‹ Les otages de Durazno;Chapitre 19 sur 26 · VI. — La vie de prison · texte numérisé non relu

VI. — La vie de prison

Laissant pour le moment les deux cent trente Français enfermés ensemble dans la prison commune, nous reviendrons à nous qui étions aux fers et à ceux qui partageaient notre sort. Depuis l'emprisonnement en masse , une douzaine d'entr'eux , propriétaires ou chefs d'établissements , avaient été séparés des autres et enfermés dans une pièce dont la fenêtre se trouvait juste en face du réduit qui nous servait de prison. Ils nous saluaient régulièrement tous les jours , mais ils ne pouvaient nous parler. Cet échange de politesses muettes procurait une sorte de soulagement à nos peines, qu'était venu accroître l'absence de Mac-Lean , notre compagnon si bon , si dévoué , et qu'on avait envoyé à la prison commune. Nous étions habitués à sa présence , il s'était attaché à nous ; aussi son éloignement nous fut-il très-sensible. Dans l'état de captivité rigoureuse comme celle où nous étions, la sensibilité, ou pour mieux dire , la susceptibilité nerveuse s'exalte à un point que l'on ne saurait croire. C'est ce qui nous arriva à nous-même. Ainsi la vue de tel factionnaire plutôt que tel a<utre nous était pénible ou agréable. Si le matin , le soleil , caché par les nuages , tardait à se montrer dans notre prison , nous l'attendions avec impatience, lui reprochant de nous abandonner. Les jours de pluie étaient des jours de tristesse et de silence. Si la nuit le sommeil fuyait nos [yeux , ce qui arrivait trop souvent , nous attendions, avec une sorte d'anxiété fébrile, que le tambour, accompagné d'un aigre fifre, vint, en battant la

diane, nous annoncer qu'un nouveau jour se levait. Enfin, et cela suffira pour donner une idée à quel point d'exaltation la sensibilité cliez nous était arrivée ; je ne citerai qu'un fait, bien insignifiant en lui-même assurément , mais qui ne peut laisser aucun doute sur ce que je viens de dire. Les cours de la maison dont notre prison faisait partie étaient habitées par une quantité innombrable de rats , communs d'ailleurs dans toutes les maisons du pays. Ces animaux nous rendaient de nombreuses et fréquentes visites. L'un d'eux , plus hardi que les autres , venait chaque soir, après que nous étions couchés, renverser la bouteille qui nous servait de chandelier pour manger la chandelle. Eh bien ! le croira-t-on , un retard de quelques minutes dans l'apparition de notre visiteur nocturne était pour nous tous un événement. Viendra-t-il ? disions -nous. Serait-il mort? Et nous l'attendions sans pouvoir nous endormir. Tl nous manquait quelque chose! A la fin l'animal arrivait ; la chandelle renversée s'éteignait, et nous, comme n'ayant plus rien à faire dans cette journée , nous nous endormions, pendant que le rat faisait tranquillement son repas habituel.

Si nous passons de ces impressions si futiles en apparence à notre situation morale , un vaste champ s'ouvre à l'imagination ; mais il n'est pas facile d'en donner une idée exacte. Flottant sans cesse entre les idées les plus contradictoires de crainte et d'espérance , tantôt !es pensées les plus sombres s'emparaient de notre esprit ; tout alors était perdu pour nous. Tantôt l'espérance que Dieu a placée au fond du coeur de l'homme, pour lui faire supporter les misères de cette vie , reprenant le dessus , nous faisait entrevoir un avenir plus heureux et la fin de nos peines. Les souvenirs , les sentiments les plus divers s'élevaient tour à tour en nous. Plusieurs fois je me suis surpris me parlant à moi-même , et me disant : « Mon Dieu !

qu*ai-je donc fait pour être si cruellement châtié. » Puis, mon imagination égarée par la vanité me représentait les nombreux services rendus pendant notre séjour au Pichinango et les secours donnés à tous les genres de souffrances qu'il nous était possible de soulager ; je récapitulais avec complaisance les bienfaits sans nombre répandus sur tous , sans exception de personnes , par le docteur Vavasseur. Je maudissais en moi-même l'ingratitude de cespau-. vres gens. J'allais presque jusqu'à accuser la Providence, dans ces moments où la vanité blessée parle plus haut que la raison. Mais bientôt jetant un regard sur mes fers, mon âme s'élevait vers le ciel , et adorant les profondeurs de la sagesse divine , je sentais comme une rosée céleste descendre sur moi. J'éprouvais alors un sentiment ineffable de consolation que j'exprimais par un mot , un seul mot : Amen î la plus sublime des prières.

Ces bonnes et grandes pensées au milieu de l'affreuse misère matérielle qui nous étreignait de toutes parts dans notre immonde prison , avaient un charme qu'il n'est pas facile de faire comprendre. Errant dans les espaces de la pensée , l'âme s'élevait à une hauteur prodigieuse , et là , dans ce monde des intelligences oii règne Dieu , elle oubliait , pleine de foi et d'espérance , les tourments que souffrait son enveloppe matérielle. Puis, lorsque rappelés brusquement, des hauteurs de cette contemplation, à la réalité de notre position, par le choc douloureux de nos fers, nous recommencions à nous désespérer, un souvenir bienfaisant reportait notre esprit sur les affections de la vie passée ; c'était pour nous une nouvelle source de consolation. Dans ce combat perpétuel entre des souvenirs aimés et les réalités du moment, il n'est pas jusqu'au moindre des êtres dont la rencontre eût excité nos sympathies dans le triste chemin de la vie, qui ne vint caresser, par le souvenir, notre présente infortune.

De toutes ces consolations, la plus douce, la plus efficace pour notre cœur flétri par la douleur, celle qui s'insinuait le plus profondément dans notre âme , qu'elle remplissait d'amour et d'espérance, c'était le souvenir de notre mère. Il était pour nous comme un filet d'eau vive qui soudain fait revivre la plante mourante dans la prairie brûlée par les feux du soleil. Notre mère! elle qui pleurait sans doute , car elle devait nous croire morts, assassinés î Que sais-je ! Et cependant, pour nous, alors, les souvenirs de son amour étaient comme un rayon d'espoir, le seul qui vint illuminer de sa douce clarté la ténébreuse horreur de notre destinée, par le besoin , par le désir de la revoir.

