II. Mœurs et Coutumes
C'est assez de gréographie et trop , peut- être , d'histoire sommaire pour faire connaître les lieux et les circonstances dans lesquelles se sont accomplis les faits que nous avons à raconter. Mais il convient de compléter ces études préliminaires, en faisant connaissance avec les hommes du Rio de laPlata, tels qu'ils s'offraient à l'observateur, avec l'ing'énuité de leur bonne nature, avant que les événements que nous venons d'esquisser eussent exercé leur influence pernicieuse sur le caractère à la fois ouvert et débonnaire des habitants de ces belles contrées.
Sans autre préambule , nous dirons que l'Américain est généralement doué de perspicacité et d'une facilité d'élocution vive, imagée et originale comme les scènes grandioses de la nature de ces lieux. Toutefois, des nuances sensibles distinguent l'habitant des rivages de celui de la prairie ou plaine, et ces deux Américains , de celui des montagnes. Ainsi , le riverain , habitué au contact des voyageurs , est liant et d'un commerce facile ; l'habitant des plaines , exposé aux surprises de l'Indien sauvage , a le regard du lynx et le ton sournois; tandis que le montagnard est grave, comme l'aspect des précipices au- dessus desquels il végète. A part ces trois originalités, qu'on peut regarder comme climatériques , la vivacité de la répartie et des images est commune aux trois catégories d'habitants.
Ces qualités empruntent un charme de plus aux beautés de la langue espagnole pure , c'est-à-dire dég'agée de la rusticité des dialectes provinciaux , dans la mère-patrie. Seulement on remarque chez le descendant américain des Espagnols , un laisser-aller dans l'accentuation qui friserait l'indolence. Ce ton général révèle, au moins chez les habitants du littoral, l'inûuence d'un bien-être facile au-
trefois , plutôt qu'un mauvais penchant au désœuvrement. Quant aux populations rurales , surtout dans les provinces les plus reculées, nous nous en remettons aux observations d'un écrivain du pays même , bien connu par sa haute capacité et sa rude franchise. C'est le colonel du génie , Arenales, qui va parler des provinces les plus au nord du pays arg-entin (1). « La conformation des naturels a toutes « les apparences d'une bonne constitution; ils sont, en (( g'énéral, de haute taille ; leur entendement est ouvert; « ils sont hardis et agiles, surtout à cheval. Si leurs apti- « tudes ne reçoivent pas d'autre développement que par le c» fréquent exercice du cheval et du lazzo, on en trouve la a cause dans les conditions actuelles de leur vie pastorale, « et surtout dans cette paresse, véritable mal endémique « de notre bon pays, paresse destructive de toute vertu, de ft toute fortune. C'est là un défaut qui frappe le plus l'é- (( tranger, et dont la destruction radicale est du ressort de « la législation et de la police , au moyen de stimulants « énergiques et bien calculés, et de récompenses à donner « à l'application, à la constance dans le travail, etc. » Puis Tauteur se livre à une diatribe contre ce qu'il appelle rineptie appuyée sur des privilèges ou des préjugés posés y chez nous, comme les dogmes conservateurs de notre prospérité nationale. Cette juste apostrophe s'applique, évidemment , à l'existence des majorats , qui a résisté , jusqu'à ces jours, à l'intronisation de la démocratie sur les ruines du régime colonial. De telle sorte qu'on pourrait dire que, dans ces provinces éloignées, le système républicain se trouve enté sur le vieux tronc de la féodalité. — Peut-il y végéter ?
Ce vœu d'un homme aussi distingué qu'Arenales, dit,
[\) Noticias hisioricas y descriptivas sobre el gran pais del Chaco y Rio Vermejo, par José de Arenales, cliap. vu, page 39.
bien éloquemment, tout le besoin qu'ont ces belles contrées d'être exploitées par des bras actifs et laborieux.
