‹ Les otages de Durazno;Chapitre 21 sur 26 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

L Ma pétition aux Chambres en 1847 et ses suites à Paris, à Marseille , à Venise et à Londres.

C'était en 1847.

Seul , des deux cent quarante Français retenus en otage pendant onze mois à Durazno , et dont on vient de lire les souiïrances , j 'étais venu en France. J'avais pour but de demander justice et réparation de cet attentat qui avait bouleversé la fortune et compromis l'existence de plusieurs centaines de familles françaises dans la campagne de Montevideo , en représailles des premiers actes coërcitifs des escadres française et anglaise contre le général Rosas , gouverneur de Buenos- Ayres en 1845.

Seul, j'ai donc pu venir raconter les douleurs de tous , grâce à l'intérêt dont M. le comte Walewski honora notre infortune, et grâce à l'obligeance de M. l'amiral Le Prédour et de l'état-major du brick le D'Assas, qui me ramena en France , au mois d'octobre 1847.

Reçu par M. Guizot, président du conseil des ministres de S. M. le roi Louis-Philippe , au mois de novembre suivant , je m'élevai , peut-être vivement, contre la politique suivie au Rio de la Plata (1), eu déclarant que la population française , dans ces contrées , avait commencé à souf-

(1) M. Guizot m'avait permis de parler sur la question g-énérale et non sur la question personnelle , sur laquelle il avait été renseig-né par M. Rondeau, député de Rouen , et aussi par une note de la chambre de commerce de Marseille .

frir, depuis que la France avait des ag-enta accrédités à Buenos-Ayres.

— * « Monsieur, vous traitez mal les agents de la France! dit M. Guizot en m'interrompant. »

M. Guizot était justement dans son rôle de ministre des affaires étrangères; mais je restai dans le mien en répondant :

— « Pardon , Monsieur le président du conseil , c'est de l'histoire que je fais. »

— « Pourriez-vous , ajouta M. Guizot, citer des faits historiques? »

'Trois citations suffirent pour démontrer que je faisais de l'histoire.

En 1829, premier armement des résidents français par M. de Mendeville , consul de France à Buenos-Ayres.

En 1839, appel aux résidents français par l'amiral Le Blanc , et formation d'une légion de volontaires , sous le commandement des officiers de l'escadre française, à Montevideo.

En 1843, mesures préventives prises par M. Théodore Pichon , consul général de France , pour garantir les résidents contre l'éventualité d'une prise d'assaut de la ville de Montevideo , assiégée par le général Oribe , chef d'une armée de Rosas, à laquelle ses propres partisans s'étaient l'oints.

M. Pichon , débordé dans ses intentions sages et paternelles , retira son pavillon , et sortit de Montevideo sans pouvoir empêcher la formation de cette légion française (M. Guizot le savait), qui a tant souffert pendant les huit ans huit mois et 21 jours du siège de Montevideo (1).

M. Guizot me dit en finissant : « Monsieur, vous parais-

(1) Les détails de ces faits se trouvent dans le précis historique encore inédit et accompagné de pièces et documents authentiques.

sez versé dans l'histoire de cette question ; soyez assez bon pour me remettre une note courte et claire sur les moyens de solution des affaires de la Plata.

Cette note , comprenant cinq actes de vigueur qui eussent dû être exécutés sans retard , fut remise dans les ving-t-quatre heures; mais le règ'ne du roi Louis-Philippe allait finir, et la note est restée, sans doute avec tant d'autres inédites, dans les cartons du cabinet de la présidence du conseil

Une pétition que j'adressai à la chambre des pairs et à celle des députés, fut présentée à cette dernière chambre par M. Vavin , député de Paris , ce défenseur intrépide de toutes les infortunes, mais surtout de la g'rande infortune polonaise , à laquelle celle des otag-es de Durazno s'assimilait sur quelques points.

En présentant ma pétition , M. Vavin s'exprima en ces termes :

« En mon nom et au nom de M. Berryer, député de Mar- « seille, de MM. Ducos et Blanqui, députés de Bordeaux, « et de M. Dubois , député du Havre , je dépose sur le bu- « reau de la chambre une pétition en faveur des résidents « français de la République orientale de l'Urug'uay, péti- « tion qui révèle des atteintes violentes portées au droit « sacré de la propriété ainsi qu'à l'existence commerciale « de nos compatriotes établis à la Plata, et qui réclame « pour eux une juste et efficace protection. » (Moniteur du 21 janvier 1848.)

