III. — Arrivée à Durazno. — Révélations
Livrés par notre escorte à l'autorité militaire de Durazno, nous fûmes encore une fois comptés, et de plus nos noms et prénoms furent inscrits sur un registre spécial. Après ces préliminaires, on nous conduisit dans une maison en assez mauvais état que l'on avait destinée pour notre habitation. C'est là que, couchés sur la terre nue, sans autre abri que nos méchants vêtements, nous passâmes la nuit tous ensemble. Malgré les fatigues du voyage, le sommeil dont nous avions tant besoin se refusa à nous faire oublier les inconvénients de notre gîte, et la plupart d'entre nous ne purent fermer l'œil.
L'état moral des prisonniers en ce moment n'est pas facile à dépeindre. Rien n'était changé foncièrement dans leur situation ; cependant, malgré la rudesse habituelle à la vie militaire, notre réception au Durazno avait été accompagnée des formes d'une politesse qui ne fut pas sans charme, car nous ne nous y attendions guère.
L'aspect grave et sérieux du commandant Munoz faisait ressortir l'air affable et bienveillant du capitaine Ferez.
Quel sera maintenant, nous demandions -nous, le sort des prisonniers entassés à Durazno ? Quelle sera Tissue d'une guerre qui opprime ainsi le droit des gens ?
Dans l'ordre arbitraire qui nous avait arrachés à nos foyers, on ne pouvait se borner à voir une simple mesure de sûreté. Pourquoi forcer des hommes de paix à maudire une guerre qu'on leur apportait, en promettant respect
aux personnes, à la propriété (1)? Etait-ce pour frapper de stupeur l'ennemi par un g-rand acte de rigeur ? Mais l'ennemi trouverait là, au contraire, de puissants motifs en faveur de la justice de sa cause !
Etait-ce pour contenir la partie delà population étrangère qui s'était déclarée ennemie de l'invasion ? Mais , au contraire, ce fait seul devrait provoquer une haine implacable, car il ne laissait aucune chance de conciliation.
Voulait-on enfin jeter la terreur chez les gouvernements intervenus? Vraiment oui, c'est à peine s'ils entendront parler des prisonniers de Durazno !
Enfin , sous quelque face que se présentât à notre esprit la mesure qui entassait la population anglo-française à Durazno , nous ne pouvions envisager la pensée qui nous avait arrachés si violemment à notre vie paisible et à nos travaux, sans voir en elle un présage funeste.
Le lendemain , au lever du soleil, l'ofiicier chargé de notre surveillance vint passer la revue des prisonniers et faire l'appel nominal, puis il nous déclara qu'on nous donnait le village pour prison d'où nous ne pourrions nous éloigner sans encourir les peines les plus sévères.
Nous étions libres de nos personnes, il est vrai, et c'était certes quelque chose ; mais ce n'était pas tout. Bientôt la nature réclama ses droits de la manière la plus impérieuse, nous mourions de faim, et comment faire pour manger ? A Durazno, comme partout ailleurs, quand on acheté, il faut payer, et on nous avait ôté tous les moyens de le faire; pas la moindre pièce de monnaie n'avait échappé à nos gardiens. L'autorité, il est vrai, devait fournir aux prisonniers une ration de viande qu'on leur délivrait à une certaine heure à l'abattoir (matadero) et qu'ils devaient aller chercher en personne. Quant à la boisson, la rivière
(1} Expressions du manifeste publié par Oribe en envahissant la république de l'Uruguay , à la tête de l'armée de Rosas.
le Yi en fournissait en abondance et d'une excellente qualité. Enfin, le bois ne manquait pas aux bords de la rivière Mais le premier jour de notre arrivée, aux fatigues de la marche et de l'iusomnie, vint s'ajouter un fâcheux contretemps. La viande avait été distribuée la veille et la plus prochaine distribution ne devait avoir lieu que le lendemain , combinaison d'ordre fort bonne, sans doute, mais dont nos pauvres estomacs devaient pâtir pendant toute cette journée.
