‹ Les otages de Durazno;Chapitre 14 sur 26 · I. — Les Bergeries du PicMnango · texte numérisé non relu

I. — Les Bergeries du PicMnango

Avant de raconter les souffrances des Otages français de Durazno, qu'il me soit permis de dire par quels liens je m'étais trouvé attaché à ces malheureux événements.

Après un premier séjour au Eio de la Plata , revenu en France en 1836, j'avais exposé à quelques amis à Paris, les bons résultats que promettait l'élève du Mérinos, dans la vaste et déserte prairie du Rio de la Plata. Sur mes indications mes amis entreprirent l'affaire sur une échelle moindre que celle que j'avais proposée ; mais en envoyant cependant six cents brebis et béliers de race Mérinos. Je ne pus résister à leurs vives instances de prendre la direction de cette entreprise , et en 1838 je retournai au Rio de la Plata, accompagnant le second navire chargé des mérinos de notre société. A mon arrivée, les rives de Buenos- Ayres se trouvant bloquées par l'escadre française , force me fut de débarquer mes moutons à Montevideo. Là, je formai avec MM. Le Bas, père et fils (de Jersey) , une association sur la belle propriété qu'ils possédaient, connue sous le nom de Rincon du Pichinango, avec la dénomination de Bergeries Mérinos, Naz du PicMnango ; la société de Poucel Junior et C'*" , formée par moi à Paris le 28 mai

— i61 — 4838, avec mes amis MM. le D' Vavasseur et Ch. Christofle , fat la souche de cette association anonyme (1).

Les bergeries du Pichinango sont situées dans la république Orientale de l'Uruguay, à 30 lieues de Montevideo, vers l'ouest et à 1 o lieues à l'est du port de Colonia, voisin de rembouchure de l'Uruguay, dans le Rio de la Plata.

Les terres dont la société était propriétaire, ont plus de douze lieues (de 4 kilomètres chacune) de contour. Elles sont limitées par les rivières Rosai^io et Pichinango, qui forment, par leur confluent, les fonds du terrain. Le Rosario, après avoir recale Pichinango, se jette dans le Rio de la Plata, à quatre lieues plus loin. Ces deux rivières sont bordées de bois sur sept à huit lieues de parcours.

L'édifice principal a été construit par la société en 1 840. Il a cinquante mètres de longueur , entre deux cours de

(1) M. Benjamin Poucel a voulu, plus tard, introduire les Lamas en France, et voici ce que dit, à cet égard , M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire,

« Mais l'élan était donné, et il était impossible que d'autres en-

« treprises n'eussent pas bientôt lieu sur divers points de TEurope, « et que quelques-unes ne fussent enfin couronnées de succès. Les « principaux auteurs de ces entreprises, plus ou moins heureux, sont « deux de nos compatriotes, MM. Benjamin Poucel et Roehn, et un « négociant anglais, M. Ledger.

« De ces trois émules, dont les noms doivent être conservés dans » l'histoire de la science, le premier a été le moins heureux ; établi. « depuis quelques années, dans l'Amérique du .Sud, qui lui doit Tin- « troduction, sur une grande éohelle, de la belle race mérinos de « Xaz, M. Poucel acquit, vers l'époque de son retour en Europe, soi- « xante Lamas, Algognes et Guaoacos, et il entreprit de les trans- « parter par terre (au travers de quatre cent lieues qui le séparaient « de l'Atlantique). Ce di£S.cile voyage a été exécuté en quatre-vingt - « seize journées de labeur et nuits d'insommie. »

.( M. Poucel n'a pas obtenu le succès que méritaient sa persévé- « rance et son courage : la plupart de ces animaux ont plri en route; « c'est à peine s'il a pu faire parvenir en Europe quelques débris dé « cette pénible et dispendieuse expédition. M. Poucel. dont le nom, <( ainsi que celui de son ami M. Vavasseur, se rattache très-honora- « blement à l'introduction en Amérique de la belle race mérinos de « Naz, n"en a pas moins acquis un titre de plus à l'estime publique : fi une tentative faite pour doter l'Earope des bêtes à laine de l'Amé- « rique, couronne bien tant de travaux faits pour doter l'Amérique « des bêtes à laine de l'Europe. »

Acclimatation et domestication des animaux utiles , quâtvième édition, par Isidore Geoffroy Saint Hilaire. — Paris 1861. 1 vol. page 343.

65 mètres de profondeur, aux deux versants à l'est et k l'ouest de la montagne sur laquelle il est bâti en bonne maçonnerie.

Là était le troupeau mérinos, ainsi qu'un autre troupeau des métis les plus fins.

Indépendamment de C3 grand édifice, existe l'habitation primitive, dite Estancia, affectée spécialement aux besoins des élèves de bœufs, de chevaux et de mules ; il s'y trouvait néanmoins un troupeau de moutons.

Enfin, il y avait quatre colonies sur différents points du terrain.

Dans chacun de ces six établissements, on voyait un troupeau de plus de trois mille têtes chaque, de brebis métis, sans compter le troupeau des mérinos.

En outre, l'exploitation des bois aurait pu occuper de 25 à 30 bûcherons ; mais vu l'état précaire de la politique, les bergeries n'en entretenaient pas plus de douze.

Au jour de notre expropriation, exécutée par la force armée le 10 septembre 1845, il existait aux bergeries ce qui suit ;

Plus de quinze cents mérinos de pure race ;

Les types de ces mérinos avaient été extraits des bergeries de MM. Girod de l'Ain, à Naz ; Ganneron, de Boullenois et autres, près Paris, et ils furent embarqués au Havre, abord du navire Veloce, en 1837, et du navire Ferdinand, en 1838.

Plus de vingt mille métis, provenant du croisement des béliers-mérinos, et dont le raffinement avait atteint sa septième année;

Environ trois mille têtes de race bovine ;

Plus de cinq cents chevaux, juments et mules ;

En outre il y avait :

Environ deux cents mille livres pesant de charbon et

— 'iC^•S —

plus de bois coupé en billots qu'il n'en fallait pour eu faire autant ;

Environ cent charretées de bois à brûler, mis en meules ;

Plusieurs centaines de charretées de pierres-dalles, arrachées à main d'homme pour les travaux projetés;

La ferme d'environ neuf hectares, entourée de fossés garnis de haie, avait trois hectares semés de blé, de nombreux arbres fruitiers et quatre hectares de terre labourée pour recevoir lasemaille du maïs.