Quoiqu'il en soit, le caractère du Platéen ou Plateno (1) repose sur un fond de bonbomie. Il est généreux et aime à rendre service. Toutefois et par exception , il arrive que ces formes se recouvrent d'une austérité g'rave, qui cacbe quelquefois une parcimonie étroite , mais rarement un manque de foi.
C'est là sa nature et il faut dire qu'elle a été fâcbeusement altérée par cinquante ans de g-uerres civiles. Cependant on doit ajouter, pour exprimer sa pensée entière, que s'il existait en Europe la dixième partie de la facilité qu'il y a au Rio de la Plata pour faire le mal, et la centième partie de l'impunité que le malfaiteur peut y trouver, l'Europe deviendrait inbabitable, malgré sa civilisation, ou plutôt à cause de sa civilisation, vu les besoins multipliés qu'elle engendre.
De plus, le Plateno est brave par instinct, et c'est ce qui explique sa générosité. Cette condition de bravoure se trouve surtout parmi les populations qui naissent, vivent et meurent au sein de la campagne, sans avoir quelquefois foulé un seul jour le sol d'une ville. Mais cette qua-
(1) On appelle Plateno (prononcez : Plategno) ou Plate'en l'habitant du Rio de la Plata; mais ce qui va être dit de son caractère, se dessine avec variété, dans les formes, selon la province à laquelle il appartient. Ainsi le Porteno né à Buenos-Ayres, est pétulant, enjoué, railleur et quelque peu rhéteur, défauts et qualités qui sont comprimés sous le régime actuel (1845) par un niveau de gravité sérieuse et quelque peu sombre. Le Montevidéen, au contraire, a moins d'éclat dans les formes, mais peut-être plus de solidité au fond. Cette différence provient de leur origine. Le premier descend de l'Andaloux, aux allures ouvertes : l'autre du Biscayen, au ton froid et grave. On connaît la fierté q ue ce dernier s'arroge et que dépeint si bien ce mot . « yo soy Biscaino y noble » : je suis Biscayen (d'abord) et noble (ensuite). Le provincial d'Entre-Rios tient plus du Montevidéen que du Porteno ou Buenos-ayrien , mais s'il a moins de gravité que le premier, il a aussi moins de culture que l'autre, sauf exceptions parmi lesquelles nous connaissons quelques sujets très -distingués qui ont, du reste, reçu leur éducation dans Buenos-Ayres. Enfin, dans les autres provinces de la république Argentine , y compris Corrientes , on ne trouve ni la pétulance du Buenos-ayrien, ni la gravité du Montevidéen ; mais ces deux signes caractéristiques s'y confondent très-agréablement dans une aménité et une bonhomie qui séduisent l'étranger,
lité n'étant pas le résultat d'un vouloir froid et calculé , se manifeste par des élans d'autant plus absolus qu'ils sont spontanés. On comprendra cette impressionabilité si l'on a ég*ard à la manière d'être particulière de l'habitant des campag-nes , chez lequel on rencontre la véritable expression du caractère national, dans le fond, sinon dans la forme. Le tableau de la vie des populations rurales au Rio de la Plata expliquerait cette particularité remarquable. On y verrait que, livré à ses seules forces et ne pouvant compter que sur sa résolution propre , sur son adresse ou son courage pour suffire à tous ses besoins, le pasteur de ces pays acquiert, dans l'exercice de sa vie aventureuse, une hardiesse très-g-rande, qui lui donne une haute estime pour son indépendance, au milieu de laquelle il suffit à tous ses besoins. Ainsi veut-il abriter sa famille ? La forêt lui fournira les piliers et aussi une toiture pour sa chaumière qu'il enduira de terre glaise. S'il veut nourrir ses enfants, monté sur le cheval son compagnon fidèle, et armé du lacet, il poursuit, atteint, tue et dépèce le bœuf indompté , puis il revient au logis, apportant la pâture pour plusieurs jours. A-t-il besoin de voyager? la distance ne l'effraiera pas ; son coursier est chargé de la franchir. Il passera les rivières à la nage , dormira quand le sommeil l'invitera à dormir, n'importe le lieu , sous la protection du firmament, tandis que le cheval broutera, attaché près de lui. Un instinct très remarquable, qu'il appelle el tino, le guidera au milieu des ténèbres pour ne pas dévier de sa route, dans un pays sans chemin tracé, etc.
