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Pardonnez-moi, Georges, lui dit- il avec bon

122 LïlS OUTLiWS

homîe, je suis un vieux fou, je vous cherche sottement querelle quand, au contraire, je devrais vous remercier du service que vous m'avez rendu, car il n'y a pas à le nier, vous m'avez sauvé la vie ou à peu près,

— Oh! master Samuel, vous exagérez.

— By god! vous trouvez, mon ami ; eh bien, cela me semble ainsi, à moi. Qu'est-cle que je serais devenu tout seul évanoui dans ce désert, si vous ne vous étiez pas trouvé là tout à point pour me secourir.

— Le hasard a tout fait.

— Le hasard, reprit-il avec finesse, je le veux bien, il a les épaules solides, le hasard, on peut le charger tant qu'on veut.

Le jeune homme baissa les yeux en rougissant.

— Allons, allons, je rie veux pas vous taquiner davantage, Georges, reprit TAraéricain, vous êtes un brave et excellent cœur ; j'étais l'ami de votre père et vous savez que je vous aime.

— Et je vous remercie bien sincèrement de l'intérêt que vous me portez, master Samuel.

— C'est entendu. Seulement, maintenant que nous nous entendons, causons un peu comme deux vieux amis, le voulez- vous ?

— Je ne demande pas mieux.

— Voilà votre éternel refrain, mais ce n'est pas cela que je vous demande ; je sais que je n'ai pas le droit de connaître vos secrets, cependant je

crois ne pas dépasser les limites des convenances en vous adressant une question.

—Parlez, master Samuel, et soyez convaincu que s'il m'est possible de vous répondre je le ferai et cela franchement.

—Hum, voilà déjà des rélicences-, enfin, je n'insiste pas. D'abord asseyons-nous, car je me sens réellement brisé.

Le jeune homme se hâta de se rendre au désir de son ami ; il l'aida à s'asseoir sur un tertre de gazon et se plaça à son côté.

— Là, nous voici plus à notre aise ; j'ai plus d'une heure devant moi, causons.

— Causons, soit, mon vieil ami.

— Comment se fait-il, master Georges Clinton, dit-il avec un clignement d'yeux assez narquois, que vous que j'ai laissé il y a trois mois à Boston à la tête d'une maison de commerce fort considérable, dont vous étiez le chef comme successeur de votre père; je vous retrouve aujourd'hui en costume de chasseur, à cent lieues au moins du premier défrichement américain, et cela juste à point pour me sauver la vie, ce dont au reste je vous remercie sincèrement.

— Mon voyage n'aurait pas d'autre but que je me féliciterais de l'avoir entrepris, mon vieil ami, répondit-il en souriant; mais comme je ne pouvais prévoir l'avenir, je vous avouerai naïvement que c'est un autre motif qui m'a poussé à le faire.

— Je le crois sans peine, mon cher Gorges, aussi est-ce ce motif que je désire connaure, si toutefois vous ne voyez pas d'inconvénient à me le révéler.

— Moi? nullement, master Samuel. Je suis jeune, vigoureux, adroit à tous les exercices du corps ; assez habile tireur et de plus doué d'un caractère très-aventureux; maintes et maintes fois à Boston le hasard m'a fait rencontrer des personnes qui avaient accompli de grandes excursions dans l'intérieur si peu connu de notre continent, et qui racontaient des merveilles de leurs voyages ; ma curiosité s'éveilla et je sentis, moi aussi, naître le désir de tenter une de ces expéditions extraordinaires à la recherche de l'inconnu.

— Ou de l'idéal, interrompit finement l'Américain.

— Ou de l'idéal, soit. Tant que mon père exista je renfermai soigneusement dans mon cœur ces velléités aventureuses qui sans doute lui auraient déplu ; mais aussitôt que je me vis libre de mes actions, mes désirs se réveillèrent plus ardents que jamais; je n'eus pas la force de résister à mon penchant : une occasion se présenta, je la saisis avec empressement. Après avoir tnis ordre à mes affaires, confié ma maison à un associé dont l'intelligence et la probité me sont connues depuis longtemps, rien ne s' opposant plus à l'exécution de mes projets, je partis.

r^ DU MISSOURI 125

j — Mais vous vous étiez donné un but ?

— Non, je marchais devant moi, au hasard, me laissant guider par...

— L'idéal toujours, interrompit en riant l'Américain. Tenez, mon jeune ami, le hasard jouQ un trop grand rôle en cette affaire; excusez-moi de vous dire franchement ma pensée, votre histoire est charmante, parfaitement arrangée, elle fait honneur à votre imagination, mais du diable si j'en crois un traître mot.

— Ah ! master Samuel, vous n'êtes pas généreux.

— Comment je ne suis pas généreux.

— Dame ! vous ne voulez pas croire que moi un jeune homme je cède à mes instincts aventureux ; et pourtant vous, un homme sage, beaucoup plus âgé que moi, vous dont la position était convenablement assurée, je vous retrouve dans la même situation; sans que vous ayez, pour justifier votrè conduite peut-être un peu légère, un motif raisonnable à faire valoir en votre faveur.

— Bien riposté, Georges, je ne m'attendais pas à celle-là. Ma foi, mon garçon, vous m'avez touché du premier coup ; mais moi, vous les savez, je suis un vieux fou.

— Pouvez- vous parler ainsi.

— Pourquoi m'en cacherais je ? by god. Vous avez

raison, mon ami^ il faut être fou à lier pour commettre une pareille sottise ; bref, ce que je vois de plus clair dans tout cela c'est que vous ne voulez

pas m'instruire des motifs véritables qui ont occasionné votre voyage.

— Je vous assure...

— Que vous voulez m'en donner à gsrder, interrompit-il vivement; by god, je le sais bien, Georges; mais vous aurez beau faire, mon ami, tôt ou tard il faudra bien vous4*ésoudre à me prendre pour confident. C'est là que je vous attends ; alors soyez tranquille, beau mystérieux, je prendrai ma revanche.

— Master Samuel, vous m'en voulez de mon silence.

— Moi 1 pas le moins du monde, mon garçon, et, ajouta-til en lui pressant la main, souvenez-vous, Georges, que je suis votre ami ; gardez vos secrets quant à présent, ils ne regardent que vous seul; mais plus tard, quoi qu'il arrive, si vous avez besoin de moi, n'hésitez pas, vous me trouverez toujours disposé à vous être utile.

— Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance pour tant de bonté.

— Ta, ta, ta, paroles que tout cela, viande creuse ; vous ne me devez rien, c'est moi qui suis votre débiteur, je m'en souviendrai; mais il commence à se faire tard, il est temps que je retourne au camp, mon frère pourrait s'inquiéter de mon absence. Je suis maintenant, grâce au repos que j'ai pris, nonseulement en état de marcher convenablement, mais même d'emporter ce diable d'élan avec moi.

— Vous avez peut-être tort.

— Allons donc, je ne suis pas aussi faible que vous le supposez : vous allez voir.

— Attendez <p»lques minutes.

— Que voulez-vous faire?

— Le vider et l'écorcher, je pendrai la peaai cet arbre, vous la prendrez en repassant.

— By god 1 ceci est une idée 1 faites donc, d'autant plus que nous ne sommes pas riches en comestibles.

— Cette contrée foisonne de gibier, et voyez quel magnifique paysage.

— C'est ma foi vrai ! je ne l'avais pas remarqué. Le jeune homme se mit à l'œuvre, l'élan fut

vidé et dépouillé en quelques minutes et attaché en .bandoulière sur l'épaule de Samuel Dickson, qui assura son ami qu'il se sentait parfûtement capable de le porter sans s'arrêter jusqu'au camp.

— Laissez-moi vous conduire jusqu'au défilé en vous donnant le bras, dit Georges Clinton.

— J'y consens. Mais comment donc savez-vous que je dois passer par le défilé?

— C'est le seul chemin pour sortir de la vallée de ce côté, à moins de faire un long détour.

— Allons, il est dit que je ne saurai rien, reprit TAnaéricain en riant. Venez.

Ils se mirent en rpute.

En effet, soit que Samuel Dickson eût recouvré ses forces, soit, ce qui est plus probable, qu'il se

roidlt contre la souffrance et la domptât par son énergique volonté, il marcha assez facilement.

— Voulez-vous me faire une grâce? demanda le jeune homme lorsqu'ils atteignirent l'entrée du défilé.

— Laquelle, mon ami?

— C'est de taire à tout le monde votre rencontre avec moi ; je déâire que ma [présence soit ignorée.

— Sérieusement, vous le voulez ?

— Très-sérieusement.

— Puisqu'il en est ainsi, soyez tranquille, je ne souiQerai mot de notre rencontre, tout le monde ignorera ce qui s'est passé. Bah! ajouta-t-il finement, je ferai comme certaines personnes, j'inventerai une histoire, cela ne doit pas être difficile, n'est-ce pas, Georges?

— Merci et adieu, mon ami, dit le jeune homme avec embarras.

— Non pas adieu, mais au revoir! répondit cordialement l'Américain.

Les deux hommes se donnèrent une énergique poignée de main et ils se séparèrent.

Samuel Dickson 3'enfonça dans le défilé tandis que Georges Clinton rentrait à pas lents dans la vallée.

Comment «loshuah Dickson s*tmprovtsa maître et set^neur de la vallée de rÊlan.

Demeuré seul, Samuel Dickson avait continué sa route d'un pas assez rapide en s'appuyant sur son rifle dont il se servait en guise de canne pour assurer sa marche ; mais bientôt il s'aperçut qu'il avait trop présumé de ses forces, et il fut contraint de s'avouer à lui-même que si le courage et l'énergie étaient, dans certaines circonstances, de puissants auxiliaires, ils ne suffisaient pas toujours et que parfois ils étaient plutôt nuisibles qu'utiles; et qu'en somme c'était une tâche presque surhu* niaine à accomplir, lorsqu'on était littéralement moulu, à la suite d'une chute affreuse de plus de quinze pieds faite du lîaut d'un rocher, que celle

de marcher pendant près de deux lieues avec une charge de quatre-vingts livres sur les l'épaules, et cela à travers des chemins impraticables.

Cependant il ne voulait pas abandonner Télan dont la conquête lui avait coûté si cher et que sans doute ses compagnons, manquant presque totalement de vivres et supposant qu'il était parti pour la chasse, attendaient avec une vive impatience.

Le brave Américain essuya la sueur froide que la souffrance faisait ruisseler sur son front, reprit haleine pendant quelques instants et se remit résolument en route.

Ce qu'il lui fallut d'efforts et de volonté pour traverser le défilé est chose impossible à dire ; dans la dernière partie du parcours il se traînait et rampait plutôt qu'il ne marchait ; s'arrètant à chaque pas, sentant le sang envahir son^^erveau, voyant des lueurs de feu scintiller dans ses yeux, en proie à une espèce de vertige, la gorçe sèche, la poitrine haletante, ses tempes battant à se rompre, ses oreilles remplies de bourdonnements sinistres, chancelant comme un homme ivre, retenant son intelligence prête à lui échapper, et comprenant que s'il tombait il ne lui serait pas possible de se relever.

Enfin, après plus d'une heure de cette lutte follement héroïque de la volonté contre la matière en révolte, il atteignit TexU'émité du défilé et déboucha dans la plaine.

Il n'avait plus que quelques pas à faire pour être

auprès des siens, une distance de cinq à six cents mètres au plus le séparait du camp; mais ses forces étaient à bout, Fénergie qui jusqu'alors l'avait soutenu était vaincue elle aussi ; il se laissa glisser sur Therbe et, pendant près d'un quart d'heure, il demeura immobile, inerte, sans pensées, presque évanoui; heureusement pour lui un mince filet d'eau coulait avec un bruit ai^entin à tiavers les herbes presqu'à ses pieds ; il se traîna comme il put jusque là et plongea à diverses reprises son visage et ses mains dans l'eau glacée. Cette immer^on lui fit du bien, sa fièvre se calma, ses idées devinrent plus nettes et plus lucides.

