‹ Les otages de Durazno;Chapitre 20 sur 26 · VIII. — Le Camp d'Oribe · texte numérisé non relu

VIII. — Le Camp d'Oribe

Dans les quarante lieues (marines) qui séparent le village de Durazno de Montevideo, tout était désert. La population, chassée de ses demeures , dispersée, décimée , avait disparu. La prairie, veuve de ses bestiaux , qui, avant la guerre , obstruaient le transit , était une solitude. Les bois étaient dévastés pour la consommation de l'armée.

Dans les villages, les maisons qui étaient restées debout, étaient crénelées et percées de meurtrières, pour la défense d'une garnison formée en partie des habitants mêmes, retenus sous les armes par la force ou la terreur. Ces pauvres gens , soldats malgré eux , étaient encore obligés de nourrir la garnison ainsi que les familles sans ressources , au moyen des restes de leur propre bétail, qu'ils allaient chasser sur leurs estancias abandonnées.

Les deux officiers , leurs deux soldats et moi , nous marchions , graves , silencieux, pendant le jour. Le soir, nous campions dans les vallons , près du bois qu'on ne trouve que sur les bords d'un cours d'eau. Avant tout, nous entourions le campement de grands tas de bois auxquels on mettait le feu aussitôt la nuit venue. C'était une mesure de sûreté indispensable contre l'attaque des bandes de chiens devenus sauvages par suite de l'abandon des estancias , et qu'on appelle alors chiens cimarrones. Seuls ils partageaient avec les soldats d'Oribe , la domination de la campagne et souvent même ils la leur disputaient. On assure qu'un

courrier (chasque) de l'armée d'Oribe fut trouvé dévoré par les chiens marrons, ainsi que son cheval.

La nuit , au clair de la lune, nous voyions se dessiner au sommet des coteaux une lig*ne circulaire de cimarrones. Leur hurlement continuel et sinistre berçait notre sommeil, protégé par les feux qui nous enveloppaient à distance , car, ainsi que la plupart des bêtes féroces, ces animaux redoutent l'approche du feu. Au cœur de l'été, nous n'eussions pas osé employer ce moyen de défense, par la crainte d'un incendie du pâturage qui embrasse quelquefois plusieurs lieues de superficie. Mais lespluies de mars avaient détrempé la terre et la prairie, et nous ne courions évidemment aucun risque d'incendie. Le jour, du haut des coteaux, dans cette campagne si gracieusement ondulée, nous voyions souvent, placé en vigie par sa troupe, un chien marron s'élancer dans la plaine, vers les vallons, en jetant le cri d'alarme, dès qu'il nous apercevait. Alors, de toutes parts, se ruaient par groupes les chiens maraudeurs dans la direction de la vigie alarmée. D'autres fois , nous surprenions à distance un corps d'armée de ces marrons rangés circulairement en bataille. Les deux guides, placés en tèie du demi-cercle, avançaient lentement vers un groupe de juments ou de vaches errant à l'aventure. Puis, toutes proportions gardées dans les dimensions de l'armée en forme de croissant , la course des chiens acquérait une vitesse progressive] usqu'à tout courre , en enfermant le petit groupe de bétail dans un cercle fatal. Là commençait une bataille en règle, puis la mêlée devenait affreuse. Un chien, deux, trois ou quatre, lancés sur les cornes d'un taureau , d'une vache, allaient tomber é ventres à quelques quinze ou vingt mètres. Mais il fallait céder au nombre, et il était rare qu'un seul individu, vache ou jument, sortît sain et sauf de la lutte. Alors les chiens victorieux s'installaient sur le champ de bataille et dévoraient leurs

victimes jusqu'à ce qu'il ne restât pins que les ossements épars.

Tel était l'état de la campagne de Montevideo, si florissante avantl'invasion, si heureuse de ses dix à onze millions de bêtes à cornes, réduites à un million et demi après cette cruelle guerre de neuf ans. Ainsi, ce que le couteau du soldat , qui enrichissait les chefs, avait épargné , devenait la proie de ces chiens devenus féroces.

Après deux jours de marche, nous arrivions au village de Canelones, gros bourg, chef-lieu du département du même nom , situé à huit lieues de Montevideo et sept du quartier-général d'Oribe. Là, on me dit qu'un Français était aux fers, comme nous y avions été àDurazoo. Je demandai à le voir ; mais il n'était pas facile d'obtenir une telle faveur du colonel ^^'^'j commandant de Canelones , où était, sous sa garde, tout le matériel de réserve de l'armée de siège, Cet officier, qui vaut sans doute mieux que son renom , était personnellement dévoué à Oribe qui l'avait fait de soldat colonel parce qu'il avait sauvé Oribe, compromis par sa bravoure à la bataille de Yucutuja, en 1836. C'est, du reste, le même qui fit souffrir un cruel martyre aune jeune fille espagnole et, pour ce, connue sous le nom de Galle ga. Cette jeune demoiselle, venue d'Espagne depuis un certain temps, avait recueilli l'héritage d'un oncle dont elle avait soigmé les derniers jours avec une piété filiale. Jeune , belle et riche héritière, mademoiselle Florentine '^-** aurait pu choisir même un colonel pour époux... mais le sang espagnol, d'une part, et d'autre part, les malheurs de la guerre dont elle gémissait lui faisaient préférer les homm^ages d'un enfant de la vieille Espagne comme elle. Par ce motif ou par un autre, lajeune héritière avait conquis les mauvaises grâces du colonel. Le feu prit un jour à la maison qu'elle habitait et qui lui appartenait, mais on l'accusa d'être l'auteur vo-

lontaire de cet incendie ; elle fut mise en prison par ordre du colonel et on lui signifia, de sa part, qu'elle n'en sortirait que lorsqu'elle demanderait grâce. Aussi forte que belle , elle déclara courageusement qu'elle ne voulait recevoir aucune grâce du colonel et qu'elle n'avait rien fait qui l'obligeât à demander pardon à personne. Le général Oribe , informé de la vérité par des amis de la jeune Espagnole, mit fin à ce ridicule despotisme de son favori , s'exerçant brutalement envers une jeune fille.

Cependant les officiers , mes compagnons de voyage , avaient obtenu pour moi la permission désirée de voir mon compatriote dans les fers. C'était M. Isnard, l'un des hommes les plus inoffensifs delà population française, honnête et laborieux. Etabli comme forgeron depuis plusieurs années à la Colonia , petit port situé près l'embouchure de l'Uruguay, où il faisait fort bien ses affaires, il avait été une des nombreuses victimes de la razzia du 4 0 septembre 1845. Amené au Pichinango avec beaucoup d'autres, il avait été enfermé avec nous pendant six jours , et au septième jour, ne voulant pas s'engager dans la milice, pour se soustraire à la déportation, il avait été requis, par la force armée , pour travailler de son état au profit de l'armée d'Oribe. Puis, il fut conduit , les fers aux pieds, tantôt en charrette, tantôt attaché sur un cheval , de la Colonia à Canelones (environ 40 lieues). Là on changea ses fers doubles pour un seul fer (grillette) qui lui laissait la liberté de ses mouvements pour travailler. Et il travaillait gratis pour Oribe, à peine nourri, à peine vêtu.

Une simple réflexion : la philantropie de l'Europe s'émeut, s'ag'ite sur le sort des noirs exportés de l'Afrique (où ils s'entretuent), pour aller travailler et vivre sans danger dans l'Amérique; c'est bien. Mais alors que des blancs qui se disent civilisés ont pu infliger à d'autres blancs , à des

Français et à desAng-lais. la spoliation, la prison, les fers, le travail forcé. . . . sans autre nourriture que de la viande , quand il y en avait... et l'eau du ruisseau voisin ; la philantropie se tait. Que devaient faire la France et l'Ang'leterre?....

