‹ Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècleChapitre 16 sur 46 · FRÉTILLON · texte numérisé non relu

FRÉTILLON

Vous n'ignorez point, monsieur, que Frétillon était le surnom de la grande tragédienne. Ce surnom, par lequel elle était européennement connue, elle le devait à la rancune d'un de ses anciens camarades de coulisse, au comédien Gaillard de la Bataille, avec qui elle avait couru la province dans sa jeunesse. Gaillard de la Bataille l'avait aimée à la folie, et elle avait repoussé ses hommages avec une hauteur précoce. Mortifié, plus encore que désespéré par ses refus, il se vengea en publiant ce bas libelle qui a pour titre : Histoire de il/"® Cronel (anagramme de Clairon ou Cleron), dite Frétillon, actrice de la comédie de Rouen.

Gaillard de la Bataille n'en demeura pas la ; sa haine dura plusieurs années, pendant lesquelles il ajouta des suites à son ouvrage. Transportant la

scène tantôt à Caen, tantôt à Lille, il montra la Clairon en partie d'officiers , ou bien passant des bras d'un marquis dans ceux d'un traitant. C'est un livre abject en somme, et sans style, qui déshonora son auteur. Je n'en ai parlé que pour rappeler l'origine du sobriquet plus que galant de Frétillon.

D'autres ont pu élever jusqu'aux nues les talents de cette nouvelle ftlelpomène, comme on l'a appelée (ô ma pauvre Adrienne Lecouvreur !) ; pour moi, je dirai simplement que je ne pouvais pas la souffrir. Au théâtre, ce que je détestai toujours le plus, ce sont les génies académiques, ceux qui ne laissent rien à faire à la nature, ceux dont la sensibilité ne se meut que par des ressorts. On a dit de Clairon que nulle ne poussa l'art plus loin ; cela est possible, mais son talent était comme son nom, — quelque chose de sonore et de froid ; — et je me moque de l'art, en matière d'émotion ! Je préfère alors mille fois la Dumesnil, à qui la passion et le vin sortaient par les yeux !

Je n'étais pas le seul de mon avis, mais j'étais le seul qui l'exprimât tout haut, car une tragédienne ne m'a jamais fait peur, — surtout une tragédienne (les tragédies de Voltaire et de Marmontel. Je connaissais l'orgueil surhumain de cette reine de tliéâtre, et je goûtais un plaisir infini à le rabaisser. 1"" Clairon me prit en horreur. Elle jura de tirer une vengeance éclatante de mes propos ; je suppose

qu'elle jura par le Styx : les immortels de la Comédie-Française ne pouvaient pas faire moins que les immortels de l'Olympe.

Quoi qu'il en soit, je ne fis que rire des menaces de M"^ Clairon, — et j'eus tort; oui, j'eus tort. J'aurais dû me rappeler l'anecdote de Fréi'on et le mouvement extraordinaire qu'elle s'était donné pour l'envoyer 'au For-l'Evêque ; j'aurais dû me rappeler qu'il n'avait fallu rien moins que l'intercession de Marie Leckzinska pour empêcher qu'on n'allât arracher de chez lui ce journaliste, malade de la goutte. Mais on ne pense jamais à tout. La Clairon ne me fit pas conduire au For-i'Evêqiie , c'eût été trop d'honneur pour moi ; — vous allez voir ce qu'elle imagina.

C'était la première représensation de Tancrèdc, en '1761, je crois; quelques minutes avant le lever du rideau, j'allai prendre ma place accoutumée dans le parterre. Ce soir-là, j'avais fait grand bruit chez Procope ; je m'étais déclaré ouvertement contre la pièce, contre Voltaire, et partant contre la Clairon ; j'avais même prédit que la pièce n'irait pas au quatrième acte, et que moi, de La Morlière, je ferais une fois de plus justice du mauvais goût du public. Le mot était donné à mes hommes ; savamment répandus dans la salle, et l'œil fixé sur moi, ils n'attendaient qu'un signal pour propager le tumulte.

J'étais assis entre deux individus d'une taille

robuste et d'une figure patibulaire, que je ne reconnus pas pour mes voisins habituels ; néanmoins, je n'en pris aucune inquiétude. Tancrède commença ; je laissai passer les premières scènes. Vers la fin du premier acte seulement, je me mis en mesure de prodiguer les exclamations, les murmures, leshaut- Ic-corps, les mouvements d'impatience ; mais aux premiers symptômes d'hostilité que je laissai percer, mes deux voisins se rapprochèrent tellement de moi qu'ils faillirent m'étouffer.