Essayer d'aller plus loin eût été une insigne folie, complètement irréalisable dans l'état de prostration dans lequel il se trouvait ; il n'y songea pas, mais il pensa qu'il était assez rapproché du camp pour être entendu et que si on l'entendait on viendrait aussitôt à son secours ; car l'inquiétude devait être grande parmi les siens et probablement on s'était mis déjà à sa recherche.

n s'agissait donc simplement de diriger sûre^ ment ces recherches au moyen d'un signal qui fût compris : crier était inutile, sa voix n'aurait pas été entendue à dix pas; mais son rifle lui restait; il parvint aie charger et, appuyant le canon contre le sol, il pesa sur la gâchette, le coup partit; il recommença aussitôt et déchargea ainsi son arme quatre fois consécutives sans recevoir de réponse.

132 LES OUTLAIVS

Il commençait à s'étonner de ce silence obstiné auquel il ne comprenait rien, lorsque tout à coup des cris d'appel assez rapprochés se firent entendre dans plusieurs directions à la fois; et presqu' aussitôt son frère et ses neveux apparurent et accoururent vers lui en donnant des marques non équivoques de la joie qu'ils éprouvaient.

Il était temps que ce secours lui arrivât. Épuisé par les derniers efforts qu'il avait faits, Samuel Dickson avait complètement perdu connaissance et était retombé tout de son long sur l'herbe. Le premier soin des Américains fut de le délivrer de l'élan qu'il portait toujours ; puis deux de ses neveux l'enlevèrent sur leurs robustes épaules et le cortège se dirigea à grands pas vers le camp où mistress Dickson et miss Diana attendaient en proie à la plus vive anxiété le résultat de l'expédition.

En voyant arriver de cette façon le pauvre chasseur, les dames le crurent mort et poussèrent des cris aflfreux.

Joshuah eut beaucoup de peine à les calmer et à leur faire comprendre qu'il n'était qu'évanoui et que grâce à Dieu, du moins il le supposait, la vie de son frère ne courait aucun danger.

Les Américains du Nord, grâce à la vie qu'ils mènent, et surtout les squatters et les coureurs des bois, sans être positivement médecins, possèdent en général des notions médicales assez étendues

et se connaissent fort bien au traitement des plaies et des blessures.

Joshuah Dickson, dont la vie s'était écoulée à parcourir le territoire américain dans toutes les directions, avait acquis à ses dépens, peut-être, une certaine expérience qui lui tenait lieu de science et le mettait à même, en cas de maladie, de se passer d'un médecin et de se traiter soimême.

Le malade fut transporté dans un wagon couvert, étendu sur un matelas et dépouillé de ses vêtements.

En apercevant les larges plaques noires dont le corps de son frère était marbré, Joshuah Dickson reconnut aussitôt la cause de son mal.

— By god ! dit-il à son fils aîné qui l'aidait dans les soins qu'il donnait à son frère, ce pauvre Samuel a fait une rude chute, c'est miracle qu'il ne soit pas resté sur le coup.

— Et, de plus, qu'il s'en soit tiré sans avoir rien de brisé, répondit le jeune homme.

— C'est juste, Harry ; Dieu l'a évidemment protégé, car il en est quitte après tout pour des contusions.

— Nous allons mettre ordre à cela, pendant que votre mère fera cuire un cuissot d'élan pour déjeuner. Pauvre Samuel, c'est pour nous qu'il a ainsi risqué sa vie. Allez chercher l'eau-de-vie camphrée, Harry ; demandez de la laine à votre mère et

en même temps recommandez-lui de surveiller la cuisson de Télan ; elle a l'habitude de laisser brûler la venaison, ce qui lui donne un goût détestable ; vous apporterez en même temps du rhum; j'essayerai d'en faire boire une gorgée à ce pauvre Sam ; cela lui fera du bien. Allez et surtout bâtez-* vous.

Après avoir donné ces différents ordres à soa fils, Joshuah Dickson s'occupa activement à humecter les tempes de son frère avec de l'eau fraîche et à lui passer sous le nez des plumes brûlées ; mais ces moyens, si eflScaces d'ordinaire, n'obtinrent cette fois aucun succès, le malade demeura plongé dans la même immobilité sans donner la la plus légère marque d'un retour prochain à la vie.

En ce moment Harry revint portant Teau-devie camphrée, la laine et la gourde de rhum.

— - Faisons-le boire d'abord, dit Joshuah.

Tout en parlant il desserra avec son couteau les dents de son frère, lui introduisit le goulot de la gourde dans la bouche et laissa couler le liquide.

Soudain Samuel Dickson fît deux ou trois mouvements brusques, ouvrit et referma convulsivement les yeux.

— Boni le remède opère, dit joyeusement le squatter. A l'œuvre, garçon !

'Les deux hommes, s' armant alors de morceaux de laine imbibés d'eau-de*vie camphrée, commen*

Gèrent à frictionner le malade par tout le corps à tour de bras.

L'effet d'un tel remède, employé dans des conditions aussi brutales, fut presqu'immédiatement efficace.

Le malade se rua hors du lit où ses deux bourreaux essayaient vainement de le maintenir, et essaya, de s'échapper en poussant des hurlements affreux.

Mais il avait affaire à des hommes convaincus de r excellence du remède qu'ils employaient, et, bon gré mal gré, leur victime priant, hurlant et maugréant, fut contrainte de se soumettre à ce traitement barbare qui dura pendant près d'une demi-heure sans interruption.

— Là, voilà qui est fait, dit enfin Joshuah en se frottant joyeusement les mains; tâchez de dormir maintenant.

— Allez au diable ! bourreaux que vous êtes, s'écria Samuel avec colère , vous m'avez écorché vif.

— Bah ! vous êtes douillet comme une vieille femme; c'est à peine si nous avons appuyé : ce soir nous vous frictionnerons de nouveau, et demain il n'y paraîtra plus, vous serez frais et dispos comme si rien ne vous était arrivé.

A la perspective que son frère lui faisait entrevoir, Samuel frissonna de tous ses membres ; mais il ne répondit pas, et pour échapper à une plus

longue conversation il ferma les yeux : cinq minutes plus tard il dormait à poings fermés.

Le soir, ainsi qu'il Tavait promis, Joshuah Dickson revint accompagné de son fils aîné, et malgré les protestations, les prières et la résistance désespérée de son frère, il le frictionna de nouveau ; mais cette fois plus vigoureusement et pendant plus longtemps que l'autre ; ne se laissant ni attendrir par les prières, ni emporter par les injures que lui prodiguait Samuel Dickson ; mais continuant ses frictions avec le calme impassible d'un homme qui est convaincu qu il accomplit un devoir.

La torture terminée, comme il l'avait fait le matin il recommanda à son frère de dormir, en l'assurant que le lendemain il serait complètement guéri ; mais que, dans tous les cas, il pouvait être tranquille, que s'il se ressentait encore de sa chute, il n'hésiterait pas à continuer ses frictions.

Cette promesse, peu agréable pour le malade, fut efficace et suflît pour le guérir.

Le lendemain il fut levé avec le soleil, et lorsque Joshuah s'éveilla, déjà depuis longtemps il se promenait dans le camp en sifflant d'un air délibéré le yankee Doodle.

Son frère fut charmé de le voir dans d'aussi bonnes dispositions ; il le félicita sur son rétablissement et ne manqua pas de lui vanter la bonté du remède qu'il avait employé, ce qui fit intérieure-

ment frissonner Samuel âu souvenir de l'horrible supplice que deux fois il avait subi.

Dès qu'il fut bien constaté que Samuel Dickson était définitivement guéri, on lui demanda des détails sur son excursion, et quelle était la cause de sa chute.

L' ex-fermier ne se fit pas prier pour raconter ce qui lui était arrivé, en passant bien entendu sous silence sa rencontre avec Georges Clinton.

Ce récit fut fait pendant le déjeuner et écouté avidement par tous les assistants; les deux dames surtout, fatiguées de la longueur de ce voyage interminable, prirent le plus vif intérêt à la description de la charmante vallée dans laquelle Samuel Dickson avait fait une entrée si singulière.

— Je suis convaincu, dit celui-ci en se résumant, qu'il nous sera très-difiicile de trouver un emplacement plus convenable pour un établissement.

— Il faudra voir, répondit Joshuah en hochant la tête.

Samuel connaissait son frère de longue date, il savait comment il fallait s'y prendre pour obtenir de lui ce qu'on désirait.

— Quant à moi, reprit-il avec indifférence, je ne tiens pas plus à m' arrêter là qu'autre part. Puisque nous avons tant fait que de nous enfoncer aussi loin dans le désert, cinquante lieues de plus ou de moins ne signifient rien : poussons en avant, il faut laisser de bonnes positions à ceux qui nou^ sui-

vront, nous trouverons toujours de la terre et de l'eau, ne- serait-ce qu'à la baie d'Hudson,

— Diable ! dit vivement Joshuah, je ne veux pas aller jusque là, et si cette vallée est telle que vous la dépeignez peut-être nous y arrêterons-nous,

— Je ne crois pas que la position vous convienne, mon frère,

— Pourquoi donc cela? je vous prie.

— Quesais-je? moi; ce qui plaît à Tun déplaît fort souvent à Tautre, et en y réfléchissant, celte position n'a rien de bien agréable !

— Hum ! il faudra voir mâchonna Joshuah entre 803 dents.

Samuel n'insista pas, il vit que le coup avait porté, il changea de conversation.

— Si nous demeurons encore ici aujourd'hui, dit-il, j*irai avec Harry chercher la peau de Télan que j'ai laissée pendue à un arbre.

— Pourquoi n'iriez-vous pas avec moi? lui demanda Joshuah d'un air rogue.

— Avec vous si cela vous fait plaisir, mon frère, je serai charmé d'avoir votre compagnie.

— By god! s'écria le squatter, puisqu'il en est ainsi nous irons tous, ce sera une promenade. Harry, Sana^ Jack, dites à Sandy d'avertir nos gens. Qu'on 'lève le camp immédiatement, nous camperons cette nuit dans la vallée, de cette façon nous serons à même de l'examiner tout à notre aise»

— Comment, mon ami, fît observer mistress Dickson, vous levez le camp pour faire un si court trajet?

— En quoi cela vous déplaît-il ? mistress.

— En rien, mon ami; mais, à mon avis, c'est fatiguer inutilement les chevaux et les hommes.

— Je suppose, ma bonne amie, dit le squatter d'un ton sec, que je sais ce qu'il convient de faire. * Et il se leva pour aller presser lui-même ses serviteurs.

Les deux dames et Samuel Dickson échangèrent un sourire d'intelligence ; ils s'étaient compris tous trois et maintenant ils étaient certains que le voyage se terminerait à la vallée.

Une heure plus tard, le camp était levé et la longue caravane prenait lentement la direction du défilé, précédée par une dizaine d'engagés et de serviteurs armés de haches et chargés de lui ouvrir passage.

Quoiqu'il soutînt que sa santé était complètement rétablie, Samuel Dickson, au lieu de monter à cheval, avait trouvé préférable de prendre place dans un wagon, entre sa belle sœur et sa nièce, avec lesquelles il causait gaiement pour charmer les ennuis du chemin.

Parfois Tex-fermier fixait sur le visage pâle et mélancolique de la jeune fille un regard d'une expression finement narquoise et il se frottait les plains avec fureur Tune contre l'autre en poussant

à pleins poumons deux ou trois Hem! sonores.

Les deux dames ne comprenaient rien à cette pantomime excentrique; mais c'était vainement qu'elles interrogeaient le vieux fermier ; celui-ci se contentait pour toute réponse de hocher mystérieusement la tète et détournait adroitement la conversation sur des sujets indifférents.

Cependant Joshuah Dickson » sans qu'il eût voulu le laisser voir, avait été fortement impressionné par ce que son frère lui avait dit ; aussi au lieu de marcher selon sa coutume sur les flancs de la caravane et d'obliger son cheval à suivre le pas tranquille des bêtes de somme, il s'était placé en avant du premier wagon.

Mais bientôt, ne pouvant plus résister à la curiosité qui le dévorait, il avait d'un geste appelé ses trois fils auprès de lui et au bout d'un instant les quatre hommes avaient piqué leurs chevaux, s'étaient élancés à fond de train et s'étaient engouffrés dans le défilé.

— Voilà le poisson dans la nasse, dit gaiement Samuel Dickson en faisant remarquer à sa bellesœur la manœuvre de son frère.

— Cette vallée est-elle réellement aussi bell^ que vous le dites? lui demanda mistress Dickson avec intérêt. I

— Beaucoup plus encore : c'est un véritah paradis terrestre, vous en jugerez. 11 est impossib à cent lieues à la ronde de rencontrer une pos

lion plus agréablement et plus convenablement située; tout s'y trouve en abondance : bois, eaux, pâturages, gibier de toute sorte, que sais-je encore?

