II. — Manuel Herrera y Obes. — Son dévouement patriotique
Voici celui des hommes d'Etat du Rio de la Plata qui a montré , dans une lutte long-ue et sanglante , ce que peuvent la longanimité et la constance pour le triomphe d'une idée juste. Sans rien ôter aux collaborateurs de cet esprit dont la puissance tient à un remarquable assemblage de ténacité et de souplesse, nous le suivrons dans la ligne qu'il s'était choisie, pour atteindre son but , envers et contre toutes les chances , toutes les incompatibilités imaginables.
Il était fils de Nicolas Herrera, grande et belle figure des premiers jours de l'indépendance de Montevideo^ indépendance si disputée, qui mit en guerre l'empire du Brésil, né à peine , avec les provinces unies de la Plata, à peine sorties des guerres contre l'Espagne. Manuel Herrera fut le digne élève de son père. Il s'élevait, sous ce grand maître , au milieu des luttes complexes par lesquelles le Brésil et Buenos-Ayres se disputaient la possession de Montévideo. Le Brésil aspirait à la possession de cette ville par toutes les raisons puisées dans les nécessités géographiques de sa frontière du Sud , car cette possession doublerait, d'un seul coup , la puissance du Brésil, devenu maître de l'embouchure de la Plata. Buenos-Ayres luttait précisément pour empêcher cet agrandissement de son voisin, et aussi pour conserver le port de Montevideo dont l'Epagne avait voulu faire son Gibraltar transatlantique, avec juste raison. En effet, Montevideo est situé vis-à-vis
le cap de Bonne-Espérance, route de l'Inde, et un accord entre ces deux points, une croisière ayant ces deux relâches , pouvait, à un jour donné, interrompre fatalement le commerce européen avec le Pacifique d'une part , et d'autre part avec l'Océan indien.
L'Angleterre savait bien ces choses et visait sans cesse à détruire cette grande influence de la couronne d'Espagne. C'est ainsi que , dès 1 807 , le général anglais Beresford allait provoquer une insurrection à Buenos-Ayres , mais sans succès, et préparait, pour l'année suivante , la honteuse défaite de Whitelock. C'est ainsi qu'en \ 815 l'Angleterre se faisait adjug^er le cap de Bonne-Espérance, au détriment de la Hollande, pour sauvegarder ses possessions del'Inde. C'est ainsi qu'en 1831 , elle s'emparait brutalement des îles Malouines pour dominer, par le cap de Horn, la navigation du Pacifique, comme elle dominait celle de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance.
Ces citations étaient utiles pour faire comprendre l'importance extrême du port de Montevideo comme station navale au moyen de laquelle l'Angleterre aurait été maîtresse absolue des trois Océans. Aussi, arrêtée dans ses tentatives par la déroute complète de Whitelock en 1 808 , l'Angleterre s'efforçait-elle, dès 1820, de soustraire amicalement la fameuse île de Sainte-Catherine au faible Jean VI, roi de Portugal, alors réfugié au Brésil. Mais le ministère de ce roi mit fin aux obsessions du ministre anglais, en lui proposant ironiquement d'échanger l'île
convoitée contre la possession du port dePortsmouth !
C'était dire que Sainte-Catherine était pour le Brésil ce que Portsmouth est pour l'Angleterre. Or, cette île est le port maritime du Brésil le plus voisin de Montevideo.
Aussi , l'Angleterre , contrariée dans ses aspirations , profita-t~elle avec habileté de la guerre du Brésil contre Buenos-Ayres, en 1828, pour arracher cette belle proie de
sa convoitise aux deux bellig'érants en faisant de Montévideo un état indépendaut.
Le jeune Manuel Herrera y Obes grandissait, au milieu de toutes ces transformations, sous les yeux et l'enseignement de son père qui fut initié à tout ce qui regardait Montevideo.
A côté de Nicolas Herrera marchait vaillamment son beau-frère Obes qui, plus heureux que lui qui succombait à cette époque, survécut à la paix de 1828, dont le prix fut la reconnaissance de l'indépendance de Montevideo par les deux états belligérants : le Brésil et Buenos-Ayres. La convention prélimuiaire de paix fut signée sous la médiation du ministre anglais résidant à Rio-Janeiro , lord Ponsomby.
