‹ Les otages de Durazno;Chapitre 4 sur 26 · I. — Esquisses littéraires, artistiques et autres · texte numérisé non relu

I. — Esquisses littéraires, artistiques et autres

ViCENTE LoPEz , poète et mag:istrat. — Figueroa , poète. — Juan Cruz Varela , poète, — Florencio Varela , publiciste. — Jacobo Varela, moraliste. — Etcheveria , poète, moraliste. — Rivera Indarte , poète, pole'miste. — Wright (Francisco), publiciste. - Dean Funes , historien. — Général Bartolomé Mitre, poète, publiciste. — Marmol , poète et publiciste. — Magarinos, poète littérateur. — Général Pacheco y Obes , poète et polémiste. — Vicente Fidel Lopez, fils, avocat, littérateur. — Sarmiento, littérateur, polémiste. — Marcos 8astre , moraliste et vrai pédag-og-ue. — Juan Alsina, magistrat, orateur. — Vêlez Sarsfield, avocat, orateur et statisticien. — Alberdi, avocat et publiciste constitutionel.— AscAzuBi, poète indig-ène. Juan Maria Gutieres, homme d'Etat, homme de lettres et de science.

Nous venons d'étudier les mœurs si douces des peuples de la Plata , dans les foyers principaux de la civilisation qui leur est faite sous l'influence d'un heureux climat. On a vu combien la femme y joue un rôle principal , comme dans tous les pays régénérés ou éclairés par le christianisme. Mais ce n'est point seulement au foyer domestique ou même dans les salons que nous dénoncerons l'influence de l'esprit des femmes de la Plata. Nos investigations s'élèveront jusqu'à l'être moral de ces jeunes nations, pour rechercher, dans les tendances intellectuelles des enfants , la beauté morale des mères.

Notre objet étant de porter le scalpel de l'étude dans

l'organisation intime de l'esprit platéen, nous allons passer en revue les principaux noms des auteurs qui se sont fait remarquer par d'heureuses dispositions poétiques et littéraires, depuis l'époque de l'indépendance du Eio de la Plata.

Les célébrités littéraires deviendront nombreuses au Rio de la Plata, après que les sanglants débats de la g-uerre civile auront permis à ces intelligences privilégiées de recevoir une culture convenable. Sans parler des temps passés qui ont reçu un véritable lustre de quelques hommes remarquables par leur savoir, tels que le Dean Funes , l'évêque de Tucuman, monseigneur Molina et autres, nous ne serons pas embarrassés pour citer des noms parmi les contemporains. La poésie exerce surtout un grand empire sur ces belles imaginations, par la raison qu'on naît poète, tandis qu il faut acquérir le savoir pour devenir littérateur, historien, etc. Or, quoi de plus propre à l'inspiration poétique que les grandes et magnifiques scènes de la nature , dessinées à longs traits sur ces contrées noyées dans des flots de lumière, échauffées par la chaleur vivifiante d'uu soleil rarement voilé. ! Ces pays sont riches du présent et ils présagent un avenir que l'imagination embrasse avec difficulté, tant ils renferment d'éléments de grandeur ! Aussi l'expression du poète s'y pare des images les plus hardies, les plus fortement colorées, soit qu'il s'élève à l'épopée guerrière, politique et sanglante , soit qu'il s'égare dans la contemplation des sentiments du cœur, soit enfin que les accents de sa lyre reflètent l'éclat du beau ciel qui l'inspire ou les magnificences de la nature qui l'environne.

La personnification de l'épopée guerrière se trouve dans un noble vieillard dont l'aurore de la vie précéda le soleil de la liberté dans sa patrie, c'est M. Vicente Lopez, le chantre de l'indépendance du Sud de l'Amérique. Son

essai fut digne d'un maître , car son hymne à la liberté expliqué par une musique vigoureuse, entraînante pour ses concitoyens, a fait le tour des immenses contrées qu'a sillonnées la lance victorieuse des Argentins , pendant les longues guerres de l'indépendance. Depuis les forêts vierges de la frontière du Brésil jusqu'aux pics aériens et neigeux des Cordillères; des bords de l'Océan Atlantique jusqu'aux rivages du Pacifique, il n'est pas un écho de l'Amérique du Sud, même celui du Chimboraso qui n'ait vibré de ces nobles accents dans lesquels la fierté de la pensée ne le cède qu'à la richesse de l'expreesion.

On est heureux d'écouter ce noble vieillard, doux et simple , conter comment il se sentit animé de l'inspiration d'un patriotisme naissant, dès que le premier cri de liberté vint ouvrir à son intelligence les portes d'un avenir qu'il entrevoyait si brillant ! Les passions de ses frères ont jeté sur cet avenir un voile sanglant dans les replis duquel se cachait la hideuse guerre civile; mais le principe est

assuré, il ne périra pas L'âme de don Vicente Lopez

était trop belle pour ne pas s'élever au-dessus de ces querelles déplorables, et quarante ans ont passé sur le premier élan de son inspiration sans l'attiédir. Il a vécu dans les méditations, et les douleurs de la patrie ont posé sur sa tête l'auréole du sage d'Horace : Impavidum ferient ruinœ. . . Il a trouvé, dans l'étude et la philosophie, la seule consolation compatible avec ses souffrances morales, et l'étendue profonde de son savoir fait du docteur Lopez un des hommes les plus considérables de son pays. Patriote pur, modèle des pères et magistrat remarquable, il finit sa carrière sur le premier siège de la magistrature de son pays. Ce poste élevé qu'il a accepté sans l'avoir recherché était dû à son mérite. Il est un des précieux et rares débris de cette époque vraiment homérique pour l'Amérique du Sud , où l'on vit la jeunesse dorée de Buenos- Ayres

abandonner les délices de leur Capoue pour affronter courageusement les fatig'ues des combats et des bivouacs à travers les champs. Lopez la suivit dans ses excursions : On eut dit une muse ornée de la lance du guerrier. Nous possédons, écrit de sa main, un exemplaire de son bel hymne, avec les rares variantes que le temps a apportées à l'improvisation, et chaque fois que cet écrit précieux frappe nos regards , nous revoyons, par le souvenir, cette tête si forte d 'expression qui révèle si bien un grand cœur. Le fac-similé de cet écrit devra être reproduit un jour et ce sera un faible hommage de notre respect pour l'auteur.

