‹ Les otages de Durazno;Chapitre 16 sur 26 · IV. — L'Evasion · texte numérisé non relu

IV. — L'Evasion

Les craintes que nous avaient fait concevoir les récits que nous avions entendus et ce que nous avions su par nous-mêmes ne laissaient plus de place au coûte ; il ne s'ag'issait donc plus de délibérer pour savoir si nous devions tenter de nous soustraire au sort qui nous menaçait, mais seulement sur les moyens d'effectuer noire évasion.

Ne connaissant pas pratiquement cette partie du pays , des difficultés extrêmes se présentaient. Trois moyens d'évasion étaient praticables : l'un à pied , en suivant les bois qui bordent la rivière du Yi , et qui nous auraient conduits au Rio-Neg'ro , et de là aux bords de l'Urug-uay, où nous aurions trouvé , tôt ou tard , un navire de guerre anglais ou français. Ce voyag-e de 70 à 80 lieues -, à cause des contours de la rivière, avait un immense inconvénient, celui de n'offrir presque aucun moyen de se procurer de la nourriture autre que le poisson , qu'il nous eût fallu pêcher pendant le jour, car nous ne pouvions marcher que la nuit pour éviter d'être aperçus.

Cette ressource était bien précaire, et il pouvait arriver qu'après une nuit de marche la pêcbe ne fût pas heureuse, et que nous eussions à passer une journée entière sans manger ni dormir. De plus , il fallait être prêts à la moindre attaque à se jeter à l'eau , comme des grenouilles , pour nous y cacher et éviter toute surprise. Le second moyen était de monter à cheval , et traverser en quelques nuits à peu près la moitié du pays dans sa plus grande

largeur. Beaucoup plus expéditif que les autres, ce moyen avait le grave inconvénient d'exiger un guide très-habile et sur la fidélité duquel on put compter. Or, dans les circonstances où nous étions , un tel homme était presque impossible à trouver. Enfin le troisième moyen était de suivre en bateau le cours de la rivière , le plus discret de tous les chemins, et qui ne garde aucune trace, mais aussi le plus dangereux , surtout par suite des grandes crues qui avaient eu lieu et qui avaient fait déborder tous les cours d'eau. Cette voie, cependant, n'était praticable qu'à la faveur de ces débordements , qui , s'ils augmentaient les dangers du voyage, permettaient de franchir les bas-fonds et les cataractes que présente le Yi avant de se jeter dans le Rio-Negro.

Après de mûres délibérations, nous nous arrêtâmes à ce dernier moyen d'évasion ; quelques jours nous suffirent pour faire nos préparatifs. Nous trouvâmes par hasard une mauvaise pirogue, faite d'un tronc d'arbre creusé, d'environ six pieds de long, et à peine suffisante pour nous porter tous. Flon , le berger, fabriqua deux petites rames qu'il cacha dans le bois , puis il amassa dans la même cachette du biscuit, qu'il y transporta à plusieurs reprises et par petites quantités à la fois , ainsi que quelques outils et plusieurs petites choses qui pouvaient nous être utiles. Nous parvînmes, non sans beaucoup de peine, à nous procurer des armes et quelques munitions, et le 12! octobre , c'est-à-dire vingt-un jours après notre arrivée àDurazno, à huit heures du soir, nous nous embarquâmes , mon frère Hilarion , Flon et moi , dans la frêle pirogue, et nous nous abandonnâmes au courant de la rivière. Des pêcheurs près desquels nous étions forcés de passer, nous aperçurent au clair de la lune , et se mirent à courir aussitôt vers le village. Quelques instants après , un bruit confus de voix et de pas de chevaux sur le rivage, accompagné des aboie-