Mais reprenons la suite de notre histoire interrompue un instant pour subir l'impulsion de cette mélancolie profonde qui forme l'atmosphère habituelle de la vie du prisonnier. Peu à peu le rég*ime de la prison nous était devenu familier, et si la souffrance morale n'avait rien perdu de sa force, par l'habitude, la répétition continuelle des mêmes douleurs en avait en quelque sorte usé chez nous l'expression extérieure. Nous avions fini par accepter la monotonie de nos misères ; mais nous n'étions pas arrivés là sans passer par de rudes épreuves , surtout pour ceux d'entre nous qui eurent à lutter à la fois contre le mal moral et contre la maladie. Hilarion et Flon ne tardèrent pas à être atteints d'une maladie inflammatoire assez forte, et qui en quelques jours les jeta dans un état de prostration réellement inquiétante. Les pauvres malades , extrêmement affaiblis , n'avaient plus la force de traîner leurs fers, dont ils demandaient d'être momentanément délivrés; mais on leur refusa ce soulagement. Après trois semaines de souffrance , ils se rétablirent par l'usage journalier de café pur et d'un peu de vin à chaque repas , que nous parvînmes à obtenir pour eux. L'efficacité manifeste de ce régime tonique prouvait que la mauvaise nourriture

était Ja cause principale du mal. Le même mode de traitement réussit aussi pour ceux de nos employés du Pichinang^o atteints du même mal , et qui se trouvaient dans la prison commune. Je fus seul exempté de cette maladie, et chose bien étonnante, ma frêle santé n'éprouva pas la moindre atteinte de ces misères. Au contraire , elle se fortifia d'une manière sensible, grâce sans doute à l'usag-e de l'eau froide, dont je me faisais jeter quelques sceaux le matin sur le corps , mais aussi et surtout à la résignation avec laquelle j'acceptais les faits, et la sérénité d'esprit que j'éta's parvenu à m'imposer, malgré mon caractère ordinairement inquiet et exigeant.

Les heures s'écoulaient bien lentement pour nous dans l'oisiveté complète à laquelle nous étions condamnés, et nous tachions d'en abréger la durée en écoutant avec avidité les récits que nous faisaient volontiers les soldats, des malheurs qu'avait causés, dans les provinces Argentines, la longue campagne des armées de Rosas, récits qui nous intéressaient au plus haut point ; car on n'est jamais plus disposé à sympathiser avec le malheur, que lorsqu'on est soi-même malheureux. Ces histoires sont trop nombreuses pour que nous puissions les rapporter ici ; d'ailleurs elles se ressemblent toutes : pillage, ruines, incendies, massacres de sang froid d'ennemis désarmés, de femmes, d'enfants, de vieillards, tel est le fond commun. Cependant il en est une qui nous a paru si extraordinaire que nous ne pouvons résister au désir de la raconter. C'est celle de M. Donado, le médecin actuel de la garnison de Durazno. Nous ne la tenons pas de lui, car sa position lui imposait la loi d'un silence absolu, surtout envers nous prisonniers; mais elle nous a été dite et redite par plusieurs soldats qui la connaissaient et dont quelques-uns avaient été témoins oculaires de ce qu'ils racontaient.

M. Donado avait, comme un grand nombre de jeunes

gens des familles les plus notables de Buenos- Ayres, suivi l'armée du g'énéral Lavalle,dans cette terrible guerre (qui suivit le traité Makau) en 1840-41 et 42, qui remplira une des pages les plus extraordinaires de l'histoire des guerres civiles de ces pays, si jamais elle est écrite. Fait prisonnier à la bataille du Quebrachito Herrado, il fut conduit à Buénos-Ayres avecles700 prisonniers qui formèrent le trophée principal de cette victoire dont nous avons déjà parlé (1).

Les misères qu'endurèrent ces 700 hommes pendant le voyage et dans les prisons de Buénos-Ayres, suffiraient pour rempHr un volume. Mais tout peut se résumer dans le supplice infiig'éà M. Donado qui paraît avoir été la victime choisie par l'esprit de parti , pour assouvir sa haine.

On le sépara de ses compagnons d'infortune et on l'attacha à la porte intérieure delà caserne qui leur servait de prison; là, sa consigne était d'aboyer comme un chien, lorsqu'un des prisonniers sortait de prison pour entrer dans la cour et vice-versà. Lorsqu'un officier ou employé quelconque passait devant lui, ce malheureux, réduit aux fonctions de la brute, était obligé d'aller à lui, en marchant à quatre pattes et ne pouvait se relever que lorsque F of licier s'était éloigné.

Ce supplice, complètement inconnu jusqu'alors, avait été inventé par Rosas dans un but parfaitement combiné. Il voulait justifier, aux yeux de ses partisans, la qualification de sauvages qu'il donnait à ses ennemis politiques, et accoutumer les fédéraux, ses fidèles, à assimiler les unitaires à des êtres dégradés et indignes du nom d'hommes. Pour l'honneur de l'humanité, nous voudrions pouvoir douter encore, au moment où nous traçons ces lignes, de la vérité de ce récit ; les témoignages des soldats de Rosas qu'il n'est pas possible de soupçonner d'exagération, ne le per-

(1) Dans le précis historique (Mémoires inédits).

mettent pas, d'ailleurs ce que nous avions entendu et entendions tous les jours, de cette abominable guerre , nous forçait à admettre les faitsmême les plus invraisemblables.

Mais ces considérations nous entraîneraient trop loin ; revenons à notre sujet.

Un léger adoucissement fut apporté à la consigne sévère de notre prison. Ce fut la visite d'un français, M. Prosper Roquillon. Il nous prodigua les paroles de consolation que lui inspirait notre malheureuse position ; mais ignorant , comme tout le monde, le sort qui nous était définitivement réservé, car on attendait encore la décision que prendrait le général Oribe , sur le vu du procès-verbal de notre interrogatoire, ses discours tendaient à nous inspirer je courage nécessaire pour affronter le péril qui nous menaçait, bien plutôt qu'à nous donner des espérances qu'il n'avait pas. Sa visite, cependant, nous fut des plus agréables, car il nous promit de nous procurer des livres, pour occuper nos longs moments de loisir et nous distraire des tristes pensées qui sans cesse assaillaient notre esprit. Il obtint pour nous cette faveur et il fut très-exact à nous tenir constamment pourvus de livres , pendant tout le temps que dnra encore notre secret, dont la rigueur d'ailleurs commença à diminuer peu à peu. En effet, on nous permit, de recevoir la visite de ceux des prisonniers qui avaient obtenu d'être libres pendant le jour, à la condition de venir tous les soirs au quartier pour y passer la nuit.