— Holà ! dis-je à celui de gauche.

— Mordieu ! dis-je à celui de droite.

Ils se reculèrent un peu, et je respirai. La pièce tenait tout le public dans l'attention, lorsque, à un vers qui me parut marqué au coin de l'emphase, je laissai échapper un oh! oh! dérisoire, et qui fit rumeur. Au même instant, je me sentis broyé entre mes deux murailles vivantes ; et des paix-là ! paix donc! partis du milieu du parterre ne permirent pas à ma voix de se faire entendre. Je me contentai de rouler des yeux furibonds sur ces deux hommes, qui demeurèrent impassibles et silencieux, le regard attaché sur la scène, avec cette expression des gens qui n'ont point coutume de venir à la comédie. Ce que voyant, je haussai les épaules et je fus dégagé.

Le premier acte s'acheva. Au second, j'étais bien décidé à protester vigoureusement contre Tancrède et contre Aménaïde, représentée par la Clairon ;

mais au moment oh j'approchais mon sifflet de mes lèvres, le voisin de droite me saisit le bras avec une telle violence que le sifflet tomba par terre.

— Chut ! me dit-il.

Pour le coup, je me démenai de toutes mes forces, et j'allais m'exclamer, quand je sentis mon autre bras comprimé non moins énergiquement.

C'était le voisin de gauche.

— Silence ! me dit-il.

Le sang m'arriva à la figure ; mais, retenu par les deux poignets, que pouvais-je faire ? J'essayai de me lever cependant.

— Restez tranquille , me dit brutalement dans l'oreille le premier de ces bourreaux.

— Si vous faites un geste, si vous jetez un cri, ajouta le second, notre ordre est de vous enlever de votre place et de vous expulser du parterre.

Ces hommes étaient deux exempts de police déguisés ; j'aurais dû m'en apercevoir plus tôt à leur laconisme farouche. Ils étaient taillés en athlètes ; toute lutte avec eux eût été misérable, et je ne dus même pas y songer.

— Ahçà! mes drôles, murmurai-je, savez-vous qui je suis?

— Parfaitement ; vous êtes M. le chevalier de La Morlière, et nous avons mission, mon camarade et moi, de vous surveiller.

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui et demain, et tous les jours, jusqu'à nouvelle consigne.

— Mais de quel droit?... demandai-je, confondu. L'exempt ne m'écoutait pas ; ses yeux étaient fixés

sur la scène avec admiration.

— Taisez-vous, dit-il, voilà M"'' Clairon qui entre en scène ; ah ! quel jeu, quelle actrice, monsieur le chevalier !

Et il se mit à claquer.

J'étais pourpre ; je me tournai vers le second exempt, qui me parut être moins facile à l'enthousiasme.

— Ainsi, lui dis-je c'est désormais entre vous et votre camarade qu'il me faudra assister à la comédie?

— Oui, Monsieur le chevalier, et croyez que nous en sommes bien contents ; moi, surtout, qui aime tant les pièces de M. de Voltaire.

— Pardieu ! m'écriai-je en grinçant des dents, je suis enchanté que ce soit ma compagnie qui vous procure ce plaisir.

— Il ne tiendra qu'à M. le chevalier de n'avoir pas à se plaindre de la nôtre,

— Et comment cela ?

— En s'abstenant scrupuleusement de toute manifestation désapprobatrice; ce qui doit être bien facile à M. le chevalier, lorsqu'on joue des pièces comme celle-ci, par exemple. Tenez, écoutez : quelle grâce

dans la période, quelle majesté dans la rime ! Ali ! les beaux vers ! les beaux vers !

Les deux exempts se mirent à l'unisson et applaudirent à tout rompre.

— Bravo ! Clairon ! bravo ! criait le premier.

— Bravo ! Voltaire ! bravo ! criait le second.

On se représente ma situation ; elle n'était pas tenable. Je quittai la place au troisième acte pour aller exhaler ma rage dans la rue.