La misère, dans les circonstances où nous étions, donne de l'audace, et d'un autre côté les coutumes hospitalières de ce pays, qui nous étaient familières, nous encourageant, nous entrâmes résolument dans la première maison venue et sans autre préambule que les compliments d'usage, nous demandâmes un verre de lait en déclarant franchement et sans mauvaise honte n'avoir pas de quoi le payer. Les habitants de cette maison, ruinés par la guerre, étaient pauvres jusqu'à la misère et cependant ils s'empressèrent de nous donner ce que nous avions demandé ; bien plus encore, ils nous offrirent de partager la viande qui leur restait et qui était évidemment insuffisante pour leurs propres besoins. Nous n'acceptâmes pas, tout affamés que nous étions , et nous sortîmes en appelant la bénédiction du ciel sur ces braves gens.
Heureusement nous rencontrâmes le brave Ferreira qui nous dit : Je vais partir, mais avant de nous quitter il faut venir déjeûner avec moi. Nous n'eûmes garde, comme de raison, de refuser une invitation qui venait si bien à point, et nous fîmes honneur à son déjeûner en hommes qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures. L'excellent homme poussa jusqu'au bout l'exercice de son humanité. Nous l'accompagnâmes jusqu'aux limites que nous ne devions pas franchir, et il nous laissa émus de ses bonnes paroles.
Nos vœux l'accompagnèrent et notre reconnaissance saura le retrouver (1).
Le soir de ce premier jour, nous allâmes demander un souper quelconque à la pauvre famille qui nous avait accueillis avec tant de bon vouloir dans la matinée. Les autres prisonniers de notre convoi, dont les Basques formaient le plus grand nombre, trouvèrent à s'accommoder chez leurs compatriotes établis sur ce point , de manière que personne n'eut trop à souffrir du manque de nourriture, en attendant la distribution du lendemain ; car, dans ce pays où l'hospitalité est, ou plutôt était sans limites (tout a bien changé depuis quelques années), on ne saurait mourir de faim, tant qu'il y aura du bétail dans la campagne.
Pendant le souper, nous reçûmes la visite d'un portugais, M. Joachim Cardoso, établi à Durazno, et qui, sur le simple récit qu'il avait entendu faire de nos malheurs , vint nous offrir sa maison et sa bourse. Homme bien élevé, il appréciait notre triste situation, et homme de cœur, il acceptait les conséquences de l'hospitalité qu'il nous offrait si généreusement ; car, dans les circonstances actuelles, le seul nom de français était un titre de proscription et pouvait compromettre gravement ceux qui nous feraient accueil. Nous acceptâmes sa maison , et dans sa bourse nous ne prîmes que ce qui était absolument et strictement nécessaire pour subvenir aux besoins de nos employés français qui avaient partagé notre sort.
Après le souper, nous fumes obligées d'aller coucher dans la maison où on nous avait enfermés la veille. Ce fut, pour le moment , notre dernière nuit de misère, car dès le
(1) A mon retour d'Europe au Rio de la Plata, en 1852, sept ans après ces tristes événements, en reprenant judiciairement possession des berg-eries du Pichinang"o , pour les restaurer, mon premier soin fut de faire venir ce brave Ferreira et de m'informer de sa position. Il resta quelques jours avec nous et retourna dans sa famille en nous assurant de sa reconnaissance.
lendemain, notre position s'améliora considérablement. M. Cardoso nous installa chez lui avec toutes les commodités qu'il put nous procurer. Tout cela fut fait avec une franchise et une simplicité dignes d'un brave homme. Son associé, M. Guttierez, européen comme lui, mais espagnol , rendit cette hospitalité plus charmante encore par son caractère expansif .
Le sentiment de terreur que chacun des prisonniers avait éprouvé dès les premiers moments de leur arrestation qui eut lieu partout le même jour, le 10 septembre 1845, et qu'il avait concentré en lui-même, trouva à s'épancher ici et à se faire jour par le récit de ce que chacun avait ressenti. Tous se sentaient unis moralement, malgré les différences de position et d'éducation, par un même lien : la sympathie du malheur ! Chacun racontait son histoire, et de plusieurs d'entre elles nos auteurs dramatiques auraient pu faire des table|aux palpitants d'intérêt. Et puis, les milles pensées de désespoir inspirées par la conscience de l'injustice qui causait nos malheurs, qui les dira ? Mais elles se dissipaient avec une rapidité égale à leur violence même, et la saillie française, se jetant à la traverse des plus vives déclamations, résolvait en éclats de rire les plus terribles imprécations. Nos chers compatriotes étaient toujours français, même à Durazno.
