‹ Les otages de Durazno;Chapitre 17 sur 26 · MO · texte numérisé non relu

MO

repaire des jaguars, je n'hésitai pas à me jeter dans un marais tout couvert de pa/'a , long-ue feuille de graminée paludéenne , dure et résistante , dont on se sert dans le pays pour couvrir les chaumières , et qui atteint huit à neuf pieds de hauteur. Malgré les obstacles que m'opposait à chaque pas ce terrain fangeux , j'avançais, quoique trop lentement au gré de mon impatience , vers la maison isolée que j'avais aperçue , n'ayant pour guide de la direction que je suivais, que la trace laissée par mon passage au travers des longues herbes. Je marchais avec résolution , dominant la douleur des crampes qui me tordaient les mains et les pieds , à laquelle s'ajoutait encore celle que produisaient les innombrables coupures que faisait sur mes membres nus cette paille des marais qu'on nomme dans le pays paille méchante [paja brava), dont les bords tranchants et armés de dents imperceptibles , coupent comme un rasoir, et causent une cuison des plus douloureuses, et j'avais fait environ cent pas dans ce marais, lorsque tout à coup je sentis ma vue se troubler.

La lutte que j'avais eu à soutenir contre le courant de la rivière, m'avait laissé haletant au sortir de l'eau, et malgré une demi-heure de marche, le jeu des poumons n'avait pu encore se rétablir régulièrement , sans doute à cause du froid qui m'avait saisi. A cette gêne affreuse de la respiration et aux autres douleurs dont j'ai parlé, vint s'ajouter une crampe des plus douloureuses de la mâchoire inférieure, qui me faisait tenir la bouche ouverte de toute son étendue , et m'empêchait absolument de la fermer.

Accablé enfin de tant de maux réunis , je compris qu'il y aurait danger pour ma vie , sans utilité pour mes pauvres compagnons , de m'obstiner à avancer, et je revins sur mes pas, ce qui était prudent, car à peine arrivé sur la terre ferme, au bord du marais , oii je ne parvins qu'après des efforts inouïs , et déjà presque entière-

ment privé de la vue , je tombai et perdis complètement connaissance. En ce moment, je me le rappelle , le soleil était à peine au-dessus de Thorizon. Mon évanouissement dura plusieurs heures , car cet astre était déjà haut quand, en rouvrant les yeux, je me vis, à mon grand étonnement, nu , couché sur l'herbe , et entouré de plusieurs hommes armés, envoyés à notre recherche, et qui, sans doute m'avaient cru mort. Je repris peu à peu l'usage de mes sens ; la mémoire me revint , et avec elle se représenta à moi toute la difficulté de ma position , en pensant à mes compagnons que j'avais laissés sur l'arbre. Mon chagrin fut au comblo lorsque je me vis contraint par les soldats de me mettre en marche vers la ville de Durasno , car je craignais de mettre la vie des miens en danger, en faisant connaître le lieu de leur retraite. Arrivé aux premières chaumières du village , non sans peine , en raison de l'extrême faiblesse où je me trouvais , on me donna quelques haillons pour me couvrir. Strictement gardé à vue , il ne me fut pas possible de parler à la seule personne à laquelle je pusse me fier, et lui recommander mes malheureux compagnons. Pendant que je me réchauffais et que je prenais un peu de bouillon , arriva le capitaine Ferez pour m'interroger. Notre évasion était bien connue , il était donc inutile de la cacher. Aussi répondis-je sans détours à toutes les questions qu'il me fit , et je demandai à voir le commandant militaire. On me conduisit en sa présence, et avant d'entrer en explications de ce qui s'était passé, je lui fis connaître la dangereuse situation où j'avais laissé mon frère et Flon , après toutefois lui avoir fait donner sa parole d'honneur qu'ils auraient la vie sauve, et je le suppliai d'envoyer sans délai à leur secours. Aussitôt il ordonna à un officier et huit soldats armés de me conduire au lieu du naufrage sur le bateau qui servait de bac. Monté en croupe de l'officier, nous partîmes au galop.