De plus il existait un matériel considérable en rapport avec l'importance de l'étabKssement.

Tel était l'état des bergeries du Pichinango, au 40 septembre 1845.

Depuis plus de trois ans que durait la guerre jusqu*à ce jour, nous y avions vécu dans les transes et les difficultés matérielles, attachées à l'état de guerre qui sévissait, avant et depuis le commencement du siège de Montevideo. Mais nous avions la conscience morale du droit des gens qui devait protéger nos personnes et nos propriétés.

A cette conscience de nos droits, nous avions dû, sans doute, le courage de supporter mille avanies et mille sacrifices, comme la part obhgée que tous citoyens sensés doivent faire aux malheurs généraux de l'état de guerre: la fart du feu...

Mais on va voir combien cruellement notre confiance fut déçue (4).

(1) Dans nos mémoires (inédits) nous donnerons les détails de la translation de l'industrie mérine selon les écoles françaises, son installation au Rio de la Plata, la fusion qui s'est opérée , au Pichinang'o, entre les deux écoles rivales. Le tout sera accompag-né d'études "sur les divers élèves de bestiaux dans ce pays tout pastoral, avec des observations sur les mœurs et coutumes des diCTérentes espèces qui y vivent . presque à l'état de nature , dans le libre développement de tous leurs instincts.

II — Violation de Domicile. — Les Otages en marclie.

<( Sur le simple blocus, par les bâtia ments de l'Escadre combinée, des ports « de cet Etat occupés par les troupes « Buenos-Ayriennes, on a fait interner « par la violence les sujets paisibles des a deux puissances médiatrices établis sur » la côte, les forçant d'abandonner ainsi, a à la merci de la soldatesque, toutes « leurs propriétés. »

« On leur a refusé, aussi bien qu'à « leurs compatriotes habitant l'intérieur, a des passeports pour sortir du pays, et « une mort immédiate a menacé ceux a qui tenteraient de s'échapper.

« On a été jusqu'à contraindre un « grand nombre d'entr'eux, par la ter- « reur et des menaces trop souvent sui- « vies de violence, à signer des protes- « tations et à demander des armes con- « tre le Gouvernement de leur patrie.

t> etc. »

( Extrait de la note collective des Ministres Plénipotentiaires de France, baron Deffaudis, et d'Angleterre, M. "W.

Gore Ouseley, au Ministre des affaire^ extérieures à Buenos-Ayres, Don Felipe Arama, en date du 18 septembre 1845).

Le 10 septembre 1845, c'est-à-dire dix jours après la prise de la Colonia, vers les sept heures du matin, un piquet de cavaliers assez nombreux apparut à l'horizon.

L'état des rivières, partout débordées, rendait étrange la présence d'une force armée dans nos environs et nous crûmes d'abord que ce corps de troupes n'appartenait pas à celles du Département, mais nous ne tardâmes pas à être détrompés. — L'ofticier commandant ce détachement, qui se composait d'une vingtaine d'hommes et faisait partie de la milice du village de Rosario, Don Clémente Burgueno, était bien connu de nous et fut accueilli avec les politesses d'usagée. — On prît le maté et la conversation s'eng^agea, comme de coutume, sur des sujets complètement indiffé-

rens, lorsqu'au bout d'un quart d'heure, il nous déclara brusquement qu'il avait ordre de s'assurer de nos personnes et de nous sommer de nous constituer prisonniers.

Surpris d'une injonction si inattendue, nous lui demandâmes quel était notre crime et pourquoi un tel ordre ne nous était pas intimé par l'autorité civile. — Il répondit qu'agissant en vertu d'un ordre supérieur, il n'avait pas à satisfaire à nos questions ; seulement il ajouta que, dans son opinion, la cause de notre arrestation était due à la fuite de notre ami J.-J. Le Bas qui, en effet, s'était échappé fort heureusement du village, quelques jours auparavant.

Après quelques objections qu'il combattit par la teneur des ses ordres, nous le sommâmes à notre tour de nous dire en vertu de quels ordres il agissait ; si cet ordre était écrit ou verbal et enfin s'il était autorisé à l'exécuter même par l'emploi de la force armée.

A ces questions il répondit péremptoirement qu'il agissait en vertu d'un ordre écrit de l'autorité supérieure et qu'il se croyait obligé de procéder à son exécution, même par remploi de la force, dût-il, y perdre la vie ou la faire 'perdre.

Pendant ce temps, le Fondateur des Bergeries se trouvait placé entre deux soldats, la carabine armée à la main et prêts à exécuter les ordres de leur chef. — Quelque périlleuse que fut cette situation, rien n'eut été plus facile pour nous que de résister à une injonction faite en dépit de toute légalité, et de nous débarrasser, par la force, de l'officier et de ses acolytes; mais les conséquences d'une résistance, quelque légale qu'elle pût être, à la force armée, dans un moment aussi critique pour les étrangers, eussent été indubitablement si terribles plus tard, que nous ne voulûmes pas en accepter la responsabilité morale. Considérant, en outre, que nos obligations comme chef de l'établissement cessaient, en présence d'un acte de force majeure

aussi caractérisé et que la résistance ne ferait que justifier les abns de la force armée, en hâtant la destruction de l'établissement, nous nous rendîmes prisonniers, résolus à accepter toutes les conséquences d'une position aussi déplorable, rendue plus terrible encore par l'isolement où nous nous trouvions et par l'exaltation des esprits contre tont ce qui avait nom Français ou Anglais.

A dater de ce moment, on nous retint enfermés dans deux chambres les plus sûres de notre maison, maîtres et valets, pêle-mêle avec quelques étrangers auquels nous donnions asile depuis la prise de la Colonia. — Le détachement destiné à nous garder s'empara du reste de la maison, dont le chef nous força à lui remettre toutes les clefs, même celles de nos meubles personnels.

Dans cet état de choses, il ne nous restait plus qu'à dresser procès-verbal des faits ; c'est ce que nous fîmes le jour même, 10 septembre 1 845 . Cette pièce fut signée par la plupart des individus qui partageaient notre sort.

Ainsi finit le Pichinango. . . .