— Pourvu que master Joshuah consente à se flxer là.

— Dame, ma chère sœur, ceci dépendra un peu de vous.

— Hélas! mon frère, vous me supposez sur mon mari une influence que je suis loin de posséder; vous connaissez son Immeur vagabonde, rien ne le satisfait, il ne se trouve bien nulle part.

— Il se trouvera bien ici, je vous le promets, si Yous le voulez toutefois.

— Que Dieu vous entende! dit elle avec un soupir étouffé.

— Chut! le voilà. Attention, voici le moment décisif.

En effet, Joshuah Dickson arrivait avec la rapidité vertigineuse d'une trombe; il s'arrêta auprès da wagon.

— Holà! dit-il à son frère d'une voix haletante, je viens de la vallée.

— Ah! répondit Samuel d'un air indifférent.

Avez-vous trouvé la peau de l'élan à l'endroit où je l'avais accrochée ?

. — Il s'agit bien de la peau de votre élan, ma loi! reprit-il brusquement.

— De quoi s'agit-il donc? mon frère.

— By god ! ne me comprenez- vous pas, de cette

vallée délicieuse! Sur mon âme, en ma vie tout entière, je n'ai jamais rencontré nature plus sublime et plus pittoresque 1

— Allons, voilà que vous exagérez à présent ; Tendroit n'est pas mal, je le veux bien, mais il est loin de mériter les éloges outrés que vous lui donnez.

— Quel homme singulier vous faites, mon frère, dit-il avec impatience, pour vous obstiner à être toujours d'un avis différent du mien : il suffit qu'une chose me convienne pour qu'aussitôt elle vous déplaise!

— Avez-vous donc l'intention de faire un défrichement dans cette vallée, master Joshuah? demanda mistress Dickson.

— Un défrichement! mistress, répondit brusquement son mari, allons donc! j'ai l'intention do m'emparer de toute la vallée ; elle n'appartient à personne, eh bien ! elle sera à nous, je compte en faire le partage entre mon frère et moi.

— Oh! dit Samuel, j'ai besoin de bien peu de terrain, moi.

— Vous aurez la quantité de terre à laquelle vou? avez légitimement droit, mon frère ; supposez-vous que je veuille frustrer vos intérêts ?

— Dieu me garde d'avoir une telle pensée! moï frère.

— Vous devriez réfléchir, mon ami, avant dj prendre une résolution aussi grave.

— Mes réflexions sont faites, mistress, et ma résolution est prise irrévocablement, c'est dans cette vallée, je vous le répète, que nous nous arrêtons, et ce que je vous dis est si vrai que j'ai laissé les enfants à l'œuvre. i

— Comment à l'œuvre?

— Oui, mon frère, ils abattent des arbres et déblayent le terrain ; ce sera autant de fait pour plus tard, la saison est avancée, nous n'avons pas un instant à perdre si nous voulons que notre établissement soit terminé pour l'hiver.

Pendant cette conversation, faite un peu à bâtons rompus, la caravane avait continué à s'avan* cer; elle|se trouvait même presqu'à la moitié du défilé?

— Voyez, reprit Joshuah, rien n'est plus facile que de boucher ce passage s'il en était besoin.

— En effet; il doit y avoir beaucoup de Peaux- Rooges dans les environs.

— Que nous importe, ne sommes-nous pas en nombre?

— C'est vrai; mais, en cas d'attaque de leur part, nous ne pourrions compter sur aucun secours étranger et nous serions réduits à nos propres

-7 Elles seraient suffisantes, croyez-le bien, mon frère.

— Je l'espère ; seulement je crains que les Indiens ne nous laissent pas paisibles possesseurs

de cette région, surtout si elle est aussi giboyeuse qu'elle le parait.

— Bah! bah! qui songe à cela? Si les Indiens viennent, by god ! nous les recevrons de telle sorte qu'ils perdront pour toujours Tenvie de nous chercher noise.

— Enfin, qui vivra verra 1

— Vous êtes désolant avec vos sinistres pensées, mon frère.

— Eh non ! vous vous trompez, Joshuah, je suis prudent, voilà tout.

Le squatter, froissé de la manière dont son frère s'obstinait à lui répondre, renonça subitement à causer plus longtemps avec lui -, il fit sentir l'éperon à son cheval et s'éloigna au galop.

Samuel le suivit gaiement du regard.

— Maintenant vous pouvez être tranquille, dit-il en riant à sa belle-sœur, Joshuah est convaincu que je suis contrarié de la résolution qu'il a prise et ne serait-ce que pour me taquiner, pour rien au monde il ne renoncera à présent à son projet de se fixer ici.

— N'avez-vous pas été un peu trop loin dans ce que vous lui avez dit?

— Nullement, je n'ai fait que le stimuler, au"contraire.

— Je vous avoue que ce que vous avez dit des Indiens m'a inquiétée ; pensez-vous qu'il y en ait par ici? . * .

—Je le suppose, nous nous trouvons au milieu de leur territoire ; mais je ne pense pas qu'à moins d'agression de notre part ils songent à nous attaquer.

— Hais si cette vallée leur appartient?

— Eh bien, ma sœur, nous en serons quittes pour traiter avec la tribu qui en est propriétaire : nous l'achèterons aux Peaux-Rouges, cela se fait tous les jours.

— Vous connaissez master Joshuah, jamais il ne consentira à faire un pareil marché avec qui que ce soit. Avez-vous donc oublié sa maxime : la terre est à celui qui l'occupe ?

C'est vrai; eh bien, ma sœur, nous tâcherons de le faire changer d'avis, le cas échéant, et j'espère que nous réussirons. Mais tenez, regardez, voici que nous entrons dans cet Éden qui désormais sera le vôtre.

— Oh ! quelle magnifique contrée I s'écria-t-elle eo joignant les mains avec admiration.

Miss Diana, malgré sa tristesse et son mutisme habituels, ne put retenir une exclamation de surprise à la vue du paysage grandiose qui tout à coup se déroula devant elle.

— Modérez- vous, dit Samuel Dickson, voici mon frère, s'il vous entendait tout serait à recommencer,

A cent pas en avant Joshuah Dickson s'était arrêté, ses fils se tenaient rangés derrière lui, à cheval et le fusil à la main.

Le squatter tenait un drapeau américain de la main droite.

Lorsque tous les wagons eurent pénétré dans la vallée, le squatter fit un geste, la caravane s'arrêta»

Les engagés et les serviteurs vinrent alors se ranger en ligne à vingt pas de leur chef; Samuel Dickson, sa belle-sœur et sa nièce étaient seuls demeurés dans leur wagon«

Le squatter fit alors flotter son drapeau autour de sa tôte, tandis que son cheval exécutait des courbettes et caracolait presque sur place; puis au bout d'un instant il planta en terre la hampe du drapeau, et d'une voix haute et ferme :

— Je prends possession de cette terre vague, dit-il, par le droit du premier occupant ; je m'en proclame le seul maître, et si quelqu'un, blanc ou Peau-Rouge ose en revendiquer la propriété, je saurai la défendre comme étant la mienne. Vive l'Amérique 1

— Hurrah I Vive l'Amérique, crièrent les assistants avec enthousiasme.

— Mes amis, reprit le squatter, nous sommes sur notre terrain maintenant ; cette vallée, que nous défricherons et qui, je l'espère, verra bientôt luire pour elle une ère de prospérité et de civilisation, se nommera désormais la vallée de l'Élan.

— Hurrah I pour la vallée de l'Élan! Vive Joshuah Dickson I répétèrent les assistants.

Le squatter se mit alors avec ses fils à la tète de la caravane et la guida vers l'endroit où devait s'élever le campement principal et définitif.

n était midi, lors de la prise de possession, à deux heures de T après-dîner les arbres séculaires commençaient à tomber avec fracas sous la hache implacable des squatters.

€Hk Olana Dickson est attaquée par un ennemi avec lequel 9 malgré sa férocité, •on 4^len Dardar fait cause commune.^

L'activité des Américains du Nord est prodigieuse ; ils possèdent surtout une habileté à manier la hache véritablement remarquable ; leur manière d'opérer le défrichement du sol et le déboisement des forêts est quelque chose d'incompréhensible et qui dépasse tout ce que l'imagination pourrait inventer de plus bizarre et de plus incroyable.

Cinquante bûcherons américains suffisent pour coucher sur le sol tous les arbres d'une forêt immense en moins d'un mois.

La façon dont ils procèdent est caractéristique.

Ils agissent toujours au désert dans la prévision, fort logique, du reste, et passablement orgueil-

leuse, que la modeste plantation créée par eux deviendra plus tard une ville importante, et ils prennent leurs précautions en conséquence.

Le terrain qu'on veut exploiter est d'abord divisé par lots : des sentiers tracés à coups de hache figurent les rues, des espaces plus larges forment les places, des poteaux indicateurs plantés de distance en distance, ou des arbres laissés exprès et fortement entaillés, font reconnaître la direction des rues transversales et la position que devront plus tard occuper les maisons, les magasins, les ateliers çt les écuries.

Ce premier devoir accompli et tout bien arrêté, on se met à Tœuvre avec une ardeur fébrile, et les arbres centenaires, d'une hauteur et d'une grosseur souvent prodigieuses, tombent avec une rapidité vertigineuse.

On installe d'abord les étables, les écuries, puis les ateliers de forgerons, de menuisiers ; les scieries mécaniques sur les cours d'eaux, etc., dont les ouvriers prennent immédiatement possession et se mettent à l'œuvre.

La terre, à peu près déblayée, et sur laquelle sont demeurées les souches des arbres que plus tard on enlèvera, est aussitôt labourée et ensemencée; tout marche à la fois, dans le plus grand ordre et avec un entrain qui ne se relentit jamais.

£n quelques jours à peine le paysage est complètement transformé^ et là où régnait une forêt

vierge aux profondeurs mystérieuses et impénétrables, on voit soudain surgir, comme par le coup de baguette d'un puissant enchanteur, un embryon de ville qui, moins de dix ans plus tard, sera une cité riche, commerçante, florissante, surtout; et dont la population, accourue de tous les points de l'horizon^ montera à cinquante ou soixante mille habitants.

Mais le squatter, premier fondateur de cette cité nouvelle, aura disparu sans laisser de traces: personne ne le connaît, on ne sait même pas son nom ; son œuvre accomplie, il aura mélancoliquement jeté les yeux autour de lui et, effrayé de voir le désert si peuplé, la civilisation qu'il fuyait si rapprochée de lui ; il se sera de nouveau enfoncé plus avant dans le désert à la recherche d'une autre terre vierge; qu'il transformera comme la précédente, sans en tirer plus de bénéfice ; et ira mourir obscurément dans une embuscade indienne, sous la griffe d'un ours gris, ou de misère et de faim dans quelque coin ignoré du désert.

Mais son passage sur la terre n'aura pas été inutile ; il aura accompli une œuvre grandiose dont profiteront des milliers d'individus : grâce à lui le progrès aura marché, la civilisation remplacé la barbarie ; et il sera sans le savoir, sans même s'en soucier probablement, un des bienfaiteurs inconnus de l'humanité, dont le martyrologe glorieux impossible à faire compte tant de nobles et modestes victimes.

Joshaah Dickson ne procéda pas autrement que les autres squatters ses confrères : après avoir partagé la vallée en deux parties égales entre lui et son frère, il fixa sa résidence à l'extrémité même de la foui:che formée par la rencontre des deux rivières ; Samuel Dickson s'établit sur le côté opposé de la vallée, au bord de la rivière à laquelle, en souvenir de la chasse du brave fermier, on avait donné le nom de rivière de l'Élan,

Puis chacun commença les travaux de son côté.

Ces travaux furent menés avec une rapidité telle que trois semaines au plus s'étdent écoulées depuis l'arrivée des squatters, et déjà les principaux bâtiments étaient construits.

Les maisons, en blocs de bois auxquels on avait laissé l'écorce, empilés les uns sur les autres, maintenus par des crampons de fer et recouverts de larges attaches, avaient une apparence véritablement confortable, avec leurs fenêtres vitrées, garnies à l'intérieur de forts contrevents, et leurs cheminées qui déjà laissaient échapper des flots de fumée bleuâtre.