Arrivés au bac, nous descendîmes le courant de l'eau dans le bateau. Après avoir passé la pointe de bois qui cachait le saule fatal , qu'elle ne fut pas ma douleur et ma surprise de ne pas voir mes compagnons sur l'arbre, et seulement quelques bardes laissées par eux suspendues à ses branches. Désespérant de se voir secourus, s'étaient-ils jetés à l'eau ? Cette horrible pensée me causait une anxiété inexprimable, lorsqu'à une petite distance nous aperçûmes une pirog-ue montée par deux hommes , qui luttaient contre le courant pour éviter l'arbre qui avait causé notre perte, et peut-être aussi pour se soustraire à notre poursuite, car ils cherchaient évidemment h se cacher, en g-agnant le fourré. Malgré tous leurs efforts , nous les atteignîmes en peu d'instants, et nous les reconnûmes pour deux bûcherons du voisinage, qui furent aussitôt arrêtés par les soldats. On leur demanda s'ils savaient quelque chose des deux naufragés, et ils déclarèrent sans hésiter qu'en effet, en allant à leur travail, ils avaient vu deux hommes sur le saule qu'ils indiquaient près de là ; que sur les vives instances de ces malheureux, il les avaient reçus dans leur nacelle , malgré le danger qu'il y avait à s'approcher d'un endroit où le courant se brisait avec tant de force , et qu'enfin ils les avaient déposés sur la rive opposée.

La joie de les savoir sauvés du péril imminent de se noyer fut bien grande pour moi, mais elle fit bientôt place à la douleur de les voir perdre de nouveau leur liberté, car les soldats allaient les poursuivre avec acharnement, et la moindre apparence de résistance de leur part était un arrêt de mort. Il n'y avait donc pas à hésiter ; il fallait les trouver, leur faire connaître ma présence, et les engager à se rendre sans résistance. — Quelles douloureuses pensées m'agitaient en cet instant ! Au moment du naufrage , l'idée que quelque bûcheron passant près de là pourrait nous

porter secours s'était présentée à moi ; aussi je voulais attendre. Mais Dieu en avait ordonné autrement; j'avais exposé ma vie pour les sauver, et c'est moi qui les perdais avec moi-même I Les bûcherons, interrogés sévèrement, indiquèrent le lieu où ils avaient déposé les naufragés, et sans perdre de temps , nous nous dirigeâmes de ce côté, et bientôt nous abordâmes sur la rive opposée. Je demandai alors à descendra à terre avec les soldats pour que mes compagnons, en me voyant, se rendissent sans difficulté; mais l'officier, loin d'y consentir, me fît attacher fortement au fond du bateau, et laissant près de moi une sentinelle le sabre en main , il débarqua avec les soldats pour aller à la recherche de mes compagnons, qui devaient être non loin de là dans le bois.

Dans cette situation violente , ne sachant que faire , je me mis à crier de toute ma force, en appelant par son nom mon frère , espérant que reconnaissant ma voix , il comprendrait, en voyant les soldats, que toute espérance d'évasion était perdue. Attaché au fond du bateau , j'attendais ! Une demi-heure se passa dans une inquiétude mortelle. A chaque instant , les cris des soldats qui s'appelaient pour ne pas s'égarer au milieu du fourré, me faisaient tressaillir et frissonner ; je craignais que ces hommes, fatigués d'une poursuite inutile, ne fissent feu sur les malheureux fuyards. Ce que je souffrais est impossible à dire. Enfin les cris semblent se rapprocher et annoncer que les soldats s'étaient sans doute rendus maîtres de leurs prisonniers ; le poids immense qui pesait sur mon cœur disparaît , car au moins je vais les revoir vivants. Ils arrivent , en effet, au bord de la rivière, où le bateau les attendait. La pâleur des prisonniers , la joie qui brille sur la figure des soldats, les cris de triomphe de ceux-ci , le morne silence que gardent les autres , l'insolence du triomphe, l'attitude calme d'une résignation courageuse formaient un tableau qu'aucune

expression ne saurait rendre. Il faut l'avoir senti pour comprendre ce que nous éprouvâmes , mon frère et moi , en nous revoyant sains et saufs après les quelques heures qui s'étaient écoulées depuis notre naufrage. C'était un mélange de joie et de douleur impossible à exprimer : un soupir étouffé , une larme furtive qui ne pouvait couler, pas un mot , car la langue desséchée se refusait à articuler une seule parole , tels furent les seuls inteprêtes de ce que nous éprouvions. Hilarion pâle , les cheveux hérissés et la poitrine haletante , avait le regard terne et fixe , lui dont les yeux sont habituellement si expressifs. Le pauvre Flon cachait son émotion dans sa longue barbe rousse ; il était pâle aussi , et ses yeux n'exprimaient qu'un tranquille mépris .