Alors apparut, dans toute sa laideur, le triomphe de l'ignorance sur la civilisation et celui du désordre sur des habitudes d'ordre et d'industrie.

Les dépendances de l'établissement, envahies par ces hommes, qui n'y entraient auparavant que sur une invitation spéciale, devinrent le théâtre de leurs ^ grossières orgies. — Leur premier soin fut de s'établir dans la salle à manger où, pour plus de commodité, ils installèrent un foyer au milieu de la pièce, autour duquel, suivant la coutume du pays, ils se tenaient accroupis, prenant le maté et fumant le tabac de l'établissement, pendant que la viande qu'ils destinaient à leur repas rôtissait à la broche plantée verticalement entre les carreaux du sol. — Tout à côté d'eux était une cheminée à dessus de marbre et devanture de cuivre brillant qui, pour l'homme civilisé, eût

remplacé avec toutes sortes d'avantages le foyer improvisé, mais qui, pour eux, était un meuble inutile, et ils lé regardaient avec étonnement, en se demandant à quoi cela sert-il ? [para que sirvs).

La grande cour placée au devant de l'édifice, hier d tranquille et si calme, retentissait des cris des soldats et du bruit de leur sabre et de leurs énormes éperons de fer, traînant sur les pierres, et le chef la parcourait à cheval, ce qui, jusqu'alors, n'avait été permis à personne.

Le soir, autour de grands feux allumés ça et là, la soldatesque se réunissait pour prendre le maté et fumer la cigarette.

Ces feux épars et flamboyants, ces groupes d'hommes bruyants, cette viande qui grillait, l'obscurité de la nuit et surtout la douleur de nous voir au pouvoir de ces barbares, rappelaient par instant à notre imagination ég'arée les scènes affreuses dont parlent les voyageurs, chez ces peuplades sauvages qui, poussées par une rage inconnue et rugissant d'une horrible allégresse, dansent autour du feu devant lequel rôtissent les membres palpitants du naufragé que la mer a livré à leur fureur et qu'ils s'apprêtent à dévoi'er. — Hélas! ceux que nous avions sous les yeux n'étaient pas des sauvages sans aucune idée de civilisation, et cependant ces malheureux, accroupis autour d'un mouton mérinos qu'ils faisaient rôtir, chantaient insoucieux sur les ruines d'une industrie qui faisait perdre à leur pays des richesses incalculables. — Six jours se passèrent ainsi, dans une étroite captivité dont chaque heure augmentait les ennuis.

Enfin, le 16 septembre, de grand matin, on nous fit sortir de notre prison et on nous conduisit hors de la cour , à une cinquantaine de pas de la maison, où on nous laissa pendant quatre heures, sous la garde des soldats. — Pendant ce temps, toutes les pièces de l'édifice et tous nos

meubles furent soumis à une visite minutieuse. Le bruit des coups de marteau dont on se servait pour briser les serrures qu'on ne savait pas ouvrir avec les clefs, parvenait de temps en temps jusqu'à nous. — Pendant cette visite, ou plutôt ce pillage de nos meubles, il se passa dans la chambre du Directeur de l'établissement, un fait assez plaisant que l'on nous raconta plus tard et qui prouve la profonde ignorance de ces gens. — Dans un tiroir du secrétaire était un micromètre, instrument d'optique, destiné à l'appréciation de la finesse des laines. — Cet instrument était contenu dans un boîte d'acajou fort propre. — Il paraît que l'extérieur de ce petit meuble éveilla la curiosité et sans doute la cupidité des visiteurs, qui furent quelque temps à chercher le moyen de l'ouvrir. — Ils y parvinrent à la fin, mais à la vue des tubes de cuivre brillant étranges dans leurs compartiments, l'un d'eux tout effrayé dit à son camarade : prends garde ! ne touche pas à cela, c'est peut-être une machine infernale comme celle qui fut envoyée à Rosas, pendant le blocus des Français ! Au fait tu as raison, dit l'autre, n'y touchons pas et ils la remirent à sa place avec les plus grandes précautions comme pour éviter une explosion ! Le rapprochement qui s'opéra dans l'esprit de ces hommes était naturel : en 1839, blocus des Français et boîte à tube, destinée à produire une explosion mortelle; en 1845, autre blocus et boîte [à tubes, trouvée au pouvoir d'un Français ; donc, c'est une boîte infernale ! La conviction était complète.

Cette découverte donna lieu] aux contes les plus absurdes, d'immenses dépôts d'armes et de munitions de guerre réunis par nous et enterrés sous le rocher sur lequel s'élève l'édifice du Pichinango, etc. ; et tout cela pour un micromètre ! Quelques ridicules que fussent ces contes, on verra plus tard le parti qu'en sût tirer contre nous la calomnie, et les dangers que fit courir au xix« siècle, à des hommes

de paix et d'industrie, la possession d'un simple instrument d'optique !

La visite de la maison terminée, on nous fit rentrer dans la cour principale , on nous dépouilla même des deniers de poche, à l'exception du docteur Vavasseur, qui avait sur lui une quarantaine d'onces d'or , une montre très-belle et une bague en diamant d'une certaine valeur ; mais l'officier n'osa pas dépouiller, en présence de tant de témoins, un homme qui avait rendu de si g-rands services. Nous dirons plus tard comment il s'y prit pour s'approprier à lui seul cette riche proie.

Cette collecte forcée produisit une valeur de quarante et quelques onces d'or monnayé, sans compter la valeur des montres et autres bijoux.

Au nombre de ving-t-sept, on nous enferma de nouveau dans une pièce large de six pieds sur quinze de long, pour attendre une colonne d'étrangers détenus comme nous dans le village de Rosario, où ils étaient réunis depuis plusieurs jours. — Us arrivèrent peu de temps après, au nombre de trente-neuf et on les fît camper dans la grande cour. Avec eux se présenta un émissaire du commandant militaire du village, qui avait pour mission d'engag*er les Basques à se dire Espagnols et à s'enrôler sous les drapeaux du général Oribe, pour éviter les malheurs d'une longue captivité. Quelques-uns acceptèrent cette proposition, mais la plupart refusèrent. L'un d'eux, le jeune Derrey, enfant des Pyrénées, montra, dans cette conjoncture difficile, la plus grande force de caractère. Menacé des plus mauvais traitements, s'il ne cédait pas, il se borna à répéter, avec la fierté qu'inspire l'orgueil national : dites et faites ce que vous voudrez; je suis et je resterai Français ! Une telle réponse n'était pas sans dauger dans la circonstance actuelle.