Un mois en virons était écoulé, lorsque nous nous vîmes en butte à une sorte de persécution, mais cette fois toute bienvaillante. On nous insinuait de toutes parts que nous devrions adresser au général Oribe une pétition pour implorer sa clémence ou sa générosité et le supplier de mettre un terme à nos souffrances. A cela nous répondîmes unanimement qu'implorer la clémence du général, c'était nous reconnaître coupables , ce qui était trop contraire ?"> la vé-

rite pour qu'il nous fût possible de le faire. Le général Oribe, disions-nous encore, sait fort bien qu'il nous tient ici aux fers, et il sait aussi les causes de la situation affreuse que nous a faite sa volonté et que sa volonté seule peut faire cesser. A quoi donc servirait une démarche qui ne pourrait que nous humilier à nos propres yeux et aux siens. On réfutait ces raisonnements par d'autres fondés sur l'état politique du pays, sur les nécessité du moment et d'autres considérations. Plusieurs personnes, entre autres le capitaine Ferez et un des prisonniers anglais, insistaient fortement sur l'opportunité et la nécessité de la requête. D'autres au contraire partageaient entièrement notre opinion en la regardant comme inutile et humiliante. La position n'était certes pas commode.

Dans cette perplexité, je rédigeai en espagnol et je signai au nom de mes compag'nons, une requête adressée au général Oribe, dans laquelle je réclamais notre liberté qu'on nous avait injustement ravie. Cette pièce écrite sur le ton delà vérité, mais avec toute la mesure qu'exigeaient les convenances, devint le sujet de longues discussions, entre quelques employés supérieurs de la garnison et ceux des prisonniers qui nous avaient donné leur opinion, antérieurement. Au résumé , l'écrit nous fut rapporté par le prisonnier anglais cité plus haut, avec cette simple observation « more to the abject. » Or, comme l'objet de cette demande n'était autre que notre mise en liberté que nous réclamions, il est vrai, comme acte de rigoureuse justice et non comme une faveur, nous ne pûmes voir dans ce renvoi de la requête, ainsi annotée, autre chose que l'intention de profiter de notre position, pour exiger de nous, hommes ruinés , traqués , emprisonnés et mis aux fers, un acte de supplication d'autant plus humiliante, qu'elle était plus contraire à la vérité de notre malheureuse situation. Ainsi, il eut fallu implorer, quand nous n'avions

qu'à réclamer , et nous dépouiller du seul bien qui nous restât, de l'unique consolation de notre infortune : la dignité du malheur !. . . . Acceptant donc les conséquences do ce qu'on appelait notre obstination, nous préférâmes la continuation de notre supplice, à sa cessation qu'il eut fallu acheter au prix d'une faiblesse, et nous attendîmes, sans nous plaindre, que Dieu nous vînt en aide ! Ainsi nous vivions au milieu de nos misères quotidiennes comme l'innocent accusé qui attend le moment de sa justification ; calmes et résignés.

Dans cet état, une de nos préoccupations les plus grandes, était de remplir, par une occupation quelconque, chaque heure de la journée, afin de moins sentir le poids du temps qui n'est jamais plus lourd que dans l'oisiveté.

Avec le jour, on s'éveillait au son de la Diane. Une heure ou deux se passaient dans le recueillement de la méditation et de la prière, et l'on comprend combien notre situation se prêtait à cet élan de l'âme vers la divinité. En effet tout ce qui nous entourait, le dur grabat sur lequel nous reposions, les murs nus de notre prison, l'air méphitique que nous respirions et jusqu'à la sentinelle qui veillait sur notre sommeil, et dont la vue nous était si désagréable que nous rentrions presque toujours la tête sous les haillons qui nous couvraient pour ne pas le voir, tout nous rappelait notre horrible misère et nous forçait en quelque sorte à demander au ciel le courage de la supporter. Le premier mouvement que nous faisions pour nous lever, était des plus pénibles. La pression des fers sur les chairs non encore échauffées , produisait une sorte de frémissement douloureux qui, à la manière de la commotion électrique, parcourait toutes les parties du corps, se divisait à l'infini et cessait au bout de quelques instants. Cette sensation particulière persista, chez moi du moins, pendant tout le temps de ma captivité. Aussitôt levé, on sor-

tait pour respirer un air plus pur que celui de notre taudis, puis, à défaut du bain d'ablution , on procédait à la toilette, dont une potée d'eau froide , faisait tous les frais et qui n'était, comme on le voit, ni longue ni coûteuse.

Jusqu'à l'heure du déjeuner, on s'occupait des petits soins du ménage. De dix heures à midi arrivait le déjeuner, ou un morceau de viande bouillie, reste de la marmite des soldats et dont on nous faisait Taumône. La lecture et divers petits travaux remplissaient alternativement les longues heures de la journée. Vers le coucher du soleil, le mouvement de la caserne cessait peu à peu. Le feu s'éteignait à la forge dont le bruit continuel nous assourdissait pendant toute la journée. La garde montante et descendante rendait aux uns le repos qu elle enlevait aux autres. Enfin à l'entrée de la nuit, on apportait notre dîner, ou bien on nous annonçait qu'il fallait nous en passer ce jour là ; puis on nous laissait une mauvaise chandelle placée dans le goulot d'une bouteille en guise de chandelier et on nous laissait pour la nuit. Cette dépense quotidienne d'une chandelle se faisait aux frais de l'état et au profit de notre visiteur nocturne, le rat dont nous avons parlé, qui se trouvait ainsi beaucoup plus sûr de son souper que nous mêmes.

Ainsi organisé, notre intérieur présentait, tour à tour, l'activité de l'atelier et le calme de l'étude, et ces occupations variées rendaient notre prison beaucoup plus supportable.

Cependant les chaleurs de l'été avaient dissipé l'humidité extrême de uotTi réduit ; la litière de foin sur laquelle nous avions vécu pendant un mois, devenant désormais inutile et même nuisible, nous nous en débaprassâmes. Ce nettoyage donna à notre taudis un certain air de fête. Nos lits, formés du foin que nous dérobions journellement à la ration des chevaux du commandant, étaient soigneusement arrano'és, enfin notre intérieur offrit désormais le tableau

d'une misère excessive, il est vrai, mais dont l'ordre et la propreté cachaient en partie ce qu'elle avait de plus repoussant.

Nous avons dit que non loin de nous étaient d'autres prisonniers français, victimes comme nous de la situation politique du pays. Parmi eux se trouvaient les deux bateliers qui avaient sauvé la vie à mon frère Hilarion et à Flon, lors de notre naufrage. C'était là tout leur crime et ils expièrent cet acte d'humanité par neuf jours de fers et cent un jours de prison. Il y avait encore d'autres malheureux français, mais entre eux deux jeunes basques échappés de Durazno même, où ils avaient été réintégrés après avoir éprouvé d'horribles traitements lors de leur seconde capture. Nous ne résistons pas au désir d'en raconter le dénouement.

