croisent et s'y entrecroisent de mille manières. Au moment du rut, le mâle établit des galeries spéciales pour se mettre en rapport avec la femelle. A l'extérieur, l'emplacement du donjon est déterminé par ce tertre bombé qui révèle la demeure de la taupe. L'intérieur comprend une chambre arrondie de huit à dix centimètres de diamètre et qui sert de lieu de repos. Elle est entourée de deux conduits circulaires concentriques dont l'un externe et l'autre interne.
Le premier est sur le même plan que la chambre, dont il
est éloigné de quinze à vingt-cinq centimètres, le second est sur un plan un peu plus élevé. « De la chambre, dit Blasius, partent trois conduits qui, se dirigeant obliquement en haut, s'ouvrent dans le couloir circulaire interne; celui-ci se relie aVec le couloir circulaire externe par cinq ou six couloirs obliques descendants, alternant avec les premiers. De celui-là partent huit à dix conduits rayonnants, alternés avec les couloirs précédents; ils vont dans toutes les directions et suivent une courbe pour s'ouvrir dans le couloir principal. Un couloir de sûreté descend de la chambre, se recourbe en haut et vient aboutir au conduit d'aération. Dans la chambre se trouve un lit rembourré de feuilles, d'herbes, de jeunes plantes, de mousse, de pailles, de fumier, de radicelles, que la taupe a ramenés en grande partie de la surface de la terre. Si le danger la surprend par en haut, elle repousse cette couche et descend. Si elle est attaquée de côté ou par en bas, quelques-uns des couloirs communiquant avec le couloir circulaire interne lui restent ouverts. La taupe est en sûreté dans sa chambre et y reste tant qu'elle ne chasse pas. Cette chambre est à cinq ou six centimètres au-dessous de la surface du sol. Les couloirs principaux
En A. Coupe verticale schématique.
A" sommet du monticule. — zz coupe de l'extérieur du terrain pour montrer l'épaisseur de la terre au-dessus de la galerie. — / conduit qui mène à la chambre. — g chambre ou trou de retraite. — uu chemin circulaire inférieur au niveau du terrain environnant. — ii chemin circulaire supérieur communiquant avec le gîte par cinq galeries.
En B. Coupe horizontale schématique.
A. Boyaux régulièrement espacés, au nombre de cinq, faisant communiquer entre elles les galeries. — i chemin circulaire supérieur. — u chemin circulaire inférieur. — t galerie d'entrée.
étant plus larges que l'animal n'est gros, celui-ci peut s'y mouvoir facilement: les parois en sont très épaisses et consolidées par la compression que la taupe exerce sur elles; ces couloirs ne sont marqués à l'extérieur par aucune taupinière; la terre qui en provient est tassée sur les côtés et c'est ainsi que la taupe s'en débarrasse. C'est par le couloir principal que la taupe peut facilement gagner son terrain de chasse; souvent il sert de refuge à d'autres animaux souterrains, tels que musaraignes, campagnols, crapauds; mais malheur à eux
illPS
Fie. 5g — La Taupinière (Pour l'intelligence de la figure, comparez avec les coupes schématiques de la figure 58)
si le propriétaire de l'établissement les rencontre... Le terrain de chasse est situé loin du donjon et, chaque jour, été et hiver, la taupe le parcourt en tous sens. Les couloirs du terrain de chasse n'ont qu'une durée temporaire; l'animal ne les utilise que pour chercher sa nourriture; il ne les consolide pas, rejette de temps à autre à la surface la terre qu'il a déplacée et indique ainsi sa marche. Les taupes vont à la chasse trois fois par jour, le matin, à midi et le soir. Elles parcourent donc six fois leur galerie principale. »
La taupe ne vit en compagnie de la femelle que durant le temps des Eiempie de mise amours. Htienne Geoffroy Saint-Hilaire a fait relever le tracé des travaux de doma[à°e'latlondlin mise en exploitation d'un domaine par un mâle qui, ayant quitté son ancien cantonnement, avait été s'approprier un nouveau territoire.
« Cette taupinière (v. fig. 60) avait 2g mètres de longueur dans la ligne
Fig. 60 — Relevé d'un terrain de taupinière d'après Etienne Geoffroy Saint-Hilaire
qui, du point C s'étend jusqu'au point e en passant par /;, j, k, 1, m et b. La ligne partant du nid b et se rendant au points, en passant par q, avait 15 mètres de longueur. Une ligne ponctuée R S laisse au-dessous d'elle le reste d'un ancien cantonnement submergé pendant l'hiver; au-dessus sont les travaux récents de la taupe mâle, galerie où elle conduit et enferme la femelle dans le
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temps de la gestation et du part. Le terrain où ces travaux ont été étudiés et
relevés était situé à quelque distance de Pontoise, sur la droite de la rivière.
prise de posses- La taupe mâle, qui était venue s'emparer de ce théâtre d'exploitation, s'y était
sion du territoire. ,
rendue d assez loin. Elle arriva en pleine terre jusqu'au point C, trouva là une terre molle, facile à percer, et, pour gagner de vitesse, ne tassa point la terre, mais elle multiplia les taupinières de décharge. Ces taupinières, sur le relevé du terrain, sont indiquées par les petits cercles pointillés, répandus sur les lignes. Huit jours suffirent pour l'achèvement des galeries ; à peine un bout de tuyau était-il ouvert, que le mâle gagnait son ancien cantonnement, s'y Recherche d'une mettait à la recherche d'une femelle et s'en faisait suivre. Eveillés par ces
femelle. r
courses répétées, d'autres mâles se mettaient à la piste du couple et s'acheminaient derrière lui sur la prairie, jusqu'à l'entrée de la galerie centrale. Arrivé là, le mâle y enferma sa femelle et revint sur ses pas pour interdire à ses rivaux l'entrée de ce cantonnement. Dans le plan figuratif, ce plan est entouré de points; la ligne R S coupe par le travers cette arène où durent s'engager des assauts rudes et violents, qui ne cessèrent que par la retraite ou la mort des vaincus.
» Cependant la femelle, acculée dans les galeries j, k, l, essayait de fuir dans des boyaux qu'elle ouvrait de côté; c'est une partie de ces travaux que l'on trouve exprimés par les points j, k, l, n, o. Mais le vainqueur ne tarda pas à rejoindre cette femelle vagabonde et à la ramener dans ses propres galeries; ce manège fut répété plusieurs fois, c'est-à-dire tout autant que d'autres mâles entrèrent en lice. Arriva enfin, et assez promptement. l'instant .Achèvement de la où la supériorité du vainqueur fut reconnue. Dès lors le mâle et la femelle
demeure. ,
creusèrent ensemble et achevèrent les couloirs figures. Dans les derniers moments, la femelle se détourna et creusa encore à part, obligée d'aller en chasse pour vivre.
séparation du mâie » Enfin, après qu'eurent été produites les galeries d'hésitation et de recherche
et de la femelle sur , , .
des territoires dif- de nourriture en o, r et 5, le maie conduisit sa femelle a la patte d oie marquée v. Dès ce moment, la femelle, excédée, ne creusa plus en plein tuf, mais à fleur de terre : elle traça, ne faisant qu'écarter les racines des végétaux. Revenant à son trou, elle en était repoussée par le mâle; de là les embranchements y, y, y, y, qui partent du même point. »
Le fait de pro- On voit combien, par l'explication du relevé d'exploitation d'un territoire,
priete reflète les
actes de la vie de les moindres actes de la vie de l'animal se trouvent liés au fait de propriété
qu'il constitue. On voit aussi combien s'affirme la forme individuelle de la
propriété. L'association fugitive ne dure que la saison des amours; dès qu'elle
est achevée, le mâle chasse la femelle; il ne supporte plus aucun être vivant
Pas de propriété dans son domaine et, surtout, dans sa demeure; la propriété familiale ne s'y
familiale. . ... ,.,,.,.
constitue pas, et cette adaptation si complexe, supérieure a bien d autres mani-
festations de la vie animale, reste restreinte au type purement individuel. Seule,
la femelle construit un nid au point d'intersection de plusieurs galeries et de
manière à pouvoir plus facilement fuir. Ce nid est constitué par une chambre
garnie de brins de plantes molles et mâchées, de feuilles, d'herbes, de mousses,
de fumier. Ordinairement, il est assez loin du donjon, mais il lui est relié par
le couloir principal. Enfin, on trouve, au fond des couloirs les plus profonds,
un trou vertical qui forme la source où boit la taupe. Ces trous sont humides
et renferment de l'eau ; la taupe peut y monter et y descendre ; ils constituent
une fontaine qui, par les temps humides, est pleine jusqu'au bord. La taupe
ne possède pas seulement une chambre de repos, des couloirs d'aération, de
sûreté, de communication et d'exploitation d'un territoire, elle a encore une
citerne ou un puits, et cet ensemble complexe, liant la demeure au territoire Fait complexe
de chasse, réalise un fait de propriété qui reste attaché à un seul individu; il ' ^"enL'"
convient d'y insister, car on trouve ici l'un des exemples les plus élevés de
propriété individuelle qui puissent être cités dans le monde animal.
Si l'on passe maintenant de la forme individuelle de la possession du Passage de territoire de chasse à sa forme collective, on rencontrera encore ici des faits individuelle à qui servent de lien entre ces deux conditions particulières et qui dégagent ,a Propriété
collective du
l'évolution du phénomène parallèlement à la consolidation de plus en plus territoire de
accusée du groupe familial. Avant que celui-ci ne se constitue d'une façon chasse-
à peu près permanente et ne présente l'exploitation du territoire de chasse
par les deux individus associés, on assiste à une union dans laquelle le
mâle et la femelle sont en rapport comme individus, mais gardent chacun Propneiè indm-
. . . ,, . ,., . „ . . . duelle du territoire
la propriété d un domaine qu ils exploitent seuls. Celui-ci ne constitue pas un de chasse au sein apport au groupe familial, il ne s'intègre pas dans l'association à deux, mais Jjiia^socia 1<m a" persiste de part et d'autre, malgré l'union des deux individus. Là aussi, il y a un droit coutumier qui surgit, un droit que la loi a consacré dans les sociétés humaines par la séparation des biens de deux époux, mais qui, pour n'être point fixé par la loi écrite, n'en existe pas moins chez l'animal comme une manifestation du fait de propriété. Cette séparation de deux territoires est respectée par lui et se réalise comme un fait coutumier qui légitime l'emploi du mot Droit dans un domaine où il pourrait paraître audacieux de l'introduire.