La France et l'Angleterre n'avaient encore rien fait de définitif pour la réparation de si grandes énormités î

A ma vue , le brave Isnard resta ébahi ; il croyait rêver et voir une ombre. Comme beaucoup d'autres , ilnous supposait bien et dûment égorgés depuis notre tentative d'évasion. Revenu de sa stupeur, il se jeta dans mes bras en s' écriant : « Ah ! vous qui étiez si bon, je vous croyais mort ! » Nous parlions en espagnol par la force de l'habitude et aussi pour n'éveiller aucune susceptibilité. Cette scène remplie de naturel et de sentiment, sembla émouvoir les assistants. Il me conta ses souffrances ; je lui promis de parler pour lui, si Oribe ne me faisait pas fusiller, « car, dis-je à Isnard, je veux lui dire de grosses vérités. » Je m'informai de ses besoins ; il me dit : « Voici ma garderobe depuis plus de six mois, plus un rechange. » Il était vêtu d'une chemise et d'un pantalon. Je lui offris mes propres nippes que je portais autour de ma ceinture Il refusa. Sur l'offre d'argent, il me dit à voix basse qu'il possédait encore deux onces d'or échappées à vingt visites corporelles, à la première desquelles il avait perdu sa ceinture bien garnie d'or. Je lui dis qu'il était plus riche que moi, et nous allions nous séparer en souriant douloureusement, lorsque son visage s'assombrit subitement. « Ma femme! s'écria-t-il , ma pauvre femme! Voilà six mois qu'elle ignore où je suis; j'ignore si elle vit encore. Qa'en aura-t-on fait? — Elle n'était pas avec les familles amenées à Durazno, lui répondis-je (1). Probablement elle

(i) Indépendamment des 2-29 Français et des 11 Anglais, on avait

aura pu g-agner Montevideo. » C'est tout ce que je pouvais, pour consoler le pauvre Isnard, et je montai achevai avec mes compagnons , impatients d'arriver au campement.

Il était neuf heures. A midi nous étions aux premiers postes du campement. Nous avions parcouru sept lieues entre deux rangées de culture qui prospérait sous la protection de l'armée dont la subsistance était ainsi assurée par le travail des colons canariens. Mais pour en arriver là, il avait fallu trois ans et plus de siège, dont la première année avait vu détruire toutes les plantations et les cultures de la banlieue, par l'armée des assiégeants. Aussi, dès le premier hiver, Oribe aurait dû lever le siège d'une manière désastreuse, si le général Urquiza n'était venu d'Entrerios pour rétablir ses affaires. Cette leçon avait été mise à profit, et Oribe avait aussitôt donné l'exemple, en faisant défricher et cultiver un vaste espace dans ses belles et bonnes terres de Mellila près de Montevideo. Mais les destructions de la première année subsistaient et pas un des innombrables jardins qui formaient auparavant une fraîche et riche ceinture verte et fleurie à la baie sablonneuse de Montevideo , pas un n'était exempt de ruines à une lieue à la ronde !

Cette dernière lieue, nous la parcourûmes au pas de nos chevaux, au milieu de débris, sous des pans de murailles sans portes ni fenêtres , ni toitures , tous les bois ayant chauffé l'armée dans le premier hiver. Des ravins sillonnaient d'anciens parterres couverts jadis de fleurs luxuriantes ; des vergers d'orangers et autres arbres fruitiers ne se reconnaissaient plus que par les rares squelettes de ces arbres desséchés , ou par les rejetons qui sortaient de leur tronc coupé ras de terre.

amené à Durazno un certain nombre de familles des otages les plus aisés et d'autres très-pauvres, soit qu'elles eussent demandé à partag-er la captivité du père, de l'époux, soit que les autorités départementales fussent bien aises de se débarrasser ainsi des familles le dIus dénuées de ressources.

Voilà oà en était la banlieue de Montevideo en 1846 , si fraîche, si coquette, si remplie d'attraits en 1842!... — On aurait dit que les hordes d'Attila, le âéau de Dieu, avaient passé par là. Non, ce n'était que les troupes de Rosas, accomplissant la mission qu'il leur avait prescrite : conquérir Montevideo ou le détruire. Seulement on commença par détruire, et l'on ne conquit pas.

Je traversais ces ruines, l'âme navrée , car elles me disaient bien éloquemment ce que devait être le Pichinango, depuis qu'il était au pouvoir de ces pauvres Barbares !

Arrivés à la place d'armes qui renfermait le quartier g-énéral, mes compagnons me laissèrent seul , après avoir avisé la garde que j'allais voir Son Excellence le Président légal.

Au nord- est du Cerrito , grand mamelon qui couvre Montevideo et domine la ville et le port, Oribe avait planté sa tente sur une esplanade d'un hectare au carré. Dans un des angles, l'artillerie frappa mes regards. Je comptai jusqu'à quarante pièces en bronze, bien montées , bien tenues. C'était un spécimen des milliers de pièces semblables que les soldats de l'indépendance avaient conquises sur les Espagnols, dans la guerre longue et terrible qui avait affranchi toute l'Amérique du Sud. Rosas les avait prêtées h Oribe pour canonner la ville oii était né ce dernier.. .

Arrivé devant la cabane d'Oribe, un factionnaire me dit : passa largol Et je suivis mon chemin sans qu'âme qui vive médit mot. C'était l'heure de la sieste. A part quelques groupes de soldats et de femmes (les chinas) qui leur servaient le maté à l'ombre d'un tapis (jerga) tenu sur des bâtons , au bord d'une grande mare où les enfants de troupe prenaient leurs ébats dans l'eau, on eût pu 3e croire seul, au milieu des ruines, dans un désert.

Les divers corps de troupes enfermés dans les taupinières de leurs quartiers, sous le chaume ou des sèches broussail-

les, ne laissaient voir, autant que la vue pouvait disting-uer , autre chose que les faisceaux d'armes en pavillons.

En cet état, on se demande ce que seraient devenues les douze mille lances si vantées d'Oribe, à l'apparition seulement de quelques escadrons de spahis ou de quelques eomgnies de zouaves !

Vers le sud-est du quartier général se trouvait jadis un vaste champ très-légèrement ondulé , couvert de cardos (l'artichaut sauvage), et, pour ce, connu sous le nom de cardai. Ce champ se prolongeait à demi-lieue jusqu'à la crique deBuceo située à une lieue à l'est de Montevideo. Là s'était formé, depuis le siège, un amas informe de chaumières transformées , plus tard, en maisons et devenues enfin le village de l'Union. J'y allai droit à la recherche de notre bon docteur Vavasseur chez M, Larravide (DonNorberto) qui comptait ses journées par ses bienfaits. Je connaissais beaucoup la famille de son beau-père, M. Hinès , qui habitait la Colonia où il était aimé et estimé de tous. J'avais été lié avec lui par nos communes sympathies pour les moutons mérinos dont il était l'un des principaux éleveurs dans le département de la Colonia , qui était le mien aussi. C'est à ces précédents si douloureusement rompus par l'assassinat de M. Hinès, l'une des premières victimes de l'invasion, que le docteur devait l'hospitalité toute fraternelle qu'il recevait chez M. Larravide.

A peine le pied à terre, je fus acceuilli amicalement par la famille Hinès qui avait tremblé longtemps pour ma vie. Le docteur pleurait de joie. M. Larravide m'offrait sa maison. Où pouvais-je être mieux? J'acceptai sans cérémonie cette offre cordiale.

A ce moment arriva un envoyé du général Oribe , me demandant, au nom du Président.

— Dites au Président qu'aussitôt ma toilette faite, j'irai le voir.

— Le Président a dit qu'il vent vous voir tel quel.