Les Anglais, peu nombreux, gardaient imperturbablement une contenance morne et silencieuse, plus en rapport avec la situation. Malgré la différence des caractères et des habitudes , la meilleure harmonie régnait entre les citoyens des deux nations alliés par un malheur commun , bien mieux que leurs gouvernements ne l'étaient par l'entente cordiale. . . , Parmi eux se trouvait M. Guillaume Oliphant, l'architecte qui avait élevé le bâtiment du Pichinango. Le plus grand regret de ce brave homme était d'avoir construit un édifice si solide et tellement bien dis-
posé pour la sûreté de ses habitants, qu'il avait fini par leur servir de prison, ainsi qu'à lui-même. Ce rapprochement ne manquait pas d'une certaine originalité et lui faisait dire naïvoment qu'il ne construirait plus, dans la campagne, d'édifice aussi propre à être transformé en château -fort.
Entre les mille récits qui circulaient parmi les prisonniers, l'un d'eux, qui concernait le convoi venu de Mercedes, arrivé avant nous, attira notre attention. Voici , en substance, ce que racontait lun des malheureux qui en avait fait partie.
Sommés par la force armée de se constituer prisonniers, les résidents français et anglais de Mercedes refusèrent d'abord d'obéir, et exigèrent que l'autorité civile leur signifiât régulièrement l'ordre de leur arrestation , afin de faire retomber sur elle la responsabilité légale de cet acte arbitraire. On fit droit à cette juste réclamation et aussitôt ils se rendirent.
Dans une ville comme Mercedes , il eut été moins facile de se refuser à cette exigence que dans la campagne. Leur sort pour cela n'en fut pas meilleur!... Ils furent dirigés, au nombre de cent quinze, comme nous, sur Durazno , après avoir été dépouillés même du denier de poche, rapt qui laissa aux ravisseurs une somme d'au moins deux cents onces d'or (16,000 francs),
La nuit venue, les prisonniers furent entassés dans une chaumière qui pouvait à peine les contenir. La pluie tombait à verse et la nuit se passa dans un état de gêne facile à comprendre; car, accroupis sur les talons et les pieds dans la fange , ils attendaient le jour sans pouvoir dormir.
La marche du lendemain fut des plus pénibles , la pluie continuait avec force et la marche du convoi offrit un incident dont voici ce qui transpira : L'un des prisonniers
avait pu dérober à la rapacité des soldats presque tout ce qu'il avait d'argent sur lui. Il demanda, sous un prétexte quelconque, la permission de retourner à Mercedes, et l'obtint au prix d'une partie de son pécule qu'il donna à Tun des subalternes. Peu après qu'il eut quitté le convoi quelques soldats s'en détachèrent et l'on remarqua qu'ils prirent la même direction que lui et rejoig'nirent le convoi p9ndant la nuit. Le lendemain, quelques camarades de cet homme reconnurent, avec surprise et terreur, entre les mains des soldats, plusieurs objets qu'ils savaient avoir appartenu à leur compatriote, entre autres ses bottes et sa veste. On sut plus tard que le malheureux n'était jamais retourné à Mercedes. Qu'était-il devenu?
Le convoi mit dix jours à faire les 40 lieues qui séparaient cette ville du village de Durazno, au milieu de déprédations journalières de la part des soldats envers les prisonniers, à tel point qu'un jeune Anglais de ce convoi serait arrivé littéralement nu à Durazno, si quelques soldats, ne lui eussent donné deux vieilles couvertures de cheval (jergas) pour se couvrir. A chaque halte de nuit, les malheureux avaient le spectacle de la gaîté brutale de leurs gardiens qui, accroupis auprès de grands feux, passaient la plus grande partie de la nuit à jouer ce que, dans le jour, ils avaient arraché à leurs victimes, et, excités par de copieuses libations , ils les accablaient , dans leur joie grossière , des plus basses injures.
On voit, par ce récit, que, quoique assez maltraités nous-mêmes, d'autres avaient été bien plus malheureux que nous ; ce que confirmeront, d'ailleurs, de nouveaux récits plus terribles encore.