Le lendemain au point du jour et avant d'avoir pris au-

no ^

cune nourriture, on nous fît mettre en route. Le docteur Vavasseur et les deux frères Poucol, acconipag*nés de M. Wilson, vieillard sexagénaire, de son fils et de son gendre, arrive's la veille du village de Rosario, ouvraient la marche à cheval. Par une sorte de respect humain, on leur avait amené des chevaux. Tous les autres allaient à pied, au nombre de quarante-neuf. Une avant-garde de six hommes éclairait la route et vingt-deux soldats à cheval, tous jeunes gens de 15 à 20 ans qui faisaient leur première campagne, marchaient derrière le convoi qui suivait une de nos charrettes attelée de six bœnfs et qui portait le mince bagag'e des prisonniers.

De tous les g'ens qui formaient notre escorte, il n'y en avait pas un seul qui n'eut reçu personnellement, ou par leur famille quelques bienfaits du docteur Vavasseur, et de nombreux services de l'établissement ; nous verrons bientôt comment ils nous en témoignèrent leur gratitude.

Dans cette journée nous fîmes huit lieues (t) sans manger. Accablés defatig'ue et mourants de faim, un peu avant le coucher du soleil, on nous fit camper. Là, l'ordre fut donné de tuer une vache dont nous nous répartîmes les morceaux que nous fîmes rôtir pour notre souper, après quoi on nous enferma dans la maison pour y passer la nuit.

La vue de M. Wilson, ce vieillard respectable, succombant presque au manque de nourriture et aux fatigues d'une marche forcée, avait profondément ému toute notre bande. Le docteur Vavasseur se rappela fort à propos lui avoir entendu dire qu'il était né dans Amérique du Nord, et mettant à profit les égards qu(3 ces hommes lui témoignaient encore, alla trouver l'officier qui nous commandait et lui déclara que M. Wilson n'était pas Anglais, mais bien

(I) La lieue du pays a 6,000 varas , la vara égale 85 centimètres.

citoyen des États-unis et que, par conséquent, son arrestation était illégale. Consultés par l'officier, nous appuyâmes tous la motion et nous eûmes la consolation de voir ce vieillard et son fils renvoyés à leur famille.

Le lendemain au point du jour, on se remit en marche, en se dirigeant vers le village de Saint-Joseph et dans le même ordre que la veille.

A peine à moitié chemin, l'officier donna ordre de renvoyer la charrette qui portait le bagage des prisonniers, et il fallut ainsi que chacun se chargeât de son paquet. On nous laissa cependant les chevaux, sur lesquels nous faisions monter, tour-à-tour, ceux de nos pauvres compagnons qui étaient les plus fatigués de la marche à laquelle ils n'étaient pas accoutumés ; car il est rare qu'on aille à pied dans ce pays, où les chevaux abondent.

Uu rapprochement qui n'est pas sans quelque intérêt (car dans le malheur il est des choses qui frappent fortement et qui passeraient inaperçues dans toute autre circonstance), c'est que le cheval que le directeur montait était le même avec lequel il était arrivé la première fois auPichinango, lors de la formation des bergeries.

La vue de ce cheval résumait, pour leur fondateur, l'histoire des bergeries : le commencement et la fin, c'està-dire Tespérance d'une grande fortune et, après être arrivé au but, au prix de tant de travaux et de sacrifices, le désespoir d'une ruine complète ! C'était comme un dernier souvenir du Pichinango, déjà loin de nous. Nous laissions derrière nous une troupe ignorante et barbare qui tuait, pour s'en repaître, les moutons mérinos, objets de tant de soins, de veilles et de travail, germe d'un si bel avenir !

Et mes amandiers 1 le pronom possessif a tant de force lorsqu'il s'applique à un objet que Thomme a vu se former, quelque passager et périssable qu'il soit comme lui ! J'avais planté l'amande et suivi avec une sollicitude toute

paternelle, pendant cinq ans, le développement progressif de l'arbuste qu'elle avait fait naître. Ils portaient des fleurs qui promettaient les premiers fruits ; et la première amande était destinée à ma mère, car l'amandier est l'arbre de mon pays.

J'avais encore deux chiens élevés par moi-même avec le plus grand soin et dont personne que moi ne s'occupait. Aussi ne connaissaienl-ils guère et ne caressaient-ils que moi ; ils n'obéissaient qu'à moi.

Pendant les six jours que nous restâmes enfermés dans la maison, ces pauvres bêtes ne me voyant plus, rôdaient sans cesse autour de la porte et des fenêtres, exprimant, par leurs hurlements plaintifs, le besoin de me voir. Au moment où l'on me fit sortir, pour prendre le peu de linge qu'on nous permettait d'emporter, ils se précipitèrent sur moi en m'accablant de caresses; c'était une véritable folie de joie. Leurs démonstrations bruyantes et désordonnées, qai m'empêchaient d'accomplir ma tâche, provoquèrent les éclats de rires des soldats. — Apprenez de ces chiens, m'écriai-je indigné, à être reconnaissants 1

Il a fallu quitter tout cela !

En présence de tant et de si grands malheurs qui venaient fondre sur nous, il est douloureux de le dire, mais c'est un fait, pas une voix d'homme ne s'éleva pour nous témoigner un regret, pas un serrement de mains, pas un mot de consolation, à nous qui, depuis notre installation dans le pays , nous étions appliqués à rendre service à tout le monde. Mais des femmes réparèrent les torts du sexe fort qui faiblissait, alors qu'avait sonné pour nous l'heure de l'adversité. La femme possède dans un recoin du cœur ce courage élevé qui s'attache au malheur ; ce sentiment généreux se retrouve chez la femme, même en dehors de toute civilisation. Nous en avons eu la preuve dans une famille d'Indiens Pampas qui, arrachée par la

guerre à ses solitudes et à sa tribu, vivait au Pichinang-o, depuis plusieurs années, sous notre patronage, pleurant sa tente de cuir et sa vie nomade. Ces pauvres Indiennes n'étaient point esclaves, et selon nos idées à nous, elles auraient dû être plus heureuses ; mais non, Tenfant des steppes est à l'étroit, même dans une campagne immense, où ses regards peuvent rencontrer une chaumière bâtie à lieu fixe, lui, qui portait sa tente au gré de son caprice, tantôt aux bords d'un lac, tantôt sur la crête d'une aspérité rocailleuse L'Indien paraît peu sensible de sa nature et par suite il est très-peu expressif. Cependant ces pauvres femmes, en apprenant notre malheur, accoururent pour nous \oir et nous témoignèrent la peine que leur causait l'infortune de leurs bienfaiteurs par de longs discours, dans un jargon barbare et qui se résumaient en ces moi^: chrétien méchant pour Indien Pampa^ et aussi méchant pour chrétien bon ; chrétiens mauvais !