— Tant mieux, répondis-je, le plus tôt sera le mieux. Et je remontai achevai non sans avoir dit au docteur

que son ami Oribe allait entendre des vérités crues. Le cher docteur qui me connaissait bien , sans me répondre , monte à cheval et m'accompagne au quartier-général. Pendant le trajet, il me sermonna longuement pour m'engager à la modération.

J'avais trop mûrement médité moi-môme sur cette inévitable entrevue pour rien changera mon plan très-arrêté. Il fallait vaincre ou mourir, mais fléchir, jamais !

J'étais vêtu, malgré la chaleur encore sensible au mois d'avril, d'un énorme paletot de drap, d'un pantalon de cavalier, doublé de peau, pour les travaux d'estancia, qui sont purement équestres , de bottes à l'écuyère et , pour couvre-chef , un bonnet grec ! C'était le plus substantiel de mon mobilier sauvé du Pichinango , laissé sur l'arbre du naufrage dans le Yi , et à peu près les seules nippes qu'on me rapporta dans la prison après notre naufrage. Depuis sept mois , ce costume m'avait abrité, la nuit et le jour, moins les bottes, bien entendu, dont les fers aux pieds m'avaient dispensé. On comprend quelle devait être sa fraîcheur. Arrivés à la cabane de bois d'Oribe , où il donnait ses audiences, on nous annonce. Le cher docteur me cède le pas, avec sa dernière prière pour la modération.

Les deux marches franchies , mon bonnet à la main , j'entre, je salue, et laisse tomber mon bonnet ; j'ouvre mon paletot des deux mains, laissant voir des lambeaux de chemise, et je dis : « Voilà , monsieur le général , dans quel état sont des honnêtes gens dans votre pays ! »

Je n'en pouvais plus, j'étouffais, mon cœur battait à se briser, mes yeux se troublaient, et ma langue desséchée s'attachait au palais. La violence de l'émotion me donnait la fixité d'une statue. Je ne sais quel temps je serais resté

dans cet état ; je me sentais pétrifié ou plutôt je ne sentais rien. Mais le général Oribe, avec une délicatesse, je dirai presque une sollicitude dont je lui saurai gré toujours et quand même, se lève, me prend les deux mains dans les siennes et me fait asseoir, ainsi que le docteur Vavasseur. Puis, s'asseyant lui-même il me dit : « Je sais que vous avez beaucoup souffert, calmez -vous. Je n'en suis point la cause ; la faute en est aux ministres de l'intervention ; parlez avec confiance, parlez. Pourquoi n'êtes-vous pas venu depuis le temps que je vous ai fait demander ? »

— Vous avez cru, général, que je ne voulais pas venir de Durazno par crainte. Eh. bien , puisque vous m'avez appelé vous entendrez des vérités qui arrivent rarement jusqu'aux hommes qui se trouvent dans votre position. Or, j'ai beaucoup cF amertume dans le cœur (1), il ne me reste plus que la vie, et dans l'état où je suis, je n'y tiens guère

« — No tanto como eso ! dit Oribe, (pas jusque-là), parlez en toute confiance, je tous le répète. »

Oribe était assis près d'une petite table carrée, il avait devant lui son ministre Villademoros, le conseiller de la mesure fatale prise contre les étrangers ; à sa droite don Bernardo Berro (2) ; à sa gauche le général Antonio Dias, ministre de la guerre et des finances. Le docteur Vavasseur et moi, nous étions assis au milieu de la cabane.

— Votre excellence dit que la faute de nos malheurs est due aux ministres de l'intervention anglo-française? Mais qu'avaient de commun avec les ministres, ceshommes de paix, de travail, d'industrie, français et anglais résidant dans la campagne et qui travaillaient à leur fortune, c'est vrai, mais aussi à la prospérité de votre pays? Est-ce

(1) Tengo muchas amurguras en el corazon. — Phrase très-usitée en espag'iiol.

(2) Aujourd'hui président de la république de l'Urug-uay (1863).

qu'ils seraient restés sous votre domination, s'ils avaient eu d'autr'j but que le travail ? Est-ce qu'ils ne seraient pas rentrés à Montevideo, s'ils avaient voulu vous être hostiles ? Leur présence, dans la campagne, sous votre domination, n'était-elle pas pour vous une garantie plus efficace que les prisons de Durazno ?

A cette attaque directe , M. Villademoros répondit : « L'histoire fournit bien des exemples de pareils faits de concentration, même d'expulsion des nationaux appartenant au pays avec lequel on est en guerre. Napoléon luimême a expulsé les Anglais, après la rupture du traité d'Amiens. »

C'est vrai, Monsieur le ministre, répliquai-je, mais oii l'a-t-il fait et comment Ta-t-il fait? En France, où l'on trouve partout des routes, des auberges, des ressources, et non dans votre pays désert et désolé, et ce, en donnant aux sujets anglais expulsés, quatre mois, non-seulement pour choisir le moment du départ et les moyens à leur guise, mais encore pour réaliser leurs propriétés. De plus , l'empereur déclarait que la propriété anglaise qui n'aurait pu être transférée, resterait sous la protection directe du gouvernement de la France , parce que dans mon pays, on respecte avant tout la personne et la propriété. Monsieur le ministre !

J'appuyai si fortement sur les derniers mots, que le général Oribe interrompit le docteur Villademoros qui allait répliquer, en lui disant : « Assez, M. le ministre, assez, Poucel a beaucoup souffert, il est juste qu'il se soulage Que se desahogue (littéralement qu'il se dégonfle).

Et nous, continuai-je, nous dont la maison était ouverte è tous, on nous a cernés comme des malfaiteurs dans leur repaire, la carabine sur la poitrine; on nous a entassés, maîtres et valets, dans mon étroit cabinet pendant six ^ours et six nuits; notre maison, nos meublas, nos papiers,

nos effets, tout a cessé d'être nôtre, même l'argent de poche! Nos chevaux, nos troupeaux pris el dispersés, les arbres, plantés de nos mains, brisés, un établissement modèle bouleversé ! Puis amenés à travers champs comme un vil troupeau, attachés pendant la nuit que nous passiens à l'intempérie ; enfin confinés à Durazixo et mis aux

fers

Oui, dit Oribe, mais vous aviez voulu vous évader

Quant aux mauvais traitements, j'avais donné l'ordre de n'en point faire subir aux otages. — Puis, comme parlant à ses agents, il s'écria : Pïcaros ! d'un ton de colère. — Mais au Durazno, reprit-il, vous avez été bien traités avant votre évasion.

— C'est vrai, g'énéral, même avant le Durazno, dès que nous avons été remis au brave sergent Ferreira.

— Qu'a-t-il fait ce sergent ? ^

— Il nous a dit qu'il voulait nous traiter aussi bien qu'il le pourrait, sans faillir à son devoir, et il a accompli sa promesse. Le commandant Chabarria nous a promis aussi d'instruire votre excellence et de lui faire connaître la vérité sur notre compte.

Il aura pu vous dire que dans les huit mois qu'il est resté infirme, chez nous, il a été témoin de ce qui s'y passait. Nous donnions à manger à ceux qui avaient faim, nous vêtissions ceux qui étaient nus. Le docteur Vavasseur ici présent, a soigné plus de six cents malades en trois ans, gratuitement. Cent familles alimentées par nous, alors que la guerre les chassait de leurs foyers. Quatre-vingt-trois malades ou blessés , hébergés , soignés , guéris sous notre toît, ou deux seuls sont entrés mourants. Nous les avons ensevelis comme des chrétiens, etc . , etc . Le tout pour faire bien comprendre que nous savions compatir aux malheurs de la guerre, sans dictinction aucune des partis. Il n'y aura donc plus d'imbécilles (otros zonzos no vendran) comme

nous, qui viendront faire de la philantropie, au prix des souffrances qui ont été notre rémunération.

Aussi , je n'hésite pas à le dire, ceux qui ont conseillé à votre Excellence la mesure qui nous aminés, n'ont pas songé qu'il agissaient en ennemis de votre Excellence. — Que eran los peores enemigos de S. E.

