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Epreuves du sentiment, tome I ; avertissement

également le plus rude emprunteur qui se pût voir, et l'on a prétendu qu'il n'y avait guère de citoyen en France qui ne fût son créancier pour la somme d'un petit écu. Chamfort, allant plus loin, affirme qu'il devait trois cent mille francs en pièces de six sous. Le café de la Régence était d'ordinaire le lieu où l'auteur des Épreuves du sentiment levait ses contributions.

La Révolution le surprit en pleine vieillesse, mais toujours actif, toujours écrivant et toujours larmoyant. On ne savait plus son âge , il tournait au patriarche; on l'avait surnommé V Ancêtre de la littérature. Pourtant il prenait encore des airs de jeune homme. Il fut incarcéré pour une belle action, qu'on est heureux de rencontrer dans son existence un peu dégradée : il avait donné asile à un émigré, et il comparut devant le tribunal révolutionnaire, qui l'acquitta dans un jour d'indulgence.

En 1800, je retrouve Baculard d'Arnaud dans le café-restaurant de madame Simard, a l'entrée de la rue Mouffetard. Il a quatre-vingt-cinq ans environ, il marche un peu courbé, mais son intelligence n'a pas subi d'altération visible. Il parle beaucoup et se tient ordinairement assis dans le comptoir, à côté de la limonadière; il cause de ses voyages, de sa gloire, de l'ingratitude du siècle; il se vante un peu, mais on le laisse dire. Les musiciens et les officiers de la 96e lui offrent quelquefois un petit verre de liqueur qu'il accepte.

Quelquefois aussi madame Simard l'invite à dîner, lui et sa femme. Sa femme est la pétulance même; mais comme elle a beaucoup voyagé, beaucoup vu,

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beaucoup entendu, on l'écoute sans trop d'ennui, bien qu'elle ait le verbe haut et désagréable.

Madame d'Arnaud, à ce que raconte un homme de lettres qui l'a vue plusieurs fois, n'aimait pas Voltaire, parce qu'il était, disait-elle, fort laid, fort avare, au point d'enlever, en Prusse, après le souper, des bouts de bougie. « Ce récit ajoute l'écrivain, sur les lèvres d'une femme chez qui le mensonge ne paraissait point habituel, malgré son ton .excessivement criard, me causa quelque peine pour la gloire des lettres, et je ne pus jamais me décider à l'accepter comme une vérité1. »

Madame d'Arnaud assurait encore que le critique Fréron était très-gourmand. Lorsqu'il dînait en ville et qu'on le chargeait de dépecer le gigot, qu'il aimait beaucoup, il ne manquait jamais d'en réserver pour lui un morceau succulent. Un jour , madame d'Arnaud eut la cruauté de lui dire : « Monsieur Fréron, donnez-moi donc, je vous prie, du m or ceau que vous affectionnez tant et que j'aperçois sous le manche. »

Baculard d'Arnaud n'était guère aimé et encore moins estimé, si j'en juge par le portrait que trace de lui un pamphlet de l'an VIII, le Tribunal d'Apollon : « Taille fantasmagorique, hgure lacrymale, habit noir, visage blême, œil bleu terne, perruque qui atteste l'existence de l'ancien régime, nez au vent, soupirs continuels. C'est le doyen des romanciers noirs. Hommage à ses talents I et mépris à celui qui

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