Dans la séance du 4 février suivant eut lieu la discussion de l'adresse en réponse au discours du trône. A l'article relatif à la Plata, qui motiva de vifs débats, M. Blanqui s'exprima ainsi :

« Messieurs , je prends la Hberté de recommander à « Tattention de la chambre et de M. le ministre des affai- « res étrangères un fait digne de toute notre attention.

« Depuis trente ans , on sait qu'un grand nombre de nos « compatriotes du Midi s'étaient transportés sur la côte « Orientale , et s'étaient établis aux environs de Monte- « video. Ils s'y livraient à la culture des terres et à l'élève « des troupeaux , lorsque , en représailles des premiers « moyens coërcitifs employés par les forces françaises, ils « ont été enlevés violemment de leurs établissements, con- « tre toute espèce de droit des gens , et conduits prison- « niers à travers 40 ou 50 lieues de terrain. Là, enfermés, « privés de leurs troupeaux , dépouillés de tout , un seul « cependant a pu s'échapper pour apporter en France la « nouvelle de ce désastre , et demander secours pour ses (( compagnons d'infortune. Ces malheureux sont encore « détenus en ce moment. Ils s'étaient toujours tenus en « dehors des affaires des parties belligérantes , et cepen- « dant , je le répète , ils ont été enlevés contre toute e^^pèce (« de droit des gens. Déjà , pendant leur dure captivité, ils « ont perdu des enfants , des infirmes , de telle sorte qu'il « n'en reste plus, sur 250, que 232. C'est pour ces compa- « triotes malheureux, que je demande l'appui de la cham- « bre et l'intervention de M. le ministre des affaires étran- « gères. »

A cette invocation généreuse, M. Guizot répondit sobrement par ces mots : « Des réclamations pressantes ont été déjà élevées par nous à ce sujet. » Et ma pétition alla reposer à l'ombre des cartons ministériels , ou plutôt elle resta aux mains de M. Bert , qui devait en faire le rapport à la chambre.

Mais la question du Rio de la Plata était devenue une dure épine pour le gouvernement de juillet, en présence des chambres, grâce à la mollesse de sa politique extérieure. En effet , deux missions anglo-françaises avaient échoué contre la résistance de Rosas, gouverneur de Buenos-Ayres ; c'étaient celle du baron Deffaudis et W. Gore

Ousely en 1 845 , et celle du comte Walewski et lord Howden('1847).

Dans l'intervalle de ces deux missions , M. Hood, porteur, en 1840, d'une convention offerte à Rosas par l'Angleterre et la France , avait été éconduit par ses amis personnels Rosas et Oribe , alors qu'il avait compté sur eux pour humilier la France , car M. Hood était un Anglais encore de 1814

D'autre part , lord Howden n* avait pas craint de lever le blocus de Buenos -i\.yres au nom de l'Angleterre , laissant ainsi son collègue pour la France , le comte Walew:?ki , seul sur la brèclie ouverte en commun , et sur laquelle le comte resta noblement seul ! (1)

Après une pareille défection de l'Angleterre , si dignement caractérisée par notre amiral Laine , lorsque , plus tard , à la tribune, i! s'écria : a Un peu de honte est bientôt bue (2) ; » après une telle défection , disons-nous, M. Guizot ne craignait pas, à son tour, d'accepter la rentrée de l'Angleterre dans une nouvelle action commune avec la France , et la mission du baron Gros eut lieu, avec le capitaine Gore pour l'Angleterre.

C est alors qu'en réponse au discours du trône , qui devait être le dernier du roi Louis-Philippe, la tribune fran-

(1) Détails au précis historique (mémoires inédits),

(2) Dans la tiéar.ce du 2-< décembre 1849 . la discussion sur un crédit extraordinaire destiné au subside consenti en faveur de Montevideo,vint mettre en scène l'interminable question du Rio de la Plata. C'est dans cette séance que lamiral Laine, avant d'entamer la discussion sur le traité sig-né od référendum par l'amiral Le Précîour, son successeur dans la Plata, illuminait la politique de l'Angleterre, par rapport à la France, par ces traits de vive lumière:

« On s'étopne de voir le cabinet anglais prendre vis-à-vis d'Eu- « ropéens l'initiative d'un acte qui rappelle invol'^ntairemeut de fu- * nestes souvenirs (la levée du blocus par lord Howden). Il n"a pas a l'habitude de tant d'humilité et de tant d'abnégaiion pour oublier « ainsi les intérêts de ses nationaux. Qui sait, (un ppu de honte est « bientôt bue I. .) si derrière ce petit échec à l'orgueil britannique, ne « se trouve pas. pour résultat, la ruine de l'influence française dans « l'Amérique du Sud?