L'Ocelot et le Léopard Maracaya peuvent nous offrir des exemples caractéristiques de ce phénomène. Le Léopard Maracaya ou Chatis vit par couples. Le mâle et la femelle possèdent chacun un certain fonds de chasse et ne s'aident Exemple d« sèpipas mutuellement. L'union porte d'une façon exclusive sur les individus, non dlsXi territoires. sur leur territoire, qui reste une propriété individuelle. Chez l'Ocelot, la concentration est plus accusée, les deux domaines sont moins distincts pour chacun des individus, mais très déterminés quant à leurs limites pour tous deux
avec s
nette des individus
ei non association
Exemple de fu^on ensemble. II s y vivent par couples et l'on ne trouve jamais plus d'un couple
des deux territoires , , „ - » , y-,. ...... . . ..,,,
cparationtrès dans la mt"mc foret. Chaque individu chasse pour soi, sans jamais aider 1 autre ni pour l'attaque ni pour la défense. Que l'association maintenant porte non plus dans u chasse. sur les personnes, mais sur leur activité toute entière, que la mise en exploitation, la défense soient communes, et l'on voit se réaliser la propriété familiale comme une évolution de la propriété individuelle, dont la marche est singulièrement mise en évidence par ces exemples curieux.
propriété fami- Le Lion ne vit avec la lionne que depuis l'époque du rut jusqu'au moment
deWsl "' ° où les petits ont atteint un certain âge. Habituellement, chaque lion a son domaine particulier, mais il a des tendances à l'association : il y a rarement guerre entre voisirfs et, d'autre part, il arrive fréquemment que plusieurs individus s'unissent pour faire de grandes chasses en commun. Dès que la famille se constitue, la propriété familiale apparaît. Le mâle et la femelle vont ensemble à la recherche d'une proie. Malgré ses tendances à l'association, il ne parvient pas à se maintenir en bandes, car il consomme tellement, que la contrée la plus féconde ne pourrait suffire à l'entretien de celles-ci.
Le Lion se creuse un repaire peu profond où il demeure aussi longtemps qu'il occupe son domaine, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il ne l'a pas épuisé et que le manque de nourriture ne le force pas à émigrer. Il exploite son territoire non pas au hasard, mais avec méthode. «J'ai pu m'assurer, dit Brehm, qu'il se glisse quelquefois pendant le jour dans les fourrés, ou se tient tranquillement sur un point culminant pour observer les animaux du canton qu'il habite. » Le Vaillant et d'autres naturalistes affirment aussi qu'il a l'habitude d'examiner tout son domaine.
Le Couguar Eyra vit par couples dans les limites d'un territoire déterminé.
Le Couguar Jaguarondi fait de même et ne s'éloigne de son domaine que pour
de courtes excursions. Il arrive quelquefois, quand la nourriture est abondante,
passage d'une qu'un couple partage son canton avec d'autres couples, mais alors la propriété
propriété familiale farnjija]e sc Ionc} cn une propriété collective. Le Dingo ne chasse que rarement
a une propriété col- r r o t
îective. en meutes. On le rencontre ordinairement par troupes de cinq à six individus,
composés d'une femelle et de ses petits. Chaque famille a son territoire qu'elle n'abandonne jamais pour pénétrer sur celui d'une autre famille; elle ne souffre pas non plus que celle-ci l'envahisse, et elle réalise ainsi cette forme primitive du droit coutumier qui règle la possession de l'animal aussi bien qu'elle règle celle de l'homme, en n'offrant d'autre sanction à sa violation que la force.
D'après Horsfield, le Cervule Muntjac est très attaché à sa demeure et ne la quitte jamais volontairement. Certaines localités sont connues comme étant sa demeure habituelle depuis des temps immémoriaux. Il y vit par paires ou bien, hors de l'époque du rut, par petites familles. De même, l'Oréotrague
sauteur vit par paires. Quelquefois, on le trouve par troupes de trois ou quatre individus, elles sont composées d'un couple avec son petit ou bien de deux couples momentanément reunis. Chaque paire demeure fidèle à l'endroit où elle s'est établie, « Le P. Filippini, dit Brehm, put m'indiquer à Meresa, sur quelle montagne je trouverais des Sassas, et me désigner à quelques minutes près l'heure et l'endroit où je les verrais. »
De même que l'association des individus dans le groupe familial mène de Propriété coiiec-
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la propriété individuelle a la propriété familiale, de même 1 association des chasse familles et la constitution de la bande déterminent quelquefois une propriété collective (i). Parfois, cette bande n'est guère autre chose qu'une famille polygame avec ses rejetons. C'est le cas pour certains singes, certains ongulés, certains ruminants. Toujours, cependant, une organisation supérieure à la famille apparaît : celle de la bande qui possède un chef, un guide dont l'autorité est entière, apportant au groupe une cohésion que la simple association des parents est impuissante à lui donner. La forme collective de la propriété en est la conséquence. Elle est ici un reflet de l'organisation sociale; elle exprime la prédominance du fait d'association. C'est ce que nous allons voir réalisé par des exemples caractéristiques.
Peu d'espèces de singes vivent solitaires. La plupart se réunissent en grandes bandes qui choisissent un domaine fixe plus ou moins étendu, favorisé surtout sous le rapport de l'alimentation. « Lorsque la bande est tombée d'accord sur l'endroit où elle doit se fixer, dit Brehm, la véritable vie de singe commence avec ses plaisirs, ses disputes, ses batailles, ses besoins et ses misères. » Le mâle le plus fort en devient le chef. « Il y arrive à force de luttes et de combats contre les vieux mâles, ses rivaux.
Il exige une obéissance absolue et l'obtient. Sultan jaloux et brutal, il s'arroge un droit exclusif sur toutes les femelles et éloigne celles qui s'oublient; aussi peut-on dire qu'il est le père de sa bande. » Cette bande ne quitte son domaine que lorsque la nourriture vient à lui manquer. Elle le défend du reste avec le plus grand soin. « Le puissant éléphant lui-même, dit encore Brehm, n'est pas à l'abri de leurs attaques lorsqu'il est assez osé pour manger à la table des singes, table qui est représentée par toute la forêt. »
Les Cynocéphales Hamadryas vivent réunis en grandes bandes. Chacune possède sur les montagnes un district bien délimité d'un mille et demi à deux
(i) Je me permets de rappeler que cette évolution n'est pas générale. On a vu, dans le chapitre précédent, de nombreux exemples où la constitution de la famille rompait la bande et ou la forme familiale se constituait en opposition avec la forme tive.
milles de diamètre. Elle a une demeure dans son domaine; elle campe dans des cavités percées parmi les rochers à pic, ou bien sur des rochers couverts. Si elle a découvert un bon abri, on peut être certain qu'elle y reviendra tous les
soirs.
Chez le Singe hurleur, la famille reste étroitement unie au sein de la bande. Celle-ci se tient dans un domaine fixe qui ne dépasse pas un mille de pourtour. Ordinairement chaque famille, quel que soit le nombre de ses membres, reste sur le même arbre, et nous voyons la propriété familiale
Fig. 61 — La Grotte des Chauves-Souris, à Chàteaudouble
persister au sein de la propriété collective, en restant distincte, mais, cependant, subordonnée.
Chez les Chéiroptères, chaque espèce a son domaine particulier. L'une vit dans les forêts, l'autre dans les jardins fruitiers, certaines à la surface des eaux stagnantes. Ordinairement, elles ne sortent pas d'un rayon de plus de cinq cents mètres. Les grandes espèces s'éloignent à une demi-lieue. Seules, les Roussettes des contrées du Sud peuvent, dit-on, faire plusieurs lieues. A la propriété collective du canton se joint la propriété collective de la demeure,
où les chauves-souris se réunissent en grand nombre. C'est surtout dans les grottes naturelles vastes et profondes que les petites espèces vont chercher un refuge. On connaît en Europe plusieurs de ces retraites, parmi lesquelles la Grotte des Chauves-Souris, près de Chàteaudouble, dans le département du Var.
Parmi les Canidés, les Chiens marrons de Constantinople offrent des mœurs particulièrement remarquables, qui ont été souvent décrites par les voyageurs. Chaque troupe a sa rue dont elle exploite les ordures et les détritus; malheur au chien qui s'égare sur un domaine voisin. Tous se jettent sur lui et le déchirent s'il ne s'enfuit aussitôt. Dans certaines circonstances, ces diverses troupes s'associent. Une proie importante, un cheval mort, les réunissent. Elles s'assemblent près de la maison où l'odeur les guide, suivent le cadavre à la voirie, s'en repaissent, puis chaque bande revient dans son quartier. Le Chacal vit de même en bandes dans des cantons montagneux.
Un rongeur, l'Hydrochère Capybara, vit en grandes bandes, mais toujours dans le voisinage de l'eau dont il ne s'éloigne guère de plus de cent pas. 11 vient toujours se coucher à la même place, mais on ne peut dire qu'il ait une demeure proprement dite. Cependant, chaque famille reste assez distincte dans la bande pour conserver son séjour, que l'on reconnaît à des monceaux de ses excréments. Si la bande est trop tourmentée dans le canton qu'elle exploite, elle cède à la force et va s'établir plus loin.
Les Chevaux à demi-sauvages de l'Amérique du Sud présentent aussi le fait de possession d'un territoire. « D'ordinaire, dit Rengger, ils habitent un canton déterminé, auquel ils ont été habitué dès la jeunesse. On donne à chaque étalon douze à dix-huit juments qu'il garde auprès de lui et défend contre les étalons étrangers. » Les chevaux qui appartiennent à un même troupeau ne se mêlent pas à ceux d'un autre. Parfois, un fermier réunit tous ses chevaux, soit pour la marque, soit pour les nécessités de son exploitation. 11 rassemble toutes les bandes, les concentre dans un même lieu. Les bêtes qui appartiennent à un même troupeau se retrouvent très rapidement au milieu de cette masse. L'étalon appelle ses juments par ses hennissements; les hongres se cherchent, puis chaque troupe retourne à son canton. Un millier de chevaux, dit Brehm, ne met pas un quart d'heure pour se séparer en petites bandes de dix à trente individus. On voit ici combien l'idée de propriété est établie et combien le sens de l'association est fixé, chaque troupe s'orientant dès sa réunion et revenant à son pâturage, qui constitue la propriété collective de la bande.
Les Cerfs présentent cette particularité d'occuper périodiquement certains domaines. Ils descendent de la montagne dans la plaine en hiver et, en été, remontent jusqu'à la limite supérieure de la région moyenne. Ils restent fidèles à leur demeure tant qu'ils n'y sont pas inquiétés, ne la quittent qu'au moment du rut, de la chute des bois ou dans le cas où la nourriture leur manque.
Le Cerf de Virginie est très sociable, et l'on voit souvent, dans les prairies de l'Ouest, des bandes de plusieurs centaines de ces animaux. « Le Cariacou, dit Audubon, demeure fidèle au lieu qu'il s'est une fois choisi; l'en chasset-on, il y retourne toujours. S'il ne vient pas chaque jour au même gîte, on le trouve cependant aux environs, à moins de cinquante pas souvent de l'endroit où on l'a levé pour la première fois. »
L'Élan vit par bandes de quinze à vingt individus. Par le beau temps, il exploite les forêts de bouleaux et de saules; par la pluie, la neige ou le brouillard, les forêts de conifères. Ce n'est que sous l'empire de la nécessité qu'il change de pâturage.
Les Capricornes Saïga occupent aussi périodiquement certains territoires. En automne, ils se réunissent en troupes de plusieurs milliers d'individus, gagnent les steppes plus chaudes et en reviennent de même au printemps. Le Chamois vit en troupes; il a une très grande mémoire des lieux, reconnaît chaque chemin parcouru, possède son domaine pierre par pierre et s'y meut avec la plus grande assurance. Les Lamas domestiques connaissent leurs pâturages, sur les hauts plateaux. Ils quittent le matin les enclos de pierre auxquels ils se rendent le soir, et courent au trot, sans guide, vers le territoire qui leur fournit leur nourriture.