Après les avoir traqué dans les bois où ils s'étaient réfugiés, on les saisit par derrière, on les jette à plat ventre à terre, on leur lie fortement les pieds ensemble, ainsi que les bras et dans cet état, un homme assis sur leur dos, les tient immobiles, tandis qu'une main vigoureuse saisissant leur chevelure, soulève violemment la tête en arrière pour donner passage au couteau dont les malheureux sentent la lame effleurer leur gorge. On les somme une dernière fois de déclarer le nom de celui qui leur portait à manger, sous peine d'être égorgés. L'un des patients répond d'une voix étouffée qu'il va le dire si on veut le laisser se relever, non, lui crie-t-on, dis le de suite.

Un silence assez long succéda à ces paroles ; mais le malheureux avait perdu connaissance. Les soldats s'en aperçurent, et le détachèrent pour attendre qu'il revint à lui. Mais l'autre prisonnier, traité de la même manière, avait cédé à [la peur de la mort , et avait livré le nom de l'homme qui les avait secourus.

Revenu de son évanouissement, celui-ci fut conduit avec

son compagnon au village de S'-Jos?.ph. Là , on réunit à eux leur bienfaiteur, et ils furent amenés à Durazno , où tout d'abord on les mit aux fers ; mais le commandant les fît ôter presque aussitôt au bienfaiteur, et attacher les deux autres à une même chaîne. Le premier, qui payait de sa liberté un acte de pure humanité, fut chargé de faire la cuisine de la caserne , et les autres de nettoyer les cours et d'autres rudes travaux de cette nature.

La vue de tant de cruautés , les injustices dont étaient victimes tant de gens parfaitement innocents , l'indignité avec laquelle on les traitait , et que nous rappelait à chaque instant la pesanteur de nos propres fers et le bruit de chaîne que ces malheureux traînaient constamment avec eux , amassaient dans notre cœur une tempête d'indignation qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. Cette occasion se présenta enfin , et l'explosion eut lieu.

Un de nos compatriotes , M. Mendilharzua, victime lui aussi , des discordes civiles qui bouleversaient ces malheureux pays , mais qui , par la prudence et la dignité de sa conduite , avait su gagner la confiance du général Oribe, sous la protection duquel il se livrait à certaines opérations commerciales , était arrivé à Durazno. Instruit de nos antécédents et de notre affreuse situation, il s'empressa de venir nous voir pour nous offrir des consolations et pour s'entendre avec nous sur ce qu'il pourrait faire , par son influence sur le général , pour adoucir notre sort.

C'était assurément une occasion unique de faire entendre au général Oribe , par l'organe d'un homme qui jouissait de sa confiance , la vérité sur nous, qui avions été indignement calomniés , et de réclamer justice. Eh bien! chose incroyable , et qui ne peut s'expliquer que par l'état d'irritation concentrée où je vivais depuis si longtemps, je ne fis entendre que le cri de l'indignation ; je me laissai entraîner à des plaintes amères et aux plus violentes récri-

minations , trop fondées, il est vrai , mais alors complètement déplacées. Allez, disais-je, allez dire au général Oribe qu'il y a au Durazno d'honnêtes gens qui n'ont jamais fait de mal à personne , et qui sont traités par son ordre comme les plus vils criminels ; allez lui demander si c'est ainsi qu'il nous récompense pour les bienfaits que nous avons répandus autour de nous, en soignant les malades , en nourrissant les affamés et vêtissant ceux qui allaient nus!. .. .

Cet élan d'exaltation, qui ne dura qu'un instant, surprit mes compagnons de prison , au point que mon frère , d'un caractère beaucoup plus bouillant que le mien , crût-il devoir essayer d'atténuer l'effet de mes paroles auprès de notre visiteur, qui , de son côté , n'opposait à mes violences que des consolations chaleureuses , et il nous quitta en nous promettant de faire connaître au général la vérité toute entière sur notre compte. Je lui dirai vos griefs , mais je ne parlerai pas de vos colères , ajoutait-il en souriant.

Vil. — Levée des fers.

Les jours de la captivité sont bien long-s , sans doute , et cependant, si l'on sait en occuper les heures, ils passent et même assez rapidement. Cinquante jours s'étaient écoulés depuis notre emprisonnement, et ce cinquantième jour nous parut beaucoup plus long que les autres. Sans savoir pourquoi , nous étions dans cette disposition inquiète de l'esprit qui semble attendre quelque chose qu'il ne peut définir. Nous nous trouvions sous l'influence de cet état de choses que tout le monde connaît, sans savoir s'en rendre compte, et qu'on est convenu d'appeler pressentiment. Il ne nous trompait pas. La nuit était venue , et, comme d'habitude, on nous avait apporté notre dîner ou notre souper comme on voudra l'appeler. Nous étions assis sur le bord de nos lits, devant le morceau de viande et la soupe au riz qui composaient notre repas.

Les fers que nous avions aux pieds formaient une sorte de barrière autour de la partie du sol sur laquelle étaient posés ces aliments, car nous n'avions rien qui ressemblât à une table. La tête penchée en avant sur les genoux, recevait la vapeur de la soupe que nous puisions alternativement, avec nos cuillères, dans la commune gamelle. Cette manière de manger, quoique nous étant devenue familière par l'habitude, ne laissait pas que d'exciter parfois en nous des mouvements d'humeur de nous voir réduits à ce degré d'avilissement. La chandelle plantée dans la bouteille , éclairait ce tableau bien propre à inspirer de profondes méditations sur les vicissitudes de la vie humaine.

Nous allions finir notre repas, que sa frugalité et surtout la g-êne causée par nos fers rendait peu long d'ordinaire , lorsqu'on nous annonça la venue d'un homme qui demandait la permission de nous voir. Cette annonce nous causa la plus grande surprise. Qui pouvait être cet homme , et que signifiait une visite , à une heure où il ne nous était plus permis d'en recevoir. Amené quelques instants après par l'officier de garde, cet homme s'arrête un moment à la porte de notre prison comme frappé du triste tableau que nous offrons à ses yeux , puis il se décide à entrer, me remet une lettre ouverte en disant qu'il tient à ma disposition une certaine somme qu'il a ordre de me compter à ma première demande, et il se retire aussitôt sans aucune autre explication. Cette démarche, aussi singulière qu'imprévue, redoubla notre surprise que la lecture de la lettre ne tarda pas à faire cesser. Elle était de M. Norberto de Larravide, dont nous parlerons plus tard, qui, en quatre lignes, simples et claires, me disait qu'il mettait à ma disposition une petite somme d'argent et nous faisait entrevoir l'espoir d'une amélioration prochaine à notre situation.