« Ce traité humiliant , j'Angleteire le justifierait d'un seul mot; « elle dirait • Ce traité, en fin de compte, a chassé la France de la « Plata. »

çaise retentit des plus nobles accents de l'honneur national comprimé , à l'endroit de la dignité du pays qu'on remettait sous le joug de la diplomatie britannique, dans le Rio de la Plata.

Parmi les discours les plus pratiques de cette époque , alors que déjà résonnaient les glas de la monarchie con?titutionnelle , nous citerons seulement celui de M. Charles Levavasseur, député de la Seine-Inférieure , parce qu'il visait le plus directement ad rem. >

Par les extraits que nous en donnons , on jugera de l'esprit politique élevé et du sentiment profond des besoins du pays qui animaient l'honorable député de Rouen, même dans cette question extérieure du Rio de la Plata (1).

(1) Extrait du discours de M. Levavasseur, député de la Seine-Inférieure , dans la discussion du projet d'adresse en réponse au discours de la Couronne.

[Séance du 4 février 1848.) « Messieurs ,

« La commission exprime l'espoir, dans le projet d'adresse, que les <f. mesures adoptées par notre g-ouvernement . d'a^'cord avec celui de « la Grande-Bretag-ne , rétabliront enfin nos reladons commerciales « sur les bords de la Plata

« Cet espoir n'est pas le mien. Je crois que les négociations nou- « vellement entamées n'aboutiront à aucun résultat , et que s'il y en « avait un, il serait <:éplorable.

« Je ne dirai que peu de mots des précédentes négociations. Et « d'abnrd . j'indiquer.d le but (]ue s'est toujours proposé la France : « le maintien de l'indépendance de la République orientale de l'Uru- <{ guiiy. le res])ect des personnes , Tihviolabi'ité des propriétés dans « cet Etat et celui de la République Argemine.

« Voilà bientôt huit ans que l'on poursuit ce but: pour l'atteindre, « une médiation armée fut résolue par les deux gouvernements de « France et d'Angleterre. Ces der.x gouvernements chargèrent en « même temps M. le baron Deffaudis et M. Ouseley d'ouvrir des né- « gociations auprès de Rosas : elles échouèrent. Alors commença le 9 blocus de Bueno.—Ayres Après deux années de mesures restées « infiuctuevis; s , pavce''qu'elles étaient insuffisantes . lord Howden et « le comre Wulewski furent chargés d'une nouvelle mission ; ils firent « à Rosas toutes les concessions que peut suggérer la politique la « moins exigeante, et cependant leurs concessions furent sans succès.

« Vers la fin de ces négociations, le blccus fut levé par l'escadre c anglaise; la France continua celui quelle avait entrepris. A mon « avis , c'était pour elle une occasion favorable de recouvrer son en- « tiére liberté d'action; c'était pour elle une bonne fortune de pou- « voir faire consacrer, dans ces nouveaux Etats de 1 Amérique du « Sud , le principe que j'ai rappelé tout à l'heure, et en dehors duce quel il n'y aura jamais sécurité pour nos nationaux, il n'y aura « jamais de garantie pour notre commerce.

\ M. le ministre des affaires étrangères, au lieu de saisir cette oc-

Au 23 février 1848, laEépublique écTievelée vint trôner sur les débris du régime constitutionnel de la France. Plus tard , et au milieu du désarroi politique et social

^ casiou, a mieux aimé se tourner de nouveau vers le cabinet anglais « qui venait de le déserter ; il a sollicité vivement pour entamer, « d'accord avec lui , de nouvelles négociations , etc. »

Passant ensuite à l'actualité, M. Levavasseur continue :

« Ainsi , messieurs, pour remplir les nouvelles instructions, il y a « peut-être du sang- français à verser. C'est sur ce triste résultat que « j'appelle vos réflexions. Une voix plus éloquente que la mienne, « une voix que j e voudrais entendre à cette tribune, celle de M. Tbiers, a a éveillé, dans d'autres temps, vos sympathies sur ces braves qui ont « voué leur vie à un pays hospitalier; je voudrais aussi vous faire « voir, lorsqu'on garde ici le silence , lorsqu'on dit que le silence est * nécessaire, à quelles extrémités peut arriver cette négociation qui « amènera , dit-on , la paix , et qui peut, avant la paix, amener l'ef- « fusion du sang entre des Français, une sorte de guerre civile.