Deux autres femmes, Tune mère de neuf enfants et l'autre de six qui recevaient l'hospitalité au Pichinango, depuis quelque temps, ne craignirent pas de se compromettre pour nous témoigner leur reconnaissance. L'une d'elles ne pleurait pas, elle venait résolument nous offrir des moyens d'évasion, qu'il nous fut impossible d'accepter. Mais de toutes ces femmes qui se montrèrent sensibles à notre infortune, la plus remarquable fut la femme de notre contre-maître Morosini, que la g'uerre avait enlevé à ses travaux. Doila Ramona Morosini ne cessa, tant que dura notre emprisonnement, de nous entourer de toutes sortes de soins et d'attentions délicates. A nos gardiens qui lui faisaient un crime de son dévouement, elle répondait tranquillement « Je ne fais que mon devoir. Dans leur prospérité ils m'ont comblée de bienfaits, dans leur infortune je dois et je veux les servir jusqu'au bout. » Lorsque l'heure fut venue de nous séparer, elle força la consigne de la senti-

nelle , entra dans le cabinet qui renfermait les prisonniers entassés et se mit à pleurer en silence ; puis quand on nous donna l'ordre de partir elle tressaillit et, après avoir prononcé quelques mots entrecoupés de sanglots,

elle s'écria : et je ne puis rien pour eux ! rien ! puis

elle s'évanouit, succombant à son émotion profonde. Nous partîmes, et ce fui la dernière sensation que nous emportâmes du Pichinang-o.

Mais déjà il est loin ! et nous sommes à notre seconde journée de marche.

Nous avancions lentement pour attendre le retour du cbef de Tescorte, qui était allé au village de Saint-Joseph prendre les ordres de l'autorité à laquelle il devait remettre ses prisonniers. A peine nous eut-il rejoint qu'il s'empressa de nous informer de ce que, suivant lui, on lui avait appris sur notre destination. Il nous dit que le terme de notre voyage était le village de Durasno, encore éloigné de vingt-huit lieues, et que l'ordre donné aux soldats qui devaient nous escorter jusque là, était de tuer en route, ceux qui ne pourraient pas suivre la marche ; ce qui était arrivé deux jours auparavant à deux prisonniers faisant partie du premier convoi et qui avaient été égorgés au gué de la rivière de San-dregorio, où ils s'étaient arrêtés, harassés de fatigue.

Nous marchions comme des condamnés que l'on mène au supplice.

Pendant cette seconde journée, les soldats de l'escorte familiarisés avec ce qu'ils appelaient leur triomphe sur les barbares gringos, terme de mépris qui s'applique aux étrangers en général, avaient emploA'é les derniers moments de leur pouvoir passager à dépouiller la plupart des prisonniers de ce qu'ils avaient de meilleur dans leur mince bagage et surtout des manteaux ou Ponchos. Enfin, vers les trois heures de l'après-midi, après dix heures de

marche, nous arrivâmes au lieu désig-né pour le repos et où nous devions changer d'escorte. C'était une petite val- 'lée entourée de trois côtés par d'énormes hlocs de rochers à pic, formant comme une muraille et bornée de l'autre par la rivière et le bois de Saint- Joseph. Des sentinelles gardaient l'entrée de cette sorte de camp retranché.

Là, on nous amena une vache assez maigre que l'on tua et que l'on dépeça, mais que tout harassés que nous étions par deux jours de marche et un jeûne prolongé (nous n'avions rien mangé depuis la veille au soir), nous fumes obligés de faire rôtir, sous peine de mourir de faim. Autour des feux que nous avions allumés pour faire cuire notre repas, par petits groupes distincts, une seule pensée occupait nos esprits, pensée horrible, celle de la mort par le couteau.. .. pour ceux d'entre nous que la force physique pourrait abandonner.

Dans cet état de désespoir, plusieurs projets d'évasion furent proposés ; projets désespérés, inexécutables; nous n'avions pas une seule arme et nos gardiens ne s'endormaient pas. L'un de ces projets cependant, le seul qui eut quelque chance de succès, fut essayé, mais ne réussit pas. On se rappelle que seul d'entre nous, le docteur Vavasseur n'avait pas été soumis à la visite des poches qu'on nous avait fait subir avant notre départ, et qu'il avait pu, ainsi, conserver une quarantaine d'onces d'or qu'il portait dans une ceinture, et qui était alors notre seule ressource. L'idée lui vint d'essayer de gagner, par l'offre de cet argent, le chef de notre escorte. Un éclair de joie brilla dans les yeux de cet homme, en entendant parler de cet or, dont il avait ignoré l'existence. Mais reprenant aussitôt son impassibilité habituelle, il se borna à refuser l'offre qui lui était faite, en se rejetant d'abord sur son devoir comme officier patriote et ensuite sur l'impossibilité où nous serions d'arriver vivants au bord de la Plata, le

moindre dang'er pour nous étant de mourir de faim pendant le trajet.