Les huit ou dix jours qui suivirent notre arrivée à Durazno se passèrent sans aucun événement digne d'être rapporté. Notre S3ule occupation était de recueillir et de commenter, à perte de vue, les mille bruits, contradictoires
la plupart àa temps, qui circulaient sur les événement^ de la g'uerre. C'était contre nos habitudes, mais aujourd'hui force était de nous en préoccuper, enveloppés que nous étions dans ses désastreuses conséquences.
M. Cardozo, appelé par ses affaires au quartier-g-énéral de l'armée de nége, nous laissa chez lui en nous répétant de nous y considérer absolument comme chez nous.
Vers cette époque arriva un quatrième convoi de prisonniers que composaient en majeure partie les étrang*ers établis dans la campagne sur les confins des départements de Mercedes et de la Colonia. Parmi eux se trouvaient MM. Mac Intyre et Campbell, angolais, qui s'occupaient spécialement, comme nous, de l'élève des moutons sur une grande échelle. Le premier était l'associé de l'acheteur qui était venu au Pichinang-o, quelques mois auparavant, pour traiter de l'achat de cent béliers mérinos pur sang- , afin de hâter et d'aug'menter en mâme temps le raffinement de leurs nombreux troupeaux.
Les prisonniers de ce convoi avaient eu la chance de tomber entre les mains d'un brave ofScier. Aussi , arrivés sur la place du dépôt et invités par le lieutenant Farias, le chef de leur escorte, à déclarer franchement si quelqu'un d'entre eux^avait à se plaindre, de quelque manière que ce fût, de lui ou des hommes qu'il avait sous ses ordres, répondirent-ils unanimemeut qu'ils n'avaient que des remercîments à lui donner pour sa conduite pleine d'humanité pendant tout le voyag*e. Digne émule de notre Ferreira, le lieutenant Farias, surnommé le manchot (el manco), avait su concilier ses devoirs de soldat avec ceux de l'humanité.
Quel ne fat pas notre étonnement en retrouvant parmi ces nouveaux venus, M. Wilson et son fils, que nous croyions bien tranquilles au sein de leur famille. Nous lui téaioignâmes notre surprise de le revoir prisonnier, et il
nous répondit avec une simplicité sans égale : « Que voulez- vous? On m'a demandé si j'étais citoyen des Etats- Unis; j'ai répondu que, quoique né dans l'Amérique du Nord, j'étais sujet anglais et on m'a renvoyé ici. » Cet homme, plus que sexagénaire, était beau à voir, en ce moment,avec sa longue barbe et ses cheveux blancs comme neige, ses yeux bleus étincelants qui contrastaient avec les rides de son front, et sa tenue simple et grave qui indiquait la plus parfaite résignation. Voici ce qui s'était passé après le retour de M. Wilson et de son fils au village de Rosario. M. Wilson est père de nombreux enfants élevés dans la pratique de la morale et du travail. L'aînée, mademoiselle Isabelle, en raison de l'âge avancé de son père et de la santé chancelante de sa mère qu'elle entoure de ses respects et des soins les plus délicats, est, par le fait, le chef et l'âme de cette honnête famille. En conséquence , aussitôt après le retour de M. Wilson au village, le commandant fit appeler mademoiselle Wilson qui alla voir son père dans le lieu qui lui servait de prison. Après les premiers moments donnés aux épanchements du cœur, le commandant lui demanda si son père était Anglais ou bien citoyen des Etats-Unis. Elle répondit simplement, mon père est Anglais. On Ta cependant renvoyé ici comme étant citoyen des Etats-Unis d'Amérique, reprit le commandant. Mon père est né dans l'Amérique du Nord , il est vrai, mais il est sujet de la Grande-Bretagne, réponditelle sans hésiter. Peut-être votre père possède~t-il quelque titre de nationalité américaine, répartit Toâicier qui désirait évidemment rester dans son erreur ; demandez -le lui en anglais (M. Wilson s'explique avec difficulté en espagnol). Le père, interrogé par sa fille, se borna à répondre je suis Anglais et je n'ai aucun titre de nationalité américaine. Le commandant insista en disant que cette assertion était en contradiction avec les informations qu'il avait
reçues de toutes parts ; mais mademoiselle Wilson mit fin au débat en disant que son père était homme de vérité et qu'on pouvait croire à sa parole. Le commandant ne pouvait plus insister devant une semblable déclaration, et cette lutte entre la vérité et la bienveillance qu'inspirait naturellement le g-rand âge de M. Wilson et la situation fâcheuse de sa famille qui restait sans soutien, finit par le renvoi du père et du fils à Durazno. Ces honnêtes gens avaient préféré le malheur à la honte de renier leur nationalité. Pendant les quelques jours qui s'écoulèrent avant le second départ de M. Wilson, les amis de sa famille engagèrent chaudement sa fille à revenir sur la déclaration de son père, l'assurant que le commandant croirait tout ce qu'elle voudrait lui dire ; mais mademoiselle Wilson se refusa à toute démarche et répondit avec dignité : « Nous ne manquerons pas à la vérité, quoiqu'il puisse en advenir. )> On ne sait ce qu'il faut le plus admirer de la tranquillité stoïque de M. Wilson ou du noble courage de sa fille.