Cette digression servira à faire comprendre toute la différence qu'il y a entre l'Américain des villes et celui des campagnes, sur les bords de la Plata. Ce sont les mœurs du xix*^ siècle entées sur celles du xvi^, plus l'influence du désert et des luttes contre l'Indien sauvage.
A ce que nous avons dit de l'habitant des cités, il faut ajouter que l'éducation qu'il reçoit est fort au-dessous du développement dont son heureuse intellig'ence est susceptible. De là naît ce qu'il faut bien appeler une teinte d'outrecuidance. Cependant on remarque parmi la société aisée qui peut se livrer à l'étude, quelques exceptions remarquables qui ne seraient nullement déplacées dans les cercles les plus choisis de l'Europe (1). Or, ce n'est pas là un faible mérite, si l'on a égard aux moyens surabondants que trouve l'Européen, pour son instruction, dans les grands centres de civilisation , tandis que T Américain ne peut acquérir des connaissances étendues que par une étude opiniâtre des livres qu'il fait venir d'Europe, quelquefois à grands frais et toujours avec beaucoup de peine.
Cette allure, un peu légère, se trouve surtout parmi les natifs de Buenos-Ayres, (2) et s'explique par la suprématie que s'arroge cette capitale sur les provinces, d'où sont sortis, pourtant, beaucoup d'hommes éminents parmi les illustrations de la république Argentine. Mais on ne peut s'étonner de ce grain de vanité qui tient au sang des premiers habitants de Buenos-Ayres, originaires de l'Andalousie : on sait qu'en Espagne, les Andalous ont reçu , depuis longtemps, à tort ou à raison le surnom àefarolero, qui signifie éclaire ur, porteur de fanal , et par analogie, beau diseur, au figuré.
Pour être juste, il faut dire que, de toutes les provinces
(1) Les tribunes de France et d'Angleterre ont répété avec honneur le nom de i on Florcncio Varela, envoyé confidentiellement par le g-ouvernement de Montevideo aux abois, près de ces deux g-ouvernements, afin de les éclairer sur la situation vraie des choses dans la Plata. en 1844
(2) Ville principale de toutes celles du Rio de la Plata, Buenos- Ayres fut le siège delà Vice-royauté de ce nom, sous le régime Espagnol et la capitale des provinces-unies, pendant la brillante, mais courte administration du président Rivadavia. A sa chute, Buenos- Ayres avait près de 1-20,000 habitants, en 1828; mais à la chute de Rosas, en 1852, c'est au plus si on eu comptait 45,000! Ces deux chiffres sont le plus sûr contrôle de ces deux administrations-types, chacune à sa façon.
— Iode l'Espag'ne, l'Andalousie est peut-être celle où la vivacité de l'esprit le dispute, le plus agréablement, à la beauté des formes , dans cette population qui est un modèle d'enjouement, de pétulance et d'amabilité entre tous les peuples des Espag-nes.