Les Bisons d'Europe habitent, ou plutôt, pourrait-on dire, habitaient les endroits humides et les forêts en été, les parties élevées et sèches en hiver. Us se forment en troupeaux de quinze à vingt individus. Chaque troupeau a son domaine fixe, dont il ne s'écarte pas. Deux troupeaux distincts ont des rapports hostiles, et le plus faible s'éloigne toujours le plus possible du plus fort, lui abandonnant un vaste territoire. Enfin, parmi les Pachydermes, l'Hippopotame vit en troupes, et chaque troupe se cantonne toujours dans le voisinage des pâturages. Elle n'y occupe pas un espace très étendu; un grand étang peut loger plusieurs troupes d'hippopotames. Quand un canton est épuisé, ils se retirent lentement et en cherchent un autre.
conditions qui de Ces phénomènes ajoutent à la propriété individuelle ou familiale d'un
[^ZliîlTl territoire nourricier la forme collective. Ici encore on peut voir que la pro- Priète- priété reflète, dans l'aspect qu'elle prend, les conditions de vie et l'activité
de l'animal. Lorsque, comme cela se réalise principalement chez les chasseurs, les conditions de sa vie l'isolent, elle est individuelle et dépend d'une activité exprimant le besoin de nutrition et le plan d'existence de l'individu. Lorsque le phénomène d'association commence à s'accuser, elle prend la forme familiale. Lorsqu'il prédomine enfin, elle prend la forme collective, non sans laisser subsister parfois dans son sein la forme familiale qui s'y est intégrée. Partout, elle est la conséquence de l'activité de l'animal, de la famille ou de la bande.
Par sa forme seule, elle exprime un état isolé ou social ; elle accompagne l'activité de l'individu, s'affirme comme sa conséquence, se trouve créée par sa réalisation même, au sein du monde extérieur. Son origine et sa signification demeurent identiques à mesure que l'on s'élève dans l'échelle des êtres. Chez les Mammifères, cependant, on a pu constater d'une façon précise ce fait, particulièrement intéressant, que la forme familiale de la propriété se constitue par un apport individuel. J'aurai à revenir plus tard sur cette constatation, grosse de conséquences.
§3. — Si l'on passe à l'étude de la demeure, on verra qu'elle mène Demeure. graduellement à une intégration de plus en plus accusée des diverses formes de la propriété dans l'association collective. On rencontrera ici ce même phénomène, observé déjà chez l'oiseau et même chez le poisson, de la propriété individuelle et familiale, non pas absorbée par la collectivicité, mais soumise à sa prédominance et constituant une hiérarchie qui dévoile une organisation sociale où prédomine une tendance nouvelle. Ce n'est pas que cette tendance tienne à des résultats acquis et lixés devant lesquels les sociétés à puissante concentration collective des Hyménoptères resteraient certainement plus évoluées, mais la superposition des diverses formes réalisées à travers l'évolution donne une souplesse, une élasticité telles à l'organisation sociale que celle-ci contient en puissance des possibilités supérieures à celles par lesquelles les sociétés de fourmis et d'abeilles se trouvent fixées dans un cadre rigide. C'est ainsi que l'organisation des Mammifères conduira jusqu'aux Sociétés primitives; elle pourra éclairer d'une lumière précise et inattendue les lois des Sociétés humaines les plus évoluées.
La possession individuelle de la demeure se réalise d'une façon plus ou propriété indivimoins assurée suivant qu'elle est permanente ou transitoire. Lorsque l'animal J^* de Ia de" est errant, elle ne peut évidemment se produire que d'une manière bien flot- Forme Jouante. tante. C'est le cas pour les Tatous qui ont des mœurs errantes et qui changent souvent de séjour. Cependant, ils ont une demeure consistant en des terriers creusés avec une grande rapidité et dans lesquels ils cherchent un refuge. Le caractère de permanence leur manque cependant et cela ne permet de les citer ici que comme un phénomène précurseur et non comme un fait réalisé. Il en est de même pour tous les errants qui n'ont pas de demeure fixe et qui se réfugient, au hasard des circonstances, dans des terriers abandonnés, des cavernes, des fourrés, des broussailles. On retrouvera des mœurs analogues chez l'homme.
Il en est autrement lorsque l'animal reste attaché à sa demeure, en retire Forme fixée.
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 20
tous les avantages qu'elle peut donner et marque ainsi un fait de possession par lequel s'exprime la propriété. On peut en avoir un exemple très accusé avec le Renard. Il vit isolé ou par paires, et réalise ainsi un fait de propriété qui prend la forme individuelle ou collective. Mais il se construit une demeure et, dans l'industrie qu'il y déploie, il révèle une activité plus que suffisante pour constituer un fait de propriété. Avant même de se fixer dans un canton, il cherche à s'assurer d'un gîte où il soit en sûreté et où il puisse cacher le produit de ses chasses. Il choisit de préférence, pour s'y établir, la lisière d'un épais fourré, le penchant d'une colline rocailleuse; souvent il ne construit pas entièrement sa demeure, mais il se contente de s'emparer d'un terrier de lapins dont il tue les habitants, et qu'il adapte à son usage. usurpation ds Le Renard aime aussi à s'emparer du terrier du Blaireau. N'y pouvant par-
Propriètë.
venir par la force, il emploie la ruse et va déposer ses ordures dans la chambre principale ou dans les couloirs du terrier. Le Blaireau, dont l'amour pour la propreté est rigoureux, lassé des puanteurs qui lui rendent son logis insupportable, le quitte et va s'en creuser un autre. On assiste ici à une véritable usurpation de propriété longuement préméditée et qui, par les ruses mêmes qu'elle met en jeu, révèle ce droit coutumier dont nous avons eu l'occasion de voir plusieurs exemples chez l'animal. Du reste, le Renard ne se contente pas d'une seule demeure; le plus souvent, comme l'Écureuil, il en possède Propriété indivi- deux ou trois. Ce sont des terriers profonds dont les couloirs se ramifient et
duelle de la demeure . .
chez le Renard. aboutissent a un vaste cul-de-sac. Ces couloirs multiples sont disposes autour d'un terrier principal ; ils communiquent les uns avec les autres par des galeries transversales et présentent diverses ouvertures. Les veneurs distinguent trois parties dans le terrier du Renard. C'est d'abord le Maire, sorte d'antichambre où le Renard vient en observation; ensuite la Fosse, qui est une chambre à provisions dans laquelle il enferme le fruit de ses rapines et qui a toujours au moins deux issues ; c'est enfin X Accul, nommé aussi Donjon, qui est l'habitation proprement dite et le lieu de repos du mâle. De la forme indi- Lorsque le Renard vit par couples, d'individuelle, la propriété de son
habitation prend la forme familiale. Elle se complique alors et la construction se modifie pour s'adapter à ces mœurs nouvelles que la demeure reflétera. « Pour éviter de corrompre l'air de son terrier, dit Dupont de Nemours, comme afin de se ménager plusieurs moyens de trouver un asile et plus d'une porte pour en sortir, il donne à ses terriers plusieurs issues. Il les divise en logements séparés; la femelle a sa chambre, les petits en habitent une autre et leur mère ne vient les trouver que pour leur donner à teter ou leur apporter la pâture quand ils commencent à pouvoir la déchirer. Le mâle a son appartement particulier dans le terrier principal, et souvent une ou deux maisons de campagne (ou plutôt de refuge) au dehors. »
viduelle à la forme familiale de la demeure.
Ces conditions offrent un excellent exemple de la manière dont les phéno- Modifications sumènes se pénètrent. Vivant seul dans son terrier, le Renard réalise un fait de d^nssp" aco™™nr! propriété individuelle bien caractéristique. Mais dès que la forme familiale f°\.^ u forae
r t 1-1 familiale.
apparaît, elle retentit sur la demeure et lui imprime des modifications essentielles. Celle-ci se constitue alors de plusieurs parties, dont chacune a une destination distincte, et on peut voir, en somme, que, dans la propriété familiale, subsiste encore la trace d'une concentration de la propriété individuelle. C'est, une fois de plus, l'affirmation de ce fait que, dans les associations de vertébrés, celle-ci, en s'intégrant à une forme plus étendue, ne disparaît jamais entièrement.
Mais les conditions de possession individuelle de la demeure n'offrent point partout cette même complexité. Elle dépend quelquefois d'une façon assez directe du territoire de chasse qui, comme nous l'avons vu, est toujours très éloigné du gîte chez le Renard. Le Bassaris rusé se loge dans un tronc d'arbre creux, et son trou est tapissé d'herbe et de mousse; il reste fidèle à l'arbre qu'il a choisi, ne s'en éloigne pas sans nécessité, y revient dès qu'il le peut sans danger; cet arbre représente une sorte de territoire immédiat qui est en rapport étroit avec la demeure; il constitue même, à certains égards, une extension de celle-ci.
Parmi les Mustélidés, certains se creusent des terriers ou s'emparent de ceux que d'autres animaux ont creusés; d'autres se logent dans des cavernes naturelles, dans des habitations abandonnées; dans des troncs d'arbres creux; des nids d'écureuils ou d'oiseaux. Certaines espèces sont errantes, mais la plupart ont une demeure fixe. Le Blaireau creuse, comme nous l'avons vu, des terriers dont il est parfois dépossédé par le Renard. Il donne à son habitation une très grande étendue, prend les plus grandes précautions pour s'assurer la sécurité. Les couloirs ont de sept à dix mètres de long; leurs ouvertures sont éloignées d'une trentaine de pas l'une de l'autre, les donjons, assez vastes pour que l'animal y puisse tenir à l'aise avec ses petits, est creusé à un mètre et demi sous le sol, et, lorsqu'il est plus profondément situé, est muni de couloirs verticaux pour l'aération. Le Blaireau ne vit avec la femelle que pendant la saison des amours. Le reste du temps, il est seul. La propriété de son terrier prend donc bien la forme individuelle, et cela d'une façon plus fixée et moins flottante que chez le Renard. Le Blaireau ne s'éloigne jamais à plus d'un quart de lieue de son terrier; c'est là la limite du domaine 'qu'il exploite. A la fin de l'automne, il apporte des feuilles dans son donjon, se prépare une couche molle et chaude et se nourrit des provisions qu'il a amassées en attendant le sommeil hivernal.
Malgré leur inimitié, lorsque le vol n'a point été possible pour le Renard, Association du le Blaireau et celui-ci habitent le même terrier. 11 semble qu'il y ait une sorte Renard et ,du Blai"
1 J reau pour la posses-
d.e transaction qui garantit le Blaireau contre les entreprises de son ennemi sion de la demeure.
moins fort, mais plus rusé. Cependant, le couloir d'entrée seul est commun, chaque animal a son donjon, distinct; c'est encore une forme individuelle de propriété qui subsiste, très marquée, dans cette singulière association.
Le Mydaus télagon creuse entre de fortes racines un donjon d'un mètre de diamètre, à parois lisses, et d'où partent des couloirs divergents de près de deux mètres de long. L'animal a soin d'en cacher les ouvertures sous des branches et des amas de feuilles sèches. Le Zorille habite des cavernes ou des terriers qu'il se creuse lui-même; la Marte du Canada a les mêmes mœurs: la Zibeline se loge dans des trous au voisinage des cours d'eau ; le Putois choisit le creux des arbres et les terriers abandonnés du Renard, au besoin, il se creuse lui-même une demeure. L'Hermine s'installe dans un trou, une taupinière, un terrier de Hamster, une crevasse de rocher, un arbre creux. L'hiver elle habite des terriers qu'elle se creuse dans la neige.