Les engagés et les serviteurs s'étaient, eux aussi, construit des maisons, mais plus modestes et simplement en écorce. Ce n'étaient, en réalité, que des huttes destinées à disparaître plus tard et à être remplacées par des logements plus solides.

Les moyens de défense, très-importants en plein territoire indien, n'avaient point non plus été

négligés; de solides parapets en troncs d'arbres entouraient d'un double rempart toute la plantation; le milieu de ce rempart était occupé par un fossé large de dix mètres et profond de quinze.

Des ponts-levis ménagés de distance en distance, et qu'on relevait le soir, donnaient seuls entrée ÛBXïs l'intérieur de l'établissement; auprès de chaque pont-levis des espèces de redoutes en terre, ' surmontées d'une rangée de pieux, étaient destinées en cas d'attaque à défendre le passage^ les maisons elle-mémes avaient été crénelées et garnies de meurtrières.

Pour surcroît de précaution, une vingtaine de dogues terribles, de la race de ceux amenés par les Espagnols en Amérique et dont ils se servaient pour faire la chasse aux Indiens, étaient chaque jour lâchés dans les cours intérieures et aux environs des étables et des écuries.

Les deux habitations principales, celles de Samuel et de Joshuah, étaient en outre surmontées de deux immenses drapeaux aux couleurs américaines, dont les larges plis flottaient au vent et indiqudent clairement à tout venant l'audacieuse prise de possession de la vallée par les squatters.

Un matin, un peu après le lever du soleil, miss Diana, accompagnée d'un énorme dogue qu'elle affectionnait, quitta l'habitation de la Pointe, ainsi qu'on nommait la maison de son père, et se dirigea vers la demeure de Samuel Dickson.

154 ïiE$ OUTLAWS

Le8 deux frères, occupés chacun de leur côté par les travaux de leurs défrichements, restaient par* f<»s deux ou trois jours sans se voir, d'autant plus que leurs résidences respectives étaient éloignées d'environ une lieue et demie l'une de l'autre.

Joshuah Dickson, dont la dévorante activité avait sans cesse besoin d'aliment, émerveillé par la vue du magnifique cours d'eau au bord duquel sa maison était construite et qu'il ignorait être le Missouri, s'était demandé un jour vers quelles régions ce fleuve majestueux portait le tribut de ses eaux; et si, dans son cours capricieux jusqu'à la mer, car il ne doutait pas qu'il n'allât jusque*là, il ne traversait pas quelques États de la république lunéricaine? Il conclut qu'il en devait être ainsi.

Alors, avec cette entente du commerce innée chez tous les Américains du Nord et qui leur fait accomplir de si grandes choses, il comprit tout l'avantage qu'il lui serait facile de retirer du fleuve pour l'écoulement de ses céréales et autres productions de son établissement ; et en même temps pour le ravitaillement de la nouvelle colonie ; il résolut donc de tenter une reconnaissance du fleuve et de le descendre jusqu'au premier défrichement qu'il rencontrerait ou le premier village qu'il trouverait sur sa roule ; et cela aussitôt que les travaux les plus urgents seraient terminés.

Or, comme dès qu'un projet germait dans la cervelle du squatter c# projet passait presqu'im-

DU Missouai 159

médiatement à l'état de fait accompli, en même temps que Josbuab Dikson terminait les travaux indispensables de défense et autres de sa plantation, il faisait construire une pirogue légère, asse« grande pour contenir quatre personnes avec les vivres et les provisions nécessaires pom* un long voyage, et assez solide pour descendre un fleuve pendant plusieurs centaines de milles, peut-être, sans risquer de sombrer ou de faire de trop graves avaries.

Or la pirogue avait été terminée la veille au soir, et Joshuah Dickson, pressé de commencer son voyage, envoyait sa fille auprès de son frère pour Je prier de se rendre à Dickson-Pointe, afin de s'entendre avec lui sur les dernières mesures qu'il convenait de prendre en cette circonstance ; nous ajouterons, entre parenthèse, que Samuel Dickson ignorait complètement les projets de son frère, et que la jeune fille n'en savait rien non plus»

Josbuah Dickson était un de ces bommes qui sans être dissimulés n'ont point l'habitude de faire confidence de leurs projets ; et qui ne les révèlent que lorsque le moment de les mettre à exécution est arrivé»

Miss Diana, en véritable héroïne de roman, marchait légèrement à travers les sentiers à peine tracés, un couteau de chasse à la ceinture et une courte carabine à la main, et par surcroît de précaution mistress Dickson avait exigé qu'elle se fît

accompagner de Dardar, magnifique chien noir et blanc, croisé de loup et de terre-neuve, d'une férocité à toute épreuve, d'une force prodigieuse, haut comme un âne, auquel un ours n'aurait pas fait peur et qui adorait sa jeune maltressç à laquelle il obéissait avec une docilité d'enfant.

Avec un tel défenseur auprès d^elle, miss Diana n'avait rien à redouter de qui que ce fût, bêtes ou gens ; d'ailleurs, la contrée était encore trop peu connue des squatters pour qu'il fût prudent de laisser une jeune fille s'aventurer seule et sans défense dans la campagne, si court que fût le trajet quelle eût à faire.

C4ontrairement à son habitude, la jeune fille se sentait toute joyeuse; la quasi liberté dont elle jouissait, en lui laissant la faculté de se livrer sans contrainte à ses pensées, avait presque fait disparaître le nuage de tristesse qui ordinairement assombrissait son charmant visage.

Elle s'en allait nonchalante et rêveuse à travers les chemins, jouant avec Dardar qui, fier du précieux dépôt confié à sa fidélité, tournât sans cesse autour d'elle ; sondant les buissons et les taillis et la regardant de ses yeux intelligents à l'expression presqu'humaine.

La jeune fille atteignit ainsi en se jouant le bord de la rivière de l'Élan.

Juste en face de l'habitation de son oncle, un bac avait été installé pour la commodité des comnauni-

cations; du reste, la rivière était assez étroite en cet endroit et surtout peu profonde.

Miss Diana sauta dans le bac et bientôt elle se trouva transportée de l'autre côté; une cinquantaine de pas à peine la séparaient de la maison de son oncle, habitation très-confortablement établie et construite sur le même modèle que celle de son frère.

Pendant que Diana Dickson était en chemin pour se rendre chez son oncle, dans la maison de celuici deux personnes assises dans une salle à laquelle en Amérique on donne le nom de parlour^ causaient vivement entre elles, tout en dégustant un verre de véritable wiskey :

Ces deux personnes étaient Samuel Dickson luimême et Georges Clinton.

Deux chevaux encore sellés, fumants et attachés dans la cour, montraient qu'ils arrivaient de faire une longue course.

— Le diable vous emporte ! mon cher Georges, s'écria Samuel avec un ton de cordialité bourrue, vous m*avez fait galoper pendant plus d'une lieue par des chemins exécrables pour vous atteindre ; by god! bien que je ne sois pas beau, je ne suis pas cependant assez laid pour vous faire peur.

— Nullement, master Samuel, seulement je ne vous voyais pas, répondit Georges en souriant.

— Allons donc, jeune homme, pas de fauxfuyants avec moi, je vous prie; croyez-vous que j'i-

156 hB& OUTLAWS

gnore le motif qui V0U8 acooduit dans cm parages?

Le jeune homme rougit et, par c^mieDauce, il porta son verre à ses lèvres,

•*-* Gonnaissez'Vous mon frôre I continua Samuel,

— Moi?

— Dame, qui donc? nous sommes seuls ici, il me semble*

— Je l'ai vu plusieurs fois à Boston, dit le jeune homme avec embarras, mais je ne pense pas qu'il m'ait remarqué,

— Voulez-vous que je vous présente à lui? ce sera bientôt fait. Joshuab, malgré ses défauts, est un excellent homme, je suis convaincu qu'il vous recevra bien.

— Je vous remercie, mais je crois que le moment de tenter cette démarche n'est pas venu encore.

— Je suis bien sûr, reprit l'Américain d'un tan goguenard, que vous n'avez eu besoin de personne pour vous présenter à ma nièce.

-- Oh 1 s'écria le jeune homn>e, tellement décontenancé par cette attaque subite qu'il laissa tomber son verre qui se brisa sur le plancher.

Le squatter se mit à rire*

-T- Bon, voilà que vous brisez ma vaisselle à présent, dit-il. Au diable les amoureux ! on ne sait jamais comment les contenter. Allons, remettezr vous, ajouta-t-ilen prenant pitié du trouble du jeune homme, ce n'est pas à un vieil opossum comme moi

qu'on en donne à garder : vous aimez ma nièce, quoi de plus naturel, le petit lutin est assez joli pour justifier votre passion ; vous êtes un brave garçon, vous Georges, je suis certain que tous deux vous feriez un couple charmant,

— Malheureusement, jamais ce bonheur ne se réalisera, dit-il en baissant tristement la tête.

— Hein? pourquoi donc cela s'il vous plaît ?

— Mon Dieu, vous me tirez malgré moi mes secrets du cœur, et vous êtes si bon que je ne sais comment vous résister.

— Confessez-vous, by god! et soyez tranquille; je vous aime, moi ; je voudrais vous voir heureux.

— Puisque vous m'encourage? ainsi, je vous dirai tout ; mon récit ne sera pas long. J'ai rencontré miss Diana à Boston chez mistress Marshall, votre parente, je crois; chez laquelle votre nièce est demeurée l'année dernière pendant quelques mois ; et dans la maison de laquelle j'étais reçu sur le pied de la plus complète intimité.

— Je me rappelle en effet que ma nièce fit un assez long séjour chez cette dame, qui est notre cousine éloignée. Continuez.

— Que vous dirai -je de plus : la première fois que je vis miss Diana, je l'aimai ; de sorte que mes visites à mistress Marshall, fort rares d'ordinaire, devinrent si fréquentes que cette dapie finit par s'apercevoir de mon inclination pour su parente ; un jour elle me prit à part et comuoe elle me por-

fait un intérêt réel ; tout en rendant justice à ma loyauté et à la pureté de mes intentions, elle m'engagea à ne pas persévérer dans ma recherche et à ne plus voir miss Diana ; parce que, ajoutât-elle, jamads son père ne consentirait à son mariage avec moi. En vain je la pressai et je la priai de s'expliquer et de me faire connaître les motifs de ce refus, elle éluda toujours de me répondre. Enfin, un jour touchée de mon désespoir, elle m'avoua d'une manière évasive que le père de miss Diana et le mien avaient eu à une époque déjà éloignée certains démêlés qui rendaient toute al* liance impossible entre les deux familles.

Pendant le récit du jeune homme, la figure joviale de Samuel Dickson était peu à peu devenue sérieuse, son front s'était plissé et une expression de tristesse s'était répandue sur ses traits.

— Vous le voyez, s'écria Georges, vous-même partagez cet avis maintenant.

— Pas tout à fait, mon jeune ami, répondit-il en lui pressant la main, le cas est grave, j'avais oublié complètement cette affaire, si vieille déjà; ne m'interrogez pas, je ne pourrais vous répondre; mais prenez courage, les circonstances peuvent changer, la situation se modifier et j'y aiderai je vous le jure de toutes mes forces; rien n'est désespéré encore.

— Non, je vois qu'il ne me reste plus d'espoir.

— Vous êtes fou; laissez-moi faire, vous dis^je.

et avec le temps j'espère que nous réussirons.

— Ohl si je pouvais vous croire.

— Quand je vous donne ma parole, cela n*est pas si difficile que diable ! Allons, au diable le chagrin, nous déjeûnons ensemble, c'est convenu. A propos, comment avez-vous appris le départ de mon firëre pour Touest.

— C'est miss Diana elle-même qui m'en a informé.

— Alors je ne m'étonne plus de vous voir ici, votre présence me parait maintenant parfaitement justifiée; venez vous mettre à table.

— Je vous prie, master Samuel, dit-il en s'indinant et prenant son bonnet de chasseur pour se retirer.

— Au diable les cérémonies! s'écria joyeusement le squatter, vous déjeunerez, vous dis-je; si ma nièce était ici, vous ne feriez pas tant de &çonsI et, au contraire, vous resteriez malgré moi.

Au même instant la porte du parloir s'entrouvrit, et une voix douce, qui fit tressaillir le jeune homme, murmura :

— Puis-je entrer? mon oncle.