Le Docteur se retira et revint s'asseoir au milieu de nous, désespéré de n'avoir pas réussi. Mais tout n'était pas fini. L'idée de l'or avait éveillé la cupidité de l'officier. A peine quelques instants s'étaient-ils écoulés que M. Vavasseur reçut l'ordre de se rendre près de lui sans délai. Espérant qu'il avait changé d'avis, il s'empressa d'obéir. Alors l'officier le conduisit à deux cents pas environ et, s'arrêtant au milieu des roctiers qui entouraient le campement il lui parla à peu près ainsi : « Vous avez sur vous une somme assez considérable en or. Je dois vous prévenir que l'officier entre les mains de qui je vais vous remettre, est un brutal et un méchant homme qui s'en emparera de gré ou de force aussitôt que je vous aurai quitté, et Dieu veuille qu'il ne vous fasse pas expier cruellement le crime d'avoir voulu dérober cet argent à sa connaissance. Confiez-le moi donc, c'est le seul parti que vous ayez à prendre. Si vous revenez un jour, je vous le rendrai fidèlement; vous me connaissez, vous savez que vous ne courez aucun risque. Si au contraire, ce que hélas! je redoute, vous succombez, je garderai cette somme : il vaut mieux que j'en profite qu'un autre. » Il disait cela de l'air le plus tranquille du monde, la main sur la crosse d'un pistolet qu'il portait à sa ceinture. 11 n'y avait pas à hésiter et l'argent fut remis sans la moindre observation, par le Docteur, heureux de s'ea tirer à si bon marché, car il avait cru, pendant un moment, qae sa dernière heure était arrivée. (1 ) Au moment où ils rentraient au campement, arrivait derrière eux, de toute la vitesse de son cheval , un officier qui était resté pendant huit mois malade au Pichinango , où il avait reçu les soins que demandait son état, et qu'il n'avait

(1) Nous tenons ce récit du Docteur lui-même.

quitté que depuis peu de temps. C'était le commandant Chavarria, accompagné de deux de ses soldats qui nous apportaient du pain et du fromage en assez grande quantité pour que tous les prisonniers en eussent une bonne ration. Ce brave homme avait appris notre malheur en arrivant à Saint -Joseph, et malgré toutes les observations qu'on put lui faire, il voulut venir nous serrer la main, pour payer ce qu'il appelait sa dette de huit mois . Il resta près d'une heure à s'entretenir avec nous et déclara à haute voix et devant ses compatriotes scandalisés, que notre malheur actuel ne changeait rien aux sentiments de re- • connaissance qu'il nous devait et que si, comme militaire, il était obligé d'obéir passivement à des ordres supérieurs, comme homme, il ne cesserait jamais d'être notre ami et qu'il ferait tout son possible pour nous être utile. En nous quittant il nous recommanda chaudement à l'officier de Saint-Joseph qui commandait notre nouvelle escorte et ses bons offices ne se bornèrent pas là ; il contribua, plus tard, à détruire les calomnies qu'on avait répandues contre nous.

Cette visite bienveillante fut tout une consolation et une sorte de triomphe moral pour nous ; car ces bons procédés et ces paroles courageuses, eu égard au moment présent, étaient la condamnation de la conduite des gens de l'escorte qui nous avait amenés du Pichinango.

La force armée de Saint-Joseph qui devait nous escorter jusqu'à notre destination, étant arrivée, l'Officier qui la commandait nous compta avec le plus grand soin et prit en quelque sorte livraison de nous. L'escorte du Rosario nous quitta et nous la vîmes s'éloigner sans aucun regret, car la conduite des hommes qui la composaient n'était pas faite pour en inspirer. Un d'eux, entr'autres, à qui, de son propre aveu, nous avions sauvé la vie, en lui donnant asile pendant plus de deux mois, nous était plus odieux encore

que les autres ; car, poussé par une ignoble cupidité, il u'a~ vait pas craint de servir de guide aux autres, lors du pillage de la maison, joignant ainsi la trahison à l'ingratitude.

Ce changement d'escorte opéré, nous nous mîmes en marche pour nous rendre au lieu où nous devions passer la nuit.

Là, après une nouvelle visite corporelle, pour s'assurer que nous n'avions point d'armes, on nous fit ranger en ligne, le loDg d'une haie de pieux qui formaient la clôture de la cour de l'habitation. Cette manœuvre nous parut singulière ; mais nous en eûmes bientôt la triste explication. Là aussi nous reçûmes les adieux du commandant Chavarria qui, sachant sans doute ce qui allait se passer, fuyait, pour ne pas être témoin de l'outrage qui nous attendait.

Au coucher du soleil on nous annonça que nous passerions la nuit dans ce lieu même à la belle étoile, et on nous engagea à étendre à terre nos vêtements pour nous coucher, attachés par les pieds aux pieux de la haie, au moyen de longues cordes de cuir crû. Comme le terrain sur lequel nous étions couchés était fort inégal, il en résultait que quelques-uns avaient la jambe suspendue à faux, et que le moindre mouvement du corps devenait aussi douloureux que difficile, au point de produire un certain engourdissement et des crampes qui rendaient presque insuportable l'incommodité déjà si grande de la position. Cette manière aussi simple qu'économique de s'assurer de ses prisonniers en plein champ, s'appelle Cepo de lazo.

Toutes nos réclamations pour tâcher d'obtenir quelque soulagement restèrent inutiles. Mais en dehors de cette rigueur qui leur était commandée, les soldats préposés à notre garde se jnontrèrent assez complaisants. Quelquesuns nous apportèrent même, à une heure avancée, du café

très-chaud, que la fraîcheur de la Duit rendit d'autant plus agréable et utile .

La nuit fut très-belle ; la pleine lune brillait avec cet éclat qu'elle n'a que dans ces régions peu éloignées du tropique. A sa lumière douce et argentée, voyez cette longue file d'hommes inoffensifs, traités comme des criminels: ce sont des hommes paisibles, de travail, d'industrie, des hommes qui, confiants dans leur neutralité et précisément pour avoir voulu vivre en paix, loin des bruits de la guerre, sont assimilés aux plus affreux malfaiteurs. Ils sont là, étendus sur la terre nue et froide, souffrants d'esprit bien plus que de corps. L'un tremble pour sa famille, abandonnée à la merci des événements de la guerre, sans ressources et sans appui. Celui-ci compte les ans, les mois, les jours qu'il a donnés au travail pour parvenir au but de sa modeste ambition, et qu'il lui faudra effacer de sa vie pour recommencer sur de nouveaux frais, si toutefois il lui est permis de recommencer ; celui-là pense à sa mère, à sa vieille mère qu'il invoque dans son cœur et qui mourra de douleur le jour où elle apprendra le sort de son fils. Malgré l'horreur de la torture morale et physique à laquelle ils sont soumis, tous se taisent, les malheureux ; pas une plainte au milieu de tant de souffrances ; on n'entend que le bruit monotone du pas des sentinelles qui résonne sur la terre où repose leur tête fatiguée. Ils ne dorment pas, car la fatigue, la faim, le froid, puis tant d'émotions déchirantes, chassent le sommeil pendant les longues heures de cette belle nuit !

