V. — La prison et les fers
Le lendemain, le capitaine Ferez vint de bonne heure s'informer de notre santé et il me dit : — En vous « parlant la nuit dernière , vous paraissiez avoir la (( fièvre, à en juger par votre haleine; j'ai parlé au méa decin Donado de celte remarque, et il m'a dit que le bain « froid que vous aviez pris hier, l'évanouissement et les « émotions qui l'ont suivi sont des causes plus que suffl- « santés pour occasionner un accès de fièvre ; si vous êtes « malade , il faut demander au commandant de vous faire « conduire à l'hôpital. » — Je le remerciai en lui assurant que j'étais en bonne santé. Puis revenant sur notre tentative d'évasion , il témoigna le regret de nous voir en aussi fâcheuse position, ajoutant que toute mauvaise qu'elle était déjà, elle pourrait devenir pire encore. Ces paroles ambiguës n'étaient que trop claires pour nous, mais résolus, comme nous l'étions, à accepter les conséquences de nos actions , nous répondîmes que nous subirions notre sort avec le calme que nous trouvions dans notre conscience. Il répliqua que nous ne devions négliger aucun moyen de l'améliorer et me répéta cju'il était convaincu que j'étais malade, que j'avais la fièvre et que dans ce cas, je devais aller à l'hôpital. Cette insistance révélait clairement le désir qu'il avait de m'éviter le surcroît du mal qui nous attendait. Je lui demandai alors en souriant , s'il y aurait, à l'hôpital, des lits pour tant de malades, et je montrais mes compagnons de prison , mais il ne répondit rien .
Il était clair qu'il s'agissait d'une faveur spéciale qu'il
voulait me faire; mais j'aurais été humilié sil m'eut fallu l'accepter , et je réitérai mes remercîments au capitaine Ferez, en lui disant que si nous étions malades dans la prison, nous serions du moins ensemble pour nous aider et nous consoler mutuellement.
Nous passâmes cette journéet celle du lendemain abandonnés à nos réflexions, mais, d'heure en heure, on voyait les figures des gens de la garnison se rembrunir et ceux qui traversaient la cour, se gardaient de s'avancer jusqu'à notre porte, dont la sentinelle empêchait d'approcher à plusieurs pas de distance. Cependant, vers le soir on nous apporta un matelas de la part de M. Guttières, notre hôte avant notre fuite. Nous le plaçâmes en travers, de manière que nous avions tous les quatre le haut du corps dessus et les jambes en dehors sur de la paille. Ces deux journées furent employées à nous raconter mutuellement nos aventures depuis le moment du naufrage, jusqu'au moment où nous nous retrouvâmes dans le bateau. J'ai dit ce qui m'était arrivé ; voici ce que me raconta mon frère : Nous attendions ton retour, disait Hilarion,pour nous voir délivrés de la position difficile et fatigante où tu nous avais laissés sur l'arbre, et plus d'une heure s'était déjà écoulée depuis que tu t'étais jeté à l'eau, lorsque nous aperçûmes le bateau qui nous a recueillis. A cette vue notre joie fut grande, car nous espérions que tu venais nous chercher et que nous pourrions continuer notre voyage. Aux premiers cris que nous poussâmes les bateliers s'effrayèrent et commencèrent à s'éloigner de nous , mais nous ayant aperçus sur l'arbre, ils comprirent aussitôt ce dont il s'agissait, ils s'approchèrent pour nous recueillir dans leur bateau. Habiles, comme ils étaient à manier leur pirogue, ils eurent bientôt atteint notre arbre ; mais là, une lutte terrible s'engagea entre la violence du courant et leurs efforts pour faire éviter au bateau le sort qu'avait eu le nôtre. Après de longues
et difficiles manœuvres, nous nous embarquâmes à la fin et atteignîmes bientôt le bord de la rivière opposé au village, lieu où les hommes qui montaient le bateau allaient travailler à couper du bois, avec le pauvre Mac Léan, aujourd'hui notre compagnons de prison. Notre premier soin fut de chercher un emplacement dans le fourré, où il fût possible de faire du feu pour sécher nos vêtements et ceux que tu avais laissés sur l'arbre.