La Loutre, en dehors de la saison du rut, vit solitaire. Elle se creuse des terriers au bord des rivières et des fleuves et ne les quitte que lorsqu'elle y est forcée ou bien lorsqu'elle change de domaine. La Loutre commune déploie dans la construction de sa demeure une industrie et des prévisions telles, qu'elles caractérisent de la façon la plus nette le fait de propriété qui en est la conséquence. Sa demeure est souterraine, elle est toujours située à cinquante ou soixante centimètres au-dessous du niveau de l'eau. Un couloir de ,m2o à im50 remonte obliquement et arrive à un vaste donjon tapissé d'rerbes et toujours sec. Un second couloir étroit se dirige vers la surface de la berge et sert à la ventilation; mais, afin de mieux cacher sa retraite, l'animal pratique ses trous de préférence au milieu de quelque épais buisson. 11 possède généralement plusieurs habitations de ce genre.
A part l'Ours blanc, toutes les espèces d'Ursidés sont sédentaires, possèdent une demeure et ne s'en éloignent jamais beaucoup. Les unes se creusent des terriers dans la terre et le sable et y établissent leur campement: les autres s'installent dans les troncs d'arbres creux, ou les gorges rocheuses. La plupart sont nocturnes ou crépusculaires et dorment le jour dans leur retraite. Les grandes espèces qui habitent le Nord se ménagent une habitation d'hiver où elles dorment pendant les grands froids. Elles se creusent un trou dans la terre ou bien se retirent dans une caverne et y disposent une couche molle de branches d'arbres, de mousses, de feuillages, d'herbes. La femelle se retire toujours dans une caverne pour y mettre bas et y élever ses petits, créant ainsi une demeure familiale transitoire, défendue avec beaucoup d'énergie et dont on verra d'autres exemples plus loin. propriété indivi- Le Hérisson présente ce fait curieux d'une propriété individuelle sub-
duelle de la demeura -, j i> • .• i • . lj i'
au sein du groupe sistant dans 1 association par couples; ceci est a rapprocher des phénomènes analogues, signalés dans la possession d'un territoire de chasse et
familial.
dans la création d'un droit coutumier qui en est la conséquence. L'animal n'est pas sociable et vit isolé ou en compagnie de sa femelle. Chaque individu se fait séparément sa couche sous un buisson, un tas de fagots, une haie. Il y amasse une assez grande quantité de feuilles, de paille, de foin, qu'il place dans une cavité ou sous de fortes branches. Lorsqu'il ne trouve pas d'abri tout préparé, il se creuse un terrier et le garnit de même. Ce terrier est situé à 30 centimètres au-dessous du sol; il a toujours deux ouvertures, tournées l'une au Midi, l'autre au Nord; mais lorsque le vent souffle violemment dans l'une de ces directions, l'animal bouche l'ouverture qui s'y trouve exposée. L'habitation de la femelle n'est jamais située à grande distance de celle du mâle; elle est d'ordinaire dans le même jardin. Parfois même, le mâle passe toute la saison chaude dans son nid. Cependant, la propriété de chacun subsiste de part et d'autre et les individus y retournent dès que l'union se dissout ou que les temps froids approchent. Au début de l'automne, les petits se préparent une demeure pour l'hiver, et la forme individuelle de la propriété se reconstitue.
La Musaraigne d'eau se creuse des couloirs ou s'empare des taupinières et des garennes des petits rongeurs. Le couloir principal, constituant le centre de la demeure, a toujours plusieurs ouvertures, l'une au-dessous de l'eau, l'autre au-dessus et les autres du côté de la terre. Le Desman musqué ne s'éloigne que très rarement du cours d'eau qu'il habite. Il se creuse un terrier comprenant un couloir oblique s'ouvrant au-dessous du niveau de l'eau et aboutissant à un donjon situé toujours au-dessus du niveau des plus grandes crues. Le Tamias strié exploite les forêts de bouleaux et de pins. Il se creuse entre les racines des arbres un terrier relié à deux ou trois chambres de provisions, dans lesquelles il amasse ses réserves pour l'hiver. Le Géomys cendré établit sa demeure dans un donjon creuse sous le sol, entre les racines des arbres et auquel aboutissent des couloirs qui se ramifient de distance en distance. Gesner a vu un boyau se rendre du donjon à une grande chambre à provisions, remplie de racines, de pommes de terre, de noix et de graines. La femelle met bas dans un nid analogue au donjon et qu'elle tapisse de poils.
Le Hamster commun se construit une demeure qui garde la forme d'une propriété individuelle. En dehors de la période passagère du rut. le mâle chasse la femelle et même la tue. Il est particulièrement curieux de voir la demeure refléter des adaptations diverses suivant qu'elle est construite par le Adaptations divermâle ou par la femelle. Le premier entasse des quantités énormes de provisions ^«eVeT et dispose son terrier dans ce but; la femelle n'amasse rien tant qu'elle a des demeure' petits et la forme de sa demeure se trouve influencée par les conditions particulières de sa vie.
« Le tenter du mâle, dit Brehm, consiste en une grande chambre située à une profondeur de 1 à 2 m., en un couloir de sortie oblique et un couloir
d'entrée vertical. Des galeries profondes mettent le réduit principal ou chambre de repos en communication avec les chambres de provisions. Les terriers varient suivant l'âge et le sexe de l'animal; ceux des jeunes sont les plus courts, les plus superficiels; ceux des femelles sont plus grands et ceux des vieux mâles
ont le plus de développement et de profondeur On peut voir facilement
si un terrier est habité ou non. Est-il revêtu de mousse, de champignons, d'herbes, les parois en sont-elles dégradées, il est abandonné, car le hamster tient toujours son habitation en parfait état... Les chambres varient sous le rapport des dimensions. Celle qui sert de demeure habituelle à l'animal est la plus petite. Elle est remplie de paille fine, de graines de chaume, qui forment une couche molle; les parois en sont lisses et polies. Trois couloirs y aboutissent; celui d'entrée, celui de sortie et celui qui aboutit à la chambre aux provisions. Celle-ci ressemble à la première pour la forme. Elle est ovale ou arrondie; sa partie supérieure est bombée; ses parois sont lisses. A la fin de l'automne, elle est remplie de blé. Les jeunes hamsters n'en construisent qu'une, les vieux en creusent de trois à cinq, et l'on y trouve de 2 à 4 hectolitres de grains. Souvent le hamster bouche avec de la terre le couloir qui conduit à cette chambre; parfois, il le remplit aussi de grains. Ceux-ci sont comprimés de telle sorte que l'homme qui découvre un terrier de hamster doit y porter
la pioche avant de pouvoir les ramasser Dans le couloir d'entrée, on trouve
souvent, avant d'arriver à la chambre de repos, une place élargie où l'animal dépose ses ordures.
» Le terrier de la femelle diffère un peu; il n'a qu'une ouverture de sortie, mais le nombre de ses ouvertures d'entrée varie de deux à huit; cependant, tant que les petits ne sortent pas du terrier, une seul sert; plus tard, les petits les utilisent toutes. La chambre de repos est circulaire..., elle renferme une couche de menue paille. Il en part autant de couloirs qu'il y a d'ouvertures d'entrées; souvent ces couloirs communiquent entre eux. Les chambres à provisions y sont rares. Tant que la femelle a des petits, elle n'amasse rien. » Cette demeure est, du reste, une demeure d'été. Elle est directement destinée à la brève période que le mâle et la femelle passent ensemble, puisa l'élevage des petits. Après que la dernière portée a assez grandi et que la femelle l'a chassée, elle a à se creuser un terrier d'hiver et à y entasser ses provisions. Les conditions de la maternité lui donnent donc deux habitations, dont l'une est familiale et l'autre individuelle. Ces mêmes conditions la placent dans une situation inférieure au mâle qui peut amasser des provisions durant tout l'été. On voit qu'ici encore la propriété reflète les mœurs de l'animal, se modifie avec elles, devient une conséquence et une expression de son activité.
A côté de ces exemples, qui soulèvent des observations particulières et dégagent le mécanisme originel des faits de Propriété en les reliant d'une façon
directe aux manifestations de plus en plus complexes des activités de l'animal, les faits de possession d'une demeure restent nombreux et leur énumération entraînerait à des longueurs fastidieuses. On peut citer, parmi les Marsupiaux, le Péramèle Nasique qui creuse de vastes espaces, soit pour se créer une demeure, soit pour exploiter son domaine. 11 réalise ainsi un reseau de couloirs qui couvrent une grande étendue et qui vont d'un trou à un autre. Le Thylacine Cynocéphale habite des cavernes et des crevasses ou des tanières creusées par lui. Le Chérope sans queue se construit un nid qu'il cache avec grand soin sous les buissons; le Phalanger Renard et le Koala cendré demeurent sur un arbre; ce dernier ne le quitte que lorsqu'il manque de nourriture et pour aller s'installer au plus vite sur un autre. Le Kanguroo-Rat se creuse une cavité dans le sol et en bouche l'ouverture dès qu'il y est enfermé. Le Bathyergue maritime et le Spalax Zemmi se creusent des terriers où ils vivent solitaires.
L'Urson coquau demeure toujours dans un certain domaine; on le rencontre pendant des mois sur ce même tronc d'arbre dans le creux duquel il a installé sa couche; le Porc-Epic vit solitaire dans un terrier bas et profond et l'Ornithorhynque habite le bord des fleuves où l'eau est tranquille; il s'y creuse un couloir sinueux aboutissant à un vaste donjon tapissé de plantes aquatiques desséchées.
On voit dans tous ces faits des conditions où la propriété individuelle de la la forme indivi-
. ... , r iuelle de la pro-
demeure est, sinon absolue, du moins toujours prédominante; c est une forme priètè se trouve particulière qui réfléchit les mœurs de l'animal et qui montre avec quelle force ^ss Cavités "de*
l'animal.
ce type particulariste se maintient lorsque le fait d'association n'est ni permanent ni fortement constitué. C'est que la structure de l'animal s'y réfléchit toute entière, il forme un tout : ce caractère se grave dans les manifestations de son industrie. Il faudra une consolidation du type familial et sa permanence assez accusée pour que l'association prédominant sur les tendances individuelles, celles-ci laissent place à une première forme, restreinte encore, de propriété collective.
La propriété familiale de la demeure se présente sous un aspect transitoire Propriété famiet sous un aspect permanent. Il faut des conditions particulières dans la vie de Aspect transitoire l'animal, et principalement des mœurs sédentaires, pour déterminer chez lui le 0UPermanentbesoin constant de l'abri. 11 faut, d'autre part, que la famille soit permanente, c'est-à-dire que le couple au moins se maintienne pour que la propriété familiale se maintienne aussi. Dans certains cas, la famille est transitoire, liée à la période de l'élevage des petits, et l'on voit parfois alors apparaître une demeure transitoire qui constitue une propriété familiale, transitoire aussi.
Cette demeure est quelquefois un chef-d'œuvre d'industrie. C'est le cas Demeures transipour la Souris naine, qui construit un nid arrondi, de la grosseur du poing, dont l'enveloppe extérieure est formée de feuilles, de roseaux et de tiges de
Fig. 62 — Nid de la Souris naine
nentes.
ces mêmes graminées auxquelles est attaché l'édifice. L'ouverture est petite et latérale, l'intérieur est tapissé avec le duvet des épis de roseaux et avec des pétales de fleurs. Cette habitation, si industrieusement construite, n'est occupée que le temps nécessaire pour l'élevage des jeunes, qui est fort court.