Le jour allait enfin reparaître et avec lui, toutes les craintes et toutes les incertitudes pour l'avenir qui nous était réservé.

Au matin, on nous rendit la faculté de nos membres. Le soleil avait paru à l'horizon et avec lui s'élevait un épais brouillard très-froid, qui bientôt fut suivi d'une pluie

assez forte. Tout le monde g-relottait. La fatig-ue, l'insomnie, la faim et surtout la souffrance morale nous donnaient à tous un aspect des plus pitoyables. Alors seulement, on songea à nous faire entrer, pour nous mettre à l'abri de la pluie, dans une pièce de la maison près de laquelle nous avions passé la nuit. Elle était si petite que c'est à peine si nous pouvions y tenir tous debout; mais au nàoins nous n'étions pas mouillés par la pluie. Cette maison était habitée et sa propriétaire était une femme et une femme jeune. Certes, on aurait dû s'attendre à trouver un peu de compassion pour le malheur, dans le cœur d'une femme, car le cœur de la femme n'est-il pas le sanctuaire de la pitié? mais non, point de pitié pour nous, dont le seul crime, à ses yeux, était d'être Français! Cette femme que Ton doit regarder comme une exception, a manqué aux doux instincts de son sexe, en nous repoussant durement. Elle fut la cause, nous l'avons su depuis d'une manière positive, du mauvais traitement qu'on nous avait fait éprouver en nous attachant par les pieds, comme des animaux que l'on porte au marché, en refusant péremptoirement, la veille au soir, de nous laisser installer, pour la nuit, dans la chambre où nous étions alors. Non contente de ce refus brutal, elle nous avait accablés de malédictions, nous pauvres étrangers, dépouillés et proscrits! Une femme, ne rien sentir dans son cœur de fille ou de mère, pour des souffrances aussi peu méritées que les nôtres !

tant pis pour elle

A midi, on nous apporta une g*rande marmite pleine de viande coupée en morceaux et de bouillon pour notre déjeuner. On n'avait rien pour retirer la viande de la marmite, mais la faim pressait. On se jeta sur cette pauvre pitance avec l'avidité d'animaux affamés et chacun se servant de ses mains, au risque de les échauder dans le liquide bouillant, on eut fait disparaître le tout en moinsd'un

instant; le bouillon fut puisé à l'aide d'une couple de coquille d'une grande espèce de moules d'eau douce, que M. Va- ^asseur avait ramassées en traversant un ruisseau. Ce repas, fait sans pain , comme d'habitude, nous remît un peu et ranima nos esprits abattus.

Sur ces entrefaites, arriva au galop la femme d'un Béarnais, l'un de nos compagnons d'infortune. Elle venait, de plusieurs lieues, dire un dernier adieu à son mari. Ses pleurs et ses lamentations provoquèrent quelques quolibets de la part des soldats. Elle en fut indignée et l'émotion faisant place à la colère, elle s'écria, en s'adressant à son époux désolé : laisse-les dire, que t'importe leurs mauvaises plaisanteries ; va, sois sans crainte : aussitôt mon enfant sevré, j'irai voir, moi pauvre femme, le général Oribeetje lui dirai les barbaries que l'on a commises en son nom. Puis j'irai te voir à Durazno, dans deux mois (et elle tint parole). Eh! vous, s'adressant aux soldats, riez à votre aise aujourd'hui, demain viendra mon tour. Puis jetant sur eux un regard d'indignation, elle remonta à cheval en laissant à son mari quelques pièces de petite monnaie, fruits de son travail. Peu d'instants après cette scène émouvante, arriva la nouvelle escorte qui devait nous accompagner à Durazno. C'était un piquet de 27 hommes de cavalerie, dépendant de la milice de Saint-Joseph et commandé parle lieutenant Ferreira.

On se disposait à se mettre en marche pour continuer le voyage et déjà on nous avait fait mettre en rang pour nous compter, lorsque le docteur Vavasseur reçut du colonel Montoro, une lettre dans laquelle il lui disait que, sous sa responsabilité personnelle, il lui rendait la liberté et l'engageait à se rendre au village de Rosario, où il l'enverrait prendre le plus tôt possible. Le Docteur s'attendrit en pensant aux misères que nous allions éprouver et hésita quelque temps à nous quitter ; mais réfléchissant que, libre et

avec la protection de son ami le Colonel, il pourrait travailler plus efficacement à notre délivrance, il nous laissa et resta avec quelques hommes qui retournaient à Saint- Joseph.

Remisa l'escorte nouvelle, les prisonniers se mirent en marche à cinq heures du soir et tous à pied cette fois.

Quel sera le caractère du nouveau chef et la conduite de ses soldats envers nous ?

Le visage du lieutenant Ferreira est impassible comme celui d'un vieux soldat que les émotions de la guerre ont rendu insensible ; mais son large front, bronzé par le soleil et sillonné de rides précoces, montre de grands yeux noirs dont la paupière ne se baisse pas devant les rayons du so leil. Son regard a plus de gravité que de dureté et il se tient à cheval calme et froid, comme sur un siège commode, immobile et sûr.

Après demi-heure de marche, l'officier Ferreira fit faire halte, et nous réunissant autour de lui, nous dit : qu'il était résolu à faire sou devoir comme militaire, mais disposé aussi à avoir pour nous tous les égards dus à notre position, connaissant, disait-il, nos antécédents et le bon usage que nous avions fait de notre fortune. Nous entendîmes avec plaisir ces paroles rassurantes qui venaient dissiper, jusqu'à un certain point, les craintes qu'on nous avait inspirées. Il semblait ig'norer ce qui s'était passé à ce sujet et sur le récit qu'on lui en fît, un sourire de fierté et de mépris effleura sa bouche close ; il ne répondit pas, voulant, sans doute, que ses actes seuls le justifiassent de l'accusation portée contre lui et les siens, par des hommes sans vergogne.