« Mais , dira-t-un , ces hommes succomberont , ils seront dispersés « çà et là. Ce n'est pas facilement qu'on disperse 3 ou 4,000 hommes (( armés ; ce n'est pas facilement qu'on disperse 15 à 20,000 individus (T qui s'attachent à leur sort. Si, dis-je, on sacrifie toute cette popu- « lation, on aura un prétexte à vous donner, une excuse â apporter « dans cette chambre; on dira : ces hommes étaient des aventuriers, a des mercenaires ; de quel droit invoquaient-ils l'appui des cours « étrangères ? La France doit-elle défendre partout les aventures , « les folies, les fautes d'hommes qui se sont compromis sans son <r aveu-f

« Sans vouloir ici les défendre d'une manière absolue , j'aurai ce- '8 pendant une comparaison facile à établir et tout à leur avantage.

« A côté de ces hommes qui , renfermés dans Montevideo pour la « défense de leur existence , ont pris les armes , il y avait une popu- « lation rurale.

« De nombreux résidents français s'étaient répandus sur toute la « surface de la République orientale de l'Uruguay; là ils se livraient « à des exploitations agricoles, à des exploitations industrielles; « hommes de paix, hommes d'industrie, ils étaient soumis à tous « les pouvoirs , quels qu'ils fussent ; ils avaient accepté tantôt le « pouveir de Montevideo, tantôt le pouvoir d'Oribe : ils ne deman- « daient qu'à travailler, qu'à faire fructifier leurs champs ; ils accep- « talent tous les gouvernements, parce qu'effectivement c'était la loi « de leur situation. Et d'ailleurs , ne comptaient-ils pas sur le droit fi des gens , s'il était violé dans leur personne , sur l'appui de la « France pour le faire respecter, pour obtenir au besoin des répaa rations?

« Eh bien! quelle a été la conduite d'Oribe vis-à-vis de ces paisi- « blés résidents? Un jour, sur la seule nouvelle de l'intervention a anglo-française, ils sonfsaisis, garottés , traînés captifs à travers a les champs, au nombre de huit cents au moins, (*) jusqu'au village € de Durazno. Là , ils ont appris que leurs propriétés étaient seques- (f trées , que leurs troupeaux étaient dispersés , détruits en partie ; a aujourd'hui les voilà réduits à la misère; un grand nombre n'est «plus; quelques-uns d'entr'eux, furtivement échappés, sont venus a jusqu'ici nous ^-ompter leurs désastres.

« Ne jetez donc pas votre mépris sur ces aventuriers, ces nobles « aventuriers, qui défendent leur cause l'épée à la main, quand c d'autres hommes , soumis aux lois d'Oribe, ont payé de leur for-

(*) L'orateur confond le nombre des otages proprement dits, avec celui des familles françaises traquées sur tout le littoral et qui avaient fui avant le 40 septembre 1845, jour de la razzia des otages conduits à Durazno.

qui précéda rélection présidentielle , la Constituante avait proclamé sa Constitution sous une avalanche de neige de mauvais aug'ure, d'où naquit l'Assemblée nationale. Le jour de cette proclamation, la place delà Concorde ressemblait à un champ sibérien recouvert.de son linceul de neige, qui

« tune et de leur vie le système d'obéissance dont ils s'étaient fait a une loi.

« Si respectables que soient à mes yeux les intérêts du commerce « et de la marine , je m'abstiendrais de prendre la parole si une quesa tion d'humanité ne dominait le débat.

« J'ai pris la liberté d'adresser une interpellation à M. le ministre « des affaires étrangères ; il n'a pas jugé convenable d'y répondre. * Cependant elle est d'une nature assez grave pour qu'il puisse , à « cet égard, déroger à la réserve diplomatique qn'il s'est imposée.