A cette singulière coïncidence, amenée fortuitement par le hasard, Samuel Dickson fut pris d'un fou-rire et se renversa sur son siège ; tandis que miss Diana demeurait interdite à la porte, et que Georges Clinton, planté comme une statue au

168 IiBS OUTLAWS

milieu de la pièce, tournait son bonnet entre ses doigts et jetait des regards égarés autour de lui sans savoir quelle contenance tenir et sans trouver une parole ; tant il était surpris par ce qui arrivait.

Ce fut Dardar qui se chargea de mettre fin à cette situation qui, en se prolongeant, devenait embarrassante pour tout le monde.

Le brave chien était demeuré un instant en ar* rière pour renouveler connaissance avec les domestiques, voyant la porte ouverte, il s'élança bravement en avant et bondit au milieu du salon sans crier gare; en apercevant Georges Clinton, il accourut vers lui en remuant la queue, se dressa, appuya ses pattes sur son épaule et §e mit à lui lécher sans façon le visage en poussant de petits cris de joie.

— By godl s'écria le squatter au comble de la surprise, ce gaillard-là est né coiffé, sur ma parole, tout le monde Taime, jusqu'au féroce Dardar qui lui fait fête 1 Et il désespère ! Se tournant alors vers sa nièce toujours immobile à l'entrée du parloir; « Allons, venez, petite sournoise, ajouta-t-il en riant, et embrassez-moi. n

La jeune fille ne se fit pas répéter l'invitation ; en un instant elle fut dans les bras de son oncle.

— Soyez la bien-venue, mademoiselle, dit-il d'un air goguenard, vous déjeunerez avec nous. Je suppose que je n'ai pas besoin de vous pré-

senter le grand garçon qui est là, et que votre pré- $6Bce semble, sur ma parole ! avoir changé en statue.

— Non, mon bon oncle, répondit la jeune fille me un charmant sourire, j'ai l'honneur de con-* nsdtre Monsieur depuis longtemps déjà.

£t elle lui tendit sa main mignonne, sur laquelle lo jeune homme déposa un respectueux baiser.

— A la bonne heure là la bonne heure! reprit Samuel Dickson en se frottant les mains, cela marche; allons npus.n^ettrie à table,. je meur» de faim, moi ; en mangeant nous causerons, et ma nièce me fera connaître les motifs de sa visite matinale ; car je ne suppose pas que c'est tout exprès qu'elle a fait au moins une lieue et demie, et mis ses jolis pieds dans la rosée, pour venir embrasser un vieux barbon comme moi.

— Et pourquoi donc ne l'aurais-je pas fait? mon oocle, répondit-elle en souriant d'un air mutin,

— Après cela, c'est possible, car vous ne vous attendiez pas, mignonne, à la çurprise qui vous attendî^itici, hein? , . >

^ jeune fille sourit et b^i6^$a les yeux en rougissant.

SamuelDlckson ne voulant pas augmenter l'embarras des jeunes gens les fit passer dans la salle à manger, et l'on se mit à table.

Il va sans dire que Georges Clinton ne parla plus de se retirer ; il s'assit au contraire à table avec une satisfaction visible.

Les commencements du déjeuner se ressentirent naturellement de la position gênée dans laquelle les convives se trouvaient vis-à-vis les uns des autres; mais la glace fut vite rompue : le squatter fit preuve d'une si fine bonhomie ; il éluda avec tant d'adresse tout ce qui aurait pu augmenter l'embarras des jeunes gens; que ceux-d ne tardèrent pas à se laisser aller à une gaieté douce et communicative; et la conversation d'abord presque monosyllabique devint bientôt ce quelle devait être, c'est-à-dire enjouée.

Samuel Dickson, après avoir demandé à sa nièce les motifs de sa visite et l'avoir assurée qu'il se rendrût le soir même, après la fin des travaux, à l'invitation de son frère, pria Georges Clinton de lui raconter les péripéties de son voyage à travers le désert.

Le jeune homme, parfaitement à son aise maintenant et certain d'intéresser ses auditeurs, s'exécuta de bonne grâce ; il fit ce récit avec tant de verve et de laisser-aller, que miss Diana et Samuel Dickson lui-même l' écoutèrent avec un plaisir véritable.

— Midntenant, mes enfants, dit le squatter avant de quitter la table, écoutez-moi bien ; vous êtez deux charmants enfants que j'aime beaucoup et au bonheur desquels je m'intéresse vivement ; laissez-moi mener cette afiaire à ma guise; mieux que personne je connais mon frère et sais

DU mssouEi 165

comment il faut agir avec lui pour en obtenir ce qa'on veut; comptez*donc sur moi comme sur un dlié dévoué; seulement, prenez bien garde de commettre <[uelque imprudence qui gâterait tout. Vous, maître Georges, malgré le plaisir que vous éprouveriez à accompagner ma nièce pendant une partie du chemin, vous me ferez le plaisir de rester avec moi, elle retournera seule chez son père; cela vaudra mieux, d'autant plus que si on vous voyait ensemble cela donnerait lieu à des suppo« sitions et à des commentiûres qu'il est important d'éviter; je n'ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, mes enfants, que ma maison vous est ouverte : et plus vous viendrez me voir, plus vous me ferez plaisir. Courage et prudence, voilà ce que je vous recommande. Maintenant, miss Diana, embrassezmoi vite ; dites adieu à votre fiancé , car vous devez le considérer comme tel, et en route !

— Oh ! mon oncle, que vous êtes bon ! s'écriat-elle en se jetant dans ses bras et appuyant câlinement sa diarmante tête sur ses épaules.

— Je suis bon, parce que je fsds tout ce que vous voulez, n'est-ce pas, petite masque?

La jeune fille sourit avec finesse et tendit sa main au jeune homme.

— Au revoir, Georges, lui dit-elle.

— Au revoir, Diana, répondit-il avec émoHon ; quand vous reverrai-je? le plus tôt possible, n'estce pas? le temps me semble si long, loin de vous.

166 LÉS OUTtAWS

— Ingrat! dit Samuel Dickson, ingrat! qui ose se plaindre lorsque tout commence à lui réussir.

— C'est vrai, pardonnez-moi, mais je Faîme tant!

— Et moi 1 est-ce que je ne vous aîme pas? répondit-elle d'un ton de reproche ; croyei-vous donc que je n'ai pas sonffeit de notre séparation?

— Je suis fou, Diana, vous le voyez, puisque je devrais bénir la Providence qui nous a réunis, et que je murmure.

Il lui baisa une dernière fois la main et la jeune fille sortit escortée par son fidèle Dardar qui ne Tavait pas quittée d'un pas.

— Maintenant, dit Samuel Dickson lorsqu'il fut seul avec le jeune homme, vous allez, mon cher Georges, compléter les renseignements que vous m'avez donnés, en me disant où vous avez planté votre tente et de quelle façon vous vivez; je ne voudrais pas que vous fussiez dans une situation précaire.

— Rassurez-vous, mon vieil ami, j'ai une hutte à trois ou quatre lieues d'ici, au plus, dans une situation charmante, et où j'ai réuni tout le comfort possible; vous la visiterez si vous le désirez.

— Je ne demande pas mieux ; aujourd'hui même, s'il est possible.

— Aujourd'hui, soit; d'ailleurs je ne suis pas seul, j'ai avec moi deux serviteurs de confiance et un chasseur canadien, que j'ai engagé à Boston

avant de partir pour me servir pendant tout le cours de mon voyage ; de plus, j'ai des livres, des armes, des chiens, des chevaux, c'est-à-dire nonseulement le nécessaire, mais encore le superflu ; vous voyez qu'au point de vue matériel je ne suis pas à plaindre.

— Boni me voilà complètement rassuré sur votre compte, je suis bien aise que vous ne manquiez de rien. Partons-nous?

— Quand vous voudrez.

— Alors à cheval I

Cinq minutes plus tard les deux cavaliers s'enfonçaient au galop dans la forêt.

De la rencontre imprévue que flrent AauKuel Dickson et Geor^^es Clinton et ce qui en advint.

La partie de la vallée vers laquelle se dirigeaient les deux cavaliers n'avait encore subi aucun changement ; les squatters n'avaient pas eu le temps d'étendre leurs ravages jusque-là et par conséquent le paysage avait conservé toute sa beauté 2d)rupte et toute sa majesté primitive. *

Georges Clinton paraissait parfaitement connaître ces parages; il s'engageait, sans hésiter jamais et sans ralentir l'allure de son cheval, dans les sentes en apparence les plus sauvages, suivi pas à pas par Samuel Dickson qui, mis en gaieté par la manière dont il avait commencé la journée, était d'une humeur charmante et trouvait un

plaisir extrême dans l'exploration de cette partie de ses domaines, car tout ce côté de la vallée lui avait généreusement été cédé par son frère, ainsi qu'il le disait plaisamment à son compagnon.

— Vous galopez par ici comme si vous habitiez ce pays depuis dix ans au moins, dit-il à Georges.

— Je n'y suis cependant arrivé qu'un mois au plus avant vous, répondit-il en riant, mais je l'sd tant parcouru dans tous les sens avec Charbon- Mftu dqmis cette époque qu'il ifs plus de secretft pour tnoî.

— Qu'est-ce que Gharbonneau ?

— G' est mon chasseur; un grand diable de Canadien, long comme une perche, maigre comme un clou et dévoué comme un terre-neuve ; auquel j'ai été à même de rendre un assez grand service à Boston où H s'était fourvoyé au milieu d'assez mauvais drôles, et qui s^est attaché à moi,

— Eh 1 eh 1 c'est assez avantageux pour vous cela.

— Plus que vous ne le supposez, mon vieil anaî. Figurez- vous que ce gaillard-là a été à peu près élevé dans une tribu indienne ; sa vie entière s'est écoulée dans le désert dont pas une sente ne lui est inconnue ; il a des amis parmi les trappeurs et les chasseurs blancs et métis ; parle la plupart des dialectes si difficiles des Peaux-Rouges et, malgré da jeunesse, car il a à peine vingt-deux ou vingt-

trois ans, autan l que j'ai pu en juger : vous savez combien il est difficile de reconnaître avec certitude l'âge d'un Indien ou d'un bois-brûlé^ il jouit d'une grande réputation dans la prairie ; ses amis l'ont surnommé Bon-Affut^ à cause de son adresse qui est réellement prodigieuse.

— Ce nom est d'un bon augure, ce doit être un brave homme,

— Oui, et un brave compagnon, toujours gai et content, et quoi qu'il arrive, en bien comme en mal, il trouve aussitôt le beau côté de la situation avec une philosophie que je ne puis m' empêcher d'admirer; c'est, je vous assure, un type curieux à étu^ dier. Ainsi, pour vous en donner une idée, c'est lui qui m'a engagé à me fixer ici, m'assurant qu'il était impossible qu'un véritable squatter traversât cette vallée sans avoir aussitôt la pensée de s'y fixer : vous voyez qu'il ne s'est pas trompé.

— En effet, cela prouve chez ce chasseur une connaissance approfondie du cœur humain.

— - Et une grande finesse; d'ailleurs vous le verrez bientôt.

— Diable ! mais c'est une précieuse connaissance à faire. Il vous a sans doute renseigné sur cette contrée.

— Qu'entendez-vous par là ?

— Je veux dire que sans doute il vous a parlé de la situation de cette vallée, de la distance à laquelle elle se trouvait des établissements les plus proches.

— Certes, ne le savez-vous pas ?

— Ma foi non, j'en ignore le premier mot; je vous avoue que j'ai constamment marché en aveugle ; s'il vous est possible de me donner quelques renseignements, vous me ferez plaisir.

— Parfaitement, rien ne m'est plus facile.

— Alors parlez, je vous écoute.

— Deux rivières traversent la vallée ; celle sur le bord de laquelle vous vous êtes établi descend des montagnes de la rivière du Vent, qui font partie de la chaîne des montagnes Rocheuses; l'autre rivière dans laquelle elle se jette n'est rien moins que le Missouri.

— Le Missouri ! s'écria le squatter avec surprise, vous ne vous trompez pas?

— Nullement, je suis très-sûr de ce que j'avance au contraire.

— By godl mais le Missouri traverse les États- Unis ; nous sommes chez nous alors !