ments des chiens du village, vint nous apprendre que notre fuite était connue, et qu'on s'était mis à notre poursuite. Dans la crainte de tomber entre les mains de ceux qui nous chercliaient au g-ué de la rivière , qu'il nous fallait absolument passer, ce qui offrait de grandes difficultés , nous nous jetâmes en un instant dans le fourré du bois , où nous cachâmes la pirogue , espérant que , fatigués d'une recherche inutile, les soldats retourneraient bientôt au village. En effet, vers minuit , tout étant redevenu silencieux autour de nous , nous regagnâmes le courant de la rivière en ramant avec les plus grandes précautions. Arrivés au gué principal , nous découvrîmes à quelque distance un feu prêt à s'éteindre , et autour de lui un groupe d'hommes dont nous entendions les voix confuses, sans pouvoir distinguer les paroles. Cette découverte nous obligea à recourir encore une fois au fourré, où nous nous tînmes cois, en attendant que le sommeil vînt fermer les yeux de ceux dont nous redoutions la vigilance. Plusieurs heures se passèrent dans cette attente pénible , mais de temps à autre un éclat de voix nous avertissait que nos argus ne dormaient pas encore. Cependant le feu s'éteignait peu à peu , et leur causerie devenait moins animée et moins suivie. Enfin , la lune, descendue à l'horizon, ne donnait plus qu'une faible clarté , et le feu éteint ne laissant plus apercevoir le groupe des soldats, qui devaient être endormis , nous crûmes pouvoir tenter le passage sans être découverts , en profitant de l'ombre épaisse que projetait le bois sur le cours de la rivière. Poussés par le courant, et sans aucun bruit de rames , nous franchîmes heureusement le passage fatal , et joyeux d'avoir échappé à ce premier danger, nous voguions au milieu de la rivière , dont la crue avait couvert les bords à une très-grande distance , ce qui nous empêchait de suivre le lit ordinaire de l'eau , que nous ne pouvions reconnaître , trompés que

nous étions par les divers courants qui s'étaient établis dans le bois inondé. Les premières lueurs de l'aube blanchissaient l'horizon, et l'approche du jour nous réjouissait, car nous nous croyions désormais hors de tout danger d'être poursuivis. Nous nous disposions à nous cacher dans quelque fourré épais pour travailler à faire une troisième rame, qui nous était indispensable pour, tenir lieu d'un gouvernail dont manquait notre bateau.

A peine étions-nous éloignés d'une demi-lieue du gué principal, qu'une pointe de bois, traversant presque entièrement le lit de la rivière, se montra devant nous. Elle ne laissait qu'un étroit passage , dans lequel force nous était de nous engager. Le courant y était violent , et faute d'un gouvernail , il ne nous était pas possible de diriger notre nacelle. D'un autre côté, le jour, qui ne faisait que commencer à poindre , laissait tous les objets autour de nous dans une obscurité presque complète. Nous entendions très-distinctement le bruit du courant se brisant contre un obstacle; mais quel était cet obstacle, où se trouvait-il? C'est ce qu'il nous était impossible de savoir. Quand nous vîmes le danger, nous y avions déjà succombé. — Rapide comme la pensée , la pirog-ue heurte contre un écueil , et disparaît sous les eaux, entre les troncs d'arbres, aux branches d'un desquels nous avons le bonheur de rester suspendus. J'étais demeuré le dernier dans la pirog'ue , que je poussais de toute ma force pour lui faire éviter la branche d'arbre sous laquelle elle disparaissait; mais, en un instant , remplie par l'eau , dont ce nouvel obstacle augmentait la violence, je me trouvai dans l'eau jusqu'à mi-corps, ayant de plus à lutter contre le courant qui m'entraînait. Mon frère et Flon, déjà établis solidement sur la branche horizontale qui s'étendait au-dessus du courant, m'aidèrent à grimper dessus. Là, debout sur cette branche que la \iolence du courant faisait trembler sous nos pieds, malgré

sa grosseur, et nous soutenant aux pousses verticales du saule qui nous avait sauvé la vie , tout en causant notre naufrage, nous vîmes notre nacelle submergée , s'éloig*ner avec une extrême rapidité , emportée par le courant. Avec elle, nous perdions nos armes, nos provisions de bouche, et l'espoir de continuer le voyage hasardeux que nous avait fait entreprendre une impérieuse nécessité. Les regrets étaient inutiles , et nous ne pouvions rester longtemps perchés sur notre arbre , au milieu de la rivière ; il fallait absolument regag-ner la terre ; mais par quels moyens? Flon ne savait pas nager. Sans cette circonstance malheureuse, il nous eût été facile d'atteindre tous ensemble à l'une des deux rives, malgré l'inondation. Nous mettre à l'eau, et nager en soutenant le pauvre Flon de chaque côté , était possible; mais c'était s'exposer au danger de se noyer tous les trois en voulant aider le brave Flon à se soutenir sur l'eau et h lutter contre la rapidité et la violence du courant. Nous pouvions aussi, pour faciliter le trajet, couper une forte branche de l'arbre sur lequel nous étions, la mettre à l'eau, y placer Flon , puis nous laisser aller tous au courant, en aidant le pauvre garçon à se tenir sur la branche flottante. Mais il ne nous restait pour tout instrument tranchant qu'un canif, et en admettant que son faible secours eût suiS à cette tâche, il nous eut fallu au moins une journée entière de travail pour en venir à bout. Le brave Flon , ancien voltigeur de l'armée d'Afrique , avait bravé le soleil du désert et beaucoup de dang-ers , mais ne s'était jamais vu exposé à boire, comme il disait , un coup à la grande tasse. Dans un élan de ce caractère si dévoué du soldat français, il s'écria tout à coup : « Que voulez-vous faire , messieurs , mourir noyés pour moi ? Non , non î sauvez-vous tous les deux , vous le pouvez ; mol j'attendrai ici que vous m'envoyiez un bateau pour me prendre ; et si ça tarde trop longtemps, et que les