« J'ai admis l'hypothèse probable selon moi où, pour l'exécution « des conventions arrêtées entre la France et l'Angleterre, il y aurait « un conflit sanglant pour le désarmement de nos nationaux qui se « sont voués à la défense des principes proclamés par la France. J'ai « demandé si , dans le cas où nos nationaux se refuseraient à être « désarmés , où nos marins seraient contraints , en présence d'une « escaire anglaise, en présence au moins de leurs agents, de pren- « dre les armes pour procéder à ce désarmement, la rigueur serait « poussée aux dernières extrémités. La question est des plus graves, « et il me semble que la chambre doit être assez prévoyante pour de- « mander des explications à cet égard ; en ce qui me concerne per- € sonnellement , je supplie M. le ministre des affaires étrangères de a ne pas me laisser dans l'incertitude.

M. le président du conseil : « Je ne puis admettre l'hypothèse qu'in- « dique l'honorable préopinant. S'il connaissait les instructions que « je ne puis en ce moment communiquer à la chambre, il saurait que « toutes les précautions ont été prises pour la sûreté de nos natio- « naux , dans quelque situation qu'ils se trouvent.

M. Levavasseur : a Messieurs, il y a cinq ans qu'on nous affirme « successivement que le conflit va cesser ; par le passé vous pouvez <t juger l'avenir. Je ne veux pas m'expliquer sur les affirmations « qu'on vient de vous donner; mais cependant vous êtes aujourd'hui, « à cause des faits antérieurs , en situation de les juger, de les ap « précier.

« Que dit M. le ministre des affaires étrangères? Que des précau- « cautions ont été prises ( Aux voix! ) pour l'éventualité que j'ai « prévue.

« Eh bien ! je ne crains pas de le dire : elles sont matériellement « impossibles. Quoi 1 vous avez à Montevideo 3,000 nationaux armés , « vous avez peut-être 15,000 individus, vieillards, femmes et enfants, « qui forment les familles de ces soldats , et on croirait facilement t qu'il a été possible de prendre des précautions en leur faveur, on « voudrait que les navires qui composent notre faible escadre fus- « sent assez nombreux pour les recevoir, que les forces dont nous « disposons pussent pourvoir à leur sûreté si Oribe était mis en posa session du pouvoir !

« Messieurs , il est possible , il est facile (A.ux voix! aux voix ! ) de « faire de pareilles affirmations ; mais l'on éprouve quelque difficulté « à y djouter une foi entière.

« Ainsi je déclare que non seulement je n'espère pas que les rc- « sultats annoncés se produiront, mais J'ajoute que je redoute des « conflits fâcheux, déplorables. »

contrastait avec les draperies de velours cramoisi et or du magnifique dais recouvrant le pouvoir exécutif, sur la terrasse des Tuileries.

Alors j'adressai à l'Assemblée nationale un rappel de ma pétition, dontvoici l'extrait des faits qu'elle dénonçait (1). Cette seconde adresse figure au Moniteur du 24 novembre 1849, page 3774 , en ces termes :

a M. Vavin a déposé en son nom et au nom de M. Ber- « ryer, député de Marseille, de M. le contre-amiral Laine,

(1) <r Le 31 juillet 1845, les nf^g-ociations ouvertes à Buenos-Ayres « par les ministres de France et d'Argleterre , pour la pacification « du Rio de la Plata, furent rompues.

» Le 3 août suivant, Tescadrille arg:entine qui bloquait Montect video fut séquestrée par les forces navales ang-lo-française, et aus- « tôt le général Oribe, qui assiég-eait Montevideo . séquestra , dans « leurs personnes les résidents Anglais et Français de la campagne, « en leur refusant des passeports pour sortir du pays.

« Un mois environ s écoula dans la cruelle incertitude de ce qui a adviendrait.

<« Le 31 août, le po t de la Colonia fut occupé militairement par les « forces combinées de l'intervention.

« Le 10 septembre suivant , le général Oribe fit une véritable razia (t sur les résidents Français et Anglais de la campagne, et ce fut «( alors qu'on vit le même jour, à la même heure, sur une étendue a de 70 lieues, les résidents paisii Jes qui avaient vécu jusques là « dans l'isolement, loin d s événements de la guerre et de le politia que, arrachés à leurs foyers , à leurs fiimilles, à leur fortune . déa pouillés de tout, aller à' pied, par colonnes, au travers d'un pays « abrupte, sous bonne escorte, marchant le jour, dormant la nuit à « l'intempérie, attachés par les pieds à des poteaux plr.ntés en terre, « et nourris avec de la viande et de l'eau. Api es un voyage plus ou <t moins long' ( 8 à 10 jours ), plus ou moins rempli de péripéties . ils (ï arrivèrent successivement à Durazno, village central et éloigné « de tous autres lieux habités. Là , sans argent , sans linge . et sans Œ aucun moyen de s'en procurer, ils restèrent confinés et vivant de Œ misère et d'alarmes.