Le lendemain, je ne parus pas à la Comédie- Française ; le surlendemain non plus. A la fin de la semaine, j'y entrai, non sans une vive appréhension. Les deux exempts m'attendaient ; ils me rejoignirent et se placèrent à mes côtés, après m'avoir donné toutes sortes de marques de respect.

11 m'était impossible, dans cette aventure , de méconnaître le doigt de Frétillon.

J'enrageai. Ma contenance fut toutefois celle d'un homme de condition, qui prend galamment les choses, et qui compte assez sur son imagination pour n'être pas inquiet de sa revanche.

En effet, l'occasion se présenta de mettre les rieurs de mon parti.

Cette fois, ce ne fut point à la représentation d'une tragédie de Voltaire, mais à celle d'un mauvais drame de Saurin, Blanche et Guiscard, imité de Thompson, qui lui-même en avait pris le sujet dans Gil Blas. Frétillon y avait un rôle dont on disait

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merveille et pourlequel Garrick était venu lui donner des leçons. J'étais d'autant plus animé contre la pièce nouvelle que j'avais autrefois traité au sujet analogue, que je l'avais présenté aux Comédiens- Français , et que je m'étais vu éconduit, comme un écolier par des régents de sixième. A tous ces titres, je ne pouvais pas manquer la représentatioïi de Blanche et Guiscard.

Mes deux voisins étaient à leur poste,

— Ma foi, monsieur le chevalier, médit l'un, nous désespérions depuis quelque temps de votre présence ; on a cependant joué de bien jolies pièces, et M"*^ Clairon s'est surpassée.

En toute autre circonstance, j'aurais vertement corrigé pe drôle, plus narquois évidemment que son devoir ne le comportait. Aujourd'hui^ je ne voulais rien compromettre ; je me contentai de le regarder de travers, et de graver, pour l'avenir, son signalement dans ma mémoire.

— Mais, ajouta l'autre, lorsque nous avons vu paraître votre lettre de réclamation au sujet de la nouvelle tragédie, nous avons bien pensé que vous ne pouviez pas vous dispenser de. venir ce soir au théâtre.

Celui-ci avait plus de retenue.

— Qui est-ce qui joue ? lui demandai-je.

— C'est Bellecour, avec M"'' Dubois et la Clairon

— C'est une belle fille, la Dubois.

— Oui, monsieur le chevalier.

— Et qu'est-ce qu'on dit de l'ouvrage ' continuai-je indifféremment.

— De l'ouvrage de M. Saurin?

— Oui.

— Mais, monsieur, répliqua l'exempt avec l'expression de la plus honnête surprise, est-ce que l'on peut dire quelque chose d'un ouvrage avant qu'il ait été représenté?

— Bon ! vous savez bien ce que j'entends ; je demande ce que l'on on pronostique, si l'on croit à un succès ou à une chute.

— Oh ! monsieur le chevalier, on s'attend à un succès.

— Comment cela?

— Est-ce que M. Saurin n'est pas de l'Académie?

— Eh bien ! dis-je en riant, ce n'est pas une raison.

— C'est une raison pour un exempt, répondit-il avec une gravité un peu piquée.

Il n'y avait pas à causer avec cet homme -là.

Je me retournai vers la salle.

Blanche et Guiscard commença : le premier acte fut un peu froid, malgré une reconnaissance et malgré le pittoresque des costumes siciliens, copiés au Cabinet des estampes. Je ne bougeai pas ; mais, à deux ou trois reprises, je bâillai avec une grande apparence de candeur. Mon voisin de droite, qui ne

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se méfiait de rien, eu fit autant, et bientôt il fut imité par mon voisin de gauche. Je continuai avec expansion. Les bâillements gagnèrent le parterre tout entier; vers le milieu de la pièce ils avaient escaladé la galerie et ils circulaient dans les loges. Je suivais avec un plaisir malin les progrès de la contagion, dont j'étais le foyer. Vainement les comédiens redoublaient d'efforts pour secouer cet ennui, dont la manifestation leur arrivait par une multitude de mâchoires ouvertes ; il y eut un moment oti l'épidémie, franchissant la rampe, vint leur contracter la gorge et resserrer au passage les hémistiches de l'infortuné Saurin. Dès lors, la chute de la pièce fut décidée ; je me hâtai d'y porter les derniers coups en bâillant plus démesurément que jamais. Cette fois, mon intention n'échappa pas aux deux exempts. Celui de droite me dit :

— Monsieur le chevalier, nous sommes désolés d'avoir à vous rappeler à la prudence.