Une Convention nationale fut installée dans le nouve état de Montevideo qui prit le nom de « République Orientale de l'Uruguay. » Cette Convention comptait tous les noms d'une valeur réelle dans le pays. La principale de ses commissions fut charg'ée de la rédaction d'une constitution qui a résisté aux plus rudes épreuves depuis sa promulgation. Le docteur José EUauri, homme grave et d'un très-beau caractère, en fut le rapporteur. C'est le même qui, plus tard, a passé quatorze années de sa vie en Europe comme ministre plénipotentiaire , pour soutenir, près des cours de France et d'Angleterre , l'indépendance de son pays menacée par la dictature du général Rosas. Le docteur Ellauri est aussi l'oncle de Manuel Herrera.
Nicolas Herrera, Obes, Ellauri sont les trois principaux diplomates des premiers jours de l'indépendance de Montevideo (]].
(1) Une histoire purement diplomatique de Montevideo, base'e sur ses traite's divers et sur son Bulletin des Lois {Registro oficial) jetterait un g-randjour sur des faits aujourd'hui controverse's. Xous possédons ce livre et d'autres précieux documents inédits, mais la vie
Mais le docteur Obes , mieux placé , put déployer une habileté administrative au-dessus de son époque, et Montevideo lui doit, entre autres bienfaits, la démolition des remparts qui en faisaient une ville de guerre de premier ordre. Cette résolution hardie, à cette époque (1831) où l'indépendance de Montevideo n'était rien moins qu'assurée , porta, en peu d'années, cette ville au rang- de capitale de premier ordre dans l'Amérique du Sud. Elle éleva rapidement sa population de 15,000 à 50,000 âmes, g-râce aux bonnes dispositions, aux tendances libérales des fondateurs de son indépendance, qui appelèrent l'émigration européenne et la fireut prospérer.
La population de Montevideo dépassait le dernier chiffre désigné, lorsque avec 1843 commença l'ère de désolation qui, après neuf années (moins trois mois) d'un siège toutà-fait homérique, avait réduit en cendres ou en ruines les abords de la ville, et sa population de plus de 50,000 habitants à 17 ou 18,000.
Cette lutte grandiose, malgré ses proportions exiguës, n'était rien moins que le suprême effort des deux principes mis en scène pendant les vingt années de la guerre de l'indépendance qui fît perdre à l'Espagne la moitié de l'Amérique.
Un gros volume ne suffirait pas à décrire cette lUiade américaine, et le cadre qui nous étreint ne nous permet pas môme de l'entamer.
Mais, il faut le dire, les esprits indifférents ou paresseux, dans l'étude' des commotions qui agitent les peuples, surtout à leur entrée sur la scène des nationalités, auront pu voir, dans cette longue épopée de sang et de ruines, le fait seul des factions qui s'entre-déchirent.
d"un homme et une vie aussi agite'e que la nôtre sutfîra-t-el le à l'accomplissement d'une œuvre de ce genre, toute d'appre'ciation philosophique et d'économie politique et sociale?
C'était là une erreur capitale.
Le problème qu'a présenté Montevideo, de 1842 à 1851, c'était la lutte à mort de l'esprit d'expansion contre l'esprit de restriction. 11 fallait que le régime colonial de l'Espagne, avec son cortège de restrictions, politique, administrative et commerciale, cédât enfin le pas au régime d'indépendance et de self governement, comme disent les i^nglais. L'Amérique du Sud, résolue à vivre, non plus de la vie passive du colon, mais d'une vie active et propre à son sol, à ses ressources et à leur développement progressif, réclamait son autonomie.
Voilà le grand enfantement qui s'est opéré à la suite de catte longue et si douloureuse gestation de neuf années dans Montevideo.
Sans les efforts indicibles de cette résistance homérique de Montevideo contre l'armée du dictateur Rosas qui l'assiégeait, la puissance du Dictateur n'aurait pas été renversée par le général Urquiza, à la bataille de Caceros, le 3 février 1 852, aux portes de Buenos-Ayres.