— A peu près, et plus môme que vous ne le supposez-vous-môme, bien que vous vous trouviez ibi en plein territoire rouge.

— Ah I et quelles nations avons-nous pour voisines?

— De fort belliqueuses.

— Diable!

— Mais, en général, assez amies des blancs.

— Ceci vaut mieux.

— Cependant vous connaissez les Peaux-Rou-

ges, il n'y a pas trop de fond à faire sur leurs protestations d'amitié.

— Ce n'est malheureusement que trop vrai : et vous nommez ces nations?

— Les Sioux ou Dacotahs, les Piékanns, les Corbeaux, les Hurons des grands lacs, voici les principales, avec les Assiniboincs et les Mandans. Les autres sont peu à redouter.

— Hum! je trouve que c'est déjà bien assez comme cela ; surtout isolés comme nous le sommes et privés par conséquent de tout secours étranger.

— Au besoin, ce secours ne vous manquerait pas; voici pourquoi : Aune cinquantaine de lieues environ en amont du Missouri et sur le fleuve même se trouve un comptoir de traite, une espèce de fort appartenant à la compagnie des pelleteries et dans lequel il y a une soixantaine de blancs. Américains et Canadiens, soldats et chasseurs.

— Très-bien, dit Samuel Dickson, cinquante lieues ce n'est rien à faire.

— Oui, dans un pays civilisé; mais au désert, où les routes manquent complètement, c'est autre chose et la distance se trouve plus que doublée.

— C'est vrai, je n'avais pas réfléchi à cela, dit le squatter dont le visage d'abord joyeux se rembrunit subitement 5 et en aval, quels sont nos plus proches voisins?

— Des squatters comme vous, depuis deux ans déjà établis sur le Missouri ; vous vous trouvez

174 LES OUTtAWS

presque à moitié chemin du fort et du défrichement.

— C'est assez singulier, et ce défrichement estil considérable ?

— Mais oui ; il parait que depuis quelques mois il a pris un grand accroissement, c'est presqu un village aujourd'hui, et si cela continue ainsi avant deux ans ce sera une ville: seulement, d'un côté comme de l'autre, vous êtes séparés des hommes de votre couleur par plusieurs nations indiennes dont il serait dangereux, à moins d'être en grand oombi^, de traverser les villages. Vous êtes donc en réalité complètement isolés, car la, seule routQ qui reste libre est le Missouri.

— Je suis de votre avis, c'est quelque chose, mais pas assez Çropendant, car le fleuve, facile à desceûdre, doit être très-rude à remonter.

— Sans compter que tout le parcours que vous auriez à faire est bordé de villages de Peaux-Rouges.

— Pour le coup, mon cher Georges, voilà qui gâte tout. Au diable l'idée saugrenue qui s'est implantée dans la cervelle de mon frère de nous conduire ici! il est fou, sur ma parole, et moi encore plus que lui de l'avoir suivi.

Ceci fut dit avec une telle expression de désespoir comique que Georges ne put s'empêcher de rire.

— Vous riez, mauvais cœur, reprit le squatter.

DU HISBOUm 175

quand nous avaoa la triste perspective tous tant que nous sommes de laisser nos os dans cette vallée maudite.

^^ Oh I j'espère qu'il n'en sera pas ainsi.

— Moi aussi, by god I C'est égal, bien que vos renseignements soient très-peu rassurants, je ne vous en remercie pas moins; on aime toujours savoir à quoi s'en tenir, de cette façon l'on n'est pas surpris au moins.

Ûs continuèrent ainsi h causer gaiement, tout en continuant à marcher d'une allure aussi vive que Téiat des sentes qu'ils suivaient le permettait.

lia allaient émerger de la forêt et déboucher dans une prairie verdoyante qu'ils apercevaient à une courte distance devant eux, lorsque tout à coup ils entendirent un coup de fusil.

— Eh ! dit le squatter, qu'est cela?

— C'est Charbonneau qui a tiré, répondit Georges, je reconnais le bruit de son rifle ; il me cherche probablement ; attendez.

Et sans attendre la réponse de Samuel Duckaon, il arma son rifle et le déchargea en l'air.

Presque aussitôt un grand mouvement s'apéra dans les halliers qui s'écartèrent violemment, et deux magnifiques chiens de la même race que Dardar vinrent se dresser tout droits de chaque côté du cheval du jeune homme pour mendier une caresse, tout en grondant sourdement en re-

gardant sournoisement le squatter assez peu rassuré sur leurs intentions à son égard.

— Tout beau les chiens I dit Georges en caressant les magnifiques bêtes. A bas, Nadëje, à bas mademoiselle, à bas Drack ; ne soyez pas méchants, mes bellots, monsieur est un ami, allez le saluer; et prouvez que vous èles de braves bêtes intelligentes et bonnes.

Comme s'ils eussent compris ce que leur disait leur maître, les deux chiens cessèrent de gronder et allèrent se dresser auprès de Samuel Dickson ; qui, très-amateur de chiens et reconnaissant la beauté de ceux-ci, les flatta en leur adressant des compliments mérités ; ce qui les rendit tout joyeux ; la chienne surtout; Nadëje, magnifique bête prèsqu'entièrement blanche et dont la robe n'avait que quelques rares taches noires, sembla avoir pris le squatter en amitié, elle ne se lassait pas de recevoir ses caresses.

Presqu'au même instant apparut un homme revêtu du costume de chasseur, aux traits anguleux mais fins, ouverts et intelligents ; cet homme tenait à la main un rifle dont le canon fumait encore ; il salua les cavaliers et, après avoir appelé les chiens qui vinrent aussitôt se ranger derrière lui :

— Pardieu ! dit-il gaiement, monsieur Georges, je suis content de vous rencontrer, j'avais tiré à l'aveuglette pour vous appeler ; c'est une bonne idée que j'ai eue là.

— Est-ce que vous êtes en chasse, Bon-Affut?

demanda le jeune homme après avoir serré cordialement la main au chasseur.

— A cette heure-ci il faudrait être fou, et je ne le suis pas encore : non, non, lâchasse n'est bonne qae le soir et le matin, n'est-ce pas, monsieur? ajouta-t-il en s'adressant au squatter.

— C'est mon avis, répondit celui-ci.

— M. Samuel Dickson, un de mes meilleurs amis, dit Georges; j'espère qu'il deviendra le vôtre.

— Moi aussi, répondit en riant Charbonneau, car il a l'air d'un brave homme.

— Merci, répondit gaiement le squatter.

— 11 n'y a pas de quoi; je n'en dis pas autant de tout le monde, du reste; et vous avez peut-être raison de me remercier; mais je vous connais, je vous ai vu déjà, ainsi que tous ceux qui sont arrivés depuis un mois dans la vallée.

— Mais si vous ne chassiez pas, que fai3iez-vous donc par-ici, Bon-Affût?

— Voilà, il y a du nouveau au wigwam.

— Du nouveau ?

— Oui, trois voyageurs, deux chasseurs blancs et un chef indien, sont arrivés pendant votre absence et ont demandé l'hospitalité.

— Vous la leur avez accordée, j'espère.

— Pardieu ! c'est un droit, je ne pouvais pas refuser; d'ailleurs, de ces trois chasseurs deux sont

mes amis et l'autre ne tardera pas probablement à le devenir.

— Bon 1 vous avez bien fait 5 du reste, vous savez que vous avez le droit d'agir à votre guise. Alors vous vous êtes mis à ma recherche.

— Pas précisément : j'allais au devant de vous pour vous prévenir, voilà tout. Je n'avais pas besoin de vous chercher, puisque je savais où vous étiez.

Le jeune homme rougit à cette allusion transparente à son amour, tandis que le squatter le regardait en riant.

— Eh bien, maintenant que me voilà, retournons à la loge.

— Attendez, ce n'est pas tout.

— Il y a autre chose encore?

— A cinquante pas d'ici les chiens ont éventé quelque chose. Je me suis mis sur la piste, et qu'est-ce que j'ai découvert ? Vous ne le devineriez jamais.

— Quoi donc? un ours demanda le squatter.

— Je le préférerais, foi de chasseur; non, ce n'est pas un ours. J'ai découvert un homme, un blanc : il était étendu sur la terre sans connaissance, le crâne ouvert par une affreuse blessure qu'il se sera faite en tombant, et le bras gauche égratigné par une balle. Son cheval broutait tranquillement auprès de lui ; c'est quelque voyageur sur lequel un Indien maraudeur, comme il y en a tant.

aura tiré traîtreusement. Je croîs en effet avoir entendu le bruit d'une détonation ; l'approche des chiens aura fait fuir le misérable ; car les habits en désordre de Tétranger montrent qu'on a essayé de le dépouiller, bien qu'on ifait eu le temps de rien lai prendre.

— Vous Tavez secouru?

-^ Il le fallait bien ; je ne pouvais pas le laisser mourir comme une b^e puante sur le bord d'un fossé ; et cependant, ajouta-t-il en hochant la tète, peut-être cela eût-il mieux valu.

— Comment! Charbonneau, s'écria le jeune homme d'un ton de reproche, c'est vous qui parlez ainsi?

— Tenez, monsieur Georges, vous me connaissez, n'est-ce pas ? Eh bien la figure de cet homme ne me revient pas, bien qu'elle soit belle; elle a une expression qui m'a fait frissonner, et je ne m'émeus pas facilement, vous le savez ; j'éprouve malgré moi une répugnance invincible pour cet homme que cependant je n'ai jamais vu ; et tenez, les chiens, ce ne sont* que des bêtes pourtant, eh bien, elles sont comme moi ; j'ai eu toutes les peines du monde à les empêcher de le dévorer : Nadèje surtout était comme une enragée après lui ; elle voulait absolument l'étrangler, et les animaux, voyez-vous, monsieur Georges, leur instinct ne les trompe jamais ; c'est Dieu qui les guide dans la connaissance du bien et du mal.

— Tout cela est bel et bon* Chârbonneau, mais ce malheureux est grièvement blessé, exposé à mourir ; c'est notre semblable, nous devons mettre de côté toute considération personnelle ; Fhumanité nous commande de le secourir.

— Je le sais bien ; aussi je l'ai pansé, j'ai lavé ses blessures, enfiaje Tai soigné comme je l'aurais fait pour moi ou pour mes chiens; mais c'est égal, monsieur Georges, souvenez-vous de ce que je vous dis, c'est un ennemi que vous allez abriter sous votre toit.

— A la grâce de Dieu I Chârbonneau ; quand même cela serait, nous n'en devrions pas moins accomplir notre devoir.

— Enfin, comme vous voudrez, monsieur Georges, mais c'est égal, je le surveillerai.

— Et où est ce malheureux?

— Là, couché auprès de ce bouquet de chênes que vous apercevez d'ici. C'est après l'avoir pansé que j'ai tiré un coup de fusil au hasard, dans ridée que peut-être vous pourriez m* entendre.

— 11 ne vous a rien dit? •

— Lui, allons donc ; il n'a même pas repris connaissance; il a énormément perdu de sang par ses deux blessures.

— Hâtons-nous de nous rendre auprès de lui, et si les chiens sont si mal disposés que vous le dites pour cet étranger, sui veillez-les afin qu'il n'arrive rien de fâcheux.

— Soyez tranquille, monsieur Georges, je réponds de leur sagesse. Allons, venez mes bellots, et ne grognez point ou nous nous fâcherons.

Le chasseur se remit en marche flanqué des deux terre-nçuve qui marchaient gravement à ses côtés, les cavaliers le suivirent.

Au bout de quelques minutes on atteignit le bouquet de chênes ; le blessé était toujours sans mouvement; les chiens grondèrent en l'apercevant, mais sur un signe de Bon-Affut ils se turent et se couchèrent à l'écart.

Georges et Samuel Dickson mirent pied à terre et s'approchèrent de l'étranger.

C'était un homme de trente à trente-cinq ans environ, d'une taille haute, bien prise et élégante ; il était d'une pâleur cadavérique ; ses traits fins et bien modelés étaient, ainsi que l'avait dit le chasseur, d'une rare beauté; ses cheveux d'un noir de jais, longs et bouclés, encadraient sa figure et tombaient en désordre sur ses épaules, une barbe noire et touffue cachait le bas de son visage ; sa bouche, grande, légèrement entr' ouverte et aux lèvres minces et pincées, laissait apercevoir des dents magnifiques et d'une éblouissante blancheur; son nez fort et un peu arqué donnait à sa physionoaiie une expression de dureté impossible à rendre ; ses yeux un peu trop écartés étaient à demiclos, garnis de longues paupières et couronnés d'épais sourcils qui se joignaient à la naissance du nez.