Nous établîmes notre campement dans le bois, à quelque distance du rivage, parfaitement cachés à tous les yeux, et nous nous occupâmes, avec Mac Léan, à faire cuire un morceau de viande que les bûcherons avaient apporté pour eux et qu'ils nous donnèrent. J'envoyai ces deux hommes à ta recherche, mais je ne les revis plus qu'au moment ou nous fûmes arrêtés par les soldats. Nous étions tranquillement à nous reposer auprès de nos hardes qui séchaient, ainsi que notre chaussure, devant le feu dont la douce chaleur raniniraait nos membres transis, lorsque tout à coup des cris très-rapprochés vinrent nous tirer de l'état de torpeur ou nous étions tombés, par suite d'une nuit passée sans dormir, des fatigues et des émotions violentes que nous avions éprouvées depuis notre naufrage. Nous nous levons, tout joyeux, croyant que c'était toi que nous allions voir ; mais quel fut notre étonnement et notre frayeur lorsqu'à travers le taillis, nous apercevons les chemises rouges des soldats ! Sans plus réfléchir, nous prenons la fuite, Flon et moi, laissant Mac Lean ébahi de notre course, et abandonnonoant nos effets et même notre chaussure , nous nous mîmes à courir nus-pieds à travers les épines du taillis qui nous déchiraient de tous côtés. Mais les soldats nous avaient vus, et laissant sous la garde de l'un d'eux Mac Léan et nos habits, il se mirent aussitôt à notre poursuite.
Un taillis marécageux se trouvait devant nous, le détour qu'il eût fallu faire pour l'éviter était très-grand et nous
nous y jetâmes tête baissée. Nous enfoncions parfois dans l'eau bourbeuse de cette mare jusqu'à la ceinture, mais nous allions toujours, car les soldats nous suivaient de près, ardents à la poursuite, qui dura, tu le sais, environ une demi-heure . Nous tombâmes plusieurs fois Flon ou moi , embarrassés dans les lianes, mais sans jamais nous séparer.
Enfin harassés de fatigue, les pieds ensanglantés par les épines nous entendîmes le chef des soldats qui nous criait que tu étais son prisonnier.
A cette triste nouvelle nous comprîmes que tout espoir était perdu et qu'il fallait nous rendre , ce que nous fîmes sans hésiter.
Quel moment, frère! Maîtres de nous, les soldats nous entourèrent ; ceux qui étaient armés de fusils, se tinrent à une certaine distance et les autres qui avaient tous un sabre ou un coutelas à la main se placèrent tout près de nous. Quelle vue que celle du couteau dans des mains si exercées à s'en servir ! On nous enleva d'abord notre cravate ; puis chacun de nous fut placé entre deux soldats dont l'un nous tenait la pointe du sabre à la poitrine et Tau Ire celle du couteau à la gorge, pendant qu'un troisième nous attachait les bras derrière le dos , coude contre coude. Le soldat qui tenait ainsi le couteau sur la gorge avait les yeux braqués sur le chef de la troupe ; un signe de cet homme et nous étions égorgés sur place. Le pauvre Flon, persuadé qu'on allait nous assassiner, s'écria ; « Allons c'est ici qu'il faut mourir. « Non, non lui répondis-je, pas encore — peutêtre, attendons ! Puis m'adressant à l'officier. — Faut-il marcher, luidis-je ? Marchons! fut sa réponse. Ce seul mot produisit en nous une impression qu'il est impossible de comprendre, àmoinsdes'êtrevu, comme nous dans un bois vierge, à la merci de tels hommes et dans les circonstances où se trouvait le pays.
A ces tristes récits venaient naturellement se mêler nos
réflexions plus tristes encore, sur la fatalité qui avait présidé à notre naufrage et surtout sur les terribles conséquences qu'il avait amenées et que nous avions provoquées pour avoir voulu courir après un secours incertain, tandis que si nous avions pu avoir une heure de patience, il se serait offert de lui-mêma ; nous aurions sauvé notre vie et nous aurions pu continuer notre voyage avec le bateau des bûcberons dont l'un surtout connaissait très-bien la navigation de cette rivière. Mais tous ces regrets étaient superflus et ne changeaient rien au sort qui nous attendait. Hilarion et Flon dont les pieds étaient farcis d'épines restées dans les chairs, ce qui les empêchait de se tenir debout et leur causait les plus vives douleurs, passèrent ces deux journées aies retirer, travail des plus douloureux, dans lequel nous les aidâmes Mac Léan et moi.
Le lendemain matin nous reçûmes , avec le déjeuner, quelques friandises que nous envoyait notre hôte M. G uttières.Cesdouceurs apportées à notre captivité semblaient promettre moins de misères que nous n'en avions pressenti. En effet, malgré l'ordre du commandant de nous mettre tous aux fers, cet ordre n'avait été exécuté que pour les pauvres bateliers. Cette sévérité envers des hommes relativement beaucoup moins coupables que nous, si culpabilité il y avait dans notre fait, ne laissait pas que de nous surprendre, et l'imagination travaillant sur ce texte, nous faisait entrevoir une prochaine terminaison de notre situation déjà si affreuse, par un dénouement plus terrible encore. La mort pour nous, les grands coupables, la mort en place publique, pour servir d'exemple aux autres otages, auxquels notre fuite avait indiqué le chemin à prendre, pour s'évader, en évitant le danger auquel nous avions succombé.