Cette belle conduite qui fait pendant avec celle du jeune Derrey et d'un autre Français , le brave Iturbide, dont il nous reste à parler, prouve qu'en tout temps et en tous lieux, dans tous les rangs de la société, se rencontrent des âmes noblement trempées.
Venons à ce qui regarde Iturbide. Avant l'arrestation générale des Français et des Anglais, et leur concentration à Durazno , les Français établis au quartier-général des assiégeants avaient signé, à l'instigation de quelques meneurs qui avaient renié leur nationalité, une protestation contre les hostilités exercées par les forces navales anglo-françaises. Cette pièce, mal conçue etplus malrédigée encore, fut colportée dans la campagne avec l'assentiment de l'autorité supérieure et présentée à la signature des Français et des Anglais qui voudraient s'associer à cette
manifestation. C'était une espèce de pierre de touche de l'opinion . Ceux qui crurent devoir la signer, et ce fat le petit nombre (1 ) restèrent tranquilles chez eux ; mais ceux qui refusèrent leur signature, furent conduits àDurazno.
Empreint d'une exaltation ridicule, ce factum , rédigé en termes inconvenants qui devaient choquer tout esprit juste, ne devait trouver et ne trouva, en effet, d'acceptation que parmi les gens timides, irréfléchis ou passionnés . La preuve la plus forte qu'il en était réellement ainsi, c'est le refus motivé d'un Français que ses relations dans ce pays où il était établi depuis longues années , plaçait naturellement à la tête d'une manifestation de cette nature dans les circonstances actuelles. M. Dominique Roguin refusa nettement de signer un écrit de rébellion patente et aussi inconvenant dans la forme que futile dans le but. Car en envisageant la question sous le seul point de vue de l'utilité de cette protestation, n'était-il pas par trop ridicule de voir une poignée de Français sur les bords de la Plata jeter le gant à la France, qui, à tort ou à raison, s'était engagée dans cette guerre? S'il fallait une preuve de plus de Hnconvenance de cette démarche , on la trouverait, irrécusable, dans la déclaration répétée par l'organe de l'armée de siège qui , tout en acceptant cette manifestation des Français du campement, refusait la coopération armée que lui offraient les signataires de la protestation.
C'est à propos de cette manifestation qu'un bel exemple fut donné encore par un enfant des Pyrénées, chez lequel un sens droit et fort tient lieu d'éducation. Nous l'avons déjà nommé, c'est Jean Pebet-Iturbide. Etabli dans la campagne, et les événements de la guerre
(1) Ceux-là même que M.Guizot a cru devoir qualifier de Français neutres.
Discours de M. Guizot à la chambre des Pairs, le 15 janvier 1846
l'ayant forcé de quitter son domicile, il 'vint chercher refuge dans le camp d'Oribe, bien avant que les actes coërcitifs de l'intervention eussent donné lieu aux représailles exercées contre les étrangers, et il y forma un petit établissement de commerce. Lorsque eut lieu la protestation des Français du campement, seul avec M. Roguin, Iturbide se refusa à donner sa signature ; mais n'ayant pas, pour motiver son refus, les ressources de M. Roguin, homme de monde , il exprima son dissentiment avec une énergie qui n'était pas en harmonie avec les circonstances du moment. La conséquence de ce refus fut la menace d'être déporté à Durazno et de voir sa petite fortune confisquée. Ces menaces n'ébranlèrent pas la résolution d'Iturbide, et bientôt, par ordre supérieur, ses biens furent confisqués et lui-même envoyé comme prisonnier à Durazno (\).