Cependant, comme nous ignorions absolument le sort qui nous était réservé et que nous ne voulions pas contracter des dettes, sans savoir si nous pourrions les payer, nous hésitâmes d'abord à accepter ces offres généreuses. Mais le brave homme qui avait jusques là pourvu à notre nourriture, sans jamais nous demander d'argent et sans savoir s'il pourrait rentrer dans ses déboursés, nous fît comprendre la gêne dans laquelle il se trouvait et force nous fut d'user en sa faveur du crédit qu'on nous avait ouvert.

Dès ce moment notre vie de prisonniers changea d'aspect et perdit cette amertume que cause la pensée d'être abandonné du monde entier. Il était évident que l'on pensait à

nous et cette certitude ramenait peu à peu l'espérance dans notre cœur brisé par la souffrance. De plus, nous remarquions une différence sensible dans la manière d'être à notre égard, des gens qui nous entouraient. Les soldats étaient moins brutaux, les officiers plus polis et moins dédaigneux, les visiteurs plus nombreux et moins retenus dans leurs discours, enfin ceux qui, auparavant, nous saluaient à peine, en passant devant notre prison, s'approchaient maintenant de nous pour s'informer de notre santé, comme s'ils y eussent pris quelque intérêt. . Misères de la vie et preuves (Je la lâcheté du cœur humain! Des hommes qui, hier étaient à peine bons à être fusillés, on les salue aujourd'hui parce qu'on sait qu'ils ne sont pas seuls au monde et abandonnés de tous ! ...

Quatorze jours s'écoulèrent encore, sans que notre régime reçut la moindre amélioration, et ces quatorze jours passés dans l'attente d'un changement favorable, furent bien plus longs pour nous, proportionnellement , que les cinquante qui les avaient précédés.

Depuis l'affaire de la supplique qu'on avait voulu nous faire adresser au général Oribe, et que nous avions refusé de rédiger more tho the object, selon l'expression du prisonnier anglais qui nous avait rapporté notre propre rédaction, le capitaine Ferez avait cessé de nous venir voir. Enfin , le soixante-septième jour de notre emprisonnement et le soixante-quatrième de notre mise aux fers , il vint , une lettre à la main, nous annoncer que le général Oribe dans sa clémence (ce fut là l'expression dont il se servit), avait donné ordre de nous ôter les fers ; qu'en conséquence, il avait envoyé chercher le forgeron et qu'aussitôt arrivé on procéderait sans délai à cette opération . Il me remit alors la lettre et nous quitta pour nous la laisser lire en liberté. Cette lettre était du docteur Vavasseur, qui, sur l'ordre du colonel Montoro, nous avait quittés, comme on

l'a vu plus haut, pendant le voyage du Pichinango à Durazno, pour aller vivre au village du Rosario, où il s'occupait, par tous les moyens en son pouvoir, à nous faire rendre à la liberté. Ayant appris notre tentative d'évasion et ses funestes conséquences, par le même colonel Montoro à qui je l'avais écrit moi-même dès les premiers jours de notre emprisonnement , il sollicita et obtint de cet officier la permission de se rendre au quartier-g-énéral de l'armée de siège, pour exposer la vérité au général Oribe et réclamer de lui notre élargissement.

Après un assez long délai, dû à des causes indépendantes de sa volonté, il se rendit enfin au quartier-général, muni d'une lettre de recommandation des plas pressantes et des plus bienveillantes du colonel pour le général, et sa lettre nous annonçait que le lendemain de son arrivée, il avait eu une audience du général qui, bien que fortement prévenu contre nous, d'après des rapports calomnieux qui lui étaient parvenus, l'avait parfaitement accueilli, et lui avait accordé, sans la moindre difiîculté, notre liberté. Il ajoutait que Tordre en avait été signé sous ses yeux et remis à un exprès qui devait aussi se charger de sa lettre. Cette lettre de notre ami, écrite sous l'impression des sentiments que devait naturellement éprouver un homme honnête, autant que bon, au milieu des événements extraordinaires auxquels il se trouvait mêlé, et d'ailleurs avec la certitude qu'elle serait mise sous les yeux du général, fut lue et relue par nous avec avidité, mais ne causa pas cette satisfaction qu'aurait dû produire en nous un si grand soulagement à nos maux, quoique ce ne fut pas encore la liberté qui nous fut donnée. Elle nous laissa dans un état intermédiaire entre la joie et la tristesse, et son effet le plus prononcé fut de nous plonger dans une méditation mélancolique, mais sans douceur, qui dura plus d'une heure et qui ne cessa que par l'arrivée de rofficierde garde

qui amenait le forgeron et son aide. C'étaient les trois mêmes hommes qui avaient procédé à noire ferrement. L'officier nous annonça sèchement qu'il avait ordre de nous débarrasser de nos fers. Nous le félicitâmes du bonheur qu'il devait avoir de participer à la réparation d une grande injustice, et nous y mîmes, je l'avoue, un peu d'ironie, car il était facile de voir sur sa figure que ce n'était qu'à contre-cœur qu'il obéissait.

Hilarion était debout au fond du cachot, Flon assis sur le bord de son lit, et moi couché sur le mien, le dos tourné à la scène qui se préparait. — Je me retournai, mais sans me lever. — Hilarion , le premier , s'avança lentement vers le forgeron qui se mit aussitôt en besogne. Grave et silencieux, les yeux fixés sur ses fers, témoins muets de nos tortures, il semblait qu'il comptait les coups du même marteau qui les avait rivés, et qui aujourd'hui travaillait à les faire tomber.

Flon, sur mon ordre, se présenta le second; je voulus rester le dernier, car l'ordre ne concernait pas notre pauvre compagnon Martell, à qui, ne pouvant mieux faire, nous donnâmes toutes les consolations en notre pouvoir. Quant à lui, il nous félicitait sincèrement tout en secouant douloureusement ses fers. Allons, disait-il, tant mieux que vous soyez délivrés , c'est sans doute un bon présage pour moi.

Ainsi finit notre supplice qui avait duré soixante-quatre jours ! Et dès ce moment nous ne fûmes plus soumis qu'au régime delà simple prison.

Le premier effet que produisit en nous la levée des fers fut une sorte d'étourdissement, comme un défaut d'équilibre de toute la machine. Il nous semblait que nos jambes, devenues trop légères, n'avaient plus assez de force pour soutenir la partie supérieure du corps, et que, montés sur des échasses, nos pieds ue reposaient plus sur rien. A chaque

mouvement, la tête et surtout les mains se portaient instinctivement en avant comme pour éviter une chute. C'était l'absence du poids de nos fers qui produisait ces diverses sensations ; en effet, la différence était grande, car les miens pesaient 28 livres, ceux de mon frère, 27, et ceux de Flon, 24.