Nous en étions là de nos réflexions, lorsque nous vîmes entrer dans la première cour, qui nous séparait de la porte principale, le curé du village qui se rendait chez le com-
mandant. Parbleu ! dit Flon, il vient pour nous confesser: cette idée se présentait d'autant plus naturellement àl'esprit que nous nous rappelions les mauvaises dispositions de cet homme qui n'avait pas craint de souiller son ministère de paix et d'amour, par des paroles de haine contre les prisonniers; paroles qui n'étaient que le complément des déclamarions furibondes qu'il avait adressées plusieurs fois du haut de la chaire évangélique, à un auditoire trop bien préparé déjà, par les événements politiques , à la haine de l'étranger. C'est ainsi que le clergé des campagnes a toujours subi la pression des passious dominantes! Au bout de quelque lemps le curé reparut sur le seuil de la porte, causant avec le commandant et regardant fixement de notre côté. Sa vue nous glaçait le cœur, car nous attendions sa visite qui était pour nous une assurance de mort. Cependant il sortit de la maison et notre frayeur se dissipa. Citte scène terrible se renouvela trois fois dans Tespace d'une heure. Qu'on juge de l'état où nous étions ! Enfin, à la troisième fois nous reprîmes tout notre courage et nous nous mîmes à déjeûner tranquillement, afin d'avoir, disions-nous, la force de mourir sans faiblesse ! A peine avions-nous achevé ce repas dans lequel nous mangeâmes tout ce que M. Guttières nous avait envoyé le matin, car le lendemain, pensions-nous, ne nous appartenait plus et nous ignorions si le soir nous serions vivants ou fusillés, que nous aperçûmes, dans la première cour, un piquet de huit hommes armés, conduits par l'officier de garde et se dirigeant vers nous. Les cinquante pas que firent ces hommes ponr arriver jusqu'à nous, furent comme autant de coups de massue tombant sur notre tête. L'officier fit faire halte devant la porte de notre prison et y entra avec deux soldats, puis avec le ton bref du commandement militaire, il nous dit : a Messieurs, voici ce que j'ai ordre d'apporter pour vous'. » Nous répondîmes brièvement : « Nous voici
prêts à recevoir ce que vous apportez. » Nos regards, cependant, interrogeaient sa figure impassible, pour tacher de savoir ce quil voulait dire. Notre incertitude ne dura pas longtemps». Un bruit de fers s' entrechoquant se fit entendre et le forgeron de la garnison, avec son aide, entrèrent dans la prison, apportant trois paires de fers, une pour chacun de nous.
— Qu'est-ce donc, m'écriai-je en m'adressant à l'officier, on va nous mettre aux fers ?
— Oui.
— Mais auparavant ne pourrait-on pas parler au commandant ?
— 11 est sorti, en m'ordonnant de vous mettre aux fers.
— Eh bien î vous lui direz que je dis, moi, que mieux vaudrait être fusillé, (que digo yo que mas valdria cuatro balazos) car les fers ne sont faits que pour les criminels et nous sommes des gens de bien.
— J'ai ordre de vous mettre aux fers.
— Nous voici, vous pouvez l'exécuter. Je me tus alors ; mes compagnons d'infortune n'avaient pas prononcé un seul mot et le silence qui s'établit ne fut plus troublé que par le bruit cadencé du marteau qui rivait nos fers. Chaque coup de ce marteau avait en nous un affreux retentissement qui augmentait, s'il est possible, l'immense douleur dont notre àme était navrée de nous voir traités d'une si indigne manière. Cet horrible travail achevé, l'officier s'assura qu'il était bien fait, puis il nous laissa livrés à nos réflexions.
Etait-elle donc consommée notre dégradation ? Etions nous réellement descendus au dernier degré de l'ignominie? 'Non certes, car malgré le traitement barbare qu'on nous faisait subir, nous n'avions pas cessé un instant d'être honnêtes gens et les fers que nous portions n'avaient pas le
pouvoir de nous dégrader à nos propres yeux. Le supplice honore ceux qui ne l'ont pas mérité. Aussi, pendant toute l'opération avions nous gardé notre dignité, une pose assurée, l'œil soc et le regard calme. A peine si un sourire de mépris était venu effleurer nos lèvres et lorsque l'officier sortit avec les soldats, nous leur Urnes un salut silencieux et profond , qu'ils durent prendre pour de l'ironie , mais qui n'était que l'expression de notre résignation.