A ces paroles, dites avec calme, Oribe tressaillit et m'accabla de questions, comme pour chasser une idée qui, évidemment , le chagrinait.

Le général Dias, l'un des ministres présents, laissa voir un imperceptible sourire, sous ses longues moustaches , sourire de supériorité, qui semblait dire : ce n'est pas moi qui aurais exécuté un pareil ordre !

En effet, le général commandait le département de Paysandu, lorsqu'eut lieu la razzia qui nous amena àDurazno, mais plus humain, ou plus sensé il s'arrangea de façon à ne pas exécuter cet ordre cruel. On prétend même qu'il eut le courage de répondre à un second ordre, qu'il acceptait la responsabilité de sa non exécution. Nous avions connu ce fait àDurazno (i).

Cet entretien singulier entre Oribe tout puissant et moi, pauvre spolié , parlant au nom des nombreuses victimes de Durazno, fut un long résumé des douleurs qu'on vient de lire.

Le général Oribe y mit fin en disant :

Maintenant que tout est fini, vous allez retourner à vos troupeaux [a sus ovejiias) et travailler à remettre tout en ordre.

— Pardon, répondis-je, mais votre Excellence ignore,

(1) Un autre chef de de'partement, celui de Cerro-Larg'o, le colonel Dionisio Coronel, répondit à Oribe : «t Qu'il lui était trop dévoué pour exécuter un pareil ordre

Je n'ai connu que plus tard ce dernier fait qui donnait, comme celui du g-énéral Dias, raison à ma sortie osée ; mais Oribe qui le savait, trouva sans doute vraie mon appréciation.

Honneur aux hommes assez forts d'eux-mêmes pour s'élever ainsi au dessus de l'accomplissement d'un cruel et injuste devoir /

sans doute, que le matériel industriel de rétablissement que j'avais formé au prix de tant de sacrifices, est détruit sans retour. Huit années de travail assidu. Un état civil des mérinos, scrupuleusement installé. Une grande plantation d'arbres de toutes les essences utiles, apportés parle docteur Vavasseur du Muséum d'histoire naturelle de Paris et qui étaient une source de richesses inappréciables pour le pays, etc., etc. tout est perdu! Quant à retourner au milieu de ces ruines, en aurai-je le courage ? Notre maison qui était l'asile de tous les nécessiteux^ à vingt lieues à la ronde, est dévastée, inhabitable. Comment pourrais-jeme résoudre à vivre au milieu de ceux là même qui nous ont foulés aux pieds ? De faux rapports ont porté votre Excellence à nous ruiner et nous avons eu les fers aux pieds comme des criminels ! De nouveaux rapports vous pousseront à nous faire fusiller

Ne craignez rien, dit Oribe ému, je donnerai des ordres et quiconque vous chagrinerait aurait affaire à moi, (oonmigo las ha de haver ! )

Je crois à la parole de votre Excellence, et j'accepterais l'offre, si le Pichinango était près du quartier général, mais à trente lieues, c'est tout autre chose. ... Au de là de la rivière de Santa Lucia ( 1 2 lieues) chaque caporal devient un général.

— Comment ! s'écria Oribe violemment excité. Evidemment il se trouvait blessé à l'endroit sensible de

sa toute puissance.

Mais je répétai ma dernière phrase, avec un calme tel qu'il tourna la difficulté en disant , avec un sourire à ses ministres : gato escaldado, etc. , chat échaudé etc.

Allez, me répéta-il, et ayez toute confinance, je veillerai sur vous.

— Mais votre Excellence ne sait pas que j'ai des associés. Je leur ai remis le dernier bilan et je serais res-

pensable, personnellement, des dommages éprouvés sur rétablissement , à moins que un inventaire judiciaire , ne constatât la situation des choses à ma rentrée.

Oribe resta pensif. Puis il dit :

Dites à vos amis que c'est moi qui vous dis de retourner.

— Je ne puis retourner sans argent répliquai-je et mes associés qui ont perdu ce qu'ils m'avaient confié, ne voudront pas hasarder de nouveaux fonds.

— A propos d'argent , dit Oribe visiblement embarrassé, dans l'état où vous êtes, vous aurez des besoin?, et jene veux pas que vous vous adressiez à d'autres qu'à moi. Allez voir Dona Agustina (son épouse) , elle aura toujours quinze ou vingt onces (d'or) à votre disposition, quand vous les désirerez.

— Je remercie votre Excellence ; je n'accepterai d'autre argent que celui qui m'est dû.

— Vaya! dit Oribe, no sea soberbio. Allons, ne soyez pas orgueilleux, le malheur est fait pour les hommes.

— Tout mon orgueil consiste à supporter l'adversité.

— Allez voir Agustina (l) répéta-il vivement.

Dans le cours de ce trop long colloque, Oribe avait répété avec instance que je lui fisse une demande. Assuré maintenant que je pouvais tout dire, j'en profitai pour lui faire connaître l'horrible situation des prisonniers de Durazno.

— Quoi ! dit Oribe vivement , est-ce que le colonel Munos les maltraite ?

— Non certainement, mais leur misère est grande , ex-

(1) Je n'ai jamais vu cette dame, pour ne pas m'exposer à une offre humiliante, mais j'avoue que ce fut à reg-ret, car tous, amis et ennemis . s'accordent à faire l'éloge de ses bonnes qualités et de sa grande charité.

cessive. Ils sont, en général , plus qu'à moitié nus et les subalternes en abusent pour les faire travailler soi-disant volontairement , à leur plus grand profit, en se faisant la part du lion. Même je dois déclarer à Votre Excellence que le plus grand nombre est bien résolu à ne pas passer à Durazno un second hiver.

— Y que haran? que feront-ils?

— Ils joueront leur vie contre leur liberté.

Un mouvement soudain fit tressaillir Oribe qui resta silencieux un long' moment.

Aleajacta est , dis-je en moi-même ; mais j'éprouvai un grand soulagement ; car j'avais accompli ma promesse de demander leur liberté , et j'étais d'autant plus intéressé à l'obtenir, que mon frère et mes braves berg-ers étaient encore à Durazno. Même, il faut le dire , je connaissais certaines dispositions rien moins que rassurantes. Et , dans cet état de souffrance de tous les instants , alors que le père de famille ignorait depuis huit ou neuf mois le sort de sa femme, de ses enfants, alors que le fils ignorait le sort de sa mère et de sa sœur, alors que chacun des otages avait perdu le fruit légitime de son labeur... etc., une étincelle pouvait amener un incendie.

Mon regard aurait voulu pénétrer au cœur même d'Oribe , lorsque , passant la main sur son front comme pour éclaircir ses idées , il me dit :

— Que puis -je faire pour vous ^

— Les faire sortir de Durazno.

Et j'attendais la réponse d' Oribe avec une cruelle, une déchirante anxiété. La question était trop nettement posée pour qu'il pût répondre autrement que par oui ou non. Non, c'était la mort de bien des pères de famille et peut-être un de ces grands désastres qui laissent une longue trace de

— Bon ! dit Oribe, mais je ne veux plus les envoyer vers la côte.

— Ah ! que Votre Excellence les envoie al diablo [sic) ! m'écriai-je avec transport , mais qu'ils ne passent pas un second hiver à Durazno, je vous en supplie.

— Dans ce moment, c'est impossible, car le Pardejon (surnom donné au général Rivera par ses ennemis) rôde par là et on croirait que c'est par peur que j'ai relâché les otages.

Ce on ne s'appliquait-il pas aux ministres de l'intervention anglo-française?

Oribe voulait évidemment que les otages dussent leur liberté à lui seul.

— Avant deux mois, dit-il, je les ferai conduire à Cerro- Largo, avec ordre de laisser passer au Brésil ceux qui le demanderont.