Sans cette victoire décisiv e le pays argentin ne se serait pas constitué, et ces magnifiques contrées attendraient encore le messie libérateur, qu'elles on acclamé en la personne du premier président constitutionnel de la Confédération argentine, le général Don-Justo José de Urquiza.
Au cœur même de ce vaste incendie, qui dévore pêlemêle tous les égoïsmes et tous les dévouements, tous les courages et toutes les lâchetés, tous les héroïsmes et toutes les bassesses, toutes les fortunes et toutes les misères du pays, apparaît un nom, le plus humble, mais le plus glorieux, c'est celui de Don Joaquin Suares.
Cet homme, dont aucune parole ne peut dépeindre la sublime simplicité de cœur, a vu naître et finir le siège de Montevideo, assis sur le fauteuil ardent de la présidence,
comme les sénateurs Romains sur la chaise curule, en présence de l'ennemi. Après cinquante ans d'une vie fortunée et paisible, il n'a pas craint d'affronter les neuf années du siège de sa ville natale, et il a vu, sans sourciller, la fortune de ses pères dévorée, peu à peu, par la guerre, et ses enfants ruinés. Puis, le jour où il a pu signer le traité de paix, qui mettait fin à cette horrible g'uerre de frères contre frères, on Ta vu, impassible, rendre grâces à Dieu, dans le te deum solennel qui célébra la fin de tant de douleurs. Alors, dégagé, soulagé du fardeau du pouvoir. Don Joaquin Suares s'est retiré dans un jardin, où il attend, sans le demander, ni l'espérer peutêtre, que son pays comprenne la grandeur d'âme de cette victime si complète, si résignée du véritable amour de la patrie.
Sans doute, lui-même ne comprend pas toute la valeur de son noble dévouement. Nous avouons, sans embarras, que nous n'avons jamais pu passer devant cette maison sans ôter le chapeau, pour saluer la retraite d'un sage? Si jamais Montevideo élève des statues à ses plus dignes enfants, nous osons dire hardiment que la première doit être celle de Don Joaquin Suares.
Autour de ce beau caractère se groupèrent, dès les premiers jours du siège de Montevideo, tout ce que la ville renfermait d'hommes de tête et d'hommes de cœur. Nous citerons les principaux : Et, d'abord, Don Santiago Vazquez, esprit fécond en expédients, et qui sut puiser dans la bourse des amis les ressources dont le gouvernement était privé, par suite du siège et du blocus de Montevideo; puis, le général Melchor Pacheco y Obes, qui fut, à lui seul, l'outre à toutes les tempêtes intérieures qui devaient balayer les nuages amoncelés sur la naissante nationalité de son pays. Ses deux missions en France, comme envoyé extraordinaire de Montevideo, ont été diversement appré-
ciées, mais il est incentestable que le général Pacheco y Obes a été la cause efficiente du rejet des deux traités Leprédour, qui aurait livré Montevideo àRosas. Il a donc, lui aussi, sauvé son pays à sa manière, émule, 'en cela, de son cousin Herrera y Obes.
Les deux autres sont : le commandant Mora, qui fut l'Hector de la nouvelle Troie Américaine, en faisant assister ses contemporains à ces étonnants combats singuliers renouvelés d'Homère, et dont le moyen âge a reproduit les prodiges. Enfin , le colonel Tajes, qui, de simple travailleur, gagna, grade par grade, les épaulettes de colonel, par des actes de bravoure, de dévouement et souvent d'une admirable abnégation.
A la mort de Santiago Vasquez, tête principale, du gouvernement assiégé, le ministère qu'il occupait fut donné à Manuel Herrera, l'un des plus jeunes conseillers improvisés de ce gouvernement privé de toutes ressources normales. C'est dire tout ce que promettait sa capacité , puisqu'on la chargeait d'un tel fardeau. Il confia le ministère des finances qu'il quittait, à la probité de Don Lorenzo Battle, homme froid, énergique et d'une grande droiture.
Nous ne pouvons, pour Manuel Herrera (pas plus que pour les autres) entrer dans le détail de ses faits et gestes, mais il faut dire comment, à notre avis, il a mérité la qualité d'esprit patriotique que nous lui attribuons.