« Ces choses, j'aflirme les avoir dites au général Oribe, qui, pour a exjjliquer la concentration des résidents Anglais et Français de la « campagne dans le villag-e de Durazno . s'est rejeté sur la violence « et la rapidité des événements politiques par suite des premiers « actes coërcitifs de Is médiation ang-lo-française.

a Donc, cette mesure n'était point militaire; elle était de simple « police administrative envers des citoyens paisibles et non armés.

« En effet, quelle crainte pouvaient inspirer à un général, au mif lieu de son armée, des étrangers pacifiques, agriculteurs ou ber- « gers . isolés, sur une campagne nue , qu'ils habitaient depuis lon- « gués années , et dans laquelle ils persistaient à vivre, malgré la « g\ erre et ses désastres, attachés qu'ils étaient à la glèbe arrosée

de liur sueur, fécondée par leur travail? N'étaient-ils pas au pou- « voir de cette armée , qui avait en g;arantie de leur conduite , cons- « tamment irréprochable (on le conçoit sans peine), non seulement la « propriété , mais aussi la personne de ces hommes si cruellement <r expropriés. »

« député de Bordeaux , de M. Levavasseur, député de « Rouen , et de M. Ducos , député de Paris , une nouvelle a pétition de M. Benjamin Poucel , en son nom et au nom « de nombreux Français résidant dans la République « orientale de l'Uruguay, pétition qui dénonce les vio- « lences exercées sur leurs personnes et les atteintes por- « tées à leurs propriétés.

« Cette pétition n'est que le rappel d'une précédente « qui , Irt 12 juillet 1848, avait élé renvoyée au ministère « des affaires étrangères.

« Ce renvoi n'a point été suivi d'effet. M. Vavin de- « mande donc que cette pétition soit transmise à la com- « mission des crédits supplémentaires qui est saisie de nos « rapports politiques avec le gouvernement de la Répu- « blique Argentine. »

Ces faits étaient extraits du rapport que j'avais adressé dès ma rentrée à Montevideo à M. le baron Deffaudis, ministre plénipotentiaire de France au Rio de la Plata , et qui fut remis par lui au ministère , avec l'apostille suivante :

« Le fait de l'expropriation forcée de M. Poucel est de « notoriété publique ici, et je le sais comme tout le mon- « de. Je me suis déjà prononcé sur l'iniquité de tous les a actes semblables.

« Montevideo, 10 août 1846.

« Signé : Baron Deffaudis.

« Pour copie conforme à l'apostille de M. le baron Def- « faudis, sur un rapport adressé à S. Exe. M. le ministre « des affaires étrangères à Paris.

« Montevideo , 1i! octobre 1846.

tf Signé : Marins Denoix , (S Chancelier du consulat. »

Eu effet , dès le 24 juillet 1848 , M. Drouyn de Lhuys , alors président du comité des affaires étrangères , aux-

quelles il donnait déjà un commencement de ces allures de dignité nationale qu'on l'a vu plus tard développer avec ce luxe f'O modération qui forme le principal caractère politique de cet éminent homme d'État , M. Drouyn de Lhuys avait lu et déposé à l'Assemblée nationale son rapport sur ma pétition , en demandant le renvoi au ministère. Ce rapport , inséré au Moniteur du 24 juillet 1848 , fut agréé par M. Bastide , alors ministre des affaires étrangères de la République , en ces termes ; « Je n'ai rien à ajouter aux « conclusions du rapport, et j'accepte le renvoi. »

C'est dans ces conclusions que M. Drouyn de Lhuys manifeste l'opinion que nous avons qualifiée en commençant, sur la politique du gouvernement français dans le Rio de laPlata, et sans ambage. Voici ses conclusions telles que les publie le Journal des Débats du \ 3 juillet 1 848 (1 ).

(1) a M. Drouyn de Lhuys fait un rapport détaillé sur la pétition de « M. Benjamin Poucel . négociant français établi à Montevideo. Le « pétitionnaire réclame contre les persécutions et les pertes de toute « espèce qu'il a éprouvées au Rio de la Plata . et la longue captivité a qu'il a subie avant de pouvoir retourner à Montevideo. La popula- « tion française s'était considérablement accrue pendant plusieurs a années : on en comptait 18,000 établis sur les rives de la Plata, et c< les affaires s'étaient augmentées dans une proportion toujours « croissante.