Nous avons dit avec complaisance la vérité sur M. Lopez, et c'était justice, car il est réellement le premier qui ait dignement chanté la grande époque du Sud Amérique. M. Lopez est né à Buenos- Ayres, sur l'une des rives de la Plata, et, comme si Dieu n'eut pas voulu laisser l'autre rive sans écho , il lui a donné aussi son poète ; c'est M. Figueroa, le chantre de Montevideo. Sa muse gémit sur sa patrie en lutte contre des ennemis faits pour être des frères. Robuste et brillante, elle porte l'empreinte de la différence des circonstances où le poète a vécu. A son sujet, nous reproduirons tout-à-l'heure le jugement porté par l'illustre Varela , et la sentence d'un tel juge nous dispensera de toute appréciation personnelle.

Après ces deux poètes éminents, nous nous bornerons à citer les noms les plus connus sur les deux bords de la Plata.

Juan Cruz Varela, frère du publiciste Florencio Varela est aussi un poète. La vigueur et le sentiment forment le principal mérite de ces écrivains et l'on peut dire que ces qualités circulent avec le sang dans leurs veines; c'est un héritage du nom dans cette famille qu'on doit appeler exceptionnelle par les dons de l'esprit. Juan Cruz Varela a payé à la mort le tribut d'une faible santé. C'est le cachet

physique de cette famille chez laquelle la vie intellectuelle est trop active pour ne pas user rapidement l'enveloppe mortelle. Son frère Florencio, le publiciste , a succombé sous un fer assassin, au grand reg-ret de ses nombreux amis et de tous ceux qui apprécient le vrai talent. On a prêté à ce meurtre un caractère politique et c'est ce qui le rendrait plus déplorable encore si la perte d'un écrivain éminent n'était pas toujours un malheur. Le souvenir des mérites de Florencio Varela serag-ardé sur les deux rivag-es de l'Océan, car le voyag^e qu'il fit en Europe, en 1 843-44, a laissé en France et en Angleterre des traces de sa haute capacité. Dans les deux pays, il a été connu des hommes les plus haut placés , et son nom a été prononcé avec éloge a la tribune de France, à cette époque, par ses amis et ses adversaires politiques. Son fils Hector accompagna Varela dans ce voyage pendant lequel sa jeune intelligence acquit un développement prodigieux que l'enfant étalait , sans s'en douter, dans ses lettres à sa mère, en dépeignant ses sensations et les observations que lui inspiraient les choses neuves qui s'offraient à lui. On peut dire que plus d'un homme grave ne dédaignerait pas de revendiquer ces pensées si nettes, si judicieuses d'un adolescent. Puisse-til honorer la mémoire de son père en héritant de ses mérites et être plus heureux que lui !

D'autres écrivains, auteurs de poésies légères sont remarquables par une certaine fraîcheur de style, par un sentiment délicat, s'inspirant presque toujours à la source féconde des beautés de la nature. Ils possèdent, en outre , un coloris brillant de la pensée et une variété inépuisable dans l'expression. Par ordre d'âge, il faut citer M. Etcheverria au cœur d'or, mais à l'imag-înation un peu nébuleuse. On doit lui savoir gré de la pureté de ses intentions dont le penchant le fait g^lisser, dans sa prose, vers les

idées d'un socialisme mal digéré. Mais ce léger nuage s'évanouit à la lecture de ses brochures où il appelle la sollicitude de l'autorité sur la nécessité de formuler un système d'éducation appliqué aux dispositions de l'intelligence américaine, surtout pour la femme. On ne saurait trop l'en louer en l'engageant à poursuivre cette tâche sainte, vrai ministère patriotique qui laissera sur son nom un reflet auquel tout homme bien né doit aspirer lorsqu'il a vivace, au fond du cœur, comme Etcheverria, l'amour de l'humanité (1).

Puis vient Eivera-Indarte, poète et publiciste, mais par dessus tout polémiste, imagination hardie, chagrine et fougueuse, dont les croyances offraient quelques traits d'une superstition négative qu'il subissait sans se l'avouer. Ainsi, malgré la verve un peu outrée et parfois entachée de cynisme qu'il répandait sur ces productions de polémiste, on était étonné de savoir qu'il conservait avec une sorte de vénération, sur lui, une amulette léguée par sa mère pour laquelle il professa toujours un '.tendre respect. Ce sentiment pourra expliquer des idées vaguement empreintes d'une sorte de fanatisme qu'il porta dans ses opinions politiques. Dans sa polémique contre le système du général Rosas, gouverneur de Buenos-Ayres, qu'il a soutenue jusqu'à sa mort avec ardeur et persévérance, il faut regretter pour lui et pour la morale publique qu'il ait cru nécessaire d'appeler au secours de ses arguments des accusations d'autant plus aventurées qu'elles portaient atteinte à ce qu'il y a de plus sacré au-dedans du seuil domestique, sanctuaire qui devrait être toujours inviolable et surtout hors de l'atteinte des passions politiques (2).

(1) Etcheverria est mort peu après que ceci e'tait écrit.