Après cette scène douloureuse, nous étions restés debout et immobiles ; Mac Léan seul allait et venait dans la chambre, n'osant pas jeter les yeux sur nous et craignant de nous adresser la parole, même pour nous consoler, car il était libre lui et il nous voyait chargés de fers ; mais son silence même avait une éloquence que nul discours ne saurait exprimer. Pour tirer le pauvre garçon de l'embarras où le mettait la différence de nos positions, nous le félicitâmes d'avoir échappé au supplice des fers et lui représentâmes qu'après tout, on ne lui faisait que justice , puis qu'il n'était nullement complice de notre évasion. Touché de nos bonnes paroles, il ne put répondre que ces mots : « Du moins , messieurs , je pourrai vous servir. « et en effet dès ce moment, il ne cessa de nous rendre tous les services en son pouvoir , avec un empressement et un zèle que nous ne pourrions jamais oublier.
Hilarion, d'ordinaire si bouillant, était calme et résigné. Frère , s'écria-t-il , tu l'as dit , il faut souffrir. Eh bien ! nous saurons souffrir ! — Oui lui répondis-je et que la volonté de Dieu soit faite. Quant à Flon il n'avait rien dit encore ; il tenait la tête baissée, regardant attentivement ses fers qu'il soulevait et abaissait tour à tour, au moyen de la corde attachée au miheu de la barre transversale qui réunissait les deux anneaux pris au bas de la jambe. Il s'essayait à maintenir cette barre dans une position bien horizontale, afin qu'elle pesât éga-
lement sur les deux pieds. Tout à coup et sans lever la tête, il dit tranquillement : « Parbleu j'y suis ! c'est là la manière de s'en servir ! en voilà une drôle de mécanique ! » La naïveté de cette exclamation nous fit sourire, mais il ne s'en aperçut pas, et continua, sans relever la tête, à essayer de marcher, portant alternativement un pied devant l'autre, en lui faisant décrire un demi cercle dont la barre de fer était le rayon. Puis, comme se parlant à lui-même, il s'écria a Est-ce qu'ils croient que je ne pourrai pas « marcher avec cela, eux autres ? Nous verrons ça après « quelques jours d'exercices, le tout est de s'y faire; je « m'étais bien habitué à faire le coup de feu contre les Bé- « douins ! et ils n'étaient pas manchots ceux là ! Ah ! que « ne suis-je encore à Alger! Eh! dire qu'un voltigeur de « l'armée d'Afrique, est mis aux fers en Amérique par
« des pas grands choses ! En voilà un changement
« à vue ' Ma foi, ce n'était pas la peine d y venir 1 » (1 )
Tout de même, continua- il , mieux vaut encore ça (et il faisait sonner ses fers), que d'être fusillés; au moins il nous reste l'espérance, n'est-ce pas, Messieurs. En disant cela il
(1) Le dernier vapeur arrivé de Rio de la PJata apporte la triste nouvelle du décès de ce pauvre Flon ! Il a succombé au moment même où il allait recevoir enfin la juste indemmité que j'ai réclamée pour lui, et ce après dix-huit ans d'attente ! Comment ne pas croire que la justice de Dieu aura compensé pour lui la torpeur delà justice des hommes? Et combien d'autres compagnons de nos souffrances ont précédé mon pauvre Flon dans la tombe, depuis dix-huit ans.... Que la terre étrangère leur soit légère ! Tous ils l'ont arrosée de la sueur de leur front ; elle leur doit, après leur mort, le repos qu'ils n'ont pu y trouver leur vie durant.
Homme de droiture et de fidélité, mon pauvre Flon n'attendait que l'obole de la justice des hommes, pour venir vivre près de moi, quand Dieu l'a appelé à lui. .. Amen I Nous avions dit cette belle prière si souvent , dans la prison de Durazno ; pourquoi ne pas la redire sur sa tombe, au delà de laquelle il m'entend.
11 ne faut pas achever cette sensible nécrologie d'un honnête travailleur, homme de conscience et de dévoûment, sans rendre un hommage de coeur à mes amis qui l'ont assisté, en souvenir de nioi, dans sa longue maladie. Qu'ils en reçoivent ici tous l'expression bien sentie de ma gratitude , surtout ceux dont je connais les procédés délicats envers mon pauvre Flon, jusques et après sa mort, et parmi lesquels j e me fais un devoir de nommer Madame Mary Hugues, la famille Le Bas, M. Hocquart et M Lafone. Rien ne m'étonne, de ces bons -amis, en fait de bonnes œuvres.
