II. — Tendances actuelles des esprits
Au milieu d'événements aussi accidentés que le sont ceux qui forment l'enfance d'une nationalité, les générations se succèdent rapidement. Pendant que l'une s'usait dans sa lutte contre la dictature de Eosas qu'elle devait renverser, une autre se formait, en sous-œuvre, qui remplacera, avec non moins d'éclat , mais peut-être avec plus de bonheur, la première. Il y a entre ces deux générations intellectuelles une différence si marquée et tellement remarquable, que nous n'hésitons pas à qualifier la première de militante et l'autre dJ organisante.
Il n'est pas temps , assurément , de porter un jugement précis sur cette seconde génération née pendant la dictature de Rosas, comme nous avons pu le faire pour la génération militante C|ui a accompli sa tâche, en renversant Rosas. Mais nous pouvons déjà signaler à l'attention de l'histoire les œuvres publiées par M. Alberdi, depuis la formation de la Confédération Argentine, comme constituant le type des tendances d'ordre et d'organisation sagement libérales, nées du gTaud mouvement des esprits , à la suite de la bruyante chute de Rosas.
M. Alberdi était l'un des plus jeunes iproscrits de la dictature. Comme Lopez, le fils, et comme Sarmiento, il avait passé les longues années de l'exil dans le Chili , livré à l'étude et à la méditation. Dès que la constitution donnée par Urquiza à la Confédération, sortie des entraves de la dictature de Rosas, fut publiée, il vit en elle le gage
d'une paix solide pour le pays argentin. Aussi s'exerça-t- 11 à la paraphraser avec conscience , en l'offrant pour drapeau aux Argentins de toutes les nuances politiques, les invitant à la considérer comme le palladium de la sécurité de tous , si tous concentraient en elle leur vouloir et leurs forces, pour marcher, sous cette égide, vers l'avenir, en oubliant le passé. Nous nous bornerons à recommander les œuvres de M. Alberdi aux esprits sérieux. Ses publications eurent un retentissement heureux pour grouper les opinions flottantes dans le pays argentin, au milieu du désarroi d'une réorganisation sociale.
Le gouvernement de la Confédération, reconnaissant des efforts du jeune publiciste, ne crut pouvoir les mieux récompenser, qu'en le choisissant pour son représentant près des Cours des Tuileries et de Saint-James, poste élevé qu'il occupe encore au moment où nous écrivons ces lignes. C'est ce qui explique la réserve que nous mettons en nous bornant à signaler M. iVlberdi comme type de la génération intellectuelle destinée à succéder à la génération que nous avons appelée militante.
A côté de M. Alberdi , comme théoricien de l'organisation constitutionnelle du pays argentin , il faudrait placer les principaux hommes pratiques de cette belle et grande entreprise ; mais ce serait écrire la page historique actuelle, et nous venons de dire les motifs qui s'y opposent. Cependant, on peut affirmer qu'en tête de cette liste figurera don José-Maria delCarril, dont nous avons déjà parlé, avec tous ceux qui l'ont aidé dans l'installalion de la présidence du général Urquiza, fondateur de l'organisation constitutionnelle de la Confédération argentine. Un seul d'entre eux nous est bien connu, c'est M. Juan-Maria Guttieres, qui occupa le premier le poste de ministre des relations extérieures de la Confédération nouvelle , et dans lesquelles il déposa des germes généreux et libé-
raax qui s'harmonisaient si bien avec l'ampleur de ses propres idées. Aussi modeste que savant , il réunissait les avantages de l'homme de science et de l'homme de lettres, en sa double qualitéd'ing'énieur et d'écrivain. Ses études préférées le portaient à approfondir les monographies indigènes de l'Amérique du Sud, et à ce point de vue, nul plus que lui ne tendait, en toute connaissance de cause, à développer les instincts nationaux. Son passage dans l'administration argentine n'a été que trop court , ce qui ne saurait étonner ses amis , à cause de son grand amour pour l'étude qui ne pouvait s'accorder avec les nécessités d'une organisation aussi laborieuse et active que devait l'être celle de la fondation constitutionnelle de la Confédération argentine. Retiré des affaires publiques , il donne aujourd'hui aux affaires du barreau tout le temps qu'il ne peut consacrer à ses chères études littéraires. On cite de cet auteur aimable et bon, autant que sincère, une étude sérieuse sur la poésie des langues Quichoa et A:nara, indigènes du Pérou, et des recherches d'un grand intérêt sur l'histoire du pays des Incas ; s'il a commencé déjà à publier ces travaux, nous désirons, pour le lustre de son nom, qu'il poursuive et achève ses intéressantes recherches.
Nons pourrions prolonger cette liste des hommes nouvellement célèbres, à divers titres , dans les contrées du Rio de la Plata, mais il nous reste à étudier ces intéressantes populations à un autre point de vue essentiellement philosophique, pour rechercher les bases morales sur lesquelles repose le caractère de ces jeunes nationalités.
Mais avant de commencer cette étude , saluons les trois glorieux débris de cette génération de grands hommes qui ont conquis à l'Amérique son indépendance et qu'il nous a été donné de connaître personnellement et d'aimer.
L'un représente la grande figure morale de Bolivar, qui fut la première épée de l'indépendance du centre Amérique,
c'est-à-dire le symbole de l'ordre dans la liberté. Nous voulons parler du maréchal Santa-Cruz , fondateur de la Confédération Péru-bolivienne. Cette belle création de si courte durée, surtout pour la Bolivie, sa patrie, aujourd'hui tombée de chute en chute aux plus bas échelons de la sécurité individuelle et de la prospérité publique (1), depuis que la tête et le bras du gran Mariscal lui ont manqué! Cette belle création a cessé d'exister à la chute du maréchal , dont les vues étaient trop au-dessus de son époque,
Le second, le général Alvarado, de Salta, qui, étudiant en 181 0, a gagné tous ses grades par des actions d'éclat , dans une époque où l'on peut dire que l'héroïsme du soldat était devenu vulgaire.
Enfin, le troisième est le général Guido, de Buenos- Ayres, qu'une haute capacité diplomatique recommande à l'histoire de ces pays. On lui attribue généralement de n'avoir travaillé que pour la prééminence de Buenos- Ayres , dans les questioûs de politique étrangère, même au dépens de ses goûts ou des aspirations intimes de son esprit élevé.
Après avoir salué l'aurore de l'indépendance du Sud- Amérique, dans ces trois types qui survivent à toute une génération éteinte, étudions les types nouveaux qui sont nés après le lever du soleil de la liberté ; soleil , hélas ! si souvent obscurci par les nuages de la licence ou par les noirceurs du despotisme, sa conséquence obligée.
(1) Les dernières nouvelles de la Bolivie sembleraient vouloir donner à cette assertion le plus heureux démenti , depuis la prise deipossession de la présidence par le général Aclia, Puisse-t-il cicatriser les plaies profondes de sa patrie ! !