En butte à des difficultés inouïes, incessantes et aggravées par la prolongation du siège, compliquées des exigeances diplomatiques ou consulaires, le gouvernement luttait avec la conviction de son impuissance. Il était évident, aux yeux de tous, que l'intervention anglo-française soutenait Montevideo, sans le sauver. Il fallait donc trouver un élément nouveau de salut pour ce gouvernement étroitement confiné dans les défenses improvisées de la ville.
Sept années de siège avaient réduit les assiégés aux derniers expédients pour soutenir, au jour le jour, la garnison décimée par le tiphus et par les escarmouches de toutes les heures (1).
Alors, le premier ministre Herrera conçut un de ces projets qui font la gloire d'un homme, parce qu'ils renferment le salut d'un pays. 11 s'agissait pour lui d'appeler au secours de Montevideo assiégé, pour le compte de Rosas, le principal lieutenant de Rosas même, celui qui avait sauvé Oribe , dont la position était désespérée , devant Montevideo, dès la première année du siège.
En effet, le général Urquiza, gouverneur de la province Entrerios, cédant alors aux injonctions impérieuses du dictateur Rosas, avait franchi l'Uruguay, à la tête de son armée, forte de 4,000 hommes. Il rétablit les affaires d'Oribe et le délivra de son terrible adversaire Ribera , qu'il vainquit, à la bataille de la India muerta, au mois de mars 1846. Cette bataille n'eût lieu qu'après trois ans de marches et contre-marches, pour obliger à une affaire décisive, ce fameux et si habile chef de guérillas, l'incomparable Ribera qui, après avoir imité la lenteur de Fabius, pendant trois ans de guérillas continues, se laissa prendre, un beau jour, dans la souricière delà India 7nueria, en 1846 ; lui qui avait pu reproduire la fameuse retraite des
(1) C'est dans ces terribles circonstarices que les dames do Montévideo mont èrent ce que peut le vouloir de l'américaine, dans ses pi as nobles aspirations de dévouement et d'abnégation. Un hôpital improvisé par elles et soutenu à leurs dépens, reçoittous les blessés, même ceux des assiégeants faits prisonniers, et qui, dans le lit de douleur, proclamaient leur vives actions de grâces, à la vue des matrones montévidéennes.
Cet hospice, dont l'initiative était due aux dames Hocquart fnièce du docteur Obes), Ferez, Lafone, Gomes, Castellanos, Zumaran, Tomkinson, Rnker et tant d'autres, fut une fondation des plus utiles, c Y elle préserva, sans doute, de la mort, plusieurs miilers de blessés daus le cours du siège. C'était un spectacle touchant, de voir les premières dames de la ville remplir l'offices des sœurs de charité, avant d'avoir pu organiser ce pénible service, qu'elles inspectèrent constamment jusqu'à la fin du siège.
dix mille de Xenophon, devant Oribe victorieux à la bataille du Sauce, en 1842 (1), sur l'Arroyo grande !
Cette puissante diversion au rude échec que les escadres de France et d'Angleterre faisaient éprouver à Rosas, dans le combat naval d'Obligado, qui ouvrait, au commerce du monde, la navigation fluviale, neutralisa l'action de l'intervention an glo -française, et la résistance de Montevideo fut réduite au périmètre de la ville assiégée. La campagne resta tout entière au pouvoir d' Oribe , après la bataille de la India muerta.
Urquiza, vainqueur, était rentré dans son gouvernement d'Entre-rios à la fin de 1847. Dès lors, ou à peu près, commencèrent les fameuses négociations du ministre Herrera, pour amener une entente directe entre le gouvernement du Brésil et le général Urquiza. Mais celuici, simple gouverneur de province, n'était pas apte à traiter diplomatiquement avec l'empire du Brésil. D'autre part, la république orientale de rUuruguay occupée par Oribe, à Texception de la capitale, n'était qu'une ombre de souveraineté enfermée dans Montevideo.