Au coucher du soleil nous traversâmes à gué la rivière de Saint-Joseph et, contrairement à ce qui avait été fait jusqu'alors, chaque soldat prit en croupe un prisonnier pour le porter sur l'autre bord.

Déjà les deux petits -fils de notre bon voisin Prieto qui se trouvaient parmi les soldats de l'escorte s'étaient emparés de nous , comme de chose leur appartenant et nous témoignaient leur peine de nous voir ainsi malheureux, nous qu'ils avaient connus maîtres du Pichinango. Ils nous comblèrent des soinsles plus délicats et des attentions les plus empressées, qu'inspiraient à leur cœur jeune et sain les bons sentiments de leur excellente famille. Surtout ils ne cessaient de nous répéter que, quoiqu'ils pussent faire, ils ne pourraient remplir les désirs de leur aïeul, qu'ils avaient laissé désolé à la nouvelle de notre malheureuse situation.

Nous campâmes au bord de la rivière, et bientôt les feux s'allumèrent pour préparer le rôti qui se trouva fort abondant pour le souper.

Après le repas, l'officier Ferreira nous avertit que les ordres qu'il avait reçus l'obligeaient à nous soumettre au Cepo de lazo, mais que lui-même se chargerait de nous attacher, pour nous éviter le plus possible de gêne et de souffrance. Il procéda en effet à cette triste opération de l'air d'un homme qui remplit un pénible devoir, puis il se retira pour dormir, en nous recommandant d'appeler les sentinelles à^nos moindres besoins et sans crainte d'être importuns.

La nuit fut encore] fort belle, et le sommeil M'emporta sur rinquiétude déjà calmée dans l'esprit des prisonniers, par la conduite si humaine du nouvel officier. Le moindre témoignage d'intérêt est si puissant sur des cœurs brisés, comme lesaiôtres, depuis huit jours, sous les coups d'une infortune aussi nouvelle par sa nature, que brusque et humiliante dans ses formes.

Au lever du soleil on se mit en marche. Il y avait, parmi les soldats, lutte de bons procédés envers les prisonniers et

bientôt la caravane ne sembla plus former qu'une famille dans le malheur.

Le changement qui s'était opéré dans notre situation fut, pour nous, si grand, comparé aux malheurs qu'on nous avait prédits avec une cruauté inouie, que déjà la saillie française, sinon la gaîté, commençait à se montrer de temps à autre, comme un rayon de soleil qui brille soudainement entre deux nuages, au sein de la tempête. Les Anglais, très-peu nombreux, qui partageaient notre sort, conservaient au contraire toute la gravité britannique , si bien en harmonie avec les circonstances du moment.

Après diverses pauses et un déjeuner abondant, nous étions arrivés à cette rivière de St-Gregorio, dont le nom, depuis trois jours, nous avait inspiré tant de terreur ! Notre premier soin fut de nous informer s'il était vrai que deux étrangers, qui n'avaient pu continuer la marche, eussent été égorgés, ainsi que nous l'avait dit l'cfScier de notre première escorte. Nous apprîmes qu'une première colonne d'étrangers avait passé, depuis peu, dans ce lieu ; qu'elle était arrivée saine et sauve au Durazno, sans qu'aucun des malheureux prisonniers eût été la victime d'un crime abominable.

Ainsi, un homme revêtu d'un caractère public, un agent de l'autorité, le chef de notre première escorte, aurait fait usage d'un mensonge aussi dégradant, pour jeter le découragement parmi qous et nous porter, par là, à faire abandon des dernières nippes qui nous restaient. (1)

Cette découverte ne contribua pas peu à relever le moral des prisonniers, déjà rassurés par les paroles consolantes et les bons procédés de l'officier Ferreira, dont la conduite remplie d'humanité, était un titre à notre confiance.

(1) Les torts de ce jeune officier nous oblig-ent à dire que son frère aîné ]e força, après la g-uerre, à réparer cet oubli de ses devoirs, autant qu'il était en lui et pour l'honneur dû à leur honnête famille.

Auprès de la rivière de San^Grégorio, est un grand édifice, peut être le plus considérable qu'il y ait dans ce département. C'était un établissement de commerce, en temps de paix. Aujourd'hui cette maison délaissée , était confiée à la garde d'une famille sans ressource. Ce seul exemple suffit pour indiquer, en passant, l'état de ruine du pays, par suite de la guerre, dont le premier effet a été de dépeupler les champs des bestiaux nombreux qui les couvraient et de rainer le commerce.

Parmi les prisonniers, un Anglais avait reçu en dépôt du docteur Vavasseur, une petite monnaie d'or (une demi once) qu'il avait pu sauver des diverses visites corporelles que nous avions subies. Avec cet argent nous pûmes acheter de la farine, avec laquelle on fît du pain pour tous, prisonniers et soldats. C'était la seconde fois que nous en mangions depuis notre arrestation.

A la nuit, on nous enferma dans la maison, ce qui nous sauva du triste Cepo de lazo. La marche du lendemain n'offrit rien de remarquable, si ce n'est la bonne harmonie qui continuait de régner entre les prisonniers et les hommes qui les gardaient, et qui semblaient augmenter leurs soins et leurs attentions, à mesure que le terme du voyage approchait.

Nous passâmes la nuit dans un autre édifice beaucoup moins grand que celui de San-Gregorio mais tout aussi désert et dont le terrain était tout aussi dégarni de bétail.

Le lendemain nous reprîmes notre marche qui devait être la dernière. Arrivés à midi au gué de la rivière de Maciel, que nous passâmes sans encombre, grâces aux soins de notre escorte ; nous campâmes sur l'autre rive, après une marche assez forcée, afin d'arriver dans la même journée au village de Durazno, éloigné seulement de trois petites lieues.

Après un repas abondant, malgré l'extrême rareté du

bétail, et un lon^ repos, nous continuâmes à marcher et nous arrivâmes à Durazno avant le couclier du soleil, sans autre accident que l'état maladif de l'un des prisonniers, par suite des marches forcées des deux premiers jours du voyage du Pichinango à Saint-Joseph, pendant lesquels nous avions fait plus de 16 lieues marines (1), tandis que dans les quatre jours suivants, nous en avionâ fait à peine vingt-cinq (2).

(1) Plus de 80 kilomètres en deux jours.

(2) Environ 125 kilomètres en quatre jours.

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