(2) Le journal re'digé par Rivera-lndarte fut continue', après sa mort, par M. Wright, réfugié Argentin, l'un des quatre députés qui, n 1838, dans la chambre de Buenos-Ajres, parlèrent en faveur de la

Il est à désirer que les écrivains de la Plata délaissent l'arène des passions politiques pour se livrer à des études sérieuses sur leur belle patrie. Le système des monographies aurait ce grand avantage de trouver des lecteurs au-dedans et au-dehors du pays. Dans ce genre, nous citerons entre autres, comme modèle, le travail du Dean Funes, et, tout récemment (1859), le beau et bon livre du général Mitre , gouverneur de Buenos- Ayres , sur la vie du général Belgrano , ce Washington ignoré de l'Amérique du Sud. Ces travaux honorent leurs auteurs et leur patrie, car c'est en eux seulement qu'on trouvera plus tard les meilleurs éléments pour une histoire Argentine. Poète, M. Mitre a publié un recueil de poésies légères , et soldat, il a obtenu le titre de général, malgré des échecs qui sont la meilleure école du soldat. Enfin , homme public, il est parvenu au pouvoir qu'il occupe aujourd'hui après l'avoir si heureusement inauguré par le traité de paix avec la Confédération Argentine, traité qui réunissait au corps de la Confédération la province de Buenos-Ayres qui en était séparée depuis sept ans.

Nous parlerons aussi de M. Berro , jeune Montévidéen , qu'une mort prématurée a enlevé aux muses dont il était un adepte chéri.

M. Louis Domingues, frère d'un avocat distingué de ce nom, est aussi doué de l'inspiration poétique. Sa verve chaleureuse disputa avec avantage le premier rang dans un concours lyrique qui mit aux prises tous les adeptes des muses de la Plata, en 1842, à Montevideo. Plus tard, M. Domingues, pendant qu'il était rédacteur du journal El Orden, a écrit la biographie de l'illustre Florencio Varela avec une connaissance parfaite et un enthousiasme

conciliation, lors du premier blocus français. Dès lors, la rédaction de ce journal prit un ton de maturité parlementaire qui révélait chez son rédacteur principal le savoir, la prudence et une profonde connaissance des affaires .

digne de son sujet. Il est contemporain de M. Marmol, poète Argentin comme lui, qui, plus heureux que le jeune Berro, a pu cultiver longtemps le Parnasse Platéen et s'y élever haut. Mais, entraîné par les orages politiques, comme Varela, Etcheverria, Rivera-Indarte et autres, sa lyre a frémi sous les accords déchirants que seuls redisent les échos de l'exil et de la proscription. La dernière publication de ce poète, el Pelegrino (le pèlerin) est une production d'un caractère ardent, pleine d'entraînement , dans laquelle la douleur s'exhale avec un sentiment profond , quelquefois avec grandeur. Grâce à cette belle langue espagnole, c'est toujours une poésie vibrante.

Parmi les jeunes capacités qui aspirent au beau nom de poète, un Montévidéen paraît devoir occuper une place remarquable, c'est M. Margarinos, fils.

Il serait trop long de citer tous ceux qui ont un droit au titre de poète Argentin. Une collection de poésies américaines publiées par les soins de l'infortuné Florencio Varela devait satisfaire aux droits de tous, à la curiosité des étrangers et de ceux qui s'occupent sérieusement de littérature. Mais l'horrible mort qui l'a frappé en traître ne lui permit pas d'achever cette entreprise qui flattait si justement son amour-propre d'Américain.

Nous terminerons la revue , si incomplète qu'elle soit , des poètes Platéens, par quelques extraits d'une critique judicieuse et expressive de Florencio Varela sur les tendances poétiques des peuples de la Plata :

« Si les contrées de la Plata pouvaient jouir d'une « phase prolongée de liberté et de paix, que ne pourrait- « on espérer du talent de ses habitants sous la féconde « influence de ces dons célestes, la liberté et la paix* « Entre les beaux-arts, la poésie a joui, sur notre sol , « du culte le plus constant, le plus magnifique. On dirait « que dans la généralité de nos poètes a prédominé cer-

a taine organisation harmonique. Aidée d'une vive ima- « gination, de l'ardeur du sang, de l'heureuse influence « du ciel, de la surexcitation causée par les bourrasques « de l'époque et de l'impulsion communiquée à l'esprit « par la force des idées actuelles, cette organisation pré- « dispose nos poètes à sentir et à transmettre de sublimes « inspirations dans le langage doré et brillant de la

« poésie Mais notre objet n'est point de considérer

« ici notre poésie en général ; il faudrait pour cela se « livrera un vaste travail qui embrasserait son enfance, « ses progrès, son état actuel, son caractère à différentes « périodes et l'influence qu'elle a exercée sur les idées et « sur les lettres. Nous voulons seulement faire allusion à « deux compositions récentes :

« L'une a pour titre : Poésies sacrées. Son auteur^ Fran- « cisco Figueroa, en a fait beaucoup d'autres , et, dans ce « genre, il a atteint , à notre avis, l'apogée de l'élévation

« poétique, sans rival de nos jours Si jamais on

« écrit un jour l'histoire critique et philosophique des « poètes de la Plata , elle devra faire ressortir la particu- « larité que présente ce patriarche des bardes Orientaux « (Montévidéens).

« Dans tous les genres, ses poésies ont du mérite , mais « il excelle dans deux genres précisément les moins ana- « logues entre eux, le genre badin et le genre religieux. « Dans le premier, il manie la saillie comme Moreto et le « mouvement heureux de l'équivoque comme Quevedo ; « dans l'autre genre, il surpasse peut-être fr. Louis de (( Léon et Louis Racine. Ce contraste qui paraît inexpli- « cable, philosophiquement parlant, a depuis longtemps {( appelé notre attention. »

Passant ensuite à la Encuetada de M. Ascazubi, M. Varel a s'exprime ainsi: « C'est un genre non-seule- « ment complètement distinct de l'autre, mais encore

« inconnu dans la littérature de tous les pays. C'est une « production exclusivement propre aux contrées de la a Plata et dont le sceptre appartient exclusivement à « M. Ascazubi. Le désavantagée de ce genre est de n'être « compris que lorsqu'on connaît les habitudes de nos hom- « mes des champs et Tidiôme sui generis qu'ils se sont « créé. Mais il se prête et s'adapte à tous les sujets; ainsi « le badin ou le sérieux, la critique ou la morale, les court tûmes ou la politique tout peut être traité dans ce genre, « ainsi que l'a démontré pratiquement M. Ascazubi; et « cette poésie bizarre est si bien reçue dans la classe « inculte de notre société , qu'elle pourrait être un sûr « véhicule de moralisation, si l'administration avait la « sagacité de l'employer à instruire cette classe et lui « transmettre , par ce moyen , des idées et des connaissance ces utiles, mais dont cette partie de notre population « ne s'occupe g'uère.