— Pourquoi cela? demandai-je.

— Parce que Vous bâillez avec une affectation visible.

— Eh bien ! si je m'ennuie ?. .

Les deux exempts se consultèrent du regard ; ma réponse les avait embarrassés.

— Au fait... murmura celui de gauche.

Mais l'exempt de droite, qui était le plus féroce^

crut trancher péremptoirement la question par ces mots :

— Vous vous ennuyez trop.

Je ne me déconcertai pas, et, avec le plus grand flegme du monde, je lui posai cette interrogation :

— Est-ce que vous vous amusez, vous?

Ils furent interdits.

— Je ne dis pas cela, dit le premier; mais... Lejs ne dis pas cela était sublime ; je n'en voulus

pas entendre davantage, je m'en tins au je ne dis pas cela; et comme j'avais soulevé un point délicat de controverse sur lequel leur consigne était muette ou plutôt qu'elle n'avait point prévu, ils me laissèrent bâiller jusqu'à la fin. Est-il nécessaire de dire que Blanche et Guiscard tomba, ou, pour mieux dire, s'affaissa sous l'indifférence publique, — indifférence dontFrétillon eut sa part, victime, elle aussi, de mon nouveau système de cabale ?

Je triomphai donc, mais je ne triomphai pas longtemps. Frétillon était toute-puissante : elle le fit bien voir. Lassée d'une lutte où j'avais su conserver l'avantage, elle résolut de m'écraser tout-à-fait; le coup qu'elle me porta était le seul auquel je ne m'attendais pas. Elle sollicita et obtint de M. de Sartine un ordre inouï, parlequeliL m'était défendu de me

PRÉSENTER DÉSORMAJS A LA ComÉDIE-FrANCAISE.

Furieux, je cours chez ce magistrat ; j'ai toutes les

Iteines du monde à le voir, encore plus de peine à obtenir de lui quelques explications.

— Que voulez-vous? me dit-il enfin, M"^ Clairon est très-bien en cour ; vous, vous avez une réputation détestable ; il faut vous résigner. On vous a assez averti ; d'ailleurs, c'est votre faute.

— Mais une telle interdiction est inusitée et ne s'appuie sur aucune loi.

— C'est vrai ; mais M"'' Clairon a couru chez les gentilshommes de la chambre; elle les a prévenus, elle les a attendris. « Je ne peux pas jouer à la vue de ce monstre ! » a-t-elle dit en parlant de vous. Enfin...

— Enfin?

— Elle a menacé de se retirer du théâtre .

— Quelle parodie ! m'écriai-je ; il n'y a pas de mois , pas de semaine , pas de jour qu'elle ne renouvelle cette menace; et vos gentishommes de la chambre auraient beau jeu à la prendre au mot !

— Peut-être avez-vous raison, me dit froidement M. de Sartine ; mais cela ne me regarde pas, j'obéis à des ordres supérieurs.

Je voulus insister, il me tourna le dos. • J'écrivis mémoires sur mémoires , j'invoquai la justice, j'exposai l'histoire de mes querelles avec les comédiens français ; Tordre ne fut pas révoqué. Je remuai terre et ciel pour intéresser à ma cause quelques personnages influents, et je m'aperçus une fois

de plus que ma force n'était qu'en moi seul. Qui eût voulu protéger le chevalier de La Morlière? Qui eût osé le défendre hautement? Il n'y avait que le chevalier de La Morlière qui pût plaider pour le chevalier dé La Morlière. Un nouveau et fulminant mémoire, en forme do consultation, que je lançai dans le public, intimida l'autorité ; j'y demandais par quelle voie me pourvoir pour jouir du droit, qui appartient à tout citoyen libre, d'aller, en payant, à la Comédie Française. On craignit que cette affaire ne fit trop de tapage; et, en dépit de M"'' Clairon, le lieutenant de police, qui vit que j'étais homme à mener loin les choses, leva l'interdiction arbitraire qui pesait sur moi.

Ainsi finit, — à mon honneur, — ce débat si longtemps prolongé. A Venise, je n'en aurais pas été quitte à moins d'un coup de stylet ; mais nous étions à Paris, et la Frétillon n'avait pas de sbires à ses ordres.

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