Pendant les premiers jours de notre délivrance, notre plus grand besoin était de marcher ; aussi les travaux journaliers et les études eurent-ils à en souffrir un peu ; mais bientôt l'ordre accoutumé se rétablit dans notre prison, et nos occupations habituelles reprirent leur cours régulier.

La lettre de notre cher docleur, datée du 15 décembre '1845, nous fut remise le 49, une heure avant qu'on nous ôtât les fers. Nous nous empressâmes de lui répondre en lui disant qu'on nous avait en effet débarrassés de nos lourdes et incommodes entraves, mais que, contrairement à l'assurance qu'il nous donnait, on nous retenait encore dans notre étroite prison. Il nous écrivit de nouveau le 17 janvier 1846 et nous disait qu'il avait été aussi surpris que chagriné d'apprendre que nous n'étions pas encore en liberté; qu'aussitôt notre lettre reçue, il avait été se plaindre au général de la manière dont ses subalternes exécutaient ses ordres, mais que bientôt il avait pu se convaincre que l'ordre avait été ponctuellement exécuté selon sa teneur, dont, en raison de son peu de connaissance de la langue espagnole, il n'avait pas bien compris les exprès-' sions de c/iames\(prisiones), lorsque le général le lui avait mis entre les mains pour le lire. En effet, l'ordre écrit portait ces mots : sacar las prisiones, qui veut dire simplement ôter les fers et qu'il avait traduit à tort par tirer de prison ; mais que le général lui avait annoncé que bientôt cette erreur de plume, comme il l'appelait, serait réparée sans délai, et en effet, un post-scriptum de la même lettre

du 19 nous annonçait l'ordre donné par Oribe de nous mettre en liberté. En outre il nous faisait connaître la belle conduite de don Norberto de Larravide à son égard. Il nous disait comment cet homme généreux l'avait recueilli chez lai presque nu et mourant de faim, quoiqu'il ne le connût que de réputation , comment il s'était empressé de lui ouvrir sa bourse et de prendre immédiatement les mesures nécessaire;^ p ^ur mettre à notre disposition une somme pour nos besoins, et cela sans sollicitation aucune et de son propre mouvement. Des traits de cette nature laissent dans le cœur un souvenir de gratitude qui en s'efface jamais.

Il nous entretenait ensuite des démarches et des efforts qu'il avait faits pour mettre dans son vrai jour notre conduite au Pichinango et combattre les calomnies dont, sans doute, nous avions été les victimes (1). Cette lettre nous parvint le 22 janvier, et le même jour on nous fit sortir de notre cachot, et, comme avant notre tentative

(1) Nous apprîmes depuis, de la bouche de M. le docteur Vavasseur, que dans une conversation longue et des plus animées qu'il avait eue avec le ge'néral Oribe à notre sujet, ce dernier, pour répondre au reproche que lui faisait le docteur d'avoir traité si durement des hommes de paix qui ne s'étaient jamais mêlés de choses politiques et qui n'avaient jamais cherché qu'à être utiles, lui avait mis sous les yeux plusieurs rapports venant de la Colonia et dans lesquels on nous représentait comme des hommes très-dangereux, en relations suivies avec l'amiral Laine, à qui nous devions livrer notre maison du Pichinango , dont la position et la forte construction faisait une véritable forteresp-o , dans laquelle nous avions réuni une grande quantité d'armes el de munitions de guerre, et mille autres mensonges de cette nature. Ces rapports que le docteur Vavasseur a lus de ses yeux, étaient écrits et signés de la main du secrétaire du colonel Moiitoro , commandant du département de la Colonia, don Thomas Yillalba, homme posé, froid, assez instruit, qui comprenait, il le disait publiquement, toute l'importance d'un établissement comme le nôtre pour l'avenir du pays, et qui nous avait toujours témoigné la plus grande bienveillance. Quels motifs le poussèrent à écrire contre nous ces choses qn.'il savait bien et mieux que personne être fausses'? C'est ce qu'il nous a toujours été impossible de deviner Mais j'avais été moi-même l'ami personnel de son respectable frère, si misérablement assassiné par le parti auquel lui, don Thomas avait voué ses sympathies. Il serait fâcheux de trouver dans cet antécédant une cause suffisante pour expliquer les accusations de don Thomas, mais je n'en vois aucune autre.

d'évasion, nous eûmes le villag-e pour prison. C'était le 101"^ jour de captivité depuis notre naufrage sur le saule du Yi, qui avait eu lieu huit heures après le commencement de notre fatal voyag-e. Ces huit heures de liberté, si on peut leur donner ce nom, n'ont-elles pas été bien cruellement compensées ?

C'était vers le milieu d'octobre que nous étions entrés dans notre prison. A cette époque du printemps, la campagne était parée de la plus riche verdure et de la plus abondante végétation. Lorsque nous en sortîmes , une saison avait passé sur cette jeunesse de la nature, les teintes de la maturité avaient succédé à la fraîcheur du printemps, et elle avait revêtu cette teinte cuivrée et comme plombée, propre à la fin de l'été de ces pays brûlants. Ce changement s'était fait pour nous sans la transition qui d'ordinaire le rend peu sensible. Aussi, ce contraste brusque, la première fois qu'il nous fut permis de contempler la campagne, produisit-il sur nous un effet des plus singuliers et presque indéfinissable. A cet effet, s'en ajouta un autre non moins singulier, c'est celui que nous causa l'exercice de la vue à grande distance après une interruption de cent jours.

Ce n'était ni de l'extase, ni du vertige, mais quelque chose qui tenait de ces deux états, et il nous fallut nous arrêter et attendre pendant quelques moments pour rétablir l'usage de nos sens.

M. Prosper, celui qui, le premier, nous avait visités dans la prison, s'empressa d'accourir, aussitôt qu'il nous sut libres, pour nous conduire chez lui où il nous installa avec toute la bienveillance possible. Dès ce moment nous devînmes ses hôtes.