« Les habitants français se divisent dans cette partie de l'Améri- « que en trois catégories . la première habite Buenos-Ayres ; la se- « conde est fixée à Montevideo; la troisième est répandue dans la « campagne. Cette prospérité a disparu par suite des guerres qui ont « affligé ce malheureux pays . et tous les efforts du gouvernement « pour obtenir une indemnité en faveur des Français opprimés et i dépouillés de leurs biens, ont toujours été superflus. Les tentatives « d'intervention faites à plusieurs reprises , soit par la France , soit « soit par l'Angleterre, n'ont eu aucun succès.

« Quelque rfgret, dit M. Drouyn de Lhuys, que nous inspire la « mauvaise direction donnée à la diplomatie par le gouvernement « déchu dans l'affaire de la Plata, et notamment la mollesse de ses « dernières déterminations , nous n'entendons pas demander compte « au ministère actuel des actes accomplis, ou des engagements con- « tractés par le commissaire français, en vertu d'instructions qui n'au- « raient pu être modifiées à temps depuis l'avènement de la Répu- « blique; mais nous espérons que dans ces contrées la politique de la « France, se montrant désormais plus conséquonte et plus résolue, K au lieu de flotter entre la paix et la guerre, entre les exigences « officielles et les concessions confidentielles , entre la menace et la « rétractation , marchera d'un pas ferme vers le triple but qu'elle doit « se proposer • la protection de notre commerce , le redressement des ff griefs de nos concitoj^ens , et le maintien de la République de l'U- « ruguay, garanti par les traités.

|i La réparation de ces griefs est jiécessaire, sous peine de voir nos

Nous en aurions dit assez pour présenter au public le récit des souffrances endurées par les otag-es de Durazno, revêtu d'une authenticité respectable ; mais en nous arrêtant à 1849 , l'historique de la pétition resterait tronqué , et il est bon de l'achever.

La présidence du prince Louis Napoléon venait d'être proclamée à la presque universalité des suffrages ; tous les esprits étaient en suspens ; une ère nouvelle allait commencer pour la France.

Simple berger, il me siérait mal de faire de la politique, mais je puis faire de l'histoire sous l'empire, comme j'en avais fait sous la monarchie dans le cabinet de M. Guizot.

Il me souvient que dans un groupe d'anciens députés on avait dit que le prince-président , étranger à la France et surtout étranger à Paris , aurait beaucoup de peine à mouvoir les éléments , les instruments d'une puissance personnelle , etc.

Jo me permis de répondre que cet isolement même du prince-président lui permettrait de choisir dans tous les groupes, dans chaque coterie, des adhérents personnels pour un ordre de choses nouveau. Voilà pour sa qualité

« intérêts ruinés à jamais dans cette contrée. Que les inlérêts euro- « péens . dit le pétitionnaire , aient eu à souffrir par le fait de la guerre <i à Rio de la Plata , c'était inévitable , comme dans tout pays en état de « guerre; mais que des résidents paisibles qui avaient souffert en silence « les malheurs généraux de la guerre aient été , par une mesure toute « spéciale et en dehors des événements de la guerre , arrachés à leurs « foyers , dépouillés de leurs biens , et réduits en captivité comme otages, K c'est un fait qui n'est plus le résultat obligé ou inévitable de la guerre, « et il est trop grave pour que les gouvernements de ces victimes le lais- « sent passer sans obtenir une juste réparation

« L'impunité serait un précédent que les habitants de ces pays n'ou- « blieront jamais , et ils en feront l'application à la simple instigation de « leurs besoins ou de leur intérêt, à moins qu'une réparation formelle ^ « offerte et acceptée avec franchise et dignité, ne vienne impressionner « l'esprit des habitants des campagnes, en leur faisant connaître que l'at- « teinte portée aux droits de l'étranger paisible^ a été une énor mité dictée « par la violence et la rapidité des événements politiques , mais qu'on se « hâte de réparer^ lorsque la crise est passée.

« Pénétré de ces considérations , votre comité a l'honneur de vous « proposer le renvoi de la pétition à M. le ministre des affaires étran- « gères. »

d'étranger à Paris. Quant à son long exil hors de France , loin d'être un obstacle dans sa marche future, c'était peutêtre le plus grand de ses avantages sur ses compétiteurs du dedans. On se récrja , en taxant l'assertion de paradoxale. Alors je me servis d'une figure pour démontrer ma pensée.