leva la tête pour nous regarder ; ses yeux étaient brillants, une grosse larme y roulait sans pouvoir couler, et sa figure avait une expression de souffrance si grande, que nous lui demandâmes s'il se trouvait mal. — Non, non, Messieurs, nous répondit-il ; seulement ça m'embête.... et il montrait ses fers. Nous lui montrâmes les nôtres. Le pauvre garçon s'attendrit visiblement, puis il reprit. « Parbleu î Je vous « l'avais bien dit, quand nous étions sur l'arbre, de me « laifcser noyer et devons sauver, c'est moi qui suis cause « de ce que vous.souffrez. »
Pas du tout, pauvre Flon, mieux vaut être tous ici que de nous être séparés après le naufrage, car au moins nous pourrons nous entre'aider, tandis qu'à cette heure , nous serions peut-être tous morts chacun de son côté. — Vous croyez ? Eh bien ! comme vous voudrez ; mais cette mécanique me vexe considérablement, surtout pour vous. Messieurs !
Le brave homme souffrait évidemment plus qu'il ne pouvait l'exprimer, mais il se contraignait pour ne pas nous affliger.
Cette cruelle journée s'écoula lentement, bien lentement dans le recueillement d'une douleur profonde.
Mais une vie nouvelle s'ouvrait pour nous, vie remplie, dans tous ses instants, d'une souffrance sans relâche; le désespoir moral augmentait sans cesse, par la vue continuelle et le poids de nos fers! Les misères et les peines que nous avions éprouvées pendant notre voyage au Durazno, succédant brusquement à la tranquillité et à l'abondance du Pichinango , auraient dû nous aguerrir et nous disposer aux nouveaux malheurs que devait nécessairement attirer sur nous notre tentative d'évasion, dans le cas ou elle ne réussirait pas ; mais il n'en était pas ainsi et notre emprisonnement nous était odieux. Aucune parole ne peut rendre l'oppression qui pesait sur notre cœur, depuis que nous
avions des fers rivéss à nos pieds. L'idée de honte et d'infamie qui se rattache pour des Européens à des fers qui, parmi nous, ne sont destinés qu'aux criminels les plus vils, nous eut été absolument insupportable, si le sentiment intime de notre conscience et la voix de la vérité n'eussent ranimé notre courag-e ébranlé, en nous disant que cette honte ne pouvait pas nous atteindre. Intimement convaincus que nous n'étions coupables devant aucune loi divine et humaine, et que nous n'étions en réalité que des victimes de la barbarie , nous finîmes par accepter cette position de victimes avec résig-nation et nous arrivâmes presque à tirer une sorte de petite vanité de ce qui, d'abord, avait été pour nous le comble de l'ignominie.
La première nuit passée avec les fers aux pieds , ne fut qu'un long- supplice. A chaque moment nous étions réveillés par la douleur que causait le moindre mouvement des jambes engourdies par la pression des fers et par les crampes continuelles qui résultaient de cette compression. Nous employâmes les jours suivants à faire notre apprentissage de la vie de galériens , et au bout d'une huitaine , nous étions déjà très-experts dans le maniement de nos fers ; c'est-à-dire que nous pouvions nous tenir debout et faire quelques pas dans notre prison, sans tomber.
Du moment qu'on nous eut rivé les fers aux pieds, nous appartenions à ce que, dans ces pays, on appelle la justice. La justice ! la chose la plus monstrueuse et la plus hideuse qu'il soit possible de s'imaginer. Un homme mis en prison et aux fers devient une sorte de paria; il s'élève entre lui et la société, une barrière infranchissable à travers laquelle rien ne transpire, ni du dedans ni du dehors, pas même les soupirs du malheureux. C'est une sorte d'excommunication sociale, un cachet de réprobation qui anéantit ses droits et sa qualité d'homme. On l'oublie, ou si on se souvient de lui, c'est pour le maudire ou le maltraiter ; ses réclamations,
s*ils ose en faire, même pour les besoins les plus urgents, sont autant de griefs ajoutés au crime qui l'a conduit en prison. Or, on connaît la nature de celui que nous avions commis ; crime odieux , impardonnable aux yeux de nos bourreaux, aussi semblèrent-ils s'en faire un titre pour épuiser sur nous toutes les rigueurs de la captivité.
Les mille incidens de ce genre de torture qui s'exerçait sur tous nos actes, sur tous nos mouvements, sur tous nos besoins, sont trop nombreux pour être rapportés en détail ; cependant pour en donner une idée, nous allons en citer des plus saillants.