Parmi les Lémuriens, les Galagos se préparent dans les creux des troncs d'arbres ou dans des nids d'oiseaux abandonnés, une couche formée de brins d'herbes, sur laquelle la femelle met bas un ou deux petits auxquels elle donne tous ses soins. C'est encore une demeure familiale transitoire que se creuse la femelle du Renard d'Egypte. Ces animaux n'ont pas de terriers; seule, la femelle pratique un couloir à l'extrémité duquel elle ménage une grande excavation où elle met bas et nourrit ses petits. De même l'Hyène met bas, parfois, dans un terrier qu'elle s'est creusé.
A côté de ces demeures transitoires, liées à la fondation passagère de la Demeures permafamille, on trouve des demeures permanentes, occupées par couples et par familles, où le phénomène de propriété est évidemment beaucoup plus consolidé. Un singe américain, le Nyctipithèque Douroucouli, vit par couples; il paraît avoir un séjour fixe et se construit un nid de feuilles recouvertes de mousse dans le creux des arbres. Le Loris Tardigrade forme des petites familles qui partagent le même abri dans les troncs d'arbres creux. D'autres Lémuriens, les Macrotarses, vivent par couples ou par petites sociétés dans les grandes forêts et choisissent leur abri dans le creux des arbres. Au moment de mettre bas, la femelle se construit quelquefois un nid garni d'herbes tendres, à l'enfourchure d'un arbre. Le Lynx d'Europe vit avec sa femelle et ne quitte qu'à la dernière extrémité la solitude qu'il s'est choisie. Il habite des cavernes et des taillis, souvent des terriers de Renards et de Blaireaux. La Mangouste Ichneumon vit par familles, que le père dirige pour la chasse. Elle ne s'éloigne jamais des terrains bas, vit parmi les roseaux, au bord des rivières et des fossés, et y pratique des sentiers étroits, très propres, qui conduisent aux terriers profonds qu'elle habite. Le Galictis Taira vit avec sa femelle; il s'abrite dans les hautes herbes, dans les forêts, ou bien se loge dans un terrier de Tatou abandonné. Le Galictis grison a les mêmes mœurs; la Belette vit par couples ou par petites familles, elle chasse en compagnie et quelquefois vit en société, elle se loge dans le creux des arbres, dans les vieilles masures, les taupinières, les terriers de hamsters ou les trous de rats ; sa demeure correspond à l'occupation et à l'exploitation d'une localité déterminée. Lorsqu'elle y est en sûreté, elle y rôde tout le jour; lorsqu'elle y est pourchassée, elle ne sort que la nuit. La propriété de la demeure, comme celle du territoire de chasse, prend ici la forme familiale.
La Loutre de mer ou Enhydre vit en petites familles qui comprennent le père, la mère et les petits. Parmi les Marsupiaux, le Bélidé sciurien vit par
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petites familles et fait des arbres son unique demeure. Chez les Rongeurs, le Ptéromys Pétauriste possède, avec sa femelle, une retraite dans le creux d'un arbre. L'Ecureuil vulgaire a une ou plusieurs demeures. Souvent il se loge dans des nids abandonnés de corbeaux ou d'éperviers. Mais il construit lui-même son abri permanent. Le fond du nid a la même disposition qu'un nid d'oiseau; il est surmonté par un dôme de bûchettes, légèrement conique, assez épais pour s'opposer au passage de l'eau de pluie. L'entrée principale se trouve à la partie inférieure; elle est exposée au levant, tandis qu'à l'extrémité opposée et dans l'épaisseur du dôme, une ouverture est ménagée pour la fuite. Lorsque le temps est mauvais et que le vent vient à souffler du côté de l'une des ouvertures, l'écureuil la bouche momentanément. La femelle a deux portées par an. Lorsque la seconde portée est assez grande, les parents et leurs rejetons de la saison forment une bande de douze à seize individus qui exploitent le même canton. Ici encore, on le voit, la propriété familiale de la demeure correspond à la propriété familiale du territoire de chasse.
Le Coypou vit par paires, dans un terrier qui constitue encore une propriété familiale. Le Lagomys alpin vit par couples ou par bandes; il reste fidèle à sa demeure et ne s'en éloigne jamais beaucoup. Du reste, il la prolonge dans l'exploitation de son territoire, en y ajoutant des sentiers frayés à travers les rochers, aboutissant à son terrier et le long desquels il broute l'herbe. II amasse, comme nous l'avons vu plus haut, des provisions d'hiver. Le Pangolin Pentadactyle vit avec sa femelle et élève deux ou trois petits dans un terrier de plus de deux mètres de profondeur creusé dans le sol sec. Enfin, parmi les ruminants, les Céphalophes vivent par paires et chaque paire ne s'éloigne guère de l'endroit qu'elle s'est une fois choisi. Elle ne le quitte que lorsqu'elle en est chassée, ou bien lorsqu'elle a trouvé aux environs une meilleure cachette. Elle confond ainsi la propriété du territoire qu'elle exploite et celle de sa demeure dans la forme familiale.
propriété coiiec- Cette forme constitue un acheminement vers la forme collective. La famille
tm de u demeure. permanente tend à constituer la bande ou la peuplade et, dès que celle-ci existe, la propriété collective apparaît comme une conséquence directe de son activité. Elle est son reflet, sa traduction immédiate dans l'ordre matériel. Le même phénomène se reproduit aux degrés les plus divers de l'échelle animale, dès que l'association prédomine sur les tendances individuelles et que le groupe se constitue.
Nous avons déjà vu de nombreux exemples de bandes ou de peuplades de mammifères réalisant la propriété collective du territoire nourricier. Nous allons voir ici ceux qui concernent la propriété de la demeure.
Parmi les Lémuriens, les Brachytarses vivent en bandes, sur les arbres. Ils
ont des habitudes nocturnes et se retirent dans des arbres creux où ils se blottissent en groupes et se roulent pour dormir pendant le jour. Chez les Chéiroptères, quelques semaines après le réveil du sommeil hivernal, le mâle et la femelle s'accouplent. Ils se séparent bientôt après. Les mâles vivent isolés, mais les femelles se réunissent, forment des bandes et habitent des trous en commun. Les naturalistes ont constaté que jamais un mâle ne pénètre dans ce gynécée. Elles retournent régulièrement dans le même trou. Les petites espèces vont s'établir dans des grottes naturelles que l'homme habitait aux âges préhistoriques. On cite nombre de ces grottes qui sont connues de mémoire d'homme comme servant de demeure aux chauves-souris. On trouve une de ces grottes à deux kilomètres de Châteaudouble, dans le Var. « La couche profonde d'excréments qui s'y est produite, dit Brehm, laisse à penser qu'elles ont dû en prendre possession peu de temps après que l'homme en eut fait l'abandon pour se créer d'autres demeures. » La permanence de cette propriété collective est particulièrement remarquable.
Le Buantou ou Canis priiiuvviis se réunit en meutes de huit à douze individus et habite les cavités naturelles des rochers. Le Renard Corsac vit en société dans un terrier à deux ou trois issues. Le Potoroo-Rat se creuse un trou entre les touffes d'herbes et le tapisse de feuilles sèches; plusieurs individus l'habitent en commun; chez les Rongeurs, le Polatouche Assapan se fait un grand nid de feuilles sèches dans un tronc d'arbre creux : des bandes entières y dorment ensemble. Le Muscardin vit en petites bandes. Chaque animal se construit, dans un buisson épais, un nid mou et chaud avec de l'herbe, des feuilles, de la mousse, des racines, des poils. Souvent il s'unit à un de ses semblables pour construire son abri ; ils l'occupent le jour et, le soir, sortent avec leurs voisins.
Les Dipopidés vivent en grandes bandes et habitent des terriers à couloirs nombreux et ramifiés, munis de nombreuses ouvertures. C'est dans des habitations de ce genre que les Gerboises d'Egypte se réfugient et, d'après les Arabes, toute la communauté travaille d'un commun accord à ces habitations. La demeure de l'Alactaga constitue une sorte de hameau creusé sous terre. Le terrier consiste en des couloirs plus ou moins sinueux, aboutissant à un couloir principal, souvent ramifié : il mène à un vaste donjon, en rapport lui-même avec une chambre accessoire. Du donjon part un second couloir, pratiqué dans une direction opposée au premier et débouchant près de la surface du sol : c'est un couloir de fuite que l'animal peut ouvrir en quelques instants. Il ferme les ouvertures de son terrier lorsqu'il y est entré. Deux ou trois couples l'habitent ensemble. Ce terrier est, du reste, creusé en commun, ce qui consacre la forme collective de propriété qu'il réalise. On y trouve des chambres latérales habitées par chacun des couples. La propriété collective, Propriété fami-
• 111. . . , . . , ,. . liale intégrée à la
résultat de 1 association, n arrive donc pas a eflacer dans I architecture du terrier propriété collective.
la trace d'une propriété individuelle ou plutôt familiale, qui a formé l'apport de chaque couple à la bande ainsi constituée. L'Hélamys Cafre forme souvent de véritables colonies. 11 creuse des demeures souterraines et profondes auxquelles aboutissent des couloirs nombreux et ramifiés. Plusieurs couples habitent ce terrier; on trouve encore ici un fait de propriété collective.
Le Lagostome viscache offre encore un exemple de la propriété familiale intégrée à la propriété collective et formant l'apport de la famille au groupe social. Il creuse en commun des terriers très étendus, formés d'un grand nombre de couloirs ayant souvent de 40 à 50 ouvertures. Ces terriers sont divisés en autant de chambres qu'il y a de familles qui y logent. Huit à dix familles habitent ensemble un même terrier. Lorsque la communauté s'agrandit, une partie quitte la demeure commune et va en construire une autre à côté de l'ancienne. La propriété collective est ici suffisamment affirmée par les faits et, surtout, par le travail en commun pour la construction de la demeure. Cependant, celle-ci garde, dans son architecture, la même structure que le groupe, composé d'une juxtaposition de familles. 11 y a dans cette propriété familiale, intégrée à la propriété collective et respectée au sein du groupe, une nouvelle affirmation de ce droit coutumier dont nous avons eu à noter déjà tant d'exemples intéressants.
Au point de vue de la propriété familiale intégrée au groupe et à la propriété collective d'un canton, nous pouvons citer encore les Chimpanzés qui vivent en bandes conduites par un vieux mâle, et qui construisent sur les arbres des demeures, des sortes de nids formés de branches d'arbres. On ne rencontre guère plus d'un ou deux nids sur le même arbre ou dans le voisinage, très exceptionnellement cinq. Du reste, l'occupation de la demeure par la famille et celle du canton par la bande n'est pas permanente. Ils sont obligés de se déplacer lorsqu'ils ont tout dévoré et d'aller s'établir plus loin.