Si, du portrait de l'homme, nous passons à celui de la femme, un sentiment douloureux nous saisit le cœur, en voyant les trésors que récèle la femme d'Amérique, dans son intelligence, et le peu de développement qui est donné, par l'éducation, à cette intelligence si heureusement douée. La femme du Rio de la Plata est, au physique, une charmante création d'une expression pétillante d'esprit et de gracieuseté sans emprunt. Mignone et svelte, elle atteint rarement aux proportions d'une beauté exceptionnelle. Brune, piquante, son teint n'est pas toujours privé de l'incarnat qui donne à la physionomie des brunes une brillante animation. Ses yeux de jais scintillent sous le long cil qui les ombrage ; la beauté blonde est parmi elles une exception ; des dents de perles brillent à travers de gracieuses lèvres de corail, et l'ornement de leur tête ferait envie à Bérénice. Par exception, on remarque l'absence de ces deux attraits indispensables à la beauté, et ce malheur irréparable peut être attribué à leur passion pour le maté dont elles aspirent l'infusion bouillante au moyen d'un tube d'argent, ce qui exerce une influence pernicieuse sur les gencives et sur les dents ; quant à la chevelure , sa disparition précoce est due > sans doute , à l'habitude d'aller nu-tête dans un pays où la température varie d'une heure à l'autre. Aussi le chapeau a-t-il déjà couvert, de sa parure artificielle, la tête de la Platena, et remplacé, sans avantage, la gracieuse mantille.
Pour ce qui est de ses qualités morales, la femme du Rio de la Plata est, dans toute l'acception de l'analogie. un véritable diamant recouvert de son enveloppe primitive.
Elle possède le sentiment du bon, le beau élève Eon esprit jusqu'à Tenthousiasme. Il y a, dans ses manières, un entrain qui plaît, mais qui tromperait une présoniption osée, et il faut dire en passant que cette affabilité confiante a trompé plus d'un fat d'outre-mer. Elle est éminemment sociable et affable sans effort, et l'on peut dire que la tournure de son esprit est aussi attrayante que moelleuse est la désinvolture de ses formes. Elle est, en général, prodig-ue d'expression, parce qu'elle est généreuse par caractère. La bienfaisance est pour elle un acte naturel et il se ressent un peu de la prodigalité qui lui est propre.
Enfin, elle possède tous les dons du cœur, et cependant, cbose étrange, on l'accuserait presque de ne pas savoir aimer. En effet, on voit rarement se produire, parmi les Platenas, l'explosion de ces passions ardentes dont l'Europe présente de fréquents exemples. Cette absence des mouvements désordonnés ou tumultueux du cœur s'expliquerait en partie par des causes physiologiques dépendantes de l'influence d'un beau climat, d'une atmosphère rarement sombre, mais imprégnée d'une moiteur ambiante qui convie au repos et l'esprit et les sens. Indépendamment de cette influence, une certaine liberté puisée dans le sentiment de dignité de la femme et l'habitude constante, dès le jeune âg'e, de se trouver parmi les visiteurs, semblerait aussi préserver les jeunes filles de ce que nous appelons en Europe les dangers du monde.
En compensation de cette indifférence apparente qui contraste avec une extrême aisance dans les manières et dans les causeries des femmes de la Plata, nulle part au monde peut-être, on ne trouverait une fermeté plus constante dans l'engagement du cœur qui doit fixer leur destinée. Ainsi, la jeune personne qu'entourent les adulations, en reçoit l'hommage sur un ton riant et sans façon qui découragerait plus d'un aspirant peu sérieux ; mais dès
que le moment est venu d'un choix à faire sérieusement, et que le prétendant a obtenu un engagement formel, il peut compter sur sa réalisation, n'importe l'époque. Les exemples contraires à cette loi tacite qu'on appelle le compromis {el compromiso) sont assez rares pour qu'ils forment l'exception.
Il est vrai de dire que le compromiso met une jeune fille , pour ainsi dire , en interdit ; car , ordinairement, les jeunes gens ont un respect instinctif pour elle, dès qu'ils la connaissent dans la catégorie du compromiso. Il y a, dans cette réserve entre les deux sexes, un parfum de dignité qui plaît. Cette fidélité de la jeune fille ne l'abandonne pas dans les liens du mariage ; seulement, elle y apporte quelquefois un laisser-aller qui se dessine par des exigences peu économiques. Cet abandon tient beaucoup plus aux traditions d'une abondance jadis trèsgénérale, qu'à un mauvais vouloir intentionnel, car on n'a pas encore appris dans ce pays à connaître la valeur de l'argent.
