‹ Les outils de l'écrivainChapitre 4 sur 6 · AD MUSEUM LIBROS SCRIBENTIUM · texte numérisé non relu

AD MUSEUM LIBROS SCRIBENTIUM

a Qu'ici travaillent les frères qui copient les livres sacrés et les écrits vénérés des Pères de l'Eglise. Que Ton n'y entende aucune parole de frivolité, de peur qu'à son occasion la main ne se méprenne en ce qu'elle doit écrire. Les exemplaires les plus corrects doivent être recherchés par les copistes, afin que leur plume marche rapidement dans son droit chemin. Que chaque membre de phrase soit séparé par les deux points ou par la virgule, et que la fin de la période soit toujours marquée par le point, de peur qu'en remplissant ses fonctions à l'église devant la pieuse assemblée de ses frères, le lecteur ne lise mal ou soit obligé de s'interrompre tout à coup*. »

A partir de cette époque, les plumes paraissent avoir fait abandonner complètement les roseaux. Cependant, suivant Browerus, on se servait encore de la canne ou du calame pour les lettres

* AUuiniopera^ cura Frobenii, Ratisbonae, 1777.

onciales et les majuscules, et de la plume pour les petits caractères. Cette opinion est partagée par Montfaucon. « S'il nous était permis ici de recourir à des conjectures fondées sur les traits de récriture courante, dit- il dans sa Nouvelle diploniatiquegrecquCy nous donnerions les diplômes mérovingiens au calamus, ainsi que les chartes romaines, dont l'antiquité remonte encore plus haut. Au VIII® siècle, là plume tl lecalame auraient servi à écrire en France tour à tour les diplômes, mais la plume aurait insensiblement pris le dessus. Au siècle suivant, le roseau n'aurait plus été admis à écrire les actes émanés de la puissance royale, quoiqu'il ne fût pas exclu des signatures, et que les bulles des papes et les actes synodaux le préférassent encore à la plume. »

L'abbé de Godwic observe fort judicieusement qu'à défaut de textes clairs des auteurs sur l'antiquité des plumes, on peut s'en tenir aux peintures des anciens manuscrits. Mabillon en cite deux, l'une de Fabbaye de Hautvilliers, du temps de Louis le Débonnaire, et l'autre de l'abbaye de Saint-Amand, du x® siècle. Lapremière nous offre les portraits des Evangélistes, tenant des plumes à la main ; la seconde représente dans la même at-

titude Beaudemont, ancien écrivain de la vie de saint Amand ; il ne s'ensuit pas qu'au ix*" et au x^ siècle l'usage des cannes fût totalement aboli, mais bien qu'on se servait de plumes, même pour écrire les manuscrits.

Quoi qu'il en soit, plus on approche de la fin du moyen âge, plus on trouve répandu l'usage des plumes à écrire, particulièrement dans les couvents et les abbayes, où l'art des copistes était en grand honneur. C'est pourquoi Pierre de Montboissîer, surnommé Pierre le vénérable^ l'un des plus célèbres abbés de Cluni et l'ami d'Abélard, exhorte un de ses amis à préférer « la plume (penna) à la charrue, et à écrire au lieu de labourer* ».

V Inventaire du roi Charles F, dressé en 1380, mentionne une écritoire d'or contenant, entre autres objets, « une penne à escripre ; » et VOreloge de la Mort, fabliau du xiv* siècle, parle de celles dont se servaient les écoliers.

Les uns apprennent à escripre Des greffes en tables de cire;

* Lettres de Pierre de Cluni, dans la Bihliotheca Cluniacencis.

Les autres suivent la coustume De fourmer lettres à la plume, Et peignent dessus les peaux Et de moutons et de veaux.

« On assortit les plumes, dit OUivier de Serres, selon à quoi on les destine ; pour les licts, pour escrire... et pour autres usages. » Antoine Du Verdier, dans les OmonimeSy satire des mœurs corrompues de ce siècle (Lyon, 1572), voulant parler des abus de son temps, s'écrie :

Mais il n'y suffîroit papier ne parchemin, Et la plume pourroit demeurer en chemin.

En cette occurrence, fallait-il au moins que des connaissances spécialesprésidassentau choix d'une bonne plume. C'est ce qu'indique un curieux manuel de calligraphie de John de Beau Chesne, imprimé à Londres en 1571. Les strophes où le vieux poète anglais a traité de cette question ont une précision extraordinaire : « Prenez une plume d'oie, la troisième ou la quatrième de l'aile. A la rigueur vous pourriez la remplacer par une plume de corbeau, mais ce qu'il y aurait encore de mieux, ce serait une plume de jars (oie mâle), s'il vous était possible de vous la procurer, et

lorsque vous Taurez taillée, gardez-vous bien de couper les barbes... »

Dans les écoles du xvi* siècle, le maître lisait et commentait devant ses élèves les Instructions de bien et parfaitement écrire^ tailler la plume... avecquatrains en ordred'A,ByCy par Jean Lemoine, escrivain de Paris (1556), car les écoliers d'alors ne quittaient pas, selon les expressions de Jodelle, dans sa comédie de F Eugène :

Les livres, le papier, les plumes, Et les bréviaires...