Aussitôt que nous fûmes mis aux fers, on cessa de nous apporter à mang-er de la table du commandant, comme on l'avait fait pendant les premiers jours. Dès lors, manquant du nécessaire , nous nous vîmes forcés de faire appel à notre excellent hôte M. Guttièresqui y répondit avec empressement et de la meilleure grâce du monde, et obtint l'autorisation de nous faire apporter nos repas de chez lui. Mais la difficulté qu'il éprouva à le faire régulièrement chaque jour, à cause de la disette de viande (presque unique nourriture du pays) , qui régnait alors , nous contraignit plus d'une fois à recourir à la gamelle de la garnison qu on nourrissait de viande bouillie et dont ont nous laissait recueillir les restes.
Si un besoin naturel nous appelait hors de la prison , il fallait que la sentinelle appelât le caporal de garde , lequel envoyait un soldat, qui devait nous suivre pas à pas jusqu'à ce que nous fussions rentrés.
Tantôt le caprice de l'officier de garde nous obligeait à rester debout et alignés , l'un à côté de l'autre, à l'heure de l'appel, qu'il prolongeait inhumainement , sans égard pour le poids de nos fers. Tantôt , par un autre caprice, il enjoignait à la sentinelle de ne pas nous laisser franchir le seuil de notre porte ; et cette rigueur, bien inutile, fut
poussée quelquefois jusqu'à nous obliger à rentrer nos jambes dans la prison, lorsqu'il nous arrivait de nous asseoir sur le seuil de la porte !
Le jour, la nuit , nous avions des témoins de toutes nos paroles , de toutes nos actions , de chacun de nos mouvements ; notre sommeil même , ce baume du malheureux , n'était pas respecté , car en relevant la g-arde à minuit , FoiScier prenait livraison des prisonniers , et pour peu qu'il fut exigeant , il venait , une lumière à la main , nous compter et visiter nos fers. Or, comme certains des subalternes n'étaient pas très versés dans la science des nombres , ils nous comptaient sur leurs doigts jusqu'à ce que l'addition de chaque unité leur représentât le nombre qu'ils cherchaient. Cette visite , à minuit, nous était insupportable , car elle nous tirait brusquement du bien-être momentané que nous procurait le sommeil , et ramenait toutes nos douleurs.
On aurait pu croire que réellement on s'étudiait à nous torturer : on nous mesurait l'air que nous respirions , on comptait jusqu'aux pas que nous pouvions faire dans notre chenil en traînant nos fers , exercice que , tout pénible qu'il était, nous nous efforcions de faire, pour qu'un repos absolu ne vînt pas engourdir complètement nos membres.
Quand l'un de nous voulait marcher, les autres étaient obligés de se tenir assis ; car nos lits ( nous nous en étions faits peu à peu avec du foin) ne laissaient qu'un passage étroit au milieu du chenil. C'est dans ce sentier qu'avait lieu notre promenade , au bruit cadencé de nos fers.
Le mot chenil répété à dessein n'est point une exagération , car on a vu déjà que le sol de notre prison , autrefois une écurie, était imprégné d'une humidité méphitique. Pour absorber cette humidité et nous en préserver autant que possible , nous avions répandu partout le plus de foin que nous avions pu ; mais cette espèce de tapis improvisé
rendait notre marche bien plus difficile ; le pied ne pouvait glisser sur le foin , qui cédait sous nos pieds, et nous ne pouvions les lever en marchant, à cause de la barre transversale de nos fers.
Une chose bien digne de remarque , c" est l'impassibilité des soldats qui nous infligeaient mille petits supplices. Ils semblaient agir sans haine et sans colère et avec la plus profonde indifférence. Aussi nous redisaient-ils avec une naïveté effrayante tous les bruits qui circulaient sur notre compte , qu'ils pussent nous faire espérer un adoucissement à nos malheurs, ou craindre une augmentation de rigueur, ou même une terminaison funeste de nos maux ; pour eux c'était tout un. L'un de ces hommes , auquel nous demandions un jour s'il croyait qu'on nous fusillerait bientôt , répondit naïvement : Peut-être 1 Ces gens semblaient tirer vanité de cette insensibilité , et nous racontaient froidement leurs hauts faits en ce genre, pendant la guerre contre Lavalle , que la plupart d'entr'eux avait faite.
Des volumes suffiraient à peine pour enregistrer les noms des victimes de tout âge , de tout sexe qui , au dire de ces hommes , ont succombé sous le couteau ou sous les balles des soldats de Rosas, pendant les trois ans que dura cette guerre d'extermination. La prise d'une ville , qu'elle fût ou non défendue , donnait lieu à une longue série d'exécutions, qui commençaient après la victoire et ne finissaient que lorsqu'on ne trouvait plus ni parents ni amis des vaincus.
