LE GRATTOIR
Il n'est jamaîs question de plumes à écrire dans l'antiquité ; c'est une invention postérieure de plusieurs siècles à l'ère chrétienne. Pour écrire sur les feuilles d'arbre, l'écorce et les tablettes enduites de cire, dont se servaient les peuples anciens, on employait, comme on l'a vu précédemment, le style ou stylet; mais pour tracer des caractères sur la toile, le. papyrus, etc., on faisait usage de roseaux {calami) taillés à l'aide d'un canif.
L'Italie produisait des roseaux propres à faire des calâmes, mais ils étaient noueux, fistuleux, spongieux, couverts d'un bois mince qui se desséchait, buvait l'encre et se fendait presque tou-
jours. Les meilleurs, selon Pline, venaient de Gnide, ou des environs du lac Anaïtique, en Asie, ou d'Egypte. Apulée, au livre premier de ses Métamorphoses^ montre sa préférence pour ceux de cette dernière contrée, lorsqu'il rapporte qu'il écrit « sur du papier d'Egypte, avec un roseau du Nil ». L'épigrammatiste Martial, dans son distique sur les paquets de roseaux h écrire^ précise davantage : « Les roseaux de la terre de Memphis servent à l'écriture ; emploie, pour couvrir tes toits, ceux des autres marais. »
C'étaient donc les bords du Nil et la ville de Memphis, où les roseaux étaient manufacturés, qui fournissaient la plupart des calâmes usités dans tout l'Orient. Pour dresser les inscriptions des obélisques, comme pour tracer sur le papyrus les prières des rituels, les prêtres ne se servaient point du pinceau, comme quelques savants l'ont cru à tort, mais d'une plume de cette espèce de jonc produit par le papyrus, et jamais d'aucun autre instrument. Horus Apollon, dans ses Hiéroglyphes y et Clément d'Alexandrie, dans ses StromateSy le disent positivement.
Les roseaux d'Egypte étaient torts comme les grosses plumes de l'aile d'une oie, bruns, fermes
et luisants quand ils étaient secs. Sur une fresque de Sakkarah, conservée aujourd'hui au Musée deBoulaq, l'artiste a représenté les scribes faisant le compte de la récolte ayant l'encrier sous le bras, et deux roseaux de rechange à l'oreille.
Une vitrine de la Salle Funéraire^ au Musée Égyptien du Louvre, renferme des palettes de scribes. Ces petits meubles sont ordinairement en bois dur ; un trou de forme carrée servait à insérer les roseaux taillés pour l'écriture. « Ma langue est comme le roseau d'un scribe qui écrit très vite, » dit le roi David dans un de ses Psaumes ; et Jérémie donne à entendre que de * son temps le roseau des scribes passait pour une plume de fausseté. Les scribes, en effet, étaient des écrivains choisis parmi les docteurs, qui avaient seuls le droit de faire des copies du Pentateuque ; comme marque de leur emploi, ils portaient attachés à leur ceinture une écritoire, ainsi que le rapporte Ézéchiel (ix, 2), sorte de boîte assez longue pour contenir de l'encre, un canif et des roseaux, dont le bec large était taillé obliquement, parce que cela était nécessaire à cause de la conformation des lettres hébraïques. L'apôtre saint Jean, dans son épître à Caïus, dit égale-
ment : « J'avais bien des choses à vous écrire, mais je n'ai point voulu le faire avec l'encre et le roseau, parce que j'espère vous voir bientôt : alors nous nous entretiendrons de vive voix. »
Le qalatn ou plume de roseau semble avoir été importé dans l'Inde par les Arabes. Les poètes indoustanis y font souvent allusion. « Lorsque je vois ton épée dressée comme un étendard, je considère ma tête comme un qalam prêt à être taillé, » lit-on dans un ga:(al d'Acif, tiré des Chants populaires de l'Inde.
De même que les Musulmans de l'Inde, les Persans emploient le roseau pour écrire et lui donnent également le nom de galam, expression usitée chez la plupart des Orientaux. Suivant le voyageur Chardin, on en recueille une grande quantité dans les marais formés par le Tigre et l'Euphrate, aux environs de Hellah et de Douak, entre Bagdad et Koufah. Dès que les roseaux ont été coupés, on les met tremper dans le marais même où ils ont crû, et là ils acquièrent le beau poli et la couleur marron froncé qui les distingue. M Les qalams sont, en général, de la grosseur de nos belles plumes d'oie, et les Persans les taillent à peu près de même, mais ils y laissent
un bec bien plus long. Il ne se cueille de ces roseaux en aucun autre endroit; Ton en transporte dans tout l'Orient, comme étant les meilleures plumes ; il en croît aux Indes ; mais ils sont plus tendres et d'un jaune plus pâle. Ces roseaux-là servent de plume partout en Orient*. »
Quant aux Arabes, le qalam est chez eux en grand honneur. « Louange au Dieu très haut, dont nous avons reçu la parole et l'ouïe, le qalam et les yeux, le papier et l'intelligence, » lit-on dans la première séance du Mâristân, par le Cheykh El- Mohdy.