(1) La biographie du général Rivera est, elle seule, toute l'histoire de Montevideo de 1820 à 1843, où commence le siège de Montevideo, comme celle de Rosas forme l'histoire de Buenos-Ayres de 1830 à 1852. Toute nationalité naissante porte nécessairement le cachet d'un caractère assez puissant pour entraîner dans sa marche les hommes et les choses de son époque.
Ailleurs, et pour les besoins de nos mémoires, nous avons es ■ quissé, à grands traits, la biographie de Rosas, dont l'apparition sur la scène politique avait bientôt entraîné et confondu les intérêts de sa domination avec l'intérêt national de sa patrie. Quant au général Rivera, quoique la fin de sa carrière ait été mêlée aux besoins de la diplomatie européenne, la plus grande partie de sa vie fut, on peut le dire, trop indigène pour qu'une plume étrangère ne soit pas exposée a des erreurs en faisant des recherches. Du reste, ses faits et gestes ne pourraient être séparés de la biographie d'un homme trèsextraordinaire, c'est le fameux Artigas, biographie à laquelle il serait bien plus difficile encore à un étranger de toucher. Il faut donc livrer cesdeux grandes figures militantes de l'indépendance de Montevideo, au scalpel de l'histoire. Elle dira leurs vices et leurs vertus, car nul homme n'est tout vice ni tout vertu, Ces deux biographies entraîneront aussi l'historique de cet épisode tout homérique, connu dans le pays, sous le nom de l'héro'isme des trente- trois, qui décida de l'indépendance de Montevideo.
C'est dans ces circonstances, que Don Manuel Herrera exécuta le projet incroyable (s'il ne s'était pas réalisé), d'engager le Brésil dans la coalition qui devait renverser Rosas, en chassant Oribe des portes de Montevideo, où, depuis sept ans, il s'intitulait président légal de la République orientale de l'Uruguay !
L'énoncé de cette entreprise désespérée, indique assez tout ce qu'il dût y avoir d'efforts, de ressources intellectuelles, de puissance de volonté et de capacités personnelles chez Don Manuel Herrera y Obes. Nous disons personnelles, parce que, né de son seul cerveau, ce projet eut été qualifié d'insensé, s'il avait été divulgué tout d'abord. Aussi, le ministre Herrera eut-il besoin de le traiter secrètement, au risque de compromettre sa popularité au milieu des assiégés, sa loyauté envers les ministres de France et d'Angleterre, et le succès même de la négociation, si elle eut pu être soupçonnée de Rosas.
Qui dira les cruelles péripéties de cette négociation de trois années mortelles de longueur, au milieu des embarras intérieurs de toutes les heures, au milieu des dangers extérieurs que nous venons de signaler?
L'histoire seule pourra les dire, armée de la correspondance secrète de cette singulière négociation, dans laquelle le moindre danger, pour Manuel Herrera y Obes, était d'être accusé de traître à son pays, alors qu'il travaillait à son salut î C'était bien la plus terrible alternative que pût accepter un homme d'État ; et le ministre Herrera en eût le grand courage, fort, uniquement, de sa propre intention. C'est ainsi qu'un homme d'Etat inscrit son nom dans l'histoire, en passant par le chemin de la gloire, ou par celui de l'échaffaud ! . . .
Pendant que la négociation respirait à l'étroit dans l'âme de Manuel Herrera, elle prenait corps, peu à peu, ù la cour du Brésil, confiée à l'habile dévouement de Don
André Lamas. Ce jeune diplomate si connu, dans la Plata et dans le Brésil, par ses écrits empreints de la verve sacrée de la conciliation, mena à bien la conception du ministre Herrera, qui avait pour seul confident sa conscience, et aussi André Lamas, qui s'y associait ! Fils de Louis Lamas, homme de cœur, connu par son énergique bon sens, André Lamas réprésentait à la cour du Brésil, le squelette de la souveraineté de Montevideo, sous le titre de ministre plénipotentiaire. Ce qu'il aura dépensé de convictions profondes et de dévouement, pour persuader au gouvernement impérial qu'il devait soutenir la nationalité expirante de Montevideo, l'histoire seule le dira. Ce que nous pouvons affirmer, c'est que André Lamas sût attirer vers cette cause désespérée les hommes politiques les plus influents et, entr'eux, le marquis d'Abrantes, le vicomte Pauline de Abreù et M. Carneiro Leào, homme d'Etat, qui gagna, dans cette négociation, le titre de vicomte de Paranà. Le premier avait échoué, dès 1842 , dans sa mission en Europe, dont le but était d'unir la France et l'Angleterre dans une action commune avec le Brésil, pour assurer la pacification du Rio de la Plata, alors que Eosas préparait l'invasion de Montevideo, après la défaite de Lavalle. La jalousie du Gouvernenent angolais sacrifia, dans cette occasion, son propre intérêt commercial, en repoussant cette ouverture, plutôt que de voir grandir l'intluence de la France, par une action commune et sympathique avec le Brésil (1 ) .