Ils descendirent enfin dans le bateau. Hilarion et moi nous voulûmes nous embrasser, mais nous étions attachés par les bras , les coudes derrière le dos. « Frère, lui dis-je, il faut souffrir. » — a Oui , » répondit-il simplement. — « Pauvre monsieur Benjamin , dit à son tour Flon , et vous aussi ils vous ont attaché ! —Eh ! pourquoi pas mon pauvre Flon? Nous avons voulu nous évader ensemble, et nous souffrons ensemble ; quoi de plus juste? Mais surtout, ajoutai-je , cachons bien notre souffrance à ces gens-là ; qu'on n'en voie en nous aucune trace ; il faut leur prouver que nous pouvons supporter plus de mal (|u'ils ne peuvent nous en faire. — C'est vrai ça, répartit Flon, avec le calme du vrai courage : ils seraient trop contents , ces

de nous voir pleurer comme des femmes. » Puis,

passant brusquement à une autre idée , il ajouta ; « Parbleu , messieurs , je vous l'avais bien dit sur l'arbre, qu'il valait mieux me laisser noyer et vous sauver. — Eh non ! pauvre Flon , il vaut bien mieux souffrir ensemble.

Le bateau transporta tout le monde sur l'autre rive et

nous y déposa , car il eut fallu trop de temps et de peines pour remonter le courant avec la barque ainsi chargée. Nous fûmes donc obligés de regagner le Durasno à pied. Les prisonniers étaient au nombre de six : mon frère et moi , Flon , les deux bateliers et un Anglais qu'on trouva travaillant dans le bois, et que l'on soupçonna d'être complice de notre évasion, quoiqu'il n'en fut rien. Les deux bûcherons , qui n'étaient pas garrotés , portaient nos vêtements échappés au naufrage. Après avoir traversé non sans peine un petit marais, nous nous mîmes en route pour le village. Les bûcherons marchaient en tête ; puis venaient les quatre prisonniers attachés ; les soldats fermaient la marche. Tout le monde allait à pied , et nous avions près d'une lieue à faire. A peu près au milieu de la route, la douleur que nous faisait éprouver les cordes qui attachaient nos bras devenant intolérable et ralentissant notre marche , on voulut bien les desserrer un peu , ce qui nous procura quelque soulagement. Les liens avaient été si fortement serrés que nous avions la partie inférieure des bras , depuis le coude , dans un état d'engourdissement fort douloureux , et nous éprouvions au devant de la poitrine une sorte de déchirement insupportable, causé par le trop grand rapprochement des coudes derrière le dos.

En entrant dans le village, nous devînmes l'objet delà curiosité publique, de la compassion de quelques-uns, des railleries et des malédictions de quelques autres; mais nous étions trop forts dans notre malheur, pour répondre à ces déplorables manifestations. Les femmes accouraient pour nous voir, les enfants nous montraient du doigt , et un brave homme fit , à notre passage , fermer la porte de sa maison en signe de douleur : c'était le même qui nous avait donné l'hospitalité le jour de notre arrivée. Nous lui