En Orient, on emploie le Bambusia scriptoria^ roseau qui est delà grosseur de nos plumes ; dans les Etats musulmans de l'Afrique et de l'Asie, les écrivains prennent des roseaux ordinaires (arundo donaxy, de gros diamètre, et les fendent dans la longueur; ils en font, suivant la grosseur, un nombre plus ou moins grand de qalams. Une fois que ces qalams ont été amincis à leur extrémité, on les fend comme nos plumes, et l'on y pratique
* Voyages du chevalier Chardin en Perse, nouvelle édition par Langlès.
2 Arundo orientaîis tenui-folia^ caule pleno, ex qud Turca calamos parant. Tournefort, Instituts.
une espèce de rigole pour laisser couler l'encre. Le bec doit être coupé dans sa largeur, avec une inclinaison proportionnée aux différents accidents du type à calligraphier.
Ibn-el-Bawab, poète célèbre et calligraphe arabe, qui vivait au v* siècle de Thégire, donne à cet égard quelques indications curieuses :
« O vous qui désirez posséder dans sa perfection l'art d'écrire, et qui avez l'ambition d'exceller dans la calligraphie, choisissez d'abord des qalams droits, solides et propres à produire une belle écriture ;
« Et lorsque vous voudrez en tailler un, préférez celui qui est d'une grosseur moyenne.
« Examinez ses deux extrémités, et choisissez, pour la tailler, celle qui est la plus mince et la plus ténue.
« Placez la fente exactement au milieu, afin que la taille soit égale et uniforme des deux côtés.
Après que vous aurez exécuté tout cela en homme habile et connaisseur en son art,
« Appliquez toute votre attention à la coupe, car c'est de la coupe que tout dépend. »
Dans la collection d'objets d'art et de curiosité du moyen âge et de la renaissance recueillis par
M. A. Raifé, figurait un roseau servant de plume et monté en argent doré, de travail orientai {Catal., n° 422). On voit, d'autre part, dans la Salle d'Eckmiilh, parmi les objets donnés au Musée d'Auxerre par M"'*' la marquise de Blocqueville, née Davout d'Eckmûlh, un qalam arabe en bois sculpté et peint, provenant d'Alger.
SelonlQtr2iitésurVOrigînedesChoses,lesChmois, au contraire, commencèrentparse servir de simples bambous pointus. Les bambous furent ensuite remplacés parles pinceaux, définis dans le Dictionnaire de Hiu-Chin, « instruments qui servent à tracer l'écriture ». Suivant Tching-Taï, « dans l'antiquité, on n'était par dépourvu de pinceaux pour écrire; seulement c'est depuis Moung-Tien, des Thsin, que l'on a commencé à employer le poil de lapin dans leur fabrication. Le maître (Confucius) pour écrire les Annales du royaume de Lou (sa patrie), se servit de pinceaux dont le poil provenait d'une espèce d'antilope ».
Les Grecs, qui par Hérodote et Platon avaient eu connaissance des coutumes égyptiennes, préférèrent se servir du roseau pour écrire et lui donnèrent le nom de calamos. Les « roseaux au bec
pointu , les calâmes fendus à leur pointe et bien taillés,» les « excellentes plumes aux becs noircis », les « roseaux qui révèlent les mystères de la pensée », et « par lesquels le temps conserve à l'avenir la mémoire du passé », sont maintes fois célébrés parles poètes deV Anthologie grecque. La forme et la taille de la plume est du reste démontrée par le calame que tient une des trois Parques sur l'urne cinéraire de la Villa Borghèse, représentant la mort de Méléagre. Une figure de femme en terre cuite, publiée par Ficoroni, et qui tient une plume dans sa main, fait voir ainsi qu'une pierre gravée du cabinet de Stosch, que les écrivains de l'antiquité tenaient la plume de la même manière que nous.
tt Les paroles ont beau courir, la main vole plus vite encore. La langue n'a pas achevé, que la plume a déjà fini, » dit le poète Martial, dans un de ses distiques intitulé le Tachygraphe. Aussi les plumes de canne ou de roseau se sont-elles conservées jusqu'à l'époque du moyen âge, et les poètes, à l'exemple de ceux de l'Orient, se sont plu à les célébrer. Cœlius Symposius, auteur latin de la fin du m*' siècle, a laissé une énigme sur la canne à écrire :
Un Dieu m'aime * : j'habite au bord des frais ruisseaux , Et mes doux sons font gémir les échos :
Docile à la main qui me guide,
De mon maître silencieux,
Par les traces d'un noir fluide, J'annonce au loin les secrets et les vœux •.
D'un autre côté, dans le Roman d'Apollonius de Tyr (v* siècle), translaté du grec en latin vers 1350, on trouve une énigme intitulée : Le Roseau taillé en plume y dont voici une ancienne traduction :
De la rive profonde ami fidèle et tendre.
Je chante les neuf sœurs ; et je leur fais entendre D'harmonieux accords, quand, gorgé de liqueur. Mon bec est tout noirci de l'humide couleur.
Chez les Romains, la plume de roseau était désignée par les mots arundo ou fistulay comme on le voit dans Ausone et dans Perse. Cicéron et Horace nomment aussi le roseau à écrire calamusy expression adoptée de préférence par les écrivains latins. Ausone lui donne par exten-
* Allusion à la fable de Pan et de S5aynx.
* Enigmes de Codius Symposius, traduites en vers français par l'abbé Duru.
sion le nom defissipeSy « pied fourchu », parce qu'elle était fendue comme les nôtres au bec.
Quant au serre-plumes ou étui pour mettre les roseaux à écrire, on l'appelait calatnarius ou theca calamaria. Suétone raconte à ce sujet que l'empereur Claude, devenu méfiant et peureux, cessa seulement vers la fin de son règne de faire ôter aux esclaves et aux scribes les boîtes à plumes et les poinçons qu'ils portaient à la suite de leurs maîtres. « Quand tu auras reçu cette écritoire (jheca calamaria), ne manque pas de la garnir de plumes. Je t'ai donné le principal ; à toi d'y joindre l'accessoire, » lit-on dans les Epigrammes de Martial.
Quelques peintures antiques offrent des représentations de roseaux à écrire, dont on rencontre des modèles aussi rares que précieux provenant de Portiçi, avec les objets exposés dans h Salle des Papyrus , au Musée National de Naples.
On peut voir au même musée [Salle des Bron:(es) un petit tuyau en verre moderne, renfermant une plume en roseau trouvée dans un papyrus à Herculanum. Près du tuyau, on a placé une copie moderne de ce roseau taillé de façon à pouvoir écrire.
LA PLUME, LE CANIF, LE GRATTOIR 8l
Dans la rue de VAbondancey anciennement rue des Orfèvres^ à Pompéi, les murs conservent encore les noms des propriétaires en caractères grossiers, peints en rouge ; quelquefois, ils recouvrent le nom d'un précédent propriétaire, imparfaitement effacé. Plusieursde ces marchands, suivant une coutume dont les exemples sont multipliés, se mettent toujours sous le patronage de l'édile. C'est ainsi que le scribe Faventius, se recommandant à Tédile, Ajoute à côté de l'inscription un portrait avec la plume à Voreille,
Les Romains se servaient aussi d'une espèce de plume à écrire, nommée penna, faite d'une penne, dans le genre de nos plumes d'oie. On cite un vers dejuvénal (Satire IV, v. 149) :
Anxia precipiti venisset epistola pennâ
qui ferait remonter jusqu'à son temps (42-123 apr. J.-C.) l'usage des plumes à écrire.
Ce témoignage est confirmé par deux bas-reliefs des colonnes Trajane et Antonine, construites au II® siècle de notre ère. Sur ces deux bas-reliefs on trouve la penna dans les mains d'une femme représentant une Victoire et occupée à écrire les triomphes des empereurs. Son
emploi comme instrument à écrire sur le parchemin et le papier est toutefois d'une époque relativement moderne ; le roseau {arundo, calamus) ayant seul été usité dans les premiers temps de l'antiquité. Mais on peut inférer d'un texte de r « Anonyme » , auteur d'une Histoire de Constancey et extrait par Adrien de Valois dans ses notes sur Ammien Marcellin, que les plumes se répandirent peu à peu, dès le v® siècle, sans pour cela faire cesser Tusage des calâmes ou roseaux.
Isidore de Séville, qui vivait au vu® siècle et qui, comme chacun sait, ne parle que des anciens usages, est le premier auteur qui fasse mention des plumes d'oiseau pour écrire, « Le roseau [calamus) et la plume [penna) sont les instruments qui servent à écrire. Ce sont eux, en effet, qui font pénétrer {infiguntur) les mots sur les parchemins; mais le calame est tiré de l'arbuste, tandis que la plume vient de l'oiseau. La pointe de celle-ci est partagée en deux parties , et tout le reste du corps demeure intact*. »
Althelmus, mort en 709, le premier Saxon
* Etymologiarum sm Originum libri XX, 1. vi.
qui ait écrit en langue latine, a composé les vers suivants sur une plume de pélican :
SUR UNE PLUME A ÉCRIRE (dE PENKA SCRIPTORIA)
<c Je pris jadis naissance, blanche progéniture, aux flancs immaculés du pélican, dont le large gosier se désaltère aux eaux pures du laci
« Dans la blanche plaine je vais en droite ligne, laissant sur les blancheurs de la route mes traces d'azur, et par l'ombre de mes circuits menaçant le champ lumineux.
c( Mais ce n'est pas assez d'un sentier tracé dans la plaine ; en mille sens divers la voie s'y divise, conduisant toujours au haut des cieux celui qui ne sait point s'égarer*. »
Dans ce logogriphe, Tauteur fait allusion à la feuille de papier (blanche plaine^ champ lumineux) sur laquelle on écrit, et aux divers traits de plume que faisait le scribe en écrivant.
Il est encore fait mention des plumes à écrire dans l'inscription ci-contre tracée sur les murs du
^ Maxima Bïhliotheca patrum, Lugdini, 1677.
musée ou de Tappartement qu'occupaient les religieux copistes de Charlemagne :