Notre existence prit alors une habitude de tranquillité qui ne fut troublée, dans les premiers jours, que par une méchanceté de l'officier de la part de qui, pendant notre

emprisonnement, nous avions eu à supporter tant de misérables taquineries. Cet homme nous força à nous présenter tous les matins au quartier, au son de la diane, ce qui était pour nous extrêmement incommode. Nous attendîmes, sans nous plaindre, qu'une occasion s'offrît d'en parler au commandant qui leva cette consig'ne, et nous autorisa à nous présenter au quartier jusqu'à huit heures du matin. De cette manière nous pouvions presque chaque jour prendre un bain dans la rivière du Yi dont les eaux sont aussi salutaires que celles du Rio-Negro, si renommées dans le pays. Fion, dont l'ignorance de la natation avait été si fatale à lui et à nous, profita de ces bains journaliers pour apprendre à nager, et tel était son désir d'apprendre qu'en moins de huit jours, il fut assez habile pour n'avoir plus besoin de leçons. Iturbide, animé par son exemple, voulut en faire autant , mais malgré tous ses efforts et les leçons les plus assidues, il ne put y parvenir et manqua un jour de se noyer. Entraîné par le courant contre lequel il voulut lutter, il plongea à plusieurs reprises et aurait disparu sous les eaux sans les prompts secours que nous lui portâmes.

Quelques jours après notre mise en liberté, une nouvelle lettre du docteur Vavasseur, mais que nous ne reçûmes qu'après un assez long retard, vint nous jeter dans une véritable perplexité, mais sans changer le moins du monde ]a résolution que nous avions prise de rester constamment dignes dans le malheur. La première lecture de cette lettre produisit un effet de peine profonde, mais en la relisant nous comprîmes sans difficulté l'intention qui l'avait dictée. Notre cher docteur, heureux de nous savoir hors de prison, aspirait à nous procurer la liberté complète dont il jouissait, et à nous faire sortir de Durazno. Tout entier à cette idée, rien ne lui coûtait pour nous mettre sur la voie de ce résultat.

Il nous pressait, en conséquence, d'adresser au général Oribe une lettre, un écrit quelconque qui, sans équivaloir à la protestation des Français, dont il a été question plus haut, fournirait au général un prétexte pour nous rendre entièrement à la liberté et pour nous accorder une protection quelque peu éclatante, en compensation des souffrances que nous avions endurées. Il nous fallait répondre à cette lettre, et dans la disposition d'esprit où nous étions et fermement résolus à ne jamais nous abaisser au rôle de suppliants, ce n'était pas chose facile. Le plus sage, selon nous, était de glisser sur ce poini délicat d'une supplique, afin de gagner du semps sans rien compromettre ; c'est ce que nous fîmes, mais le répit ne fut pas long, car le 4 février, notre cher docteur revint à la charg-e, s'étonnant, disait-il, de voir par notre réponse que nous n'avions pas compris sa pensée et nous demandait catégoriquement une supplique, une pétition, une demande, comme nous voudrions l'appeler, pour prier le général Oribe de nous rendre à la liberté.

Le cas devenait ardu, car nous nous voyions poussés dans nos derniers retranchements, les réticences et les circonlocutions n'étaient pas possibles; aussi, n'écoutant que la voix de la vérité et acceptant toute la responsabilité de la position, nous répondîmes à cette lettre, qui sans doute serait mise sous les yeux du général, non par une prière, nj par une supplique, mais en énumérant les droits que nous avions d'être rendus à la liberté, dont nous n'aurions jamais dû être privés.

Cette réponse produisit l'effet désiré ; car quelques jours après, nous reçûmes, en date du 9 et 10 février, de nouvelles lettres du docteur qui nous annonçaient que l'ordre avait été donné pour nous remettre en liberté complète, et que nous pouvions venir vivre au quartier-général, où

l'hospitalité de don Norberto de Larravide nous attendait.

Nous avions enfin cette liberté si ardemment désirée et cependant nous ne nous empressions pas d'en profiter. La question du départ de Durasno pour le quartier général était l'objet habituel de nos entretiens , mais aucun de nous ne se sentait disposé à la trancher- L'idée de se voir face à face avec l'auteur de nos maux, le général Oribe, dont le caractère aigri par la longue résistance de la ville assiégée et exaspéré contre T intervention qu'il avait cru frapper en nous ruinant, était quelque chose de si contraire à la disposition de notre esprit aigri par des souffrances que nous n'avions pas méritées, que cette idée nous était presque insupportable et nous redoutions les conséquences de cette entrevue. En effet, pourrions nous, en sa présence, forts de notre innocence, ne pas nous plaindre amèrement de la ruine de notre fortune entière et des maux corporels qu'ils nous avait fait éprouver. Nous nous savions innocents, mais lui nous regardait comme des coupables qu'il avait justement punis ; il était presque impossible de s'entendre.

Un mois se passa dans cet état d'irrésolution. Le docteur étonné de ne pas nous voir accourir près de lui, nous écrivit lettre sur lettre pour nous décider ; puis il cessa de le faire, pensant nous voir arriver d'un jour à l'autre.

Cette situation ambiguë ne pouvait cependant pas se prolonger davantag^e sans de très-graves inconvénients. Elle se termina de la manière suivante.

Le commandant me fit apppeler un matin pour me dire qu'il venait de recevoir du général Oribe une lettre dans laquelle il exprimait, dans des termes pressants, la peine que lui causait notre résistance à Tordre ou à la permission qu'il nous avait donnée de nous rendre au quartier général ; il lui disait ensuite que si cette résistance provenait,

dans son opinion, d'une crainte quelconque, il devait nous faire comprendre combien elle était peu fondée , après les preuves d'intérêt qu'il venait de nous donner. Enfin il lui ordonnait de nous fournir tous les moyens nécessaires pour faire le voyage avec toute la sûreté et la commodité possible. . .

Après une telle lettre que le commandant me lut tout entière , je compris qu'il n'y avait plus à hésiter et qu'il fallait prendre un parti. Jugeant inutile de faire connaître la répugnance de mes compagnons pour ce voyage, je proposai au commandant de partir seul , sous prétexte d'aller préparer un gîte pour tous et des moyens de vivre au quartier général. Il y consentit sans difficulté et m'offrit d'accompagner deux de ses officiers que, sous peu de jours, il devait envoyer en commission près du général Oribe.

Mes compagnons approuvèrent cet arrangement et résolurent d'attendre le résultat de mon voyage, avant de prendre une détermination définitive.