Entendre ce brave homme conter ses aventures, était une véritable distraction. Mais sa simplicité avait quelque chose de sublime lorsqu'il disait naïvement : « Je suis ruiné, car je perds la petite fortune que j'avais acquise dans ce pays par de rudes travaux et s'ans faire tort à personne, mais c'est égal, je suis Basque et Français, ... et au pays on dira : C'est bien ! Iturbide ! » En ce moment , une teinte de fierté, sans exaltation, ni jactance, animait les traits mâles de cet homme et donnait à sa physionomie une expression de franchise et de loyauté qui décelait en cette âme fortement trempée, une dignité dont le sentiment profond perçait malgré l'insuffisance de l'expression.
Parmi les nombreux épisodes de ce drame si fécond qui se passait dans une étendue de plusieurs centaines de lieues carrées, il en est un dont Tobscurité n'a été que
(1) Ce fut l'un des nombreux actes identiques ou analog"ues sig-nalés dans la note collective des ministres plénipotentiaires, ainsi qu'on l'a vu pag'e 164.
trop éclairée plus tard et qui contribua plus que tout autre à nourrir dans Tàme des prisonniers les sentiments de terreur qui les agitaient si cruellement. Nous allons en dire quelques mots, en laissant parler un des témoins oculaires.
Nous vivions, nous racontait -il, dans le village de Rosario , au milieu des alarmes qui suivirent la prise de la Colonia par les forces combinées de l'intervention , lorsque dans la matinée du 10 septembre la force armée se présenta tout-à-coup à notre domicile , et , sans autre avertissement, nous intima l'ordre de sortir de chez nous. Cette mesure s'exécuta dans tout le village en même temps, puis on nous enferma au nombre de soixante-dix, bientôt réduits à trente-sept, à cause de ceux qui s'enrôlaient dans la garde nationale pour se soustraire à la déportation. Enfin, on nous mit en marche. La direction vers le nord-ouest que suivit d'abord le convoi, ne pouvait rien faire présumer aux prisonniers sur le lieu où on les conduisait. Cependant un incident mystérieux eut lieu. Un soldat de l'escorte prit à part l'un des prisonniers et après l'avoir questionné avec quelques détails sur ses relations h la Colonia où il était établi, comme pour bien s'assurer de son identité, lui dit que sa vieille mère lui avait recommandé de la manière la plus pressante de protég*er sa personne pendant le voyag'e, et surtout, ajouta-til avec un air de mystère, surtout dans les derniers moments. Il lui recommanda avec instance de se tenir touiours à la queue du convoi. Enfin, ajouta-t-il, après s'être assuré qu'on ne pouvait ni le voir, ni l'entendre : à l'instant ou vous me verrez faire tel signe , accourez aussitôt près de moi et ne craignez rien, car je réponds de vous. Ma mère me l'a ordonné et je suis son fils.
Le prisonnier, tout bouleversé de ce qu'il venait d'entendre , marchait lentement à la queue du convoi. .
Le lendemain du départ, dans l'après-midi, on vit de loin arriver un courrier à toute bride. On fit faire halte et l'oiEcier, après avoir lu une lettre que lui remit l'exprès , donna l'ordre de rebrousser chemin.
Agréablement surpris de cette nouvelle, les prisonniers reprirent gaiement la route du village où ils croyaient qu'on les reconduisait, mais leur joie fut de courte durée, car après quelques lieues de marche dans la nouvelle direction, ils reconnurent qu'ils s'étaient trompés. On laissait le village sur la droite et on les dirigeait évidemment vers le Pichinango. En effet, nous les y vîmes arriver dans l'après-midi du 16 septembre, et le 17 ils partirent avec nous pour le Durazno.
Livrés aux sombres réflexions que faisait naître le récit de tant d'événements désastreux ou mystérieux , les prisonniers vivaient à Durazno machinalement. Cette vie inoccupée n'était fatigante que par sa monotonie , et elle devenait chaque jour plus insupportable par bs soucis et les inquiétudes que faisaient naître les mille bruits contradictoires qui circulaient sur le sort qui leur était réservé. Parmi ces bruits, le plus accrédité était celui de leur prochain départ de Durazno pour aller former un campement en plein champ à quelques lieues du village.