« Faire parler à nos gens de la campagne de la politi- (( que et de choses bonnes et utiles , mais le faire dans le « langage qui leur est propre, à la manière de l'églogue ; (( leur faire parler dans leur mode à eux, avec les méta- « phores qu'ils aiment, les allégories et les mots qui leur « sont habituels et qui sont parfois si énergiquement ex- « pressifs ; mêler habilement la morale sous le badinage « qu'ils affectionnent, en ayant toujours en vue un objet « d'utilité ou d'instruction ; en appeler à la rime, en em- « ployant le mètre qu'ils préfèrent. Tel est le caractère « distinctif de ce genre qui est, il faut le répéter, exclu- « sivement national et sur lequel on n'a pas encore porté « toute l'attention qu'il mérite. »

Après cet examen de la poésie indigène, M. Varela en reproduit quelques fragments dont il fait ressortir l'originalité intéressante, et entre autres la description d'un bateau à vapeur, récitée par un homme des champs qui s'y

trouve embarqué pour la première fois et dont la verve piquante provoque une hilarité qu'aucune traduction ne saurait rendre.

On peut dire, en effet, que si M. Ascazubi n'a pas inventé les modifications que la langue espaguole a subies parmi les descendants des conquérants qui sont restés maîtres de la terre conquise sur les indigènes, il a le grand mérite d'avoir su, le premier, écrire ce langage poétisé par la vie dans la prairie américaine, avec son beau soleil, ses bourrasques passagères, son horizon sans fin, ses vallées profondes, ses montagnes, ses rivières, ses forêts, le tout à l'état de solitude

Du reste, la verve d' Ascazubi égalait son originalité : à Encuetada succéda un autre petit poème, PauHno Luc^.ro^ qui chantait le combat d'Obligado dans le Parana et les gloires de l'intervention anglo-française, avec autant d'entrain que le premier et une originalité de plus en plus indigène, à mesure que l'action des forces étrangères pénétrait dans l'intérieur. Eien, en effet, n'est comparable à la virginité de l'expression, dans ces tableaux descriptifs de la civilisation apportée, pour la première fois, par la puissance de la vapeur qui lui a fait remonter le majestueux Parana, malgré la masse des eaux qu'il charrie et malgré la résistance du dictateur Rosas, qui avait chargé de solides chaînes de fer l'estacade d'Obligado. Tout ce petit poème, plein de fraîcheur, est un tableau Irès-remarquable, ou plutôt un ensemble de vues et d'échappées sur les grandes questions morales, politiques et internationales qui étaient à l'étude dans le Rio de la Plata pendant l'intervention anglo-française. Il honore l'esprit et le cœur de M. Ascazubi autant que son talent (1).

(1) Au sujet des poètes de la Plata, nous renvoyons le lecteur aux très-judicieuses citations faites par M. Ferdinand Denis, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Ce g-énéreux écrivain, ami si sympathique aux jeunes nationalités de l'Amérique du Sud, est

Quant à la littérature proprement dite , nous n'oublierons pas de nommer M. Jacob Varela, frère de l'homme éminent dont nous avons parlé. Homme g-rave, penseur solide, il est connu par quelques travaux d'utilité et notamment par la traduction du bon livre de l'abbé Gérard sur l'éducation maternelle. D'autres littérateurs sont aussi remarquables à des titres différents. L'un est M. Lopez, fils unique du vieux chantre de la liberté argentine , que nous avons nommé le premier des poètes argentins. La tourmente politique l'a arraché aussi à son pays et à l'amour de ses vieux parents, pendant le long ostracisme qu'il voulut s'infliger, plutôt que de vivre sous la dictature du gouverneur Rosas.

La tournure da son esprit est grave , studieuse , et le conduit naturellement à des travaux historiques. Il a occupé la chaire d'histoire dans le principal collège du Chili où il avait émig-ré et oii il vivait dans les labeurs de l'enseignement. Il a composé un cours d'histoire dont le moindre mérite est une érudition très-étendue; mais ce travail est surtout remarquable par l'élévation des vues, l'ampleur et la portée des jugements.

Si les douleurs et les nécessités de la vie de l'exilé lui avaient permis de suivra ses goilts , il serait devenu, sans doute, pour l'Amérique du Sud, le dig'ne émule de Walter- Scott. On peut hasarder cet éloge après avoir lu, étudié son roman historique très-connu sous le nom de la Fiancée d'un hérétique. Cà travail remarquable, malgré quelques longueurs de détails, révèle, on pourrait dire, le défaut des qualités de l'auteur, c'est-à-dire l'abondance et l'extrême vigueur d'une imagination remplie de sève et de chaleur.

connu, du reste, par ses nombreuses monographies des célébrités Portugaises et par d'autres travaux ardus qui honorent son cœur autant que son esprit. M. Ferdinand Denis est un des rares écrivains qui s'attachent avec le plus d"amour à révéler au monde des mérites réels que le temps et Tingratitude avaient le plus souvent voués à l'oubli.

Don Vicente F. Lopez fils, revenu de l'exil, figura aussitôt sur la scène politique , trop tôt , peut-être , après la cliute de la dictature de Rosas. Esprit large et généreux, il voyait dans toutes les populations arg-entines une seule et même famille, et il fut sinon lame, au moins un des plus cliauds partisans du congrès qui réunit à Saint-Nicolas tous les gouverneurs des provinces. Ce congrès avait pour objet de poser les bases d'un gouvernement central, sous la forme fédérative, et il l'accomplit malgré l'opposition de l'administration de Buenos- Ayres, qui, dès lors, se maintint en-dehors de la Confédération.