La position allait donc se dessiner nettement et nous allions enfin connaître le sort qui nous était réservé. Tout allait dépendre de ma première entrevue avec le général Oribe et je ne me dissimulais pas les difficultés que j'aurais à vaincre, moi me plaignant d'une immense injustice, et le général arguant contre moi de la nécessité où il s'était trouvé de sévir contre des ennemis dangereux, et rejetant toute la faute des maux soufferts sur les ministres de l'intervention. La question, on le comprend, n'était pas facile à aborder. On verra bientôt comment je me tirai de ce pas épineux. J'avais heureusement une connaissance assez complète du général Oribe, et elle me fut très- utile. Je savais que je ne pouvais espérer de lui qu'une réception toute bienveillante, ou pleine d'emportement et de colère. Cette dernière manière me semblant la plus probable, et mon rôle

plus difficile à remplir, je me préparai dès lors à le soutenir dignement, car je savais parfaitement que je ne pouvais que perdre dans l'esprit d'Oribe, si je me présentais à lui en suppliant, moi qui du fond de mon cachot, avais obstinément refusé de faire entendre la moindre prière. Enfin, résolu à emporter d'assaut la position, ou de succomber à la tâche, je partis de Durazno bien décidé à aborder le général Oribe, comme il veut l'être, quand la colère ne l'aveugle pas, c'est à dire avec une franchise entière et poussée jusqu'aux limites que les convenances seules empêchent de franchir.

Avant de me placer en face de cet homme si redouté, je crois utile de mettre sous les yeux du lecteur une esquisse de 3on caractère tel que l'avaient fait connaître ses antécédents et comme militaire et comme homme public. MiUtaire, le général Oribe réunissait en lui la bravoure du soldat, au sang-froid le plus grand, au milieu du danger. Si la première qualité s'explique par l'ardeur naturelle à son tempérament, la deuxième contraste avec la pétulance je dirai même l'emportement de son caractère. Cette alliance de la valeur et du calme est cependant un fait incontestable et avoué, même par ses ennemis.

Magistrat, le général Oribe a déployé, dans l'exercice des hautes fonctions de président de la république, un 3 grande force de volonté pour arriver à moraliser le plus possible une administration naissante et peu ordonnée, surtout dans la partie des finances. Il fit les plus grands efforts pour porter à ce mal les remèdes compatibles avec l'état du pays qui sortait à peine des embarras d'une longue guerre contre le Brésil. L'opinion publique rendit justice à ses efforts et son administration acquit, très-promptement, un crédit qui aurait pu avoir pour le pays les plus heureuses conséquences , si les événements politiques n'étaient venus tout renverser. En effet, dès 1836, un envoyé

du président Oribe allait conclure à Londres , un emprunt qui fut rempli presque à présentation , lorsque sonna l'heure fatale de la guerre civile qui devait conduire le paySj de malheur en malheur, à l'état déplorable de ruine dans lequel il était au moment dont nous parlons.

A ces qualités, le général Oribe joignait encore une générosité qu'on pourrait presque appeler chevaleresque , qualité précieuse autant que dangereuse, dans une haute position sociale, en raison du bien et du mal qu'elle produit inévitablement, selon qu'elle est exploitée dans un sens ou dans un autre par les passions ! Enfin , on s'accorde généralement à reconnaître en lui des principes solides de probité comme homme privé et la preuve la plus évidente de l'exactitude de cette opinion, c'est qu'il sortit de la présidence, en 1838. moins riche qu'il n'y était entré (1),

Mais à côté de ces qualités si désirables chez un homme public, le général Oribe avait aussi ses défauts.

Le trait principal de son caractère et la source de ses défauts était une pétulance, une impatience excessives qui produisaient les emportements les plus violents. Ces crises, il est vrai, duraient peu, mais les suites en étaient souvent irréparables, malgré tous les efforts qu'il y faisait lorsque la colère était passée. De là, le reproche d'inconstance et de légèreté qu'on a fait à son caractère. Ce défaut s'est principalement manifesté dans les actes de sa vie publique, car il n'a jamais modifié en rien ses sentiments d'affection ni sa conduite envers les siens et principalement envers sa mère parvenue à un âg-e très-avancé qu'il n'a jamais cessé d'entourer des soins les plus délicats et du plus profond respect.

(1) On a prétendu, il est vrai , que douze ans plus tard, à la fin du siég'e de Monte'video , il avait mis en sûreté', au Bre'sil , des sommes considérables dont on pre'cisait le chilTre et le lieu de dépôt. Quoi qu'il en soit la générosité de son caractère privé n'est point mise en doute.

Ces sentiments d'affection vive et forte pour les personnes, ont donné à ses rapports d'amitié un caractère de partialité qui a influé d'une manière très-sensible sur tous les actes de sa vie privée et surtout de sa carrière publique. Rarement il a su sacrifier cette sorte de partialité à une néccessité de circonstance, et en cela il a prouvé qu'il restait quelquefois au-dessous de sa position comme homme public. A cet attachement irréfléchi pour ses amis, si l'on ajoute son penchant très-prononcé pour la galanterie, on comprendra les erreurs dans lesquelles il a dû être jeté au milieu des tiraillements des partis.

La cause première de ces défauts, dont l'influence fâcheuse a pesé si lourdement sur sa destinée, doit être rapportée au peu de développement de ses facultés intellectuelles. En effet, son éducation avait été des plus négligées, et si l'on excepte les arts de la guerre qu'un penchant naturel, plutôt qu'une étude approfondie lui avaient rendus familiers, sur tout le reste, il était d'une ignorance réellement remarquable pour un homme occupant un si haut rang dans la société et d'une certaine intelligence naturelle.

De l'assemblage de ces qualités et de ces défauts était résulté une conséquence des plus mauvaises , c'était la nécessité fatale d'être constamment dominé par des influences extérieures qui prenaient sur lui d'autant plus d'empire qu'on affectait de lui laisser plus d'indépendance apparente.

Tel était le général Oribe, lorsqu'il avait abdiqué la présidence de la république en 1838. Tel je l'avais connu ; mais depuis cette époque, de graves événements étaient survenus, dans lesquels il avait joué un des premiers rôles, pendant les sept années qui venaient de s'écouler. Forcé d'abandonner ce poste élevé qu'il occupait, il avait été abreuvé de toutes les amertumes de l'exil et successivement enivré de toutes les louanges que la flatterie la plus

exagérée peut prodig-uer à un g'énéral victorieux. Quels changements avaient pu produire en lui ces circonstances? C'est ce qu'il m'était impossible de prévoir et me faisait redouter une première entrevue. Mais mon parti était pris; je fermai les yeux pour ne pas voir le danger et je partis en compagnie des deux officiers, i^u moment de mon départ de Durazno, le commandant me fit donner un cheval et il vint prendre congé de moi de la manière la plus polie et la plus naturelle. Je profitai de cette visite pour lui recommander mon frère et les autres prisonniers mes compagnons, auxquels il voulut bien, par la suite, témoigner beaucoup de bienveillance.

Un autre cheval que me donna M. Prosper,me permit de changer de monture pendant la route, ce qui, dans ces sortes de voyages, procure au cavalier un soulagement presque aussi grand qu'à l'animal qui le porte, cl le 4 avril 1846 je quittai le Durazno, probablement pour n'y plus revenir de ma vie.

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