Les Marmottes ont une demeure fixe. La Marmotte Bobac se creuse, sur des collines peu élevées, des couloirs profonds qui sont habités par toute une famille. Ces demeures constituent une propriété familiale dans l'organisation de la bande. L'hiver, toute la famille s'endort sans se séparer, dans son terrier. Les Campagnols vivent par couples dans un même terrier qui comprend une chambre à provisions et une chambre de repos. Ils réalisent ainsi un fait de propriété familiale. Cependant, il n'est pas rare de rencontrer plusieurs femelles pour un seul mâle; ces cas de polygamie sont particulièrement intéressants, parce qu'ils sont souvent à la base de la constitution de la bande et qu'ils tendent à faire de la propriété familiale une propriété collective. Cependant, au sein de cette demeure dont la forme familiale est établie et dont la forme collective est près de s'affirmer, la forme individuelle subsiste encore. En effet, lorsque la gestation touche à son terme, le mâle et la femelle creusent à côté de l'une
des galeries du terrier, et communiquant avec elle, un nid qu'ils garnissent comme la loge de repos, de brins d'herbes. Ils ne partagent donc pas celle-ci avec leur progéniture, ils la séparent dans l'occupation de leur demeure, et ce caractère, qui s'écarte de la forme familiale, se rapproche au contraire de la forme individuelle. On a ici un exemple de transition qui touche d'un côté à l'organisation collective, de l'autre à l'organisation individuelle de la propriété, tout en réalisant d'une façon prédominante sa forme familiale. Lorsque les ressources d'un canton sont épuisées, tout cède à la tendance associative. Les Campagnols se forment alors en bandes excessivement nombreuses et émigrent. Parmi les Pachydermes, les Damans vivent dans des trous. Ils ne s'éloignent point de leur demeure et restent fidèles à leur habitat rocheux. La bande a un certain degré d'organisation et, toujours, quelques sentinelles montent la garde. Dans plusieurs localités de l'Egypte, les sangliers habitent toute l'année et en bandes, des plantations de cannes. Dans l'Inde, ils habitent des fourrés épais et buissonneux qu'on ne peut leur faire abandonner. Ils s'y creusent un trou assez grand, quand ils le peuvent, le tapissent de mousse, d'herbes et de feuilles sèches. Toute la bande se couche dans le même bouge, la tête tournée vers le centre. Ils réalisent ainsi la propriété collective d'une demeure.
Propriété indivi- Nous avons déjà vu plus haut des exemples de l'intégration d'une propriété
intégrée à "ia Pro- familiale à la propriété collective. La première constitue un apport à la seconde pnete collective. e^ quelquefois, la concentration de l'association n'est pas assez accusée pour l'effacer entièrement. Or, on peut penser que des cas semblables se présentent pour la forme individuelle de la propriété. En effet, la bande peut se former par juxtaposition d'individus et avant que la forme familiale ait été établie. S'il était possible de présenter des exemples à ce sujet, on serait assuré d'avoir retrouvé dans le monde animal la trace des deux formes possibles d'association, l'une déterminée sur la base individuelle, l'autre sur la base familiale. Les faits suivants vont donner toute satisfaction à cet égard.
Le Spermophile Souslik vit en colonie. Le caractère collectif, la vie sociale sont nettement affirmés dans ses moeurs; cependant, chaque individu possède son terrier, le mâle de son côté, la femelle du sien. Le terrier de celle-ci est situé plus profondément que celui du mâle. Ce n'est donc point la forme familiale que nous trouvons à la base de la constitution du groupe, mais la forme individuelle qui n'est point effacée.
Ces terriers comportent un donjon situé à un mètre et demi ou deux mètres de profondeur. 11 est ovale et mesure environ 30 centimètres dans sa grande largeur. Il est tapissé d'une couche épaisse d'herbes séchées. Un couloir étroit et tortueux débouche sur le sol. Ce couloir ne sert que pendant un an, car, dès les premiers froids, le Souslik le bouche et s'en ménage un autre qu'il ouvre
entièrement lorsqu'il sort du sommeil hivernal. Ces couloirs s'ajoutent d'année en année; on peut, d'après leur nombre, reconnaître l'âge du terrier, mais non pas celui de l'animal qui l'occupe, car de jeunes individus s'emparent des habitations dont les propriétaires sont morts. Le terrier comprend des chambres latérales où l'animal renferme ses provisions d'hiver. Les jeunes naissent en avril ou en mai; ils restent dans le terrier de la mère jusqu'en automne; mais alors chacun se creuse une demeure particulière, y enserre ses réserves nutritives et s'y enferme l'hiver venu. La mauvaise saison met fin à la vie sociale; chacun, père, mère, petit, vit pour soi dans sa demeure, sur les provisions qu'il a amassées et qui constituent une propriété individuelle; puis il s'endort du sommeil hivernal. On le voit, la forme individuelle de la propriété prédomine à tous les degrés dans l'association, et la forme familiale est si peu fixée qu'elle est essentiellement transitoire. Ce n'est pas sur elle que s'est constitué le groupe, mais sur l'individu lui-même. La propriété individuelle intégrée au groupe social nous raconte l'histoire de sa formation.
Les Chiens marrons, en Egypte, mènent une vie commune et forment des peuplades qui vivent indépendantes. Chaque individu a deux trous, creusés avec beaucoup de soin, l'un à l'Est, l'autre à l'Ouest. Si la montagne est orientée de telle sorte que les deux trous soient exposés au vent du Nord, le chien s'en creuse un troisième sur le versant opposé; mais il ne l'habite que lorsque le temps est froid et lui rend impossible le séjour des deux autres. Il reste dans le trou du versant oriental le matin, mais vers 10 heures, lorsque la chaleur devient trop grande, il se retire à l'ombre, « On voit, dit Brehm, les chiens se lever l'un après l'autre, se traîner sur la colline, chacun vers son trou situé sur le versant occidental, et y continuer son somme. L'après-midi, le soleil venant l'y visiter, il retourne dans son premier trou et y reste jusqu'au coucher du soleil. » Ces chiens sont en guerre continuelle avec les chiens domestiques; du reste, la bande qui occupe une colline ne vit pas en bonne intelligence avec une bande voisine et ne laisse pas envahir son territoire. Ces chiens se battent avec tout individu qui n'a pas grandi au milieu d'eux. La femelle n'habite pas avec le mâle; elle met bas dans son trou, qu'elle agrandit de façon à former un véritable terrier. C'est donc, encore une fois, la peuplade formée par juxtaposition d'individus que nous rencontrons ici; la concentration du système collectif n'a pas été suffisante pour provoquer la disparition de la forme individuelle et, dans la possession collective d'un territoire, nous voyons subsister la propriété individuelle du gîte.
Ces phénomènes nous conduisent d'une façon directe à l'établissement des constitution d
...... , . . , . groupes sociaux.
groupes sociaux. II est intéressant de constater que, tandis que la concentration de l'association produit chez les Insectes l'effacement de plus en plus grand de tout ce qui est individuel ou familial, chez les Mammifères, au contraire, comme
chez les Oiseaux, l'association n'efface jamais les formes antérieures, mais, au contraire, les intègre dans un tout où elles gardent leur libre jeu. Les exemples précédents mettent en évidence cette intégration de la propriété individuelle et de la propriété familiale à la forme collective. Cependant, ils ont été notés surtout pour montrer que le groupe, créé sur la base de l'individu ou de la famille, recevait un apport individuel ou familial dans les manifestations de la propriété. On touche ainsi les deux origines, non seulement possibles, mais réelles, de l'association et de la constitution du groupe, et les conditions dans lesquelles nous pouvons les dégager nous donnent l'assurance d'avoir apporté à la Sociologie pure, un fait positif qui, au point de vue abstrait, peut prendre le caractère d'une loi. On verra plus loin, dans la conclusion de ce mémoire, où cela nous mène; pour le moment, il est impossible de quitter les Mammifères sans les étudier au point de vue plus particulier des groupes sociaux et de leurs manifestations dans le domaine de la propriété.
Groupes so- Cette étude est d'autant plus importante que la plupart des mammifères
sont sociables. « Dans chaque bande, dit Brehm, l'animal le mieux doué a le commandement et exige une obéissance absolue. Parmi les ruminants, les vieilles femelles, surtout celles qui n'ont pas de petits, sont investies de ce commandement; chez d'autres, les singes, par exemple, ce sont les mâles qui sont chefs de bande, et ils n'y arrivent qu'après des combats acharnés; celui qui en sort vainqueur est reconnu comme chef. Ici, c'est la force brutale qui l'emporte. Là, c'est l'expérience ou la bonne volonté. Chez tous les animaux sociables, le chef veille à la défense et à la sûreté de toute la bande et protège même les membres les plus faibles pour lesquels ils se sacrifient. Les moins forts, les moins intelligents, se rassemblent autour des plus vaillants et des plus prudents et leur obéissent pour se mettre en sûreté. » Je ne retiendrai ici, au point de vue des phénomènes de cet ordre, que ce qui touche directement au fait de Propriété.
Le Lapin de garenne est un animal « domicilié et sédentaire », suivant les paroles mêmes de Brehm. Il forme de véritables villages où des habitations particulières s'agglomèrent dans un lacis inextricable. Chaque terrier consiste en un donjon assez profond et en un véritable labyrinthe d'avenues, de couloirs, de corridors, qui s'entrecroisent, forment des carrefours ou se terminent en cul-de-sac. On retrouve dans ce terrier les parties principales de celui du blaireau. Ces terriers sont voisins les uns des autres, mais chaque couple habite le sien et n'admet pas qu'un individu étranger y pénètre. Cependant, les couloirs de deux terriers voisins s'entrelacent souvent et s'ouvrent les uns dans les autres. A côté de cette propriété familiale en subsiste une autre qui rappelle l'état où le couple n'étant point établi d'une façon permanente, chaque animal vivait de son côté.
La femelle, en effet, avant de mettre bas, creuse un terrier spécial dont le fond Formes kdm-
duelle et familiale
circulaire est garni d'une couche d'herbes sèches. Elle y revient chaque jour pour inUlgrèes » la f<)rme nourrir ses petits. Ce fait rappelle, dans la peuplade de lapins où les individus "^^n". restent étroitement liés, les mœurs antérieures à la constitution permanente de la famille et, à plus forte raison encore, à la constitution du groupe social. Et c'est ainsi que, à demi effacée, subsistant à titre de rappel, une forme de propriété individuelle demeure, à côté de la propriété familiale, très nettement accusée au sein de l'organisation collective.
Les Bisons sont très sociables. Ils ont à peu près disparu devant l'extension organisation
, . „ , , , sociale des
de la civilisation blanche en Amérique. Cependant, leurs mœurs présentent Bisons. bien des particularités intéressantes. On les rencontre en plaine, en masses innombrables. Ils ne forment pas un seul troupeau, mais des séries de petits troupeaux qui marchent non loin les uns des autres. Les mâles et séparation les femelles s'attroupent séparément. Celles-ci se réunissent avec leurs veaux ; femelles. ceux-là se groupent par individus du même sexe. A la saison du rut, les paires se forment et la recherche de la femelle donne lieu à des combats entre les mâles. Dès que celle-ci est pleine, elle rejoint d'autres vaches-bisons. Les mères se choisissent les plus gras pâturages et y demeurent avec leurs petits.
Les Bisons se cantonnent et changent de cantons avec les saisons. En été, cantons d-hiyer ils recherchent les plaines, en hiver, les forêts. Dans leurs voyages, ils suivent toujours les chemins connus sous le nom de sentiers de buffles. Ces sentiers vont en droite ligne, sont parallèles entre eux et traversent la plaine par plusieurs centaines. Lorsque les Bisons se sont cantonnés, ils vont avec une grande régularité de leurs pâturages aux rivières, pour s'y abreuver et s'y baigner.