— Votre Excellence m'autorise-t-elle à l'écrire à mes compagnons de captivité?

— Oui , je vous y autorise , et dites-leur qu'ils soient sages...

Ce dernier mot m'impressionna, craignant qu'Oribe eût vent de quelques-unes de ces exclamations du désespoir, que les misères de la captivité arrachaient fréquemment à des hommes d'action, pour la plupart, si horriblement froissés par la souffrance et torturés dans les sentiments les plus vifs, les plus chers à l'homme: la famille , la propriété !

Animé par ce succès, je fis observer au général Oribe que deux mois seraient bien longs après huit à neuf mois des souffrances passées.

— Ne leur promettez pas pour plus tôt ; mais, si c'est possible, je les délivrerai avant.

— Alors, répHquai-je, Votre Excellence nous permettra,

au docteur Vavasseur et à moi, de faire une souscription en faveur des otages de Durazno.

— Oui, et mettez mon nom en tête de la liste, dit Oribe. Puis, comme s'il eût proclamé ses troupes au moment d'en venir aux mains avec les forces de l'intervention, il ajouta en se levant brusquement :

— « Ces ruines de ma patrie, les souffrances de tous et aussi des étrangers qui y vivaient dans le travail , dans la paix et la prospérité, quand je suis venu à la présidence (1835), tous nos malheurs depuis onze ans, c'est à ces gouvernements impies que nous les devons î Pourquoi sont-ils intervenus dans nos affaires américaines? »

Et nous montrant du doigt, le docteur Vavasseur et moi, il dit à ses ministres :

— « Et ces pauvres otages, je les ai pris, moi, pour prouver à l'intervention que je ne la craignais pas. »

Ces élans d'une émotion convulsivement généreuse disaient les sentiments de fureur et de regrets qui bouillonnaient à la fois dans la tête et dans le cœur d'Oribe, après cette longue séance qui retraçait si bien l'état des choses.

Tous s'étaient levés , et la séparation se fit avec une grande réserve, mêlée cependant d'une sorte de cordialité.

J'avais obtenu mon grand objet; lajiberté des otages de Durazno. Oribe l'avait accordée sans paraître faiblir devant l'intervention. Le docteur Vavasseur, revenu des craintes que lui avait inspirées cette première entrevue , remercia au nom de tous le général Oribe avec une touchante effusion qui disait toute la satisfaction de son âme dans ce moment. Ce rôle lui seyait , car il avait été l'instrument actif, généreux, dévoué de notre libération.

Le général Oribe voulant sans doute nous recommander à ses gens , nous accompagna jusqu'à la porte de sa tente, et donna ordre lui-même qu'on amenât nos chevaux, puis

il nous serra la main avec une visible cordialité, et nous partîmes en acceptant son invitation de le venir voir souvent (à menudo).

De retour chez notre bon ami M. Larravide , il fut heureux du résultat de cette décisive entrevue. Instruit par sa longue expérience du caractère d'Oribe , il résolut que le docteur devait aller le jour même demander à Oribe la permission spéciale et indispensable pour entrer dans la ville assiégée , et le lendemain le cher docteur était dans Montevideo.

Le ministre de France , M. le baron Deffaudis , ouvrit la liste en souscrivant pour 500 fr. , et notre brave chancelier, M. Denoix, pour 250 fr. M. W. Gore Ouseley, collègue du baron , pour l'Angleterre, s'unit à l'œuvre pie , quoique ses administrés fussent en nombre relativement faible parmi les otages de Durazno. L'élan ainsi donné de haat , la souscription s'éleva en peu de jours à environ douze mille francs dans la ville assiégée, tandis que la liste du général Oribe ne prospérait guère parmi les assiégeants. C'était tout naturel.

Une bonne partie de la somme fut employée à des effets à usage , car c'était le plus pressant besoin des otages. On ne sait quelle difficulté de douane entre les deux camps retînt une partie de ces objets , qui furent en définitive renvoyés à Montevideo ; mais le reste, ainsi que l'argent, fut remis à Durazno, et religieusement distribué aux plus nécessiteux en vêtements et en argent.

Le général Oribe tint plus qu'il n'avait promis. Peu à peu les otages furent relâchés par petits groupes ou individuellement , et avant deux mois il ne restait à Durazno que ceux qui ne voulurent pas s'éloigner. Ils avaient trouvé les moyens d'y vivre du fruit de leur travail libre. Deux convois furent escortés jusqu'à Cerro-Largo , frontière du Brésil, au nombre de quatre-vingt otages, et sur

leur demande. Mais là , le brave commandant du département , Don Donisio Coronel , les reçut si paternellement, que presque tous y demeurèrent, à l'exception de ceux qui avaient des parents ou des relations dans le Brésil.

Ainsi finirent les prisons de Durazno , après onze mois environ de détention des otages pris sur la France et l'Angleterre , en représailles des premiers actes coërcitifs de l'intervention anglo-française au Rio de la Plata.

Malgré ces longues souffrances , au moins eurent-ils la vie sauve.

Tant d'autres avaient péri !

Nous ne pouvons les nommer tous , mais il faut cependant inscrire les noms connus parmi les trente-cinq ou trente-trois victimes de Corralito [\ ) que nous avons dési-

(1) La liste des Basques français inhumainement ég'org-és à Corralito a dû être envoye'e au ministère. Nous n'avons pu obtenir les noms que des dix-huit qui suivent :

Francis Yturbide , de Sempé.

Jean Harriet , d'Arney.

Pierre Beholla , de S'- Jean-Pied-de-Port.

Jean Durruty d'Itsatsu.

Jean Isalur/d'Aincille.

Jean Sorrondo . de Banea.

Doming-o Saparrat, de Mug'uerre.

Martin Condon, de Lecuine.

Michel Aussoberry, des Aldudes.

Michel Erramun , Qlrullégui.

Martin Arramberry, de Bascasane.

Gracien Darieuz , de Macaja.

Jean Inda , des Aldudes.

Domingo Tirista, id.

Cadet Aussuberry, id.

Cadet Mielederza', id

Cadet Maiderto , id.

Beltrand Barcelona, id.

Ce dernier a été trois ans à mon service ; il était très-probe , trèslaborieux, très-économe. Il a été assassine à la même époque, mais on ne peut affirmer qu'il fut au nombre des Français égorgés à Corralito. Ces malheureux, tous Français, appartiennent à cette belle et bonne émigration de nos départements des Pyrénées, qui accourait au Rio de la Plata en si grand nombre . que leur chiffre s'était élevé à plus de neuf mille pour les deux dernières années qui précédèrent la terrible guerre d'invasion, c'est-à-dire en 1841 et 184-2. Cette excellente population travaillait avec l'ardeur et l'honnêteté qui lui est propre à la prospérité d'un pays riche et désert, mais aussi à son propre bien-être. Elle y vivait heureuse et prospère. Elle y consom-

gnés déjà, et qui furent éârorgés ensemble , le 12 ou 13 septembre 1 845 , par les soldats qui les avaient amenés de

mait infiniment plus , en produits du sol et de l'industrie de la France . qu'elle n'aurait pu le faire en France même. Un seul exemple pris dans la statistique de l'e'poque démontrera cette ve'rité de fait.

En 1830 , à peine si deux ou trois navires par an sortaient de Bordeaux pour le Rio de la Plata. Le Nouveau-Pe^'sévérant pour Montevideo, et le Joseph pour Buenos-Ayres , étaient les seuls navires de Bordeaux sur la carrière fixe de "^Rio de la Plata. Le capitaine Métayer, du Nouveau-Persévérant , fut l'initiateur de cette émigration basque dès 183-2.

Eh bien ! en 1842 , le port seul de Montevideo recevait vingt-sept navires du port de Bordeaux, et les vins de cette provenance s'y vendaient, par milliers de barriques, plus couramment que les quelques centaines de barriques de 1830.