forces me manquent, eh bien ! je me jetterai à l'eau, et bonsoir la compagnie..,. Tout de même, on ne meurt qu'une fois, et autant vaut mourir noyé que rôti! »

Il avait raison le brave berger ; mais abandonner dans une telle position , un homme que nous avions arraché à sa famille et à son pays en lui promettant une fortune , et cela au moment où elle s'évanouissait devant lui , après huit ans de travail, de constance et de fidélité, cela n'était pas possible. « Non . Flon , nous ne vous abandonnerons pas ainsi , lui répondions -nous , et si vous mourez noyé , ce ne sera qu'avec nous. »

Dans cette affreuse situation , mon avis était de rester sur notre arbre , et attendre vingt-quatre heures , s'il le fallait , le secours de quelques bûcherons qui pourraient venir à passer près de nous , et occuper ce temps-là à couper la grande branche qui devait nous aider, à la dernière extrémité , à conduire à terre le brave Flon. Mais debout sur notre soliveau , dans l'eau jusqu'à mi-jambe et engourdis par le froid (le Pampero, vent du sud-ouest, est très-froid, et il soufflait alors avec force), nous avions à craindre qu'après vingt-quatre heures d'un tel bain de pieds , et sans manger, nous ne fussions plus en état de nager, au moment où il faudrait nous jeter à l'eau. En outre, Hilarion , le plus mal placé des trois , assurait qu'il ne pourrait conserver plus longtemps son équilibre , et insistait pour aller à la nage chercher du secours ; mais il connaissait trop peu le pays pour s'exposer , lui père de famille, aux chances de cette aventure.

Le soleil se levait à peine, lorsque les instances d" Hilarion devenant pressantes, je résolus de gagner la terre. Je me dépouillai de mes vêtements , que j'attachai un à un aux branches du saule , et après nous être bien entendus sur ce que nous aurions à faire, autant toutefois qu'il nous

était possible, je me jetai à l'eau en me recommandant à Dieu et en invoquant le nom de ma mère.

Ce dut être un moment solennel pour mes deux compagnons de naufrag-e qui restaient sur l'arbre , car du salut de celui qu'ils voyaient s'éloigner en nageant, dépendait peut-être leur propre vie.

Après les plus grands efforts pour lutter contre le courant , dont la vitesse n'était pas moindre de 7 à 8 milles , et qui m'emportait , j'atteignis le bord sain et sauf. Mon prremier soin fut , ainsi que nous en étions convenus , d'avertir mes compagnons de mon heureuse arrivée par un cri que je poussai , et auquel ils répondirent , seul moyen de communication que nous eussions, car les bois qui couvraient la rive nous empêchaient de nous voir.

Entièrement absorbé de l'idée de délivrer le plus tôt possible mes compagnons de la dangereuse position où je les avais laissés sur l'arbre , je ne pensais pas à m'arrêter un instant pour faire sécher mon gilet de laine, ou du moins à m'en dépouiller, et je me mis à marcher, aussi vite que je le pouvais, vers une habitation que j'apercevais à la distance d'environ deux lieues et dans une direction opposée à Durazno , dont je n'étais guère éloigné que d'une lieue. J'eus, bientôt après, àme repentir de cette imprudence. En effet , le froid que me causait mon gilet mouillé , rendu plus pénétrant encore par la violence du vent, me glaça en un instant , et après une demi-heure de marche , je sentis mes mains se roidir de telle sorte , qu'il m'était impossible d'ouvrir les doigts. Quelques instants après , cette contraction s'étendit aux doigts des pieds, qui , se reployant en dessous, me rendaient la marche extrêmement douloureuse et presque impossible. Cependant l'idée de mes compagnons d'infortune à secourir, me fit résister à cette horrible souffrance. Dans ce pitoyable état , et sans m'inquiéter que là était d'ordinaire le

Page 1