A cette époque, en effet, la taille des plumes aisait le désespoir des écoliers. « Qu'est-ce qu'un écolier sans plume et sans encre? dit Erasme dans ses Colloques. C'est un soldat sans bouclier et sans épée. Puis il termine par le dialogue suivant : André. Fais-moi le plaisir de me tailler cette plume. Cornélius. Je n'ai point de canif. André. En voici un. Cornélius. Oh ! qu'il est émoussé. André. Voici une pierre à aiguiser.

Cornélius. Aimes-tu mieux écrire avec une taille molle qu'avec une taille dure ? André. Taille-la comme pour toi. Cornélius. J'écris ordinairement avec une taille molle. »

Un petit ouvrage in-4°5 publié en latin par Gerardo Mercatore (1540), contient également un recueil de modèles d'écriture cursive, avec des figures gravées sur bois, indiquant la manière de tailler sa plume, et de tenir la main pour ces sortes d'écritures.

Mais il ne s'agit ici que des plumes ordinaires, et il y en avait de plus riches. « Je n'ai pas encore pu trouver les plumes de grue que vous m'avez demandées, » lit-on dans les Lettres confidentielles d'Albert Durera écrites de Venise à son ami Balibald Pirkeimer (1506), « mais il y a ici beaucoup de plumes de cygne avec lesquelles on écrit et que vous pouvez mettre à votre chapeau en attendant ».

Bien évidemment c'étaient là des exceptions, tandis que les plumes d'oie, moins chères que les plumes de grue ou de cygne, se généralisaient en même temps que l'écriture. Mais, comme s'exprime Victor Hugo, dans son beau poème philosophique de ^Ane:

Depuis que l'homme écrit, que l'esprit se fourvoie, Qpe la première plume a fui la première oie,

on se servit d'abord de plumes d'oiseaux, telles

que la nature les fournit. Ce n'est qu'au commencement du XVII* siècle que les Hollandais trouvèrent, les premiers, un bon procédé qu'ils tinrent longtemps secret, pour débarrasser les plumes à écrire de l'humeur graisseuse dont elles sont tapissées à l'intérieur, et qui empêche l'encre d'y adhérer et d'y couler comme il faut. Ces plumes se vendaient sous le nom de plumes Hollandées. Néanmoins, quelles que fussent les plumes dont on se servît pour écrire, il fallait toujours les tailler, ce qui occasionnait une fâcheuse perte de temps... « Elle dit toujours qu'elle va vous écrire, dit M°^ de Sévigné, en parlant de M!^^ de Grignan; elle taille ses plumes. »

On pouvait, il est vrai, obvier à ce petit inconvénient, en allant rue Saint-André, du côté du pont Saint-Michel, chez un papetier déjà renommé « pour la bonne encre, pour les canife fins », et dans l'assortiment duquel, suivant le Livre Commode d'Abraham du Pradèl, on trouvait aussi des « plumes taillées ».

C'est probablement ce que faisait le bon abbé Cottin, rendu ridiculement célèbre par les vers de Boileau. Il a laissé, en^efiet, une énigme re-

marquable sur la plume à écrircy dans laquelle il semble faire allusion à la verve maligne de l'auteur des Satires :

Ma charge est de grand poids, quoyque je sois légère, J'ouvre tous les thrésors de la terre et des deux, J*évente les secrets des hommes et des dieux, Et du faux et du vrai je suis la messagère.

Mille fameux desseins le penser me suggère Dont je flatte l'orgueil des cœurs ambitieux. J'ay le mouvement prompt, le vol audacieux, Et je ne plais pas moins quand je suis mensongère.

Rien ne peut égaler la beauté de mon corps»

Je Tay net et poli dedans comme dehors ; Je Tay de la couleur de la nacre et Ty voire.

La beauté de Toiseau de la mienne dépend, Mais j'ay le bec tranchant et la salive noire, Et jette quelquefois le venin d'un serpent*.