Autre exemple .

En 1832 , les premiers émig-rants s'engageaient avec le brave capitaine ^létayer, qui avait foi en eux , pour le passage d'un frère, d'un fils , d'un ami qu'ils mandaient du pays.

En 1842, la population Basque à Montevideo remettait en secours aux familles du pays basque . dans nos Pyrénées , la somme relativement énorme de cent mille francs et plus !

A rencontre de ces faits, que les pessimistes "tiennent dire que l'émigration heureuse n'est pas plus ou autant avantageuse aux pays qui la donnent qu'au pays qui la reçoit ; qu'ils viennent nous dire qu'il est déplorable d'avoir à payer un franc la journée d'un laboureur, alO'S qu'on ne la payait que 50 centimes avant l'émigration , dans les Pyrénées , pour Montevideo !

Oui, nous le redisons, la rougeur au front, ces choses nous ont

été dites dans la capitale du monde prétendu civilisé Et par

qui '.....

Comme si pour conserver la paie du paysan basque à 50 centimes, il fallait l'empêcher d'aller g-agner cinq francs par jour, et d'en dépenser deux ou trois pour vivre largement , heureusement à Montevideo.

Comme si l'aug'mentation du salaire à un franc au lieu de 50 centimes n'avait pas permis à ce brave paysan de rég-aler sa famille , en achetant pour autant de pain ou de vin en sus à son propre patron !

Aveugles 1 qui ne voient pas venir la pléthore qui les étouffera ; qui ne comprennent pas que les populations entassées recherchent le niveau du bien-être, parce que les eaux débordent en perdant leur niveau

Cette digression est peut-être hors lieu ; mais comment contenir une conviction qui est basée sur des faits , alors qu'on vient de lire ce que la population française a souffert précisément à cause de ces idées chétives et moroses qui voudraient clore l'humanité dans un œuf. ....

Ahl vous plaignez, comme nous, ces 33 ou 35 victimes du pays basque qui ont trouvé la mort par le couteau.. . . parce qu'elles ont quitté leurs âpres montagnes pour aller vivre sous le beau ciel, sur le sol fertile de Rio de la Plata, arrosé fructueusement de leur sueur, à 5 francs par jour au lieu de un franc ? Mais vous ne demandez pas combien de centaines de Basques ont pu prospérer assez pour envoyer cent mille francs par an en secours à leurs familles dans vos montagnes !

Eh bien ! je vous le dis, moi, ces trente-trois victimes sont les victimes de vos théories étroites , parce que si au lieu de neuf mille émigrants , en 1841 et 1842 , il y en avait eu quatre-vingt-dix ou cent mille, trente-trois ou trente-cinq Basques français n'auraient pas été égorgés à Corralito comme des moutons

San-Salvador. Le sang- de ces innocentes victimes crie sinon vengeance au moins justice depuis lors , et depuis lors la France n'a pas encore entendu ce cri.

Nous croyons devoir reproduire ici , à cause du sens alors prophétique qu'il renfermait, cet espèce de ccmpte-rendu sommaire d'une longue conférence avec un député à la chambre, en 1847.

Du reste, cette déplorable exception fait ressortir d"un plus vif éclat le dévouement à cette belle cause des nombreux et brillants orateurs q i lui vouèrent leurs veilles . leur talent , leur conscience. Et pour preuve, on peut lire dans le Moniteu7' les discours de ces fameuses séances de la fin de décembre 1S49 et des premiers jours de janvier 1850 , où l'esprit sophistique fut écrasé sous le vote unanime des 583 représentants qui se levèrent, comme un seul homme, contre le rapport d'une commission égarée , ainsi qu'on le verra dans l'épilogue qui va suivre.

La délivrance.

Quatre mois s'étaient écoulés depuis ma première entrevue avec le général Oribe, et il s'était si bien réconcilié avec nous que si le docteur Vavasseur ou moi laissions passer quelque temps sans aller le voir, il ne manquait pas d'envoyer savoir de no3 nouvelles. Pour répondre à cette attention, il nous fallait aller lui faire visite. Selon l'humeur ou les nouvelles du jour (que lui seul connaissait bien), l'entrevue était gaie ou sérieuse, mais toujours amicale. La conversation s'engageait sur toute sorte de sujets , mais l'une de ces longues conversations eut un caractère assez singulier pour mériter d'être mentionnée.

Mon thème favori était l'émigration agricole et les bienfaits que pouvait en recevoir, au point de vue de la morale et du progrès, un pays fertile, mais trop peu peuplé. Déjà plusieurs fois j'avais essayé de faire comprendre ces avantages, en basant mon raisonnement sur le calcul de ce que produit la terre abandonnée aux bêtes à cornes, comparée à ce qu'elle donne lorsqu'elle est consacrée à l'élève des bêtes à laine. Ce dernier élève produisait , dans les circonstances d'alors , quatre fois autant que l'élève des bêtes à corne , ce qui excitait l'étonnement du général Oribe , et il se plaisait à me faire répéter les calculs comparatifs-

Cependant le moment de recouvrer entièrement la liberté (car je me considérais toujours comme prisonnier sur parole) approchait, et ce fut dans un de ces entretiens et au moment où je m'y attendais le moins qu'elle me fut offerte.

Un jour, en arrivant au quartier-général, je trouvai la

cabane du général Oribe encombrée de visiteurs dont la plupart m'étaient complètement inconnus. Par discrétion, je voulus me retirer, mais le g'énéral Oribe s'y refusa et me présentant aux personnes présentes : Voici, dit-il, M. Poucel, notre berg-er des mérinos qui me prêche agriculture et émigration, comme si nous autres Orientaux nous n'étions pas capables de faire assez d'eiifants pour peupler notre pays ! Je ne vis dans cette sortie qu'un bon mot, une plaisanterie, et je répondis sur le même ton : Certes, général, vous les ferez, mais avec cette différence qu'une bonne émigration donnera au pays, en dix années, un nombre d'agriculteurs que les Orientaux ne pourront fabriquer en cent ans, et en attendant le pays désert continuera à souffrir des maux qui le désolent. Plusieurs des assistants, de moi inconnus, parurent choqués de ma réponse, et sans doute Oribe s'en aperçut, car il répliqua d'un ton brusque : « Tant mieux î nous n'en serons que plus à l'aise. »

Evidemment, cette réponse était de circonstance, et, en effet, elle excita l'approbation unanime de tous, excepté de celui qui paraissait être le principal d'entre eux, et qui se contenta d'un sourire anodin.

Je ne me déconcertai pas, cependant, et je répliquai sans hésiter : Il n'en est pas moins vrai que jusqu'à ce que ces douze mille lances (en montrant le campement) ne se changent en autant de charrues , la patrie de Votre Excellence ne sera pas entrée dans les voies du progrès social !

Oribe m'interrompit brusquement, et s'adressant à ses visiteurs, il s'écria : « Vous ne connaissez pas M. Poucel, il a la manie de la charrue ! » Et se retournant vers moi, il ajouta : Quand donc voulez- vous retourner à voire établissement ?

Aussitôt, répondis-je , que j'aurai pu persuader à mes associés de faire de nouveaux débours.

Eh bien ! il faut aller les voir, répliqua le général, et leur dire qu'aujourd'hui que tout va finir (en appuyant sur ces mots), je les engage, moi, à ne pas vous laisser plus longtemps éloigné de votre établissement.

Sans laisser voir l'émotion que me causaient ces paroles, je répondis que j'étais prêt à aller à Montevideo, aussitôt qu'il jugerait à propos de m'en donner la permission.

Mais dès demain si vous voulez, me dit Oribe. Venez me voir et je vous donnerai l'ordre nécessaire pour passer aux avant-postes.