La vue de cet homme inspirait un sentiment de répulsion instinctif, quelque chose de semblable à la sensation de froid, de terrent* et de dégoût qu'on éprouve en apercevant un reptile ; et pourtant, nous le répétons, cet hoitime était i)eau, distingué ; la coupe de ses habits était élégante, ses armèâ de prix; son cheval paraissait êtie de race, tout en lui enfin dénotait un rang assez élevé dans la société et, particularité étrange I tous ces détails ajoutaient encore à Téloignement qu'on ressentait pour lui ; malgré soi on se demandait ce que cet nomme était venu faire dans cette contrée sauvage ; quel motif assez puissant l'avait conduit si loin des régions civilisées ei du monde au milieu duquel, par sa fortune et sa position, il était sans doute appelé à vivre.

Toutes ces réflexions les deux Américains les firent en quelques secondes.

— Hum ! murmura à demi-voix Samuel Dickson, je ne sais pourquoi, mais la figure de cet homme ne me revient pas du tout.

— Elle ne me revient pas non plus, répondît Georges sur le même ton ; mais est-ce une raison pour le laisser mourir?

— Non certes, reprit-il vivement ; puisque Dieu i'a jeté sur notre route, c'est que probablement il veut que nous lui venions en aide.

— C'est aussi mon avis. A l'œuvre donc, et arrive que pourra.

— Sommes-nous encore éloignés de votre loge?

— Une lieue au plus. N*est-ce pas Charbonneau ?

— Oui, à peu près.

— Comment allons^nous le transporter? Cela me semble assez difiicile, à moins de construire un brancard,

— Cela nous prendrait trop de temps, répondît le chasseur, laissez-moi faire.

— Je ne demande pas mieux, mais encore fautil que nous sachions quel moyen vOus comptez employer.

— Vous allez voir ; monsieur Georges, je vais monter sm* le cheval de cet étranger, que vous enlèverez et placerez devant moi ; je. le soutiendrai dans mes bras et nous irons doucement jusqu*au wigwam. Comment trouvez-vous te moyen?

— Excellent.

— Eh bien alors, enlevez-le.

Gharbonneau monta sur le cheval qu'il avait eu

le soin d'attacher de peur qu'il ne s'écartât, lui remit la bride et attendit.

Georges et Samuel Dickson en levèrent alors doucement le blessé toujours évanoui, le portèrent avec précaution et le placèrent sur le cou du cheval.

Gharbonneau lui appuya la tète sur sa poitrine et Ton se mit en marche au petit pas.

Il foUut près d'une heure pour atteindre la loge.

Cette loge ou ce wigwam, ainsi que la nommait le chasseur, était une charmante habitation bâtie

en bois et construite au sommet d'une légère éminence, au pied de laquelle coulait un étroit ruisseau qui lui formait comme une ceinture argentée; une rangée de palissades lui servait de rempart.

— Mais votre loge est délicieuse, s'écria Samuel Dickson dès qu'il aperçut la maison enfouie au milieu d'un bouquet d'arbres, vous devez être fort bien là.

— Ne vous l'ai-je pas dit, mon vieil ami, rien ne me manque que le bonheur.

— Bah ! prenez patience, nous comblerons cette lacune.

— Le ciel vous entende I

— Allez-vous vous chagriner encore et retomber dans vos idées noires.

— C'est que je n'ose espérer.

— Vous avez tort : quand on est riche, jeune et aimé, on doit espérer toujours.

— Que vous êtes cruel de plaisanter ainsi avec ma douleur!

— Je ne plaisante pas, seulement je tâche de vous donner du courage. Mais tenez, voici vos hôtes qui viennent au devant de vous, si je ne me trompe, et vos domestiques qui paraissent toat effarés sur le seuil de la porte; les dignes serviteurs ne comprennent rien à ce qui se passe.

— Probablement. Avouez qu'ils ont le droit d'être surpris, depuis notre arrivée ici ils n'ont vu âme qui vive.

— Eh bien 1 dit en riant le squatter, aujourd'hui ils n'auront pas à se plaindre, les visites ne leur manqueront pas.

Trois personnes s'avançaient en effet, ainsi que l'avait dit le squatter, au devant de la petite troupe.

Ces trois personnes, le lecteur les connaît déjà : c'étaient Balle-Franche, Numank-Charaké, le chef huron, et Olivier.

Us saluèrent cérémonieusement Georges Clinton qui leur répondit de même et leur renouvela en son nom l'invitation que Charbonneau leur avait faite; puis il mit pied à terre, et le blessé, enlevé doucement dans les bras d'Olivier et de Balle-Franche, fut transporté dans la chambre h, coucher du jeune homme, placé sur son lit et laissé aux soins des serviteurs du maître de la maison et qui avaient quelques notions de médecine.

— Quelle figure patibulaire, murmura Olivier en quittant la pièce.

— Il n'a pas l'air tendre, ajouta Balle-Franche, qu'en pensez-vous, chef?

— Cette, face pâle est un traître, dit sentencieusement l'Indien, on aurait dû le laisser mourir dans la prairie.

. — Allons f fit gaiement Bon-Afiût en déposant la valise de l'étranger dans un coin de la chambre, je vois que je ne. suis pas seul de mon avis, cela me fait plaisir.

— Que mon frère veille, reprit Numant-Charaké en désignant le blessé du doigt.

— Je ne le perdrai pas de vue, soyez tranquille.

— Je me trompe fort, dit Balle-Franche, ou cet homme est un pirate du désert, cette figure ne m'est pas inconnue : il faudra que j'essaye de me souvenir où je l'ai vu ; il est important de mettre notre hôte sur ses garde*?.

Tout en conversant ainsi, les quatre hommes sortirent de la chambre à coucher et se rendirent dans la salle à manger, où Georges Clinton avait préparé des rafraîchissements et les attendait en compagnie de Samuel Dickson.

Quelques minutes plus tard, un des serviteurs entra et annonça à son maître que le blessé avait ouvert les yeux, mais qu'il était trop felble pour parler et que d'ailleurs il était en proie à une fièvre terrible.

Quel étfitt l^ ble»»é fiiiqmel ^^reurs^PI Canton avait dopné Phosplf^allté.

Samuel Dickson, fort satisfait de tout ce qa'U avait vu dans la hutte de Georges Cliqton, pour lequel il éprouvait upe véritable amitié, et r^issuré désormais sur sa positiop, prit presqu'ipamédiqt^eraent congé du jeupe bomtpe pour retourner cb^i lui ; la journée s'avançait et il m voulait pî^sf uj^pqiier de se rendre auprès de son frère, çQpvaiqcu que si celui-ci désirait le voir, c'^t (ju il avait de graves communications à lui faire.

Au moment de quitter Georges, le squatter se pencba vers lui et, apr^s ^vpir jeté un dernier re-» gard sur la hutte ;

— Prene? garde, mon ami, (}it-il d'une vQi?^

contenue en serrant la main du jeune homme, le blessé que vous avez recueilli chez vous et auquel vous avez donné un si généreuse hospitalité, me parait être un drôle de la pire espèce ; croyez-moi, débarrassez-vous-en le plus vite possible.

— Je suivrai votre conseil, répondit Georges sur le même ton ; cet homme ne m'inspire aucun intérêt, et je vous promets que dès qu'il sera en état de reprendre son voyage je le congédierai.

— Vous aurez cent fois raison. Allons, au revoir !

— A bientôt, n'est-ce pas?

— Certes, de votre côté, j'espère que msdntenant vous ne refuserez pas d'entrer chez moi.

— Pardonnez-moi cette timidité, bien excusable de ma part dans la position où je me trouve.

— Ne parlons plus de cela, reprit-il gaiement ; j'attends incessamment votre visite,

— C'est convenu.

— Je retiens votre parole. Au revoir.

Ils se serrèrent une dernière fois la main, puis Samuel Dickson rendit la bride à son cheval et s'éloigna au grand trot.

Georges le suivit du regard pendant quelques instants, mais bientôt le cavalier disparut derrière un bouquet d'arbres.

Le jeune homme étouffa un soupir, le départ de Samuel Dickson rompait le dernier lien qui le rattachait aux événements si pleins de charme pour lui de la matinée, à l'apparition de Diana et à la

douce causerie que pendant le déjeuner il avait eue avec elle ; instants de bonheur trop courts» hélas, qui s'étaient si rapidement écoulés et qu'il ne retrouverait pas peut-être avant bien longtemps. Il reprit tristement le chemin de sa demeure ; mais à peine avait-il fait quelques pas dans cette direction qu'il vit ses hôtes, en compagnie de Bon-Affût, sortir de la hutte et venir à sa rencontre en causant entre eux avec une certaine vivacité.

— Vous ne me quittez pas encore, je l'espère, leur dit-il gracieusement.

— Non, monsieur, répondit Balle-Franche, telle n'est point notre intention ; nous comptons au contraire, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, profiter pendant quelques jours de votre cordiale hospitalité.

— En agissant ainsi vous me ferez plaisir, messieurs ; cette maison et tout ce quelle contient est à votre disposition, veuillez donc en user comme bon vous semblera.

Les chasseurs s'inclinèrent courtoisement et remercièrent le jeune homme avec effusion.

— Nous sommes venus à votre rencontre, monsieur, dit Olivier, parce que nous désirons vous entretenir et qu'il nous a paru plus sûr de causer au grand air que dans Tintérieur de votre maison.

— Oui, reprit Balle-Franche, bien que le blessé que vous avez si généreusement secouru paraisse ne pas avoir conscience de ce qui se passe autour

19Q M$ oyri'Aw^

de lui, nous croyous cependant qu'il est plus pru«dant que nos paroles n'arrivent pas ju3qu'à se9 oreilles. Quant à vos serviteurs...

^— Cq sont des hommes de confiance, secrets, dévoués, interrompit Georges avec vivacité.

-7^ Nous le savons; aussi je vous le répète, naoïisieur, n'est-ce point pour eux que nous prenons cette précaution...

— Fort prudente, et que j'approuve entière^ ment. Morris et Stépben m'ont vu naître, il« m'aiment comme si j'étais leur enfant, je n'ai pas à? secret pour eux ; vous comprenez combien il me répugnerait de sembler me cacber d'eux pour jn' entretenir d'affaire^, si graves qu'elles fussent,

^-J'avais prévu cette objection, observa Boa* Affût, aussi ai-je eu soin de les prévenir et ils sont de notre avis.

— Vous avez bien fait, Charbonneau, d'avertir ces braves gens, auxquels sous aucun prétexte j^ ne voudrais causer la plus légère contrariétép Veuillez me suivre, messieurs, je vais vous conduire dans un endroit où nous pourrons nous entretenir sans craindre que nos paroles soint entendues de qui que ce soit, en supposant que quelque espion inconnu sa mette aux écoutes.

Georges s'éloigna alorp de la maison, suivi par les chasseurs, et il se dirigea vers un léger monticule complètement déboisé qui commandait le cours de h rivière, et du sommet duquel la vue

s'éte»daît è um loogui? distance â^n? tput;es les directions,

— Voici mon observatoire, dit-il en m^uriant»

— L'endroit est parfaitement choisi i répondit Olivier.

-^ Maintenant, si vpus voulez vous asseoir sur Tberbe, je suis h vos ordres»

Sur rinvitation de Qeorges Clinton cbacun s'accommoda sur Therbe, les pipes furent allumées, et Balle-Franche, qui semblait avpir été désigné par ses amis pour parler en leur fiQlQi ePta^Pf^ ainsi Tentretien,

— Monsieur, nous avons appris pw Bon- Affût que, depuis peu de temps seulçwent, vous avez abandonné les yilles de l'Union américaine pour venir vous fixer temporairement dans les prairies du far-west,

•^ C'est la vérité^ messieurs, je n'ai aucun motif pour le cacber, répondit le jeupe bomme. . -^ Chaque homme est maître de pes actions, monsieur, reprit Balle-Francbe, et libre d'açir à ^ guise tant qu'il ne porte pas préjudice à ses semblables; nous ne prétendons donc en aucune façon nous immiscer dans vos affaires qui vous regardent seul ; je n'ai parlé ainsi que je l'ai fait que pour constater que, étranger pour jiinsi dire dans les prairies, vous deve;ç en ignorer les usages et tes coutumes.