Quoi qu'il en soit, les plumes que quelques papetiers vendaient toutes taillées devaient être fort peu répandues, et les inhabiles, les impatients, se trouvaient forcément dans le cas de Fontenelle, qui, suivant le Journal manuscrit de Cideville (1742-1757), disait quelquefois de lui-

* Énigmes françoiseSf partie II, énigme LXXII.

même « que deux fées avaient présidé à sa naissance ; que Tune avait dit : Tu écriras toute ta vie, et que l'autre avait ajouté : Mais il aura toujours de mauvaises plumes ». Heureusement que, d'après le même biographe, « Fontenelle ne faisait presque jamais de ratures », à la différence de Voltaire, qui corrigeait et recorrigeait sans cesse, et dont la plume d'oie avec laquelle il a écrit la Henriade est conservée, dit-on, au Séminaire de Saint-Sulpice.

Ajoutons que la plume d'oie fut longtemps un terrible instrument entre les mains des gens de loi. On connaît le sixain ironique de Richelet :

Mon ami, ta fureur Contre ton procureur Injustement s'allume ; Cesse d'en mal parler.

Tout ce qui porte plume Est créé pour voler.

Au xviii'' siècle, la plume d'oie, « triste accoucheuse de l'esprit, avec son long bec affilé et criard », selon le mot de Rivarol en un jour de mauvaise humeur, était dans presque toutes les mains. Sébastien Mercier, dans un chapitre du Tableau de Paris intitulé : Plumes de Commis^

dii : M Comptez, si vous le pouvez, toutes ces plumes machinales qui arment la main de ces Commis, dressant de toutes parts comptes, quittances, bordereaux. Sur combien de registres un pauvre écu ne doit-il pas être couché avant de parvenir à sa destination ! Que de bureaux peuplés de scribes qui rongent ce pauvre écu pendant qu'il circule ! Quelle race innombrable de tailleurs de plumes, chiffrant, calculant, faisant de la ronde et de la bâtarde!... Le moindre de ces commis a cent livres. Il a le canif en poche, l'épée au côté; il fait un peu d'arithmétique : voilà sa science, voilà son gagne-pain. »

Concurremment avec les plumes d'oie, de grue et de cygne, que l'on vendait partout alors toutes taillées, comme celles qui se trouvent « dans le premier tiroir à droite » du bureau de Xavier de Maistre, au xxiv* chapitre du Vvyage autour de ma Chambre^ on employait aussi les plumes de vautour, les plumes de canard et les plumes de corbeau. Ces dernières n'étaient guère employées que pour le dessin ou les écritures très fines. LAlmanach des Muses ^ année 1704, renferme le quatrain suivant sur un Envoi déplumes de corbeau à un célèbre dessinateur :

Le dieu des Arts Ta juré par le Styx ;

Pour tes dessins d'une touche si pure,

Ces plumes de corbeau vont, changeant de nature,

Devenir sous tes doigts les plumes iu Phénix.

A propos de plumes de corbeau, le comte de Ségur, parlant des lectures que faisait alors l'abbé Delille dans plusieurs maisons, raconte une jolie historiette. « Ce poète, dit-il, émule d'Homère et aveugle comme lui, ne laissait jamais lire ses vers inédits : il les déclamait et craignait cependant encore qu'on ne les retînt, qu'on ne les copiât, et qu'un plagiaire ne s'en enrichît. Un jour, M™* la baronne Dubourg, son amie, femme très aimable, voulut lui faire la petite malice d'en écrire quelques-uns tandis qu'il les récitait. A cet eôet, elle prit une plume de corbeau très fine et commença. Tout semblait réussir à son gré, lorsque le malin poète, entendant le léger frottement de cette plume sur le papier, s'arrête et s'écrie :

Et tandis que je lis mes chefs-d'œuvre divers, Le corbeau devient pie et me vole mes vers*. »

Pendant la Révolution, la plume d'oie a éga- ' De Ségur. MimoireSy souvenirs et anecdotes.

lement joué un grand rôle. « Avec des plumes, dit Lemaire, auteur des Lettres bougrement patriotiques du Pire Duchesne (n** 199), on a fait f..... à bas les plumets des preux ; avec des plumes on a balayé des boulets, encloué des canons ; avec des plumes on a fait danser une gavotte à dame Bastille; avec des plumes, on a ébranlé les trônes des tyrans, remué le globe et piqué tous les peuples pour marcher à la liberté. »

« La Terreur avait cessé, raconte à son tour Lombard de Langres dans ses curieux MémoireSy qu'on voyait encore, place du Carrousel, en face les Tuileries, un monument à jour en forme de pyramide, où étaient renfermés et offerts à la vénération publique, la baignoire dans laquelle Marat avait été frappé ; la table, Técritoire et la plume dont il s'était servi. »

Avec le premier Empire, la plume n'eut pas moins d*importance. Dans la main de Napoléon, elle décidait de la paix ou de la guerre, le plus souvent de la guerre. C'est avec une plume d'oie que le vainqueur d'Austerlitz fit signer à l'Autriche le traité de Presbourg, et qu'après les sanglantes batailles d'Auerstaedt, d'Iéna, d'Eylau et de Friedland, furent signés les fameux traités

de Tilsitt. C'est également avec une plume d'oie que le vaincu de 1814 dut signer son abdication à Fontainebleau.