Après un moment de conversation générale, je pris congé du général qui me répéta à voix haute : A demain, ne l'oubliez pas ?

En sortant de la cabane, l'un des habitués du quartiergénéral qui avait entendu le commencement de cette conversation , à son idée peu rassurante, me demanda où j avais eu la tête d'aller parler de colonisation devant Maza qui écrit à Rosas tout ce qui se dit et se fait autour d'Oribe. Je lui répondis que je ne connaissais pas ce personnage, et que d'ailleurs peu m'importait que Rosas connût mon opinion sur le pays. Du reste, ajoutai-je, son excellence ne doit être ni étonnée, car elle connaît mes idées, ni fâchée, puisqu'elle me permet d'aller à Montevideo et cela dès demain.

Alors, continua mon interlocuteur, les nouvelles du jour doivent être vraies; elles sont si bonnes que je n'osais pas y croire.

Et quelles sont-elles, lui demandai-je?

On assure, me dit-il, que M. Hood a conclu la paix, et on parle d'un prochain armistice.

M. Hood (nous avons parlé dans le précis historique de la singulière mission dont l'avaient chargé les gouverne-

ments anglais et français) n'avait obtenu de Rosas qu'un armistice, dans l'espoir, sans doute, que, dans un moment d'effusion, les deux partis opposés de la population Orientale pourraient arriver à s'entendre entre eux et amener un arrangement avantageux à Oribe.

Le lendemain je ne manquai pas de me rendre auprès du général qui me remit la permission qu'il m'avait promise et me dit au moment où je pris congé de lui : (» Allez, et dites à mes amis que dans huit jours j'irai leur serrer la main. — « Mais le général Oribe malheureusement en ce moment comptait sans son ami Rosas, trop intéressé à la continuation de la guerre, et surtout à la ruine de Montevideo, pour vouloir une terminaison aussi prompte.

Muni de la précieuse permission qui me rendait enfin à moi-même et maître de mes actions, je partis au mois d'août 1846, la veille même du jour ûxé pour l'armistice. Je fus accompagné, jusqu'aux avant postes de l'armée de siège, par le docteur Vavasseur et par plusieurs autres amis, entre autres par le général Lavalleja, le chef des fameux trente-trois qui arrachèrent le pays à la domination portugaise et qui conquirent son indépendance en 1828. Le général ne voulut pas permettre que j'allasse loger ailleurs que chez lui et me fît promettre d'ailer, aussitôt mon arrivée, demander l'hospitalité à sa femme qui, depuis la prise delà Colonia, habitait la ville avec sa famille.

Les avant-postes franchies, je me trouvai seul entre les deux camps, à pied, portant sous mon bras, mon mince bagage . . .

J'étais libre, enfin, après onze grands mois de captivité !

J'ignore ce qui se passa en moi , en ce moment. Tout ce que je puis dire , c'est qu'après avoir fait quelques centaines de pas, je m'assis , n'en pouvant plus, sur une pierre

de ce lieu désert , et là, je fus pris d'un tel débordement de larmes, que j'en mouillai le sol à mes pieds.

C'était, sans doute, l'impression que faisait en moi le sentiment de la liberté recouvrée. Je restai en cet état quelques instants et en sortant de cette espèce d'extase, remplie d'une douleur souverainement adoucie par la reconnaissance, je me trouvai à genoux, les mains levées vers le ciel. Il me semblait que la main de Dieu qui m'avait pris sur l'arbre du naufrage, qui m'avait donné force dans la prison et courage devant Oribe , était là, me montrant les tours resplendissantes de la « Matriz » (1), comme le terme du douloureux pèlerinage qui m'avait été imposé par la volonté divine. Et je priai en pensant à ma mère ! ma mère dont les douleurs, en apprenant mes malheurs, avaient fait ma plus grande torture dans la prison , et dont le bonheur, en apprenant ma délivrance , faisait alors ma plus douce consolation. Je pleurais ! Mes larmes étaient douces ; c'étaient des larmes de reconnaissance ! J'étais heureux, bien heureux. Je reverrai ma mère !

Le bruit de quelques coups de fusils, dans le lointain, me tirèrent de cette espèce d'extase où j'étais plongé. Le sentiment delà conservation personnelle m'avertit du danger de ma situation ; en effet, je pouvais être pris, par les sentinelles avancées, pour un rôdeur, et assiégeants ou assiégés pouvaient fort bien m'envoyer quelque balle , en guise d'avertissement que les avants-postes de deux camps ennemis ne sont pas un lieu convenable pour la méditation et la prière .

Je me hâtai donc de traverser l'espace compris entre la ville et l'armée de siège et, de poste en poste, j'arrivai enfin à la ville, et je courus à l'église où je priai de toutes les forces de mon âme. Après avoir rempli ce devoir, mon

(i; Cathédrale de Montevideo dont les tours sont couvertes en fayence.

premier soin fut d'aller me présenter à Madame Lavalleja. Cette dame était douée d'une grande intelligence et d'une capacité remarquable, qui faisaient dire qu'elle était l'âme del'épée du général. Elle l'avait suivi dans toutes les phases de sa longue carrière d'aventures qui l'avait porté au grade militaire qu'il occupait et deux fois à la présidence de la république. Cette dame , dis -je , me fit l'accueil le plus bienveillant et, malgré mes protestations , m'installa dans sa maison et me combla d'attentions et de prévenances.

Aussitôt après, ma première visite fut pour M. le baron Deffaudis , mais comme il était de trop bonne heure pour le voir, je fus reçu par le chancelier de légation, l'excellent Monsieur Denois, avec cette bonne et franche cordialité qui l'a fait tant aimer à Montevideo de tous ceux qui l'ont connu. Il insista pour que j'attendisse le ministre qui, assurait-il , serait enchanté de me voir ; mais épuisé par les émotions, plus encore que par l'insomnie de ma dernière nuit de captivité et que par la fatigue d'une lieue que je venais de faire à pied, je me retirai, promettant de revenir bientôt.

Il me fut impossible de tenir cette promesse. De retour à la maison je me vis entouré de nombreux visiteurs qui ne me laissèrent pas un moment de libre de toute la matinée. L'après-midi un nouvel obstacle vint s'opposer à la visite projetée ; je fus littéralement enlevé. Une dame d'une des plus notables familles de la ville, Dona Carmen Alvarez, qui avait plusieurs de ses enfants et petits-enfants, au camp d'Oribe, ne put se résoudre à attendre au lendemain pour aller les embrasser et résolut de le faire ce jour là même. Aussi, nolens malens^ JQ fus forcé de l'accompagner.

En quelques instants unegalère('l ) fut préparée et attelée,

(i) C'est une sorte de grand carrosse à caisse très-allongée, suspendue sur de fortes courroies de cuir et pouvant contenir de 8 à 10 personnes, qui sert ordinairement pour transporter des familles entières à la campagne.

et, la permission du gouvernement obtenue, nous nous mîmes en route cinq ou six dames et moi pour le camp d'Oribe. Arrivés aux avant-postes, on nous refusa le passag-e. Heureusement l'officier qui commandait ce point était un français de ma connaissance qui, sur l'observation que je lui fis que ces dames allaient jusqu'au pont de TArroyo seco seulement, pour embrasser leurs enfants et leurs parents et sur ma promesse de les ramener avant la nuit, nous permit de continuer notre route.

A peine étions-nous , depuis une demi-heure , arrivés à notre destination, que nous vîmes descendre de la colline sur laquelle était situé le camp d'Oribe, une longue cavalcade composée principalement de dames, tandis qu'une file de voitures sortaient de la ville et se dirigeaient rapidement vers le point que nous occupions. Notre départ de la ville et notre arrivée près du campement avait mis tout en émoi dans les deux camps. Les chefs, des deux côtés, ne pouvant résister à l'impatience et aux sollicitations des femmes, avaient été contraints d'avancer d'un jour le commencement de l'armistice.