Cette scission fut le signal de la retraite de don Vicente F. Lopez de la vie politique, au moment où son père venait de résigner, pour le même motif, la dignité de gouverneur de Buenos-Ayres. Ces événements bâtèrent peut-être la mort du vénérable don Vicente Lopez. Quant à son fils , retiré aujourd'hui à Montevideo dans la pratique de sa profession d'avocat, il y trouve, dans l'exercice fructueux de son talent, une compensation aux amertumes des luttes parlementaires ,

On ne peut pas parler du docteur Lopez fils , sans citer son ami le docteur Navarro-Viola, autre avocat de mérite, rédacteur de la Revue El Plata cientifico. Il s'est attaché à faire connaître les écrivains du Rio de la Plata, avec un sentiment de délicatesse et de loyauté qui recommande hautement son esprit et son cœur ; surtout, il a travaillé personnellement, dans sa Revue et dans ses plaidoyers , à élever la robe au plus haut degré de l'indépendance dans la légalité. C'est là un mérite partout , mais bien plus encore au milieu des exigences de l'esprit de coterie et de parti. Le docteur Lopez fils a été compagnon d'enfance et aussi d'exil de M. Sarmiento , autre érudit argentin , natif de la province de Saint- Jean, au pied des Andes, mais élevé dans Buenos-Ayras. Esprit généreux et bouil-

lant, M. Sariniento protesta énerg-iquement, avec toute la jeunesse de son temps, contre la naissante dictature du général Rosas, ce qui l'obligea à émigrer au Chili, en traversant les Andes qui le séparent de sa province.

Le gouvernement du Chili, qui a su mettre à profit les ressources intellectuelles que lui apportait l'émigration argentine, fit voyag'er M. Sarmiento pour étudier les meilleures méthodes applicables à l'instruction primaire dans ce pays. Dans ce but, M. Sarmiento a parcouru l'Europe où il a travaillé à faire connaître l'Amérique du Sud elles richesses qu'elle renferme. Pendant son séjour à Paris, il s'est fait l'élève de M. Camille Beauvais, l'éminent professeur de sériciculture. En Prusse , il a étudié les méthodes luthériennes les plus propres au développement de l'esprit prussien, et aux Etats-Unis, celles qui font des 2/ar<fcees le peuple-roi de cent sectes religieuses, et aussi des entreprises commerciales ou industrielles les plus hardies, les plus aventureuses.

Après la chute de Rosas, à laquelle M. Sarmiento contribua par des écrits remplis de verve et de chaleur patriotique, il s'est lancé dans la vie parlementaire aidée de la polémique quotidienne, en restaurant le journal intitulé le National, dans Buenos-Ayres. Ce titre disait les tendances d'un provincial qui travaillait avec ardeur à l'unification de la patrie argentine dont la dictature du général Rosas avait aiguisé toutes les susceptibilités locales dans l'intérêt de sa seule domination, en divisant pour régner.

Le plus grand succès personnel de M. Sarmiento est d'être devenu le directeur officiel de l'instruction primaire de Buenos-Ayres. Mais il nous est impossible de dire que ses efforts aient été heureux pour ces pays, à cause du système d'éducation trop servilement imité de celui des Etats-Unis, qu'il a tenté d'y introduire, sans se préoccuper assez, à notre avis, des différences profondes qui séparent

Tesprit et les tendances des deux races latine et anglosaxonne. Cependant, il est juste de dire que M. Sarmiento n'est arrivé au radicalisme, en matière d'instruction primaire, qu'après la chute du gouYerneur Rosas. Ses écrits antérieurs, répandus au Chili, sont empreints d'une générosité libérale et sans exclusivisme. Il faut croire qu'en haine du régime colonial de l'Espague, que M. Sarmiento avait si vivement stigmatisé dès 1853, dans son mémoire adressé à l'institut historique de Paris , il ne vit rien de mieux, en 1856, lorsqu'il fut chargé de la direction de l'instruction primaire, que de transplanter brusquement le radicalisme luthérien de la Prusse et le radicalisme pansectiste des Etats-Unis dans Buenos-Ayres. Or , de l'ancien régime espagnol empreint de rigorisme , au régime prussien et nord-américain, il y a mille fois plus de distance qu'il n'en existait entre le puritanisme anglican et le catholicisme de Bossuet qui fit trembler la réforme en lui disant : « Tu changes,. . . , donc tu n'es pas la vérité! ^> On comprendra tout l'espace que M. Sarmiento voulait faire franchir d'un seul bond à l'esprit de la génération dont il entreprenait l'éducation.

A côté de M. Sarmiento, se place naturellement M. Marcos Sastre, homme pur, écrivain classique, connu par des études sérieuses sur l'instruction primaire et par des monographies intéressantes, parmi lesquelles il faut en citer une fort curieuse. C'est la description d'un singulier Delta, formé d'un grand nombre d'îles, au confluent du Parana avec rUrup:uay dans le Rio de la Plata. Cette contrée, plus analogue aux lagunes de Venise qu'au Delta du Nil, embrasse un périmètre triangulaire ayant dix lieues marines de base à peu près de l'Est à l'Ouest, sur trente lieues de long en remontant le Parana. Aussi M. Sarmiento, au retour d'un long exil, nourri des études pratiques de M. Sastre, qui possède et fait exploiter une île du

Delta paranéen, a publié une très-pittoresque description de ce pays sous le titre indigène de « Carapachaï. » Ce n'est pas le seul point de contact qui existe entre ces deux Argentins remarquables à des titres divers. M. Sarmiento parvenu dernièrement à la direction de l'enseignement primaire, n'en dépouilla pas entièrement M. Sastre qui l'exerçait avant lui sous le titre d'inspecteur général des écoles, et celui-ci eut la seconde place ; c'est-à-dire que la pratique resta aux mains de M. Sastre, M. Sarmiento se réservant la directien de la théorie. De là des conflits intimes entre le théoricien et l'homme pratique, conflits non de compétence, mais de convictions, et qui aboutiront, en définitive , au bien progressif de l'instruction primaire , auquel le docteur Alsina, alors gouverneur, attachait la plus grande importance.