Ce n'est pas à dire, cependant, qu'on ne rencontre pas des exceptions dans ce genre , et même assez fréquentes, car on pourrait citer des traits qui touchent presque à l'héroïsme , au point de vue d'une abnégation personnelle de l'épouse en faveur de l'époux ou des enfants.
Mais le triomphe de l'Américaine, au moins dans le Rio de la Plata, c'est lorsque des circonstances graves ou périlleuses viennent frapper son cœur pour en faire jaillir une pensée de courage et de dévouement. Oh! alors elle est belle de force morale, et l'élan de son âme, s'il s'appuie sur l'amour de l'époux, de l'enfant ou du père, atteindra jusqu'au sublime, sans art, sans effort. Nous avons vu de ces exemples qui font croire à de célestes inspirations, et tout en admirant ces nobles femmes qui ne se doutent pas
de rhéroïsme qu'elles possèdent, il a fallu gémir sur l'absence d'une éducation suffisante qui rendrait ces actes , sinon plus fréquents, sans doute moins nécessaires. En effet, un système d'éducation bien entendu préparerait une génération nouvelle à n'être plus si fréquemment exposée aux convulsions politiques au milieu desquelles éclosent les grands périls qui donnent lieu à ces grands dévouements.
On se tromperait cependant, si l'on croyait à une absence absolue d'éducation , car les salons de Buenos- Ayres et ceux de Montevideo, qui sont le plus à portée d'être jugés par les étrangers, seraient un démenti formel à cette assertion. Mais on ne peut s'empêcher de déplorer plus fortement encore le défaut d'une instruction plus générale, plus solide. Ce sentiment agit plus vivement lorsqu'on connaît l'extrême facilité que possède ce sexe vraiment privilégié, parmi lequel il n'est pas rare de voir une jeune personne parler convenablement plusieurs langues, surtout le français et l'anglais, indépendamment de son magnifique langage maternel.
Dans un pays où les divertissements publics sont à peu près nuls, il fallait au caractère liant et causeur des habitants de la Plata, une manière d'être qui compensât l'absence de ces distractions. De là est née une habitude inconnue au nord de l'Europe, mais transmise par la péninsule espagnole à son ancienne colonie. Ce genre de divertissement s'appelle la tertulia II y en a de diverses sortes : la teî'tulia de baile qui représente notre soirée dansante ou le bal , c'est la grande ; la tertulia de canto, notre soirée musicale ; la tertulia des hommes qui se réunissent périodiquement à chaque vingt-quatre heures, au même lieu , pour faire la^même partie de cartes, sur la même table, celle-ci est toute simple; mais celle qui l'est moins, c'est la tertulia de fondation, c'est-à-dire de famille, la véritable
tertulia hispano-américaine. Là, les intimes de la maison, parents ou étrangers à la famille, se réunissent chaque soir, pour le plaisir d'être ensemble. Les dames entourent la table de travail, les jeunes personnes alternent entre le travail, la lecture ou la musique, etleshommes, s'ils nesont pas à la table de jeu, papillonnent entre les deux tables ou autour du piano (1 ). A dix heures, on apporte le thé qui est servi par la dame ou une des filles de la maison, tour-à-toiir. Elle est aidée dans ce travail par un des galants convives, puis on se sépare, peu à peu, à moins qu'un élan soudain n'entraîne dans le salon, les jeunes gens à danser un galop ou faire un tour de valse pour disposer le corps au repos. Voilà comment on remplit la tertulia quotidienne.