« Messieurs, dis-je, les grands centres dépopulation en Europe sont autant de foyers de chaleur et de lumière. Vous qui vivez dans Paris, vous y êtes chauffés outre mesure, et surtout vous y vivez dans un état normal d'éblouissement. Ceux qui vivent loin des foyers n'en ressentent pas la chaleur, et sont éclairés par les rayons de la lumière, sans en être éblouis , voilà la différence.

— (( Eh bien ! dit l'un des assistants à son voisin , que pensez vous de notre berger ?

— « Je pense , dit le voisin , que notre cher berger nous fait une leçon de physique appliquée à l'économie sociale. »

On comprend que cette digression n'est pas trop hors lieu , surtout aujourd'hui qu'il faut bien s'en tenir, bon gré malgré , au langage des faits accomplis.

Avec la présidence du prince Louis Napoléon, M. Drouyn de Lbuys occupa une première fois le ministère des affaires étrangères. Je le laissai en paix , sachant bien qu'il ferait , en faveur des otages de Durazno , ce que les circonstances d'alors pourraient lui permettre. Rien ne fut fait, et je me présentai à sa dernière réception ministérielle , répondant , à son étonnement de m'y voir, que je venais saluer le soleil couchant , ce qui le fît sourire.

A son retour de l'ambassade de Londres , M. Drouyn de Lhuys reprit le ministère des affaires étrangères. iVlors je résolus de mettre en ligne toutes les batteries de ma dialectique de berger, pour demander au ministère du rapporteur de ma pétition, la réparation de ma ruine. 11 s'en

suivit un échange de correspondance dont la publication pourra un jour édifier d'autres réclamants sur la valeur de la log-ique diplomatique et aussi sur l'inanité d'une lutte entre le pot de terre et le pot de fer. En attendant, et pour donner une idée des démarches harrassantes qu'il en coûte à un réclamant, seulement pour exposer sa plainte, il est bon de publier quelques-uns des nombreux billets ou lettres qui avaient un rapport direct à ma réclamation (1). J'étais

(1) Mon cher monsieur Christofle,

J'ai parle' au roi du désir de M Pouce] , et je ferai tous mes efforts pour qu'il puisse être reçu de S. M.

Je vous écrirai Je jour où je pourrai faire recevoir M. Poucel; il sera prévenu à tenips.

Votre tout dévoué.

Saint-Cloud, le 12 novembre 1847.

iSigné : F. de Rumigny.

AIDE DE ca:»ip Palais de S'-Cloud , le 16 novembre 1847,

de service près du roi.

L'aide de camp de service a l'honneur d'inform.er Monsieur Benjamin Poucel que sa demande d'audience a été mise sous les yeux de Sa Majesté, et qu'il s'empressera de lui transmettre les ordres du Roi sitôt qu'il les aura reçus.

AIDE DE CAMP Palais des Tuileries, le 24 décembre 1847.

de service près du roi.

Monsieur,

Jai remis moi- même au chef du cabinet de S. M. la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, et à laquelle était jointe une demande au roi de Monsieur Poucel.

Veuillez, monsieur, prévenir Monsieur Poucel que son nom est inscrit, depuis sa première demande, mais que depuis S. M, n'a accordé aucune audience se rapportant à des intérêts particuliers.

Lorsque S. M ordonnera, Monsieur Poucel peut être assuré qu'il lui en sera donné avis sur-le-champ.

Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de toute ma considération .

Signé : Comte Priant.

A Monsieur Christofle.

3 janvier 1848.

Mon cher camarade , Je comptais pouvoir saisir ces jours-ci un moment favorable pour parler de Monsieur Poucel, qui est porté sur la liste des demandes d'audience au roi , et j'attendais pour vous répondre d'avoir pu faire la chose. Vous comprenez que ce soit nécessairement ajourné. Au reste , le parti du gouvernement est pris sur la Plata , et pour

aidé avec chaleur et avec tout le dévoûment de l'amitié par M. Charles Christofle, à qui plusieurs de ces lettres étaient

le moment il me semble qu'il n'y a rien d'urgent à faire ; mais de bons renseignements peuvent toujours profiter à l'avenir. Tout à vous ,

Signé : C. Dumas.

A Monsieur Christofle.

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