Pour comprendre la cause de ces tiraillements , il suffit de reproduire ici un paragraphe du livre publié par M. Marcos Sastre et qui a pour titre Guide du précepteur.

« Pour que le précepteur puisse diriger sûrement l'éducation de la jeunesse, il doit se pénétrer de cette grande vérité, c'est que l'homme n'ayant pas pour objet les jouissances terrestres , mais bien la félicité éternelle vers laquelle il doit se diriger, par la pratique du bien et l'observance de la loi suprême d'aimer Dieu et le prochain , l'éducation doit tendre à donner à l'homme le plus d'aptitudes pour être utile à la société et à soi-même. Ainsi il accomplira sa destinée divine en marchant vers une vie immortelle par le sentier de la vertu. » Cette doctrine si pure , si catholique , pouvait-elle s'harmoniser , dans la pratique de l'enseignement confiée à M. Marcos Sastre, avec des théories imitées du radicalisme des États-Unis?

On ne peut pas nommer le docteur Alsina sans s'arrêter à ce nom qui représente si honorablement la dignité personnelle de l'homme de loi profondément probe, en

butte aux exigences de l'esprit de parti. Son savoir et son éloquence laisseront, sans doute, dans sa patrie quelque grand travail de jurisprudence applicable aux naissantes Dationalités de l'Amérique du Sud. Jusqu'ici la grande tourmente politique qui l'entraîna pendant vingt ans dans le tourbillon de la polémique politique, surexcitée parles maux de l'exil, ne lui a permis de briller que par le don de la parole et par une lutte incessante en faveur des victimes de la longue dictature du général Rosas. Espérons que le repos dans lequel le docteur Alsina est entré , lui permettra de léguer à la postérité un monument de son savoir. Il le doit à son nom, à son pays, à son noble caractère personnel, auxquels sont dues déjà des règles de procédure qui ont amélioré le sort toujours à plaindre des plaideurs. Il faut aussi nommer, après le docteur Alsina, sonministre principal, dans la seconde période de son élévation au gouvernement de Buenos-Ayres, pendant la séparation de cet Etat du corps de la confédération argentine ; c'est le docteur Velez-Sarsfîeld, natif de Cordova, et qui avait été ministre principal du premier gouverneur, M. Obligado. Homme de grande érudition, M. Velez-Sarsfîeld, d'origine irlandaise, a dû à la souplesse de son talent d'être recherché même par le gouverneur Rosas. Mais ses lumières étaient trop grandes pour s'accommoder des ténèbres d'une dictature sanglante. Exilé pour un temps sous cette dictature, le cri de la famille le rappela à Buenos-Ayres où il resta jusqu'à la chute du général Rosas, chute que ses convictions intimes appelaient de tous leurs vœux. Aussi fut-il l'un des premiers hommes considérables du pays appelés près du général Urquiza après la glorieuse bataille de Caceros.Mais Urquiza, que son grand tact, sa profonde connaisance des hommes de son pays ont rarement trompé, comprit que Buenos-Ayres voulait un Buenos- Ayrien pour chef, et il appela au pouvoir le vénérable docteur Lopez,

qui était pour ce pays la personnification de son indépendance poétisée par lui quarante ans auparavant, ainsi que nous l'avons déjà vu. Cependant, depuis 1852, le docteur Velez-Sarsfield n'a cessé d'occuper de hautes positions dans la magistrature, lorsqu'il n'a pas été ministre. Il faut dire à sa louange qu'il travaille ardemment à favoriser l'agriculture, parce qu'il la considère comme le pivot de la prospérité et surtout de la stabilité gouvernementale dans ces pays. En outre, il est heureux chaque fois qu'une occasion se présente de défendre une cause juste. Enfin, comme écrivain, il s'occupe avec fruit de statistique, surtout pour le développement des institutions financières dans Buenos- Ayres, où il est le conseil officiel de la Banque.

Parmi les illustrations de la robe platéenne, il est impossible de ne pas citer le docteur Acevedo, dont la mort prématurée est une perte considérable pour Montevideo, son pays natal. Doué d'une rare pénétration , mûri par une sérieuse étude des légistes anciens et modernes, le mouvement des discordes civiles, auquel il avait pris uns part active, ne l'empêcha pas de mener à bonne fin une belle entreprise. Il est mort jeune et cependant il était élevé à la vice-présidence du gouvernement de Montevideo, mais son nom restera dans les annales judiciaires du Rio de la Plata. En effet, il a laissé tout un code civil à ces contrées depuis si longtemps déchirées par la guerre civile, et il a pu voir son œuvre déjà acceptée par le gouvernement de Buenos- Ayres. Sa belle intelligence avait dû être douloureusement affectée du terrible système de l'extorsion et de la confiscation inaugurées par les passions et les haines de la guerre civile. Son œuvre a dû être le fruit de ces douleurs, comme elle deviendra, avec le temps, une véritable amende honorable de toutes les injustices passées; car elle forme une règle des droits civils écrite pour ces contrées qui ont gémi tour à tour, depuis un demi-siècle, sous

les coups d'un despotisme brutal, ou sous les violences d'une licence effrénée.