— Je vous avoue, messieurs, qu'à ce Sujet je

suis bien réellement d'une ignorance profonde; aussi je me laisse entièrement guider par mon ami Bon-Affût qui, lui, est un vieux coureur de bois malgré sa jeunesse et connaît à fond ces coutumes auxquelles vous faites allusion ; seulement, avant que d'aller plus loin, permettez-moi de vous faire observer que je ne comprends rien encore à ces préambules dont je ne vois pas le but et que je vous serai très-reconnaissant de les abréger,

— Une simple question, monsieur.

— Je vous écoute.

— Habitant temporairement le désert, consentez-vous à obéir à ses lois et à ses usages ?

— Certes, monsieur, quelles qu'elles soient, je m'y soumettrai en tant, bien entendu, quelles seront justes.

— Vous le jurez ?

— Sur l'honneur, monsieur.

— Nous n'attendions pas moins de votre loyauté, monsieur. Je vois avec plaisir que Bon-Affût ne nous a point trompés dans les éloges qu'il a faits de vous.

— Je remercie mon ami Bon-Affût; et maintenant j'attends qu'il vous plaise enfin de vous expliquer.

— Deux mots suffiront, monsieur : je suis chargé par mes amis de vous prier de remettre en nos nmhis le blessé qui se trouve en ce moment dans voire hutte.

— Vous remettre ce blessé, s'écria-t-il avec surprise, qu'en voulez-vous donc faire?

— Lui appliquer la loi de lynch, répondit froidement le chasseur.

Le jeune homme frissonna, une pâleur livide envahit son visage et il regarda d'un air épouvanté les chasseurs qui, d'un muet hochement de tète, confirmèrent les paroles du Canadien.

— Qu'est-ce à dire, messieurs, reprit-il avec feu, prétendez-vous donc infliger une torture inutile à ce malheureux dont la vie ne tient peut-être qu'à un fil?

— C'est notre droit et notre devoir, monsieur, non pas, ainsi que vous le dites, de lui infliger une torture inutile, mais de le juger et, la sentence rendue, quelle qu'elle soit, de l'exécuter sur l'heure.

— C'est horrible 1 s'écria le jeune homme en cachant avec désespoir son visage dans ses mains.

— Vous ne connaissez pas cet homme, monsieur : si dans le premier moment, pour des motifs qui nous sont personnels, nous avons feint de ne pas le reconnaître, maintenant que Fétranger qui vous accompagnait s'est éloigné, l'heure est venue de vous révéler qui est ce misérable.

— Que m'importe qui il est ! reprit-il avec feu ; je ne vois en lui qu'un malheureux blessé^ mourant, que mon devoir est de secourir sans lui demander compte de ses actions.

— Ces sentiments d'humanité font honneur à

votre philanthropie, poopsieur, répondit Balle- Franche avec un sourire ironique, foFt bons et fort louables, dans la vie civilisée où les Jois protègent les individus sans qu'il soit nécessaire qu'ils interviennent; au désert ils ne valent rien : ici chacun, sous peine de mort, est contraint de se protéger soi-n)ême et de veiller à sa propre défense, s'il ne veut tomber sous les coups des ennemis qui sans cesse conspirent contre sa vie,

— Mieux vaut être victime que bourreau»

•^ Libre à vous de penser ainsi et de tendre complaisamment la gorge au poignard des assassins, mais vous pous pern?ettre? de ne point partager votre opinion et d'être d'un avis diamétralement opposé,

— Cependant, messieurs,

— Brisons- là, je vous prie ; nous avons votre parole: prétendez -vous l'éluder, pu êtes-vous résolu à la tenir?

— Est-ce donc ainsi, dit-il d'un ton de reproche, que vous reconnaissez mon hospitalité ?

— Vous êtes injuste, monsieur, car en ce moment nous ne sommes que les instrument^ de 1^ vindicte publique et nous accomplissons un devoir pénible,

— Qui vous oblige à le remplir, ce devoir?

— Notre conscience et le soin de notre salut Nous livrez-vous cet homme, oui on non ?

— Prenez-le donc puisque vous l'exigez, répon-

ou ici3$ouRi 195

dit-il avec abattementi mai3 puisque de votre autorité privée vous vous érigez en tribunal pour condamner ce malheureux, eh bien ! moi, je Je défendrai I

-r- Soit, monsieur, cette déclaration nous comble de joie; avant tout nous prétendons être justes.

— Mais, reprit le jeune homme, quand prétendez-vous procéder au jugement de ce malheureux,

— Tout de suite, monsieur, répondit froidement Balle-Franche en se levant, mouvement qui fut immédiatement imité par ses compagnons et par Bon-Affiit lui-même,

— C'est impossible. Cet homme se trouve dans un état de prostration tel qu il est incapable de répondre aux questions qu'on lui adressera*

— Il n'est pas aussi malade que vous le supposez ; d'ailleurs, s'il vous plait de nous conduire auprès de lui, vous le verrez, répondit avec ironie le Canadien.

— Ywez donc alors, s'écria Georges avec une irritation contenue, car après tout miçux vaut en finir.

f^ C'est ce que nous désirons.

Les cinq hommes se mirent alors en devoir de regagner la hutte.

Olivier et Numank-Cbaraké avaient assisté muets et impassibles à l'entretien du chasseur et de Georges Clinton ; mais à leur démarche ferme, aa froncement de leurs sourcils et à Téclat fulgurant de leurs regards, il était facile de reconnaître

qu'ils partageaient complètement Tavis de Balle- Franche et étaient prêts à l'aider de tout leur pouvoir dans l'accomplissement de son projet.

Lorsque lels coureurs des bois pénétrèrent dans la chambre où le blessé était couché, celui-ci avait entièrement repris connaissance ; son visage d'une pâleur terreuse était plaqué par la fièvre de deux taches d'un rouge ardent aux pommettes des joues ; des goutelettes de sueur perlaient à ses tempes, il tenait ses yeux fermés, mais il ne dormait pas, car son regard filtrait sournoisement à travers ses paupières demi- closes : en somme, sa position était celle d*un tigre aux aguets qui sent le danger se rapprocher de lui sans savoir encore ni de quel côté ni sous quelle forme il se présentera,

Balle-Franche examina pendant deux ou trois minutes le blessé avec une ténacité telle que malgré lui celui-ci, sentant ce regard inquisiteur peser opiniâtrement sur lui, ouvrit les yeux et les referma presque aussitôt avec un frissonnement général de tout son corps.

Le Canadien sourit finement et, se penchant vers Bon-AiFut, il lui dit quelques mots à l'oreille.

Le chasseur fit un geste d'assentiment, quitta aussitôt la chambre, et sortit de la hutte.

— Messieurs, dit Balle-Franche à voix haute, nous allons procéder, selon la coutume, à l'installation de la cour du juge Lynch. Qui nommez-vous président?

— Vous, répondirent d'une seule voix le chef indien et le Français.

— J'accepte, messieurs ; vous serez mes assesseurs ; la cour entrera tout de suite en séance : vous savez que nous sommes réunis pour juger cet homme.

— Vous oubliez, dit Georges Clinton, que je me présente pour le défendre.

— C'est juste, répondit doucement Balle-Franche. Veuillez donc prêter attentivement l'oreille à l'accusation que je vais formuler, afin de présenter ensuite sa défense, si toutefois, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, cela vous est possible.

Le blessé était demeuré immobile et insensible en apparence à tout ce qui se passait autour de lui; mais en entendant les paroles généreuses prononcées par le jeune homme il eut un tressaillement nerveux ; malgré lui ses yeux s'ouvrirent, et il fixa sur Georges Clinton un regard d'une exprès-, sion étrange.

Balle-Franche sembla se recueillir pendant quelques instants, puis il croisa les bras sur la poitrine, rejeta la tète en arrière, et s' adressant au blessé d'une voix lente mais ferme et bien accentuée. :

— Accusé, dit il, vous êtes face à face avec un tribunal terrible : le juge Lynch a reçu la mission, coupable de vous condamner, innocent de vous absoudre; rentrez en vous-même, recueillez-vous, priez Dieu qu'il vous inspire et préparez-vous à

198 lies pyTi^Aws

répandre h r^cq3e^tiQn qui ys^ être articiilée contre vous.

— Je ne reconnais pa§ la juridiction du juge Lynch, répondit l'accusé d*une voix faible maïs distincte : vous êtes un tribunal d'assassins ! je ne répondrai pas.

— Comme il vous plaira, reprit froidement le Canadien ; mais je dois vous avertir que votre silence sera considéré comme un aveu et que le verdict sera prononcé en conséquence.

Le blessé frissonna,

— Pourquoi, au lieu de me laisser mourir dans la prairie, m*at-on conduit ici? dit-il d'un ton de reproche ; rhospitalité au désert cache-t-ellç dgnc l'assassinat et le guet-apens.

— Cet homme a raison, s'écria vivement Georges Clinton, je ne puis souffrir que sous mon toit se passent de telles choses ; je proteste au norn de ['humanité contre tout ce qui sera fait, c'est me déshonorer que de procéder ainsi en ma présence.

— La juridiction du juge Lynch est souveraine au désert, reprit froidement le Canadien, nul ne peut l'entraver. Cet homme est un pirate des prairies, couvert de sang et de crimes. Louis Querchard, Paul Sambrun, Tom Mitcheil, à quel nom vous platt-il de répondre ? Vous voyez que vous êtes bien connu? Nous ne commettons pas d'erreur, n'est-ce pas? Il y a onze jours, vous avez surpris dans une entbuscade un vieillard qui acpompa-

py MISSOURI (99

goait uoe jeupe fille ; ce viaillurd vou3 Tav^z tu$ lâcbament par derrière d'un coup de ç^.rabipe, au saut de l'Elk, un peu avant le coucher du soleil. La jeuoe fille, qu'est^çlle devenue?

— Calomnie I s'écrie le blessé en se dressant sur son séant avec une vivacité qu'on était loin d'attendre de sa faiblesse apparente ; je p'ai pas tué ce vieillard î je ne sais ce que yous voulez dire.

— Je vous répète q«e vous avez tué le vieillard et que vous avez enlevé la jeune fille ; j'ai le§ preuves en main.

Le blessé baissa la tète avec confusion et se mordit les lèvres jusqu'au sang.

Balle-Franche continua*

-^ Ce matin vous vous êtes pris de querelle ayec un de vos complices, en traversant cette vallée, et, victime à votre tour d'un guet-apens, vous êtes tombé sous upç balle partie du rifle de ce complice*

— Mensonge | murpiura le blessé les lèvres serrées.

— Mensonge, dites-vous, reprit Balle-Fraiîche, c'est bien; nous allons voir.

Le Canadien porta alors ses doigts à sa bouche et poussa un cri strident.

Presqu'aussitôt un bruit de pas se fit entendre dans la pièce précédente, la porte s'ouvrit et plusieurs hommes entrèrent.

Ces hommes étaient Bon- Affût et les deux servi-

aOO LES OUTLAWS

leurs de Georges Clinton ; ils amendent au milieu d'eux et étroitement garrotté un individu à lamine chafouine et d'aspect ignoble.

— Voici votre complice, dit Balle-Franche.

— Je ne connais pas cet homme, répondit le blessé d'une voix rauque.

— Gomment, vous ne me connaissez pas, mon noble seigneur, dit le prisonnier avec une expression doucereusement ironique ; est-il possible qu'en si peu de temps vous ayez oublié ce pauvre Gamote?

— Vous persistez à soutenir que vous ne connaissez pas cet individu ? reprit Balle-Franche.

— Je persiste, dit-il avec eflfort.

— G'est bien. Se tournant alors vers le bandit : Libre ou pendu , lui dit-il , réfléchis : veux-tu avouer?

— Garai! je le crois bien, s'écria le prisonnier qui n'était autre qu'un métis mexicain, j'avouerai tout ce que vous voudrez, seigneurie.

— Parle, dit le chasseur.

— Misérable! s'écria le blessé avec violence, veux-tu donc me trahir?

— Écoutez donc, reprit l'autre de son même ton doucereux, je ne me soucie pas d'être pendu, mon maître, le juge Lynch ne plaisante pas.

Le