Ce changement dans le sort des prisonniers devait avoir lieu, assurait-on, dès l'arrivée des convois qu'on; attendait des départements de l'Ouest (Paysandu et Salto) Mais ces convois, que l'on disait en marche depuis longtemps, n'arrivaient pas, et les bruits les plus fâcheux recommencèrent à circuler sourdement.
Nous étions dans cet état de craintes et d'inquiétudes continuelles, lorsque une horrible nouvelle vint mettre le comble à nos terreurs et nous plonger dans une véritable consternation.
Indépendamment des quatre convois de prisonniers
actuellement à Durazno et du cinquième dont nous venons de parler, un sixième convoi avait été formé près de Saint-Salvador, sur la limite des départements de Mercedes et la Colonia. Les prisonniers, tous Basques français qui le composaient, étaient au nombre de trente-trois , d'autres disent de trente-cinq hommes, et voici les horribles détails qui circulèrent au sujet de ces malheureux qui n'arrivèrent jamais à Durazno :
Placés sous la conduite d'une troupe de forcenés , ces hommes, complètement inoffensifs, étaient arrivés au lieu dit Corralito , lorsque sans aucune cause connue, le chef avait donné l'ordre à ses soldats de les attacher par les pieds et par les bras entre deux chevaux tirant en sens inverse pour les renverser violemment ; puis , de les égorger tous jusqu'au dernier. Leurs cadavres, ajoutait-on, auraient été laissés étendus sur la terre et auraient servi de pâture aux chiens errants et aux oiseaux de proie.
Cette horrible nouvelle parvint bientôt, on ne sait par quelle voie, à Montevideo où elle souleva l'indignation générale, et les plus violentes accusations s'élevèrent de toutes parts contre l'autorité qui aurait ordonné, ou tout au moins laissé commettre un crime aussi épouvantable (1).
Au récit de telles atrocités, la physionomie des prisonniers de Durazno prit un caractère de terreur sombre qui
(1) En réponse à ces attaques violentes, l'org-ane des assie'geants (le journal le Défenseur des lois) se contenta de repousser toute participation à un acte de cruauté que rien ne pouvait justifier, mais cependant sans nier le fait, et il promit solennellement qu'une enquête serait faite sur ce déplorable mystère et que les coupables seraient punis. Malgré cette assurance, ï'afiaire en resta là; cependant, une enquête eut lieu, miais à huis clos et sans la solennité qu'elle aurait du avoir, et le capitaine Uran, qui conduisait le convoi , resta pendant près d'un an prisonnier au quartier-g-énéral avec les fers aux pieds. Le docteur A^avasseur et quelques autres de nos compatriotes l'y ont vu plusieurs fois. Le misérable soutenait énergiquement qu'il t 'avait fait qu'exécuter les ordres qu'il avait reçus, et le général Oribe, lorsqu'il était question devant lui de cette cruelle affaire, se bornait à lever les épaules et à dire : les brutes (brutes) î
devenait alarmant. Les projets les plus désespérés se succédaient dans leur esprit, mais leur isolement au centre du pays et leur dénuement absolu de ressources les mettait dans l'impossibilité de rien entreprendre. 11 n'y avait plus pour eux le moindre doute qu'ils n'eussent couru les mêmes dangers de perdre la vie, et qu'enfin ce qui ne leur était pas arrivé pendant le voyage à Durazno pouvait avoir lieu dans la prochaine émigration dont on les menaçait. Ces réflexions étaient pour les prisonniers une véritable torture qui ne leur laissait de repos ni le jour, ni la nuit.
Nous vivions dans cet état d'inquiétudes continuelles , réellement intolérables, lorsqu'une révélation qui me fut faite personnellement et sous la foi du serment de garder le secret, vint changer toutes nos craintes en une certitude absolue. Ce secret, je l'ai fidèlement gardé; mais aujourd'hui, dégagé du serment exigé en 1845, il m'est permis de révéler ce qui eut lieu alors.
Un homme bien posé dans le pays et de mes anciennes connaissances passait par le Durazno. Dans un rapide entretien , il me dit ; — Veillez sur vous ; le Durazno pourrait bien devenir un matadero (un abattoir) , comme
le fut l'Hervidero sous Artigas ! — Dois-je fuir?ré-
pondis-je. -- Oui, répliqua-t-il, et au plus vite.