Chaque soldat qu'on mettait en faction à notre porte avait toujours des faits nouveaux de cette nature à nous raconter , faits auxquels il avait participé comme témoin , et souvent comme acteur. Ces récits unanimes, émanés de tant de témoins oculaires, nous faisaient comprendre à quel degré de dépopulation et de ruine avaient été
réduites les provinces Argentines, pendant les trois années consécutives qu'elles furent en proie aux hordes victorieuses du dictateur de Buenos-Aj^res; car le pillage et la confiscation suivaient toujours le meurtre.
Ces tableaux de deuil et de sang étaient peu propres , comme il est facile de le comprendre , à nous rassurer, et en écoutant ces récits épouvantables, l'idée qui se présentait naturellement à notre esprit était qu'au premier jour nos noms viendraient s'inscrire dans ces annales sanglantes que très probablement la postérité ne lira jamais. Dans la disposition d'esprit où nous tenaient sans cesse notre malheureuse position et les craintes continuelles de l'avenir, une seule distraction nous restait , c'était l'étude du caractère des hommes que leurs fonctions journalières mettaient en rapports forcés avec nous, x^ussi eûmes-nous bientôt fait la connaissance des caporaux et des soldats préposés à notre g*arde. Quant aux officiers, que leurposisition tenait éloignés de nous, nous n'avons pu les apprécier que par le plus ou moins d'indifférence qu'ils témoigmaient pour notre sort , et nous leur en savions d'autant plus de gré de cette indifférence, qu'elle était plus complète; nous n'avons donc rien à en dire. Cependant l'un d'entr'eux , un seul , il faut le dire , se montra franchement méchant à notre égard , et il se chargea de nous faire comprendre ce que nous aurions pu avoir à souffrir du mauvais vouloir de tous. Seul il fut la cause et l'auteur de raille petites tortures que nous eûmes à souffrir tant que dura notre emprisonnement. Le hasard avait voulu que ce fut lui-même qui nous apportât l'ordre de nous mettre aux fers et qui le fit exécuter sous ses yeux ; le même hasard voulut que ce fut lui qui nous transmit, ainsi qu'on le verra plus tard , l'ordre qui nous rendait la liberté. Les sous-officiers et les soldats se montrèrent presque sans exception plus ou moins obligeants envers nous , autant
toutefois que leur consigne le leur permettait. L'un d'entr'eux surtout , le caporal Pereira , nous témoigna une sympathie désintéressée , qui ne se démentit pas un seul instant pendant les cent jours de notre emprisonnement.
Ces hommes ne sont pas naturellement méchants, ils ne sont que dégradés par l'ignorance et démoralisés par l'abrutissemeut dans lequel ils vivent. A qui la faute?
Parmi les soldats se trouvaient deux êtres d'un aspect qui faisait littéralement peur. L'un, Indien pur sang, enfant des Pampas, arraché par la violence à sa vie nomade et à la liberté, vivait isolé au milieu d'autres hommes complètement étrangers pour lui, car ils n'étaient pas Indiens pur sang comme lui. Il était de petite taille, gros , trapu , mal posé sur ses jambes arquées en dehors, configuration due à l'habitude de monter à cheval, que l'Indien contracte dès sa plus tendre jeunesse, ses bras longs el robustes pendaient machinalement le long de son corps , son cou gros et court paraissait soutenir avec peine une grosse tête branlante et constamment penchée vers la terre ; son visage aplati , large , et sans traits bien arrêtés, n'avait aucune expression quelconque, que celle de la brutalité; le regard constamment baissé , cet être à formes humaines semblait ne pouvoir lever les yeux au ciel. En effet , que savait -il du ciel? C'était bien l'homme-bête dans sa dégradation , mais non certainement homo sapiens que les naturalistes placent en tête de leurs nomenclatures des espèces animales. On nous assura que cet homme était l'exécuteur des hautes œuvres , c'est-à-dire l'ég'orgeur en titre de son régiment. Nous ne pouvions le voir qu'avec effroi : mais peut-être l'idée du terrible emploi qu'il exerçait, augmentait en nous l'horreur que nous inspirait son physique re poussant. Quoi qu'il en soit , cet homme dégradé et abruti ne manifestait aucun des instincts farouches que l'on aurait pu naturellement lui supposer ; il avait même par-
fois des moments de gaîté qui se manifestaient par des éclats de rire , chose presque inouïe chez l'Indien qui , généralement parlant , ne laisse transpirer au dehors au cune des sensations qui l'agitent. Il faut ajouter aus=^i qu'il ne montrait de haine pour personne , et que pour nous , nous n'avons eu rien à lui reprocher, si ce n'est quelques moments d'humeur qu'il exprimait, contre les habitudes de sa race, par des paroles brutales, mais dites naturellement et sans intention manifeste de nous blesser personnellement.