Mais le vicomte Pauline de Abreù, devenu ministre des affaires étrangères aa Brésil, reprit plusieurs années après, cette affaire et, convaincu de l'inutilité d'une entente cordiale avec l'Angleterre, malgré le désintéressement du Brésil, que l'Angleterre ne voulait pas voir gran-
(1) Pièces et documents au précis historique (inédit).
dir non plus, il assuma bravement, pour le Brésil seul, la responsabilité de l'entreprise. Seulement, il convia, pour la forme, tous les gouvernements de l'Europe, même de l'Amérique, qui voudraient s'associer à l'œuvre de pacification du Rio de la Plata, ce qui voulait dire à la destruction de la dictature de Rosas. Personne n'a oublié lesnote^i diplomatiques si claires, si fermes, si logiques du vicomte Paulino de Abreù, publiées à cette occasion, et on peut ajouter, à son grand honneur, si sincères, caries faits en ont consacré l'honnêteté, la loyauté.
Le marquis d'Abrantes, en 1842, avait échoué parla jalousie de la politique anglaise, malgré son talent et des efforts qui honorent son caractère, mais qu'il ne pouvait pousser au-delà de ses instructions. Le vicomte Paulino de Abreù, fort de l'appui des hommes considérables dont il était l'âme dans le Brésil, où les hommes d'Etat ne sont point rares, entraîna son pays dans la croisade contre Rosas.
En effet, l'état désespéré des affaires de Montevideo îinnonçait une imminente dissolution de la défense; la reddition de la place à Oribe n'était plus qu'une question de jours, d'heures même, après un si long siège, lorsqu'apparaît le fameux manifeste d'Urquiza, du i^'^mai 1851, suivi de l'avant-garde de son armée sur les bords de l'Uruguay. En 1843, il était venu, obligé par Rosas, pour sauver Oribe dans la détresse ; en 1 851 , il repassait la frontière, par sa seule et libre volonté, au péril de sa fortune et de sa vie, pour chasser Oribe victorieux des portes même de Montevideo.
Telle fut l'œuvre de Don Manuel Herrera y Obes, et c'est pourquoi nous l'avons choisi comme un modèle parmi les nombreux dévouements que suscita l'esprit patriotique dans cette longue et douloureuse période du siège de Montevideo,
L'histoire dira comment Urquiza délivra Montevideo, sans coup férir contre Oribe, en sig-nant un traité de paix précédé de ce mot fameux du général Urquiza : // ny a ni vainqueurs, ni vaincus ; nous sommes tous frères. Mais elle dira aussi, comment Don Manuel Herrera si habile, si dévoué, sacrifia peut-être son habileté à son dévouement, sur la foi de la présidence à lui promise, et qui lui fut ravie par surprise. Enfin, elle dira les traités signés par le Brésil avec Montevideo et le général Urquiza, comme auxiliaire. Celui-ci devint le général en chef de la croisade qui unit les trois drapeaux du Brésil et de Montevideo avec le pavillon provincial del'Entre-rios, pour le renversement de Rosas, dont la dictature resta ensevelie à tout jamais dans la bataille de Caceros, le 3 février 1 852.
Ces faits n'appartiennent plus à la biographie de l'homme patriotique que nous avons voulu faire connaître, mais ils furent la conséquence logique, nécessaire des combinaisons nées dans le cerveau du Docteur Don Manuel Herrera y Obes.