sûmes gré de ce témoignage de sympathie. Le commandant du village nous attendait dans la cour de la maison. D'abord il reprocha aux bûcherons d'avoir favorisé notre évasion ; mais Hilarion prenant la parole , lui affirma que ces hommes n'avaient contribué en rien à notre évasion , et n'avaient commis d'autre crime que celui d'avoir sauvé la vie à deux hommes en danger de périr, en les recueillant dans leur bateau pour les déposer à terre. Il ajouta que l'Anglais Ma<3-Lean nous était complètement inconnu , et n'avait jamais eu de relations avec aucun de nous. Nous confirmâmes cette déclaration , à laquelle le commandant ne parut guère ajouter foi , car il ne répondit pas et donna l'ordre de nous mettre aux fers. Le capitaine Ferez demanda si cet ordre s'appliquait à tous. « A tous , répondit le commandant. » Puis, l'on nous conduisit dans la seconde cour de la maison. Là , on nous fit entrer dans une pièce délabrée , couverte en chaume , sans autre ouverture que la porte , et l'on nous y enferma , à l'exception des deux bateliers, auxquels on mit les fers aux pieds dans une autre pièce qui servait déjà de prison à plusieurs étrangers détenus pour des causes relatives aux événements politiques, et parmi lesquels se trouvait une Française d'un âge avancé. On plaça à la porte de l'espèce de chenil où nous étions un factionnaire dont la consigne était de ne laisser approcher personne. Nous étions en quelque sorte au secret. Cette pièce avait servi d'écurie aux chevaux du général Rivera, à qui appartenait cette maison, dont on avait fait, depuis l'entrée du général Oribe dans le pays, une caserne pour l'infanterie de la garnison ; le sol , en raison du séjour prolongé des chevaux , en était très-humide et imprégné de sels ammoniacaux. Le seul meuble qui s'y trou- . vât était l'instrument de supplice connu sous le nom de cepo, qui consiste en deux pièces de bois superposés et réunies par une charnière à l'une des extrémités. Sur leur

bord intérieur, sont creusées , de distance en distance, des entailles en forme de demi-lunes , qui lorsque les deux traverses sont placées Tune sur l'autre , forment des trous ronds, assez g-rands pour que la cheville d'un homme y soit à l'aise, sans que le pied en puisse être retiré. Une autre pièce de bois avec un trou au milieu recevait le cou du patient. Nous aurons plq.s tard l'occasion de dire la manière dont on emploie cet instrument de torture.

Cinq he\ires s'étaient écoulées depuis notre naufrage ; la nuit qui l'avait précédé s'était passée pour nous sans dormir. Le défaut de sommeil , la fatigue et le manque de nourriture nous avaient mis dans un état de faiblesse extrême , ce qui , malgré les émotions violentes de la matinée, nous faisait du sommeil un besoin irrésistible. A notre prière , on nous apporta une peau de bœuf, sur laquelle nous nous étendîmes . et nous dormîmes plusieurs heures comme dans le meilleur lit du monde. Ce n'était pourtant guère le moment de dormir pour des homines que l'on traitait comme des criminels ; mais quand le corps succombe à la fatigue et que la conscionce est sans remords , pourquoi le sommeil fuirait-il le malheureux ?

Pendant que dans un sommeil réparateur nous perdions le souvenir de notre triste situation , il se passait des choses qui devaient fournir contre nous des preuves matérielles de notre crime, celui d'atoir tenté de recouvrer la liberté dont on nous avait violemment privés, et même les présomptions les plus fortes que ce crime avait été prémédité par nous.

La frêle barque qui nous avait servi n'avait pas chaviré en touchant contre le saule , seulement elle avait été submergée , et avait suivi sous l'eau le courant jusqu'à une assez g'rande distance , où elle s'arrêta , retenue par des broussailles sous l'eau , et contre lesquelles elle vint donner. L'un des soldats qui était venu au lieu du naufrage,

homme très-habile en ces sortes de choses, cro3^ant qu'elle contenait des objets dont la valeur le récompenserait de ses peines, résolut de la trouver et d'en opérer le sauvetage. Il y réussit , l'amena à terre , et y retrouva intact tout notre pauvre bagage , c'est-à-dire quelques nippes , nos armes et quelques aliments. Si la surprise et l'instantanéité du choc nous eussent permis de voir que la barque n'avait pas chaviré, nous eussions pu faire ce que cet homme avait fait , et conserver ainsi les moyens de poursuivre notre voyage ; mais tout s'était passé si rapidement dans ce moment du naufrage, que c'est à peine si nous avions eu le temps de nous suspendre aux branches du saule, et ensuite nous restâmes convaincus que la barque avait chaviré,et que tout le bagage était au fond de l'eau. L'idée qu'il en put être autrement ne nous vint même pas à l'esprit.