Il est temps enfin d'aborder la deuxième partie de ce coup-d'œil littéraire pour donner une idée de la culture intellectuelle chez la femme argentine. L'insuffisance de l'éducation qu'elle reçoit est flagrante. Jetées au sortir de l'enfance daus une école extrêmement primaire, qu'on décore parfois du titre exagéré de collège, c'est à peine si l'esprit des femmes argentines est initié aux rudiments les plus vulgaires des premières lettres. Mais leurs dispositions sont si heureuses que cette faible culture suffit pour en faire des femmes aimables. L'imagination supplée, chez elles, aux connaissances acquises. Aussi, leurs études ne sont-elles pas longues, et cependant les salons offrent plus d'une femme qu'on aime à écouter. Géographie, histoire naturelle ou générale , étude même de leur propre langue et tout ce qui peut orner, sans pédanterie, l'esprit de la femme, est négligé. Les idées générales sur les devoirs de la femme, delà mère , leur sont inspirées par l'exemple ou par l'intuition.

Cependant, du milieu de cette routine, s'élèvent de nombreuses exceptions qui semblent protester contre une insuffisance d'éducation et surtout d'instruction. Mais, sans but et sans maîtres pour des études sérieuses, les jeunes filles s'appliquent en général à l'étude des langues vivantes. Or , comme leur aptitude est grande , elles apprennent bientôt assez d'anglais , d'italien , de portugais , mais surtout de français , pour se livrer à la lecture, principalement de nos romans , ces doux poisons mêlés de fleurs. ... ; et là s'arrête l'étude, mais la lecture va son train

On a cité jadis, comme exemple de cette facilité d'apprendre, une jeune personne qui, pour tromper les longueurs du compromîso qui se prolongeait outre mesure,

parvint à apprendre ces quatre langues, et en outre l'allemand, de sorte qu'avec sa propre langue, elle pouvait traduire les ennuis de l'attente en six idiomes. Mais le compr oniiso îsiiWit , l'ouragan politique emporta la fortune de sa famille proscrite, et les connaissances acquises, aux jours de ses espérances, lui ont servi à gagner du pain sur la terre étrangère , pour elle et son vieux père dont elle était le seul soutien. La femme dont nous parlons est remarquable par les ornements de l'esprit , autant que par les qualités d'un cœur éprouvé par de si cruelles " atteintes, et elle a su puiser dans cette force d'âme, qui lui a fait dominer la situation, toutes les sortes de courage. Une collection des lettres de cette femme, froissée dans tout ce que la jeunesse a d'espérances et la vie d'attraits, devrait être une lecture bien intéressante. Elle existe aux mains d'une des plus respectables dames de la société de Montevideo , quoique originaire de Buenos- Ayres. Nous voudrions engager cette digue, cette noble amie d'une grande infortune à garder précieusement la correspondance de l'exilée, car un jour viendra où cette correspondance résumée jouirait d'une faveur méritée (i). Mais si la femme du Rio de la Plata ne peut briller par l'érudition que lui refuse l'état social de son pays, la nature, qui la traite en enfant gâtée, lui a départi l'inspiration

(1) Longtemps après que ceci était écrit, la Providence vint donner nne réparation éclatante au long supplice moral de cette trèsrespectable Argentine, qni obtint enfin Taccomplissemeut de ses vœux, en épousant son fiancé depuis dix-huit ans...., et devint madame Atkinson. Elle resta à la hauteur de cet heureux changement dune fortune devenue relativement brillante , car elle ne s'en servit que pour faire le bien. Mais comme si là devait s'arrêter sa vie de pur dévouement , cette noble femme mourut presque subitement en mettant au monde le fruit premier de ses anciennes amours. Son enfant ne lui survécut point : mais il faut dire à la louange de son époux qu'il adopta la mère de cette digne épouse, en concentrant sur elle tout l'amour de celle qui n'était plus. M. Atkin-on entoura d'un respect tout filial la vieille mère de son épouse qui vécut assez pour fermer les yeux à son gendre !

Tel fut le singulier dénouenient de ce drame si long de l'un des compromisos les plus remarquablement respectables de l'époque cruelle de la dictature de Rosas.

poétique, qui n'attend, pour se développer, que les rudiments indispensables à l'expression de la pensée. Quelques essais en ce genre promettent plus que n'en attendent leurs auteurs, et le jour ou une école normale viendrait ouvrir une voie au besoin d'expansion que l'esprit de la femme éprouve, les voyag-eurs qui nous succéderont ne pourraient manquer d'être frappés de la valeur intellectuelle du beau sexe des pays argentins.

Cependant, nous devons le dire, la musique, le dessin et la danse forment les distractions favorites des dames au Rio de la Plata. Elles aiment la musique, s'occupent de dessin, lorsqu'elles ont eu le courage de surmonter les premières difficultés, et sont passionnées pour la danse. Il n'est pas si petite maison qui ne résonne des sons du piano, qui ne gémisse sous la pression de la polka, mais leur facilité pour apprendre ces exercices est si grande, que les maîtres d'agrément n'y font pas fortune. La mère enseigne la fille, la sœur cadette apprend de son aînée, et ainsi de suite. Quant au dessin, il est réservé aux exceptions, mais toutes celles qui le cultivent avec goût sont bien près de mériter le titre d'artistes ; il ne leur manque que des modèles tirés des g-rands maîtres.

Leurs travaux , soit artistiques , soit d'aiguille, vendus après une exposition publique, ont contribué quelquefois à l'exercice de la bienfaisance. Véritable bazar des arts et de l'industrie des dames, cette exposition n'est pas d'un faible effet sur ces imaginations sensibles. Chacune, en effet, s'y rend incognito, afin de prendre note des observations du public. Celui-ci est d'autant plus indépendant dans son jugement qu'il ignore le nom de l'auteur de l'objet dont il fait la critique. Or, on comprend quel doit être le piquant de cette critique quand c'est à l'auteur même qu'elle est adressée.