Essayer de tracer le tableau que présentèrent à ce moment les alentours du pont qui servait ordinairement délimites aux deux territoires hostiles, est chose presque impossible. Qu'on se figure une foule compacte d'hommes et surtout de femmes et d'enfants courant à la rencontre les uns des autres; s'appelànt à grands cris d'aussi loin qu'ils s'apercevaient, se confondant, s'embrassant, pleurant, riant, criant ; on aurait dit une troupe de gens ayant perdu la tête, tant la joie de se revoir était grande de part et d'autre.

Cependant, le calme se rétablit peu à peu, les groupes se formèrent et les conversations intimes commencèrent et se prolongèrent jusqu'à la nuit qu'il fallut se quitter, non sans peine , et en se disant ; A demain.

Cinq jours se passèrent à peu près de la même manière. Une chose bien digne de remarque, à mon avis, c'est que pendant les cinq jours que dura ce mélange de deux populations qui depuis si longtemps se considéraient comme ennemies, on n'eut à déplorer aucun fâcheux accident, pas même une querelle, une rixe entre les soldats qui fraternisaient entre eux franchement et cordialement, même les légionaires étrangers , objets de tant de haine de la part des assiégeants, parce qu'ils étaient l'un des bras forts des assiégés.

Le troisième jour, le plus grand nombre des officiers d'Oribe qui avaient une partie de leur famille dans Montévideo s'y rendirent, sans armes, par suite d'un accord préalable, pour y passer la journée e.t furent fraternellement accueillis.

Le lendemain, Oribe lui-même vint, avec tout son état-major sans armes, jusqu'à une maison connue sous le nom de las figuritas, située à 600 mètres environ de la ville, et toute la journée la foule du dedans et du dehors s'empressa autour de lui. Il admit tout le monde et fut d'une humeur charmante et de la plus grande affabilité. Il semblait dire à tous : « Le voici ce terrible coupe-iête (1 ) ; regardez-le bien, il n'est pas aussi méchant qu'on a voulu le faire croire ! »

J'allai le voir avec plusieurs personnes et il me demanda où j'en étais avec mes associés. Je lui répondis qu'ils attendaient la réalisation de sa promesse de venir serrer la main de ses amis dans huit jours.

Vous voyez, répliqua-t-il, que je n'ai pas attendu les huit jours pour tenir parole ; mais je comprends leur pensée. C'est bien, venez nous voir quand vous voudrez,

(1) Corta cahezas, surnom terrible que lui avaient attiré les nombreuses exe'cutions par le couteau qui se faisaient dans son

armée.

mais restez dans la ville, si vous le jugez plus convenable à vos intérêts.

J'étais donc bien et dûment dégagé de ma qualité d'otage ! Je ne puis dire ce que cette idée jetait de soulagement dans mon esprit.

Enfin, le terme de cet armistice arriva, soit que les menées qui avaient pour but de détacher Oribe de Rosas eussent éveillé l'attention des chefs argentins, soit que les efforts tentés pour rapprocher les Orientaux les uns des autres eussent inspiré des craintes au gouvernement de la ville, toujours est-il que ce fut ce dernier qui dénonça le terme de l'armistice à la fin de la cinquième journée.

La séparation des familles fut des plus touchantes ; les adieux de? plus émouvants ; on aurait dit qu'on se quittait sans espoir de se revoir jamais, car la paix, que tous désiraient ardemment et que pendant plusieurs jours on s'était habitué à regarder comme certaine, paraissait plus hypothétique et plus éloignée que jamais. Certes, les Orientaux livrés à eux-mêmes l'eussent conclue cette paix si désirée; mais les exigences de la position d'Oribe, tenu en laisse par Rosas, et la présence de Tarmée argentine la rendaient absolument impossible; car, d'une part, Oribe ne voulait ni ne pouvait renvoyer les troupes argentines, et, de l'autre, la ville ne pouvaîl consentir à traiter, en présence du drapeau étranger.

Chacun reprit donc tristement le chemin de sa demeure et, chose remarquable, pendant les cinq jours qui venaient de s'écouler et durant lesquels chacun avait été abandonné à son libre arbitre , sans aucune surveillance de police ni d'une part ni de l'autre, pas un Oriental du parti de la ville ne resta au campement et pas un du parti opposé ne rentra dans la ville !

Le lendemain les escarmouches recommencèrent comme avant l'armistice et les choses reprirent leur train

habituel, pour durer ainsi pendant cinq autres années I Tel fut le résultat de la mission de M. Hood qui avait fait naître de si grandes espérances. Cet agent qui, lors de son arrivée , se croyait certain de réussir auprès de Rosas, confus d'avoir été trompé par lui, chercha à cacher sa défaite, en l'attribuant à la pression exercée sur le gouvernement de la ville par l'influence française, et n'osant pas venir en personne dans la ville, annoncer aux ministres anglais et français la fin de sa mission, ou plutôt sa déconfiture , il la leur notifia par écrit et repartit aussitôt pour l'Europe .

Mais ces faits politiques n'ont plus d'influence désormais sur le sort des otages de Durazno dont les malheurs sont finis, au moins quant à leurs personnes. Seulement ils restent sous le poids des conséquences de leur ruine et tous en attendent encore la juste réparation (1).

Cependant ils ont dû à M. le comte Walewski, qui a laissé de si beaux souvenirs au Eio de la Plata, un commencement de réparation. Sous son premier ministère et par suite d'une convention signée par M. Maillefer consul général chargé d'affaires de France à Montevido, le gouvernement de la république de l'Uruguay s'est reconnu responsable , en principe, des préjudices occasionnnés par cette longue guerre, aux résidents français et anglais! En conséquence, une commission mixte, installée depuis 1 857, a procédé à la fixation des pertes éprouvées.

(1) Peu de jours après l'armistice, un respectable négociant anglais, mon très-honorable ami M. Liafone, vint demander à Madame Lavallejà la permission de m'enlever Dès lors il s'empara de moi, comme de chose à lui appartenant, et m'installa dans sa maison comme si j'étais de sa famille, au milieu de laquelle j'oubliai, comblé de bienveillances, les douleurs de ma longue captivité! Ailleurs j'aurai à dire , en détail , qu'elle est la valeur intellectuelle, morale et surtout commerciale de M. Lafone, pour ces pays auxquels son génie a ouvert de riches horisons. Mais je ne puis ici passer sous silence l'origine de l'intimité qui n'a cessé de régner entre nous, au grand étonnement de ceux qui n'ont pas le bonheur de comprendre quelle force puise une amitié vraie, basée sur la reconnaissance , lorsqu'elle est cimentée par une juste estime réciproque.

Tout le poids de cette rude tâclie a pesé depuis lors sur notre honorable commissaire impérial M. Ad. Dano. A son énergie , à sa constance, à ses imperturbables sentiments de justice et d'équité, les réclamants français doivent la part qui leur est faite de deux millions six-cent mille piastres, sur le chiffre total de quatre millions (environ 17 millions de francs) dont le g-ouvernement de Montevideo s'est enfin reconnu débiteur, après cinq ans et plus d'efforts inouïs pour alléger le fardeau de cette dette. Et cependant en justice et en équité, ce chiffre représente à peine la moitié de la perte matériellement éprouvée, au moins par les réclamants français.

Dire que M. Dano a épuisé, dans cette ingrate lutte, la belle santé qu'il apportait au Rio de k Plata , c'est dire les obstacles énormes et multiples qu'il y a rencontrés. Mais la conscience d'un devoir difficile, énergiquement accompli, sera couronnée dans cette mission, la plus laborieuse de sa carrière diplomatique , par le concert de gratitude et des bénédictions de plusieurs centaines de familles françaises spoliées , sur la terre étrangère , pour le seul crime d'être nées en France.

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