Après avoir dormi d'un bon sommeil pendant quelque temps , nous nous éveillâmes bien reposés, mais mourant de faim. Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis notre dernier repas. On nous apporta alors le peu de vêtements qui étaient restés sur l'arbre du naufrage , et surtout les miens , que j'avais laissés attachés aux branches avant de me jeter à l'eau. On avait aussi trouvé les papiers que je portais toujours sur moi et relatifs à l'établissement du Pichinango. Mais toutes ces pièces, d'une grande importance pour moi , étaient restées dans les mains du commandant, qui, nous le sûmes plus tard , les avait envoyées au général Oribe avec cette suscription : Papeles pertenecientes al salvaje uniiario Lafone (1).

Dans un pantalon de Flon se trouva un quart d'once d'or qui avait échappé jusque là aux diverses visites qu'on

(1) Papiers appartenant au sauvag-e unitaire Lafone. C'est le nom de mon ami, un très-honorable négociant angiais avec lequel les scribes d'Oribe me confondaient. Je conserve . à titre de pièce justificative, la bande qui recouvre encore le portefeuille saisi et portant le cachet de Manuel Oribe.

nous avait fait subir. Ce fut pour nous une vraie fortune dans ce moment , et nous nous hâtâmes de la mettre à profit en nous faisant apporter du pain, que nous dévorâmes avec l'avidité d'hommes qui n'ont pas mangé depuis ving't-quatre heures , pendant lesquelles toutes les émotions d'une vie entière pourraient se résumer. En ce moment le capitaine Ferez vint nous voir, et nous assura gracieusement qu'il s'empresserait de nous rendre tous les services compatibles avec sa position et la nôtre. En effet, le soir il nous fit apporter à souper de sa table , qui était celle du commandant. Cette attention, qui contrastait avec le gîte qu'on nous avait donné , nous faisait espérer un traitement supportable. Hélas ! quelle était notre erreur !

Après avoir mangé , nous nous étendîmes sur notre cuir de bœuf, dont le luxe avait été accru de quelques poignées de foin dérobées à nos voisins , — les chevaux du commandant .

La première moitié de la nuit fut employée à nous faire subir une sorte d'interrogatoire indirect et par intermédiaire. Voici comment la chose se passait. Le capitaine Ferez venait , de la part du commandant , nous faire certaines questions , et lui reportait immédiatement nos réponses. Quant à ces dernières , rien n'était plus simple : c'était un aveu complet et sans détours de ce qu'on appelait notre crime. Mais ce qui nous parut fort singulier, c'était la manière de procéder à cet interrogatoire. On nous faisait sortir de la pièce où nous étions l'un après l'autre et à plusieurs reprises pour nous adresser à chacun les mêmes questions. Fendant que l'on interrogeait l'un de nous, les autres , se croyant quittes , ne tardaient pas à se rendormir ; mais au bout de quelque temps, on venait à en réveiller un autre, et ainsi à tour de rôle , et toujours pour nous adresser les mêmes questions. Cette méthode, il faut le croire, a pour but de surprendre la vérité que l'accusé

voudrait cacher, en profitant de la confusion où sont ordinairement les idées entre deux sommeils. Avec nous, cette sorte de subterfuge était complètement inutile , car nous ne pouvions nous contredire , nous avions dit tout d'abord la vérité , et elle ne pouvait rien perdre à être répétée. Toutefois , il y avait dans la répétition de ces mêmes questions une arrière -pensée qui perçait , mais sans se faire clairement comprendre. Ce ne fut que la troisième fois qu'on me réveilla pour être interrogé que je compris ce dont il s'agissait. Le capitaine Ferez me demanda brusquement : « Que signifient les armes et les munitions que vous aviez emportées ? Je répondis simplement que je ne me serais pas embarqué pour un tel voyag^e sans avoir des armes pour ma défense personnelle. Le capitaine Ferez me fit observer que ma position de prisonnier faisait de cette possession d'armes une circonstance des plus aggravantes. J'en tombai d'accord , en ajoutant qu'on savait bien que je n'étais pas homme à faire un mauvais usage de ces armes , destinées seulement à nous procurer quelque nourriture pendant le voyag*e, et à défendre notre vie , mais uniquement dans le cas où cette défense serait légitime. Hilarion , interrogé après moi et dans les mêmes termes , fit la même déclaration ; puis on nous laissa dormir, et ainsi se passa la première nuit de notre captivité, aggravée par notre tentative d'évasion , hélas ! infructueuse.

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