Parmi les dames connues pour leur g-oût et leur talent comme peintres, nous citerons les demoiselles Montero et Garcia, de Montevideo, auteurs d'une foule de tableaux de o'enre estimés, mais surtout les demoiselles Carreras, de Buenos-Ayres, dont la maison est si gracieusement ouverte aux étrangers. L'aînée de ces dames, doîia Maria, l'une des plus respectables de Buenos- Ayres, a eu l'honneur de présider à la réception des cendres de l'illustre proscrit Rivadavia, en sa qualité de présidente de la société de bienfaisance, qui prit l'initiative de cette réparation nationale.

Ld musique a aussi ses adeptes favoris. Seulement les mêmes causes produisent les mêmes effets , et si l'absence des grands maîtres ne permet guère la formation d'artistes remarquables, d'autre part, la vive intelligence des élèves les porte à s'arrêter aux degrés inférieurs de Tart, pour suffire aux chants nationaux et aux nécessités de la danse. Il en est de la musique comme de l'étude des langues : la simple lecture est l'ambition vulgaire. Cependant quelques dames ont aspiré plus haut, et nous pourrions en citer plus d'une, nées sur les deux bords de la Plata , dont le jeu remarquable satisferait les plus difficiles amateurs. Nous ne pouvons résister au désir de nommer ici mesdames Lafone, Castellanos et Zumaran, à Montevideo , dont les salons ouverts à la meilleure société étrangère et locale sont bien connus. Et, quand aux dames de Buenos-Ayres , comment ne citerions -nous pas madame 0. B. (Doua Luisa-Ocampo), puisque son talent et sa voix magnifique la font briller et primer dans les plus grands salons de Paris qui se disputent sa présence comme une faveur ?

Quel est l'homme qui a beaucoup souffert et qui n'ait trouvé dans les belles pensées musicales des grands maîtres un puissant allégement à de longues douleurs? Ces

clames, si heureusement douées et accoutumées à faire naître ces repos de l'âme, comprendront que la gratitude du souvenir est sincère !

Joignons à ces détails une esquisse de la Platefia qui a voyagé. Chez elle, on est frappé du développement qu'a reçu son intelligence. Chacun de ses pas, en Europe, a laissé une trace dans ses souvenirs ; la galerie d'un musée lui a fait apprendre, en courant, l'histoire résumée de plusieurs siècles, et elle ne l'oublie plus, tant l'impression est forte sur son imagination. Au spectacle , au bal, au concert , elle est à l'aise comme chez elle. Dans un festin , dans une fête, si elle se faitremarqu9r, c'est par l'aisance de sa tenue gracieuse. Elle a parcouru la France, l'Allemagne, elle a visité Londres et ses brumes, puis elle a respiré la tiède brise de l'Italie ; là son imagination s'est dilatée sous l'atmosphère embaumée de Naples la délicieuse : elle en est ravie, car elle y a retrouvé le beau ciel de son pays et la beauté de ses campag-nes. Le cadre en est plus resserré que celui des tableaux de l'Amérique, mais orné de toutes les merveilles de l'art qui n'a point encore pénétré aux rives de la Plata. Retournée en Amérique, la Platena y emporte la baie de Naples dans son cœur, et, pour la dépeindre, elle déverse sur les rives américaines , riches des beautés naturelles , toutes les beautés de la civilisation. En l'entendant, on la croirait inspirée, elle n'est qu'enthousiasmée. Puis, lorsque son récit orné et rempli de souvenirs a livré tout ce qu'elle possède d'images, viennent les regrets d'un passé trop court à son gré, et le désir vif, répété de refaire son tour

d'Europe Eh bien ! si, au charme de son entretien

si fécond, si varié, vous ajoutez la vivacité de l'expression qui lui est propre, modifiée par le méthodisme d'une éducation anglo-portefia , mais embellie par cette aisance donce, simple, que donne un long' voyag^e, vous aurez le

portrait de la Plateiia fortunée, qui a été assez heureuse pour voyager long'uement et avec fruit.

Le g-oût des beaux-arts est égal chez les hommes, la musique et le dessin comptent parmi eux de chauds adeptes et quelques-uns ont mérité le nom d'artiste. Entre autres, nous citerons M. Esnaola, dont le nom est connu de tous au Rio de laPlata. Son talent est sérieux , et , comme compositeur, il Ta poussé, si nous sommes bien informé , jusqu'à une partition de messe à grand orchestre. Un autre pianiste qui promettait beaucoup quand nous lavons entendu, est M. Guido , fils du ministre argentin à Rio - Janeiro , et plus tard attaché à la légation argentine à Paris, où il aurait du poursuivre la belle carrière qui semblait promise à son jeune talent. Ce jeune homme si intéressant est mort d'une manière malheureuse à Paris même. Dans le dessin, on trouve chez les deux sexes d'excellents élèves qui n'auraient besoin que d'un voyage en Europe pour étudier les grands modèles et acquérir cette touche large et puissante que la nature inspire, mais dans laquelle l'art seul peut guider le pinceau. Nous reviendrons sur ce sujet dans la description des provinces du Xord.

Nous avons dépeint le Rio de la Plata avec ses beautés naturelles, avec les mœurs, les qualités et les coutumes des habitants des villes.

Nous citerons, en finissant, un acte de dévouement qui donnera la mesure du caractère de la femme xlrgentine. C'est la courageuse entreprise faite par une dame pour sauver son mari enfermé par Rosas dans le ponton historique 011 tant d'honnêtes gens ont gémi sous cette dictature qui a essayé tous les genres de supplices. Elle avait tout arrangé pour faire évader don Juan Alsina du ponton. Mais comnient le rejoindre pour fuir avec lui? Son courage lui suggéra un curieux expédient ; ce fut de s'enfermer

dans un grand sac de salades et de légumes légalement

expédiés par le capitaine du port Et arrivée à bord,

madame Alsina continua sa route avec son époux, en compagnie du commandant préposé par Rosas à la garde du ponton C'est peut-être la plus singulière mystification faite au dictateur Ro&as par l'esprit inventif et dévoué des femmes de son pays.

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