Propriétés terri- La méthode qu'ils apportent dans leurs migrations périodiques, l'occupation et tonales de petits
l'exploitation des cantons qu'ils se sont choisis, réalisent un fait de propriété; f™^,'" sm
ici, grâce à la prédominance du phénomène d'association, il prend la forme
collective. Cette forme ne s'accuse cependant que par petits troupeaux et par
petites bandes, cantonnés chacun sur son territoire. Sans doute, dans leur
voisinage et dans leur action en masse, la constitution d'une collectivité plus
vaste, d'une sorte de fédération, est évidente. Cependant, sa cohésion n'est pas
suffisante pour créer un fait de propriété, et celui-ci n'est réalisé que par des
groupes plus restreints au sein du groupe total, perdant en fermeté ce qu'il
gagne en étendue. Les mœurs du ruminant, vivant par bandes et exploitant un
pâturage sans rechercher un abri permanent, s'opposent ici à la constitution
d'une forme individuelle de la propriété. Le canton d'exploitation existe, mais
non point la demeure : l'industrie de l'individu ne s'étant pas manifestée dans
ce sens ne peut former un apport de cet ordre au groupe social.
C'est, en effet, la possession de la demeure qui constitue la propriété
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individuelle et, le plus souvent, la propriété familiale au sein du groupe. L'association, errant dans son canton, garde toujours un côté flottant, peu précis, que présentent aussi les bandes les plus misérables de peuples chasseurs chez les hommes. Les habitudes sédentaires font naître des mœurs sociales plus fixées et même la constitution de groupes d'habitations qui constituent de véritables villages.
vniages Le Cynomys social peut en fournir un exemple; il habite les prairies basses.
Prairie!"" * couvertes d'un tapis de gazon formé par la Sesleria dactyloides. Ces habitations occupent de si vastes étendues, que les chasseurs les appellent des villages (prairie 's àog village), et, en effet, elles constituent de véritables villages où la vie sociale est intense. « On ne se fait une idée, dit Baldwin Moellhausen, de l'étendue de l'habitation de ces animaux paisibles, qu'en cheminant des journées entières entre les petits monticules qui servent chacun de demeure à deux individus ou à un plus grand nombre. Elles sont généralement éloignées l'une de l'autre de s à 6 mètres; le petit monticule qui est devant l'entrée de chacune d'elles et qui représente la valeur d'un bon tombereau, est formé de la terre qu'ils ont rejetée de leurs couloirs souterrains. Ces habitations ont une ou deux ouvertures. Un sentier battu va de l'une à l'autre et, à leur vue, on se figure aussitôt l'amitié et les rapports intimes qui doivent exister entre ces animaux. Ils choisissent, pour l'emplacement de leurs villages, un lieu où se trouve une herbe courte, rude, qui croît surtout sur les hauts plateaux et qui, avec certaine racine, est la seule nourriture de ces animaux... Quand le Cynomys social sent les prodromes de son sommeil léthargique, ce qui arrive à la fin d'octobre, il ferme toutes les ouvertures de son habitation pour se garantir du froid, et il s'endort pour ne se réveiller qu'aux premières chaudes journées du printemps. » La vie de la colonie est particulièrement curieuse. Les animaux jouent entre eux, se visitent les uns les autres dans leurs terriers, se donnent des marques d'amitié lorsqu'ils s'entrecroisent. De vieux mâles demeurent en sentinelle aux abords des terriers, et, à leur cri, tous disparaissent dans leur trou. Les Chiens de Prairie se défendent avec un grand courage et montrent beaucoup d'amitié à leurs semblables. La vie sociale est par conséquent bien affirmée, certainement aussi consolidée, sinon plus, que dans mainte peuplade de Primitifs. On trouve ici l'installation d'une peuplade sédentaire dans un lieu déterminé, adapté à la vie du groupe, sillonné de sentiers qui relient les diverses habitations, et celles-ci, habitées par des couples ou des petites familles, constituent une propriété familiale que l'association n'a point effacée.
villages de Les Marmottes présentent aussi dans leurs mœurs une vie sociale très
active. La Marmotte vulgaire creuse des terriers, simples et petits pour l'été,
profonds et étendus pour l'hiver. « L'été, dit Tchudi, s'écoule gaiement pour elles. A la pointe du jour, les vieilles sortent de leurs terriers, avancent la tète avec précaution, prêtent l'oreille et guettent de tous côtés pour s'assurer qu'il ne se passe rien d'extraordinaire dans le voisinage; elles se hasardent enfin à faire quelques pas et elles se mettent à déjeuner. Ce repas est promptement expédié; l'herbe verte et surtout les jolies fleurs des Alpes en font les principaux frais, et on les voit disparaître rapidement autour des établissements des marmottes. Les jeunes suivent de près les parents. Dès qu'elles sont toutes rassasiées, elles se rangent en cercle sur une pierre plate, bien exposée V0^dd6ei"n'ie2~ au soleil et aussi rapprochée que possible de leur demeure. Alors, elles commencent leurs jeux et leurs plaisirs, qui consistent à se peigner, à se gratter, à faire leur toilette, à se taquiner les unes les autres et à faire les belles en se dressant sur leurs jambes de derrière. Pendant que les jeunes se livrent ainsi à leur humeur folâtre, les vieilles marmottes font sentinelle et dès que paraît quelque chose de suspect, un homme, un oiseau de proie ou un renard, fut-ce à des lieues de distance, le sifflet se fait entendre, clair, fort, retentissant... Dès que le temps est froid, elles restent des jours entiers dans leurs trous; la nuit, elles ne sortent jamais. Aussitôt après le coucher du soleil, tous les lieux de plaisir sont déserts; en automne, elles se retirent bien avant ce moment, et la vue d'un ennemi les retient dans leur demeure pendant tout le reste de la journée.
» Les Marmottes établissent leurs habitations d'été sur les oasis de gazon Habitations d'été. qu'entourent les rochers et les abîmes; elles recherchent le soleil plutôt que l'ombre et évitent toujours l'humidité. Leurs trous sont souvent creusés à 3 ou 4 pieds de profondeur et des galeries d'une ou de deux toises, si étroites qu'on a de la peine à y passer le poing, conduisent à la demeure proprement dite, qui a la forme d'un vaste bassin. L'entrée se trouve quelquefois en plein gazon, mais le plus souvent elle se cache au milieu des rochers ou sous des pierres où il est impossible de la découvrir. Les galeries vont en montant ou en descendant; elles sont simples ou divisées en plusieurs embranchements, dans lesquels la terre est si bien pressée et tassée que c'est à peine s'il a fallu en enlever pour les construire.
» L'accouplement a lieu après le sommeil d'hiver, et, déjà en juin, les petits viennent au monde; il n'en naît pas plus de quatre à la fois. Ceux-ci ne sortent que quand ils sont passablement gros et ils partagent l'habitation de leurs parents jusqu'à l'année suivante.
» Les Marmottes n'ont quelquefois qu'une demeure pour les deux saisons; dans ce cas, elles la construisent sur le plan des habitations d'hiver, qui sont plus vastes que les résidences d'été. Mais en général, elles aiment à passer la belle saison autant que possible dans les hautes prairies, à 3000 mètres environ.
C'est là leur séjour préféré, parce qu'elles y sont à l'abri de tout dangereux voisinage. Cependant, le moment arrive où il faut le quitter; elles descendent Habitations d'hiver, alors dans les pâturages que le berger vient d'abandonner et s'y creusent leurs terriers d'hiver, vaste construction qui contient quelquefois une famille de quinze individus. Avant le milieu d'octobre, qui est l'époque où elles s'enferment définitivement, elles transportent une grande quantité de foin dont elles tapissent leurs trous, et qui leur sert aussi, avec de la terre et des pierres, à boucher les canaux. Les demeures d'été et celles qui ne sont pas habitées restent ouvertes. L'entrée même des canaux est d'ailleurs toujours libre; ce n'est que 1 ou 2 pieds plus bas que se trouve la porte si solidement bâtie. De là, les canaux se divisent. L'un n'est qu'un embranchement accessoire, creusé sans. doute après la construction de la porte, pour décharger les matériaux qui n'étaient plus utiles. Cet embranchement existe aussi parfois dans les terriers d'été; alors, il n'a évidemment pas cette destination, mais il sert sans doute d'échappatoire aux marmottes poursuivies par le chasseur, ou bien il devait d'abord former l'entrée principale, et la rencontre d'une pierre a forcé à l'abandonner. La grande avenue qui conduit à l'habitation d'hiver a rarement moins de 10 pieds de long à partir de> l'entrée, et assez souvent elle a huit à dix mètres. Elle remonte un peu vers l'extrémité et aboutit au terrier qui ne mesure pas moins de trois à six pieds de diamètre et qui est rempli d'un foin tendre et sec, renouvelé en partie tous les automnes. La prudente marmotte commence déjà en août ses approvisionnements; elle coupe avec ses dents tranchantes de l'herbe et des plantes qu'elle fait sécher et qu'elle transporte ensuite chez elle. » Outre ces habitations, la marmotte possède encore des couloirs de couloirs de refuge refuge qui lui servent, en cas de danger, si elle se trouve dans l'impossibilité SSfj* d'atteindre sa demeure.
La vie sociale est, comme on le voit, fort complexe. La propriété familiale est représentée par la demeure dans laquelle les jeunes passent le premier été de leur existence et leur premier hiver. Après le réveil, lorsque l'accouplement a lieu et qu'une nouvelle famille se constitue, ils quittent leurs parents pour mener la vie de l'adulte au sein de la Société. Le couple des générateurs se maintient dans son terrier, celui-ci garde sa valeur de propriété familiale bien définie, même dans le cas où les marmottes possèdent une demeure d'été et une demeure d'hiver. D'autre part, l'action de la collectivité ne se marque pas seulement dans les mœurs de la peuplade, dans le groupement des demeures familiales en villages, mais encore dans des faits d'ordre matériel, comme la possession collective de certains endroits constituant des lieux de plaisir et de jeu et dans les couloirs de refuge qui, pratiqués de place en place sur le territoire dépendant du village, servent à tout membre de la collectivité qui se trouve en danger, et réalisent bien aussi, par conséquent, une propriété collective.
L'Ondatra musqué vit en familles ou en tribus au bord des grands lacs, des fleuves à cours lent, des marais, des étangs. Comme le Castor, il est excessivement sociable, forme une grande partie de l'année des colonies, parfois très nombreuses, se construit des habitations qui font saillie à la surface du sol, auxquelles aboutissent des galeries profondes.
C'est sur la ligne du plus haut niveau des eaux qu'ils établissent leurs habitations, et ils les établissent même de façon à ce que les crues exceptionnelles n'atteignent pas le compartiment le plus élevé. Extérieurement, les huttes sont en forme de dômes, construites de joncs recouverts extérieurement d'une couche de terre glaise, que l'animal gâche et transporte avec ses pieds et qu'il aplanit ensuite avec sa queue. Les dimensions varient suivant le nombre des habitants. Le diamètre intérieur est de 66 centimètres pour une famille de six à huit individus. Un couloir souterrain part du fond de la demeure et conduit au sein de l'eau. Plusieurs galeries s'en détachent, les unes sont de simples boyaux, terminés en cul-de-sac, qui aboutissent aux racines aquatiques dont l'animal se nourrit pendant l'hiver. Les autres conduisent à des compartiments profonds exclusivement destinés à recevoir les ordures. Lorsque les colonies sont nombreuses, les huttes sont groupées les unes à côté des autres et forment de véritables villages.