En dehors de la tertulia ainsi comprise, ou plutôt une autre phase de cette même tertulia de famille, consiste à passer la soirée devant les fenêtres ordinairement grillées, mais toutes grandes ouvertes et sans lumière dans le salon. C'est la tertulia qu'il faut appeler de cotorrear, c'est-à-dire de converser, de jaboler, du mot cotorra (perruche). Alors c'est un feu roulant de lazzis, un chaos d'idées superposées, enfin, une véritable échauffourée (guérilla) de paroles s'entre-choquant aux éclats répétés d'un rire qui s'élève parfois à des proportions homériques. Les entr 'actes de ce vaudeville, entre la cour et la rue, sont aussi nombreux que variés; mais le plus fréquent est un élan soudain qui entraîne les assistants dans la cour pour y cueillir, au clair de lune, les ramillettes de fieurs dont les dames sont prodigues envers les cavaliers. Si l'assistance est nombreuse, plusieurs des dames de la maison se partagent la galante
(1j C'est dans une tertulia de cette espèce à Montevideo, que nous avons vu un à 'parte composé de deux sœurs, nées d'Anglais et d'Américaine, d'un jeune officier de la marine brésilienne de trèsbon ton et d'un Français moins jeune, lisant chacun son tour, en espag-nol, en italien, en portug-ais, en anglais et en français. Cette lutte {certamen) de lecture en quatre langues étrangères, à chaque lecteur ou lectrice , ne manquait ni de charme ni d'hilarité.
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corvée, mais lorsqu'il se trouve un nouveau venu, ou une personne de categoria, c'est ordinairement la dame de la maison qui exerce la galanterie du bouquet en l'offrant d'abord à ce personnage.
En général, la cour principale de la maison est ornée d'une estrade couverte de nombreuses caisses où les fleurs sont cultivées par les dames, pour fournir à l'exigeance des ramillettes. La vue de cette verdure perpétuelle, entre quatre murailles, et ordonnée parfois avec un véritable luxe d'abondance et avec goût , flatte les sens des visiteurs.
Mais revenons à la fenêtre que nous avons laissée pour cueillir des fleurs. A cette heure du soir, les hommes font, par les rues, ce qu'on appelle à Paris, flâner. Les flâneurs, les fumeurs se succèdent devant les fenêtres ouvertes , et ce n'est pas un mince aliment pour la causerie du salon obscur, car il peut arriver qu'un mot échappé à la causerie des promeneurs soit précisément une pierre jetée dans le jardin d'un visiteur ou d'une visiteuse du salon noir, et on comprend les commentaires qui en surgissent. Les silhouettes vont et viennent devant la fenêtre; puis, lorsque le flâneur est connu, il s'arrête où on l'arrête. Alers il y a échange de saluts, de bons mots, quand il ne cède pas à l'offre d'entrer pour grossir le nombre des visiteurs. Ainsi se passe une soirée d'été, si belle dans ces pays, à moins que les ardeurs du jour n'aient donné le désir de passer la soirée dans l'eau, car c'est un plaisir très-usité que le bain du soir aux bords du fleuve. Les assistants sont priés d'accompagner les dames ; on va au bain comme à la promenade.
On part, les rues fourmillent de groupes des deux sexes, c'est une continuation, dans la rue, de latertulia de cotorrear, un peu modifiée dans ses ébats.
On arrive : le bord de la rivière à Buenos-Ayres est
défendu par un banc de tuf crevassé d'une façon assez désordonnée pour former des plateaux isolés par des petits canaux remplis d'eau pendant le flot qui s'y fait sentir, malgré les 70 lieues qui séparent Buenos- Ayres de l'embouchure du Rio de la Plata, Là, il y a séparation de corps très-rigoureuse entre les deux sexes. Chaque groupe s'empare d'un plateau, puis la toilette de bain achevée, on court à l'eau, sur cette plage étendue, jusqu'à ce qu'on puisse se baigner à grande eau. Alors les groupes se reforment sans se mêler, mais assez rapprochés pour que la tertulia de coforrear puisse continuer en pleine eau, tout comme dans le salon obscur, à l'exception des ramillettes de fleurs. D'autres incidents viennent pourtant en aide. Ainsi après une guérilla dans toutes les formes, dont les ébats tumultueux inondent la partie du corps qui n'est pas sous l'eau, on fait une trêve bientôt suivie de la paix qui est chantée en chœur par les deux camps naguère ennemis. Ces concerts sans façon qui s'évanouissent entre le ciel et l'eau sont d'une piquante originalité.