L'autre dont il nous reste à parler était un métis d'Indien et de blanc , dont la ph^-sionomie offrait l'expression de tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus bas , de plus ignoble et de plus crapuleux chez le blanc dégradé , ce qui , chez le métis, est plus hideux peut-être encore. Tantôt taciturne comme un Indien , tantôt turbulent comme un Espagnol du Sud , ses traits changeaient suivant l'impression du moment , mais il y avait toujours dans son regard quelque chose de si étrangement farouche , qu'on croyait voir dans ses yeux toute la cruauté sourde de la hyène unie à la férocité du tigre. Enfin ses paupières , bordées d'un large cordon rouge , donnaient à son visage, profondément couturé par la petite vérole , une expression de souffrance féroce qui semblait avoir soif de sang. On s'accordait à dire que fort souvent il avait été employé comme auxiliaire dans les ég'orgements en masse qui suivaient ordinairement les victoires de l'armée argentine. D'ailleurs il ne cherchait pas à s'en cacher, et racontait volontiers, avec un cynisme vraiment effroyable, les exécutions par rangées de trente , et jusqu'à quatre-vingt-dixsept victimes à la fois, auxquelles il avait assisté comme acteur, et il montrait avec une sorte d'orgueil sauvage le couteau dont il s'était servi dans ces occasions, couteau
qu'Hilarioîi avait eu sur la gorge , pendant plusieurs minutes !
Mais c'est assez de ces tableaux horribles. Reprenons le fil de notre narration , et continuons l'histoire des misères endurées par les malheureux captifs de Durasno.
Entassés dans un bâtiment qui pouvait à peine les contenir, et couchant sur la terre , sans autre abri que leurs haillons, ils n'avaient pour toute nourriture que la viande qu'ils allaient chercher à l'abattoir ; mauvaise viande qu'ils faisaient cuire avec le bois que , par corvées aussi , ils allaient couper dans la forêt, au bord de la rivière, où ils puisaient l'eau dont ils avaient besoin, et qu'ils étaient obligés de transporter à une assez grande distance. L'intérieur de la prison offrait le spectacle de tout ce que la misère a de plus hideux ; tableaux de haillons et de souffrances que les passants pouvaient voir, à chaque instant du jour, à travers les grilles de fer des fenêtres.
Bientôt leur sort devint plus affreux encore; le peu d'étendue du local, par rapport à leur nombre, les chaleurs accablantes de l'été, une nourriture peu abondante et malsaine {de la viande bouillie , sans aucune autre chose), le défaut d'exercice pour des hommes habitués pour la plupart à une vie laborieuse et active , les haillons dont ils étaient couverts et qu'ils ne pouvaient ni changer ni maintenir propres ; enfin l'ennui et le découragement, résultats ordinaires de l'inaction et d'une captivité dont ils ne pouvaient fixer le t^rme, tous ces maux réunis commencèrent à exercer leur action pernicieuse sur la santé de ces malheureux. La dyssenterie et des fièvres lentes se déclarèrent parmi eux , et pendant quelque temps on eut à redouter le typhus des prisons , qui certainement les eut décimés. Heureusement ils échappèrent à ce fléau redoutable, et ces cadavres ambulants eurent assez de force pour résister à toutes ces causes de mort , grâce aussi , sans doute , à la
salubrité de ces magnifiques pays. Le besoin le plus graud pour ces hommes accoutumés à l'exercice et au travail , c'était le mouvement , l'activité. L'avidité des préposés subalternes h la garde des prisonniers sut bientôt trouver le moyen de l'exploiter à leur profit. Outre les corvées journalières déjà indiquées , on forma des escouades de prétendus volontaires pour aller travailler au bois , couper et préparer la paille des marais, qui sert à couvrir les chaumières , faire des briques , etc. On leur promit un léger salaire qui ne leur fut jamais payé , et cette exploitation , obtenue d'abord par la ruse et sous prétexte de soulager ces malheureux , devint bientôt une obligation forcée, et ceux d'entre les prisonniers qui, se voyant trompés , se refusèrent à ces travaux , se virent en butte aux vexations des gardiens de la prison , auxquels cependant ils demandaient pour récompense de leurs peines non de l'argent, mais une pauvre chemise ou quelques guenilles pour les couvrir. De là , surcroît de malheur dans le malheur même , ce qui rendait plus fréquentes les tentatives d'évasion. Tous ceux qui furent repris expièrent dans les fers leur amour pour la liberté ; ceux qui ne le furent pas, succombèrent pour la plupart dans l'entreprise, et l'on assure avoir trouvé les cadavres de plusieurs d"entr'eux gisant dans la campagne?