Au printemps, la plupart des animaux abandonnent ces huttes, principalement les mâles, et gagnent, par couples, les hautes terres. Il semble qu'après l'accouplement les femelles y retournent pour mettre bas. Les Ondatras vivent l'hiver dans ces chaudes demeures; réunis dans leur village, ils forment une communauté pacifique où le groupement social est évident. La propriété familiale y reste constituée, et c'est encore l'association familiale qui subsiste lorsque la saison des amours fait prédominer l'instinct sexuel sur la tendance associative. Le groupe s'établit par la juxtaposition et la coordination des familles. Encore une fois il n'efface rien et, grâce à ce maintien des stades de formation, il garde la souplesse, les adaptations possibles à toutes les complexités que ne présentent plus, à cause de leur concentration excessive, les puissantes sociétés collectivistes des Hyménoptères.
Organisation sociale de l'Ondatra musqué.
Huttes.
Fxode d'été.
Propriété familiale intégrée à la forme colltctive.
Les Castors présentent une vie sociale plus complexe que les Ondatras. Parfois, surtout dans les localités où ils sont pourchassés et où l'insécurité a rompu, dispersé l'association, ils vivent solitaires et habitent des terriers comme la loutre. Ceux qui sont réunis en sociétés bâtissent des digues et des huttes et forment de véritables villages. Ils se choisissent un cours d'eau sur les rives duquel ils trouvent de la nourriture et les matériaux propres à élever leurs huttes. « Ils commencent, dit Brehm, par construire un barrage qui maintient le niveau de l'eau à la hauteur du niveau de leurs huttes ; ce barrage est épais de 3 à 4 mètres à la base, de 6o centimètres à sa partie supérieure. Ils l'établissent
Organisation sociale des Castors.
Digue, propriété collective.
avec des pièces de bois de la grosseur de la cuisse ou du bras, de i mètre et demi à deux mètres de long; ils les fichent dans le sol par une de leurs extrémités, l'une contre l'autre; placent dans leurs intervalles des branches plus petites, plus flexibles, et remplissent les vides avec de la vase. Ils travaillent à cette digue jusqu'à ce que l'eau ait atteint le plancher de leurs huttes. En amont, la digue est inclinée; en aval elle est verticale. Elle est assez solide pour qu'un homme puisse s'y aventurer. Dès qu'un trou s'y montre, les castors le bouchent avec de la vase. Leurs demeures s'ouvrent à im20 au moins au-dessous de la surface de l'eau, de telle façon que jamais elles ne soient fermées par les glaces. Quand l'eau n'a qu'un faible courant, la digue est presque droite; quand le courant est fort, elle est recourbée, offrant sa convexité au cours de l'eau. C'est en amont de la digue, le plus souvent sur le côté sud des îles, ou au milieu
Hutt«s, propriétés même de la rivière, que les castors bâtissent leurs huttes. Ils creusent un couloir oblique qui part de la rive, au haut de laquelle ils construisent un monticule en forme de four, à parois très épaisses, de im30 à 2mjo de haut, de 5 à 4 m. de diamètre. Les parois en sont formées de morceaux de bois dépouillés de leur écorce, réunis par du sable et de la vase. Cette demeure renferme une chambre voûtée dont le plancher est couvert de débris de bois. Près de l'ouverture est un compartiment destiné à recevoir des provisions. On y trouve souvent plusieurs charretées de racines de nénuphars. »
Reserves nutri- Tant que la glace n'est pas formée, les castors amassent des provisions.
Un castor reste souvent trois ou quatre ans dans la même demeure; souvent aussi il se construit une nouvelle habitation ou restaure une ancienne hutte. A côté de l'ancienne, il élève quelquefois une nouvelle demeure qui communique avec celle-ci.
Les Castors ont des habitudes plutôt nocturnes que diurnes. « Peu après le coucher du soleil, dit Meyerinck, ils abandonnent leurs demeures, font entendre des sifflements et se précipitent à l'eau avec bruit. Ils nagent quelque temps autour de leurs huttes, descendant le courant, le remontant; suivant qu'ils se trouvent plus ou moins en sûreté, ils montrent soit leur museau, soit toute la tête et le dos. Lorsque tout est tranquille, ils gagnent la rive, s'éloignent jusqu'à cinquante pas de la rivière et plus encore, pour couper les arbres dont ils ont besoin. En nageant, ils vont jusqu'à un demi mille de leurs huttes, mais il y reviennent toujours à la même nuit. L'hiver, c'est également la nuit qu'ils abandonnent leur gîte; parfois, ils le quittent pour huit ou quinze jours. Durant cette saison, ils mangent l'écorce des branches de saules qu'en automne ils ont transportées dans leurs terriers et avec lesquelles ils ont bouché toutes les issues du côté de la terre. »
Lorsque les Castors vivent en colonie, ils placent pendant la nuit des sentinelles qui signalent le péril par un cri tout particulier. La femelle met bas de
deux à quatre petits; elle les allaite pendant un mois. Le mâle lui reste fidèle; il quitte la chambre où elle a mis bas et habite un simple couloir de la hutte. Les petits sont adultes à trois ans. Les parents leur abandonnent généralement la hutte où ils sont nés et vont en construire une nouvelle.
L'habitation du Castor constitue évidemment une propriété familiale intégrée à l'association. Les demeures, construites les unes à côté des autres, avec leurs chambres à provisions où s'entassent les réserves nutritives, occupées pour une longue durée par la même famille, forment, par leur agglomération, un village qui lui-même sert de centre à un domaine dont l'étendue mesure un demi mille en aval et en amont de la rivière, et une cinquantaine de pas sur ses bords. D'autre part, la digue, construite en commun, réparée d'un commun accord, dont la destination est essentiellement collective, constitue une propriété collective des plus affirmée qui accentue encore l'unité du village. La vie sociale est elle-même plus concentrée, grâce à cette destination collective de l'apport individuel, et. enfin, dans cette peuplade, à côté du droit de propriété créé par la société sur la digue qu'elle a construite, il est intéressant de noter un droit coutumier, qui assure à la famille l'hérédité de la demeure des parents, ceux-ci la quittant en faveur de leurs petits dès qu'ils sont adultes et allant s'en construire une autre plus loin.
Ce fait est intéressant, parce que la propriété de la demeure revient ainsi La Hutte, pro-
, j •■.< • j. -j h . , ., „ priété de la Famille
non pas a deux personnalités individuelles concrètes, associées pour former un at,straite. groupe familial, comme c'est le cas lorsque les parents gardent la propriété de la demeure, mais bien à une personnalité collective et abstraite qui est la famille. Les jeunes, devenus parents à leur tour, abandonneront en effet leur hutte à leur progéniture: celle-ci, occupée d'une façon permanente, n'est que la propriété transitoire des individus composant le groupe familial; mais elle est la propriété permanente de la « Famille abstraite », qui affirme ce droit par l'occupation répétée de ceux qui, tour à tour, proviennent de sa filiation. Un semblable phénomène n'est pas dû à un caprice de l'animal; il représente une particularité de ses mœurs, il montre une forme nouvelle de ce droit coutumier que j'ai eu déjà l'occasion de signaler et dont les variations mériteraient une étude plus attentive.
On rencontre encore chez les Pinnipèdes des exemples d'une propriété individuelle et familiale au sein de la peuplade. Là encore, cependant, l'intervention de l'homme, le péril qu'il a créé pour l'animal, tendent à dissoudre les sociétés et ont effacé bien des manifestations intéressantes. C'est sur une description que Steller en a donné, il y a plus d'un siècle, que je parlerai des mœurs de l'Arctocéphale des Falklands.
On trouvait les Arctocéphales entre le se" et le =,6° parallèle, sur les îles.
Organisation sociale des Pinnipèdes.
Au printemps, on ne voyait que des femelles avec leurs petits. Ils se dirigeaint ensuite vers le Nord, et de juin à août, on n'en voyait plus. A cette époque, ils revenaient, maigres et épuisés, à leur premier séjour. Un mâle, d'après Steller, a de huit à quinze femelles et veille sur elles avec soin. Quoique plusieurs milliers de ces animaux soient réunis sur la même plage, on les voit toujours formant divers troupeaux. Chaque troupeau est une famille. Le mâle reste avec ses femelles, ses fils et ses filles, même avec ceux d'un an qui ne sont pas encore accouplés. Une famille peut compter jusqu'à 120 individus. Dans la mer, ils nagent ainsi réunis en familles. FëJëration de fa- On voit donc que la famille est bien près de constituer ici la tribu, et que
milles constituant . , ,
le gr-upe social, la collectivité est formée d'une véritable fédération de familles ou de tribus.
Celles-ci occupent un emplacement déterminé, qui constitue leur place de repos
et qu'elles ne laissent envahir par aucun membre d'une famille ou tribu étran-
Propriëtè fami- gère. Cette propriété est collective, mais, malgré le grand nombre des individus
liale au sein d> la
propriété collective, qui ont droit à y prétendre, elle garde par le fait même de leur filiation, la forme familiale. Elle n'est du reste pas la seule à exister, on y rencontre aussi la forme individuelle. En effet, les vieux mâles se séparent du troupeau et restent longtemps sur les îles, parfois plus d'un mois entier. Ils attaquent avec fureur tous ceux qui passent auprès d'eux; ils meurent et, sans défense contre l'homme, se laissent assommer plutôt que de quitter la place. Du reste, comme ils ne pourraient l'abandonner qu'en empiétant sur le territoire de leurs voisins, ils seraient attaqués et massacrés. Ces animaux se livrent des combats fréquents, dont la cause est presque toujours la possession d'une femelle ou d'une place de repos. Cette dernière constitue donc, pour les mâles isolés du troupeau, Propriété indm- une propriété individuelle. Ils ne font plus partie d'une famille, mais apparuVoprièu'coiiec- tiennent cependant encore à la collectivité et, au sein de cette collectivité, tlve- maintiennent cette forme personnelle, antérieure à la forme familiale de la pro-
priété.
Cette possession d'une place de repos, propriété individuelle au sein de la peuplade, est assez générale chez les Pinnipèdes. L'Otarie à crinière a les mêmes mœurs que l'Arctocéphale, et les Phoques présentent ce même phénomène d'une place de repos occupée et défendue contre tout individu qui appartient à la même tribu. C'est encore une fois une forme antérieure de la propriété, persistant dans une association qui n'a pas été assez exclusive pour l'effacer.
Que ia Pro- § 4. Je pourrais m'arrêter ici ; les pages précédentes ont surabondamment
riété est ui fait réalisé
montré que la propriété est un fait qui se réalise dans le monde animal, qui est
dans le monde en rapport avec les diverses activités manifestées de la vie et qui est, par
animal. rr 7
conséquent, bien antérieur à sa constitution au sein des sociétés humaines. Cepen-
dant, on a pu voir apparaître, surtout chez les Oiseaux et les Mammifères, une organisation dont on ne peut dire qu'elle soit sensiblement inférieure à celle des Sociétés humaines primitives. 11 convient d'insister sur ce point et de ne pas laisser cette conséquence de la présente étude à l'état d'un simple rapprochement plus ou moins flottant. Car si, vue de près, l'organisation des Primitifs ne montre pas autre chose qu'une organisation en peuplade analogue à celle réalisée par l'animal, les faits de propriété, eux aussi, peuvent présenter une analogie assez étroite. 11 sera donc possible de montrer l'identité du phénomène pour l'animal et pour l'homme. C'est alors seulement qu'il sera fructueux d'aborder les conclusions auxquelles on se trouve, dès à présent, conduit.