On sort du bain et chacun regagne son plateau de toilette. Des cris confus appellent les retardataires, puis si l'on n'a pas projeté le souper sur la plage après le bain, les groupes se confondent et les cavaliers accompagnent les dames jusques chez elles en cotorreant (il faut bien implanter ce mot dans la langue d'un peuple qui ne possède pas la chose).
Ce retour au logis prend un caractère différend de celui du départ pour le bain.
Il est minuit,les rues désertes sont ranimées par les groupes qui se succèdent; les enfants pleurent, les bonnes murmurent, car on marche en famille avec toute la maison, et les allures se ressentent de l'humide lassitude du bain. Dames et jeunes filles livrent, sans hésiter, leur chevelure flottante à la brise du soir, chargée de réparer les outrages
de la guérilla dans l'eau. La chevelure dessine les caprices
du vent sur le blanc corsage du peignoir dont la gaze voltige autour des baigneuses. — On dirait les nones écbevelées qui s'élancent dans l'ombre à la puissante évocation de Bertram. — On se donne l'adieu, et le silence de la nuit reprend ses droits un moment envahis par le retour des baigneuses.
Afin de n'effaroucher aucune susceptibilité, il est bon de dire qu'au milieu de l'apparent désordre de ces coutumes, qu'on peut appeler spéciales au Rio de laPlata, surtout à Buenos-Ayres jusqu'en 1830 seulement, il serait bien difficile de citer l'exemple d'un seul grief envers le beau sexe, dans ces innocents passe-temps. Il faut ajouter aussi qu'un homme assez mal avisé pour s'oublier, serait déchu, ipso facto dn titre de ca6a//ero (chevalier) que les dames donnent volontiers à tout homme de bonne tenue dans la société.
Telles étaient les coutumes qu'on pourrait appeler primitives , dans ce pays délicieux qui les avait reçues de l'Espagne méridionale.
Les longues dissentions civiles qui ont suivi les guerres de l'indépendance, et les époques terribles que ces dissentions ont amenées, ont profondément modifié les coutumes décrites : quantum mutatus ab illo ! Aussi le voyageur chercherait-il vainement à se reconnaître aujourd'hui dans Buenos-Ayres, sur la description qui précède, et c'est pourquoi nous avons voulu en tracer le tableau, comme un souvenir des mœurs d'autrefois.
La dictature du général Rosas a créé une aristocratie luxueuse, et sa chute a laissé champ libre à une expansion de luxe qui se répand rapidement dans toutes les classes et sur tous les centres de population.
Les coutumes ne sont donc plus , dans tout le Rio de la Plata, au moins dans les villes, qu'une imitation assez servile de celles de l'Europe, et on peut, au moins pour les
grandes villes , les définir ainsi : d'une part, tendance au mercantilisme ang'lican et au comfort qui l'accompag'ne : d'autre part, élégance et vivacité des manières françaises ; ou plus brièvement encore, esprit français enté sur le self love anglais.
Nous laisserons les populations du Rio de la Plata dans cette double voie qui paraît leur sourire, en leur souhaitant tous les bonheurs possibles. Mais franchement , quand on aime ces pays, on voudrait les voir conserver tous les bons instincts qui leur sont propres, et non s'astreindre à des imitations plus ou moins nuancées, qui n'ajoutent rien d'heureux au fond de leur caractère. En effet, le caractère de ces peuples repose , sans qu'ils s'en doutent beaucoup aujourd'hui, sur les plus beaux titres du caractère espagnol. Ces titres sont : la loyauté foncière et l'esprit élevé , fier, libéral , chevaleresque du vieux sang espagnol.