La Restauration amena un moment d'accalmie, pendant lequel la plume d'oie eut des destins plus paisibles, témoin ce quatrain dédié par un poète anonyme à une demoiselle qui lui avait donné un paquet de plumes taillées par elle.

Sensible à ce joli cadeau, Ma voix reconnaissante Va donc répéter de nouveau Que ta taille est charmante * .

Jusqu'en 1830, époque où l'on importait chaque année en France, d'après les registres de la Douane, de quatre-vingts à cent mille kilogrammes de plumes à écrire, brutes, venant de Russie, de Belgique et d'Angleterre, la plume d'oie est restée le véritable instrument de l'écriture. On en trouve un exemple dans la Réponse aux anonymes de Paul-Louis Courrier : « Vous, Paul-Louis, vous deviez être non seulement prudent, mais muet... il fallait vous tenir coi, tailler votre vigne, non votre plume. »

* Journal des Datties, 20 septembre 1 82 1 .

Vers 1839 seulement, les plumes métalliques commencèrent à se répandre dans le public, quoique les maîtres d'écriture eussent prononcé leur arrêt en faveur de la plume d'oie. L'industrie put dès lors livrer des plumes métalliques à un franc la douzaine ; mais elles n'étaient pas perfectionnées comme de nos jours. Cela explique pourquoi la plupart des grands écrivains de la première moitié de notre siècle ont préféré les plumes d'oie aux plumes de fer. « Nous citerons à la tète de ces récalcitrants, dit Alexandre Dumas père dans une Monographie de TOiCy Chateaubriand, de Vigny, Méry et Victor Hugo. Le premier ouvrage que celui qui écrit ces lignes ait écrit avec une plume de fer est : Richard d'Arlington. - » Il en est de même de George Sand. « Il est très vrai que je suis un paresseux, » écrit-elle dans une lettre datée de Nohant (20 janvier 1829). « Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds plutôt que de me déranger et à vous couvrir une lettre de pâtés plutôt que de tailler ma plume... Chacun sa nature*. »

Une révélation de DesbaroUes, l'auteur des

1 Correspondance de George Sandy t. h'.

Mystères de la main et de l'écriture^ nous apprend qu'Alexandre Dumas fils ne se sert également que de plumes d'oie. » Il rature, il efface, il jette au hasard les feuilles sur sa vaste table toute parsemée de plumes d'oie qu'il saisit quand l'inspiration le prend. » Enfin Gustave Flaubert (Correspondance inédité) dans ses apostrophes à son ami Maxime Du Camp, lui écrivait, en 1865 :

« Prends garde 1 tu es sur une pente ! Tu as déjà abandonné les plumes d'oie pour les plumes de fer, ce qui est le fait d'une âme faible. » Quant à l'auteur de Madame Bovary y il fait l'aveu suivant, le 14 mai 1857, à son correspondant Louis Cormenin : « Un encrier, pour beaucoup, ne contient que quelques gouttes d'un liquide noir ; mais, pour d'autres, c'est un océan, et moi je m'y noie. J'ai le vertige du papier blanc, et l'amas de mes plumes taillées sur une table me semble parfois un buisson de formidables épines. J'ai déjà bien saigné sur ces broussailles. »

Victor Hugo se servit jusqu'à sa mort de la plume d'oie, « celle qui a la légèreté du vent et la puissance de la foudre »*, selon ses propres

* On lit dans un des catalogues mensuels du libraire

expressions. Le grand poète reçut un jour, avec une dédicace en vers, une plume en rapport direct avec son génie. Il répondit à ce cadeau par ces belles strophes, tirées des Contemplations, et intitulées : « Au Poète qui m'envoie une plume d'aigle » :

Oui, c'est une heure solennelle 1 Mon esprit, en ce jour serein, Croit qu'un peu de gloire étemelle Se mêle au bruit contemporain.

Puisque, dans mon humble retraite, Je ramasse, sans me courber»

Ce qu'y laisse choir le poète, Ce que l'aigle y laisse tomber !

Puisque sur ma tête fidèle Ils ont jeté, couple vainqueur.

L'un, une plume de son aile.

L'autre, une strophe de son cœur !

Rouquette, septembre 1887 : « Plume d'oie ayant servi à Victor Hugo pour écrire Napoléon îe Petit, 100 francs. »

« Cette plume est sous cadre doré et porte l'attestation suivante :

« Je prie Monsieur Victor Hugo de bien vouloir certifier que cette plume lui a servi pour écrire Napoléon le Petit. Bruxelles, 30 juillet 1852. — Camille Berru. »

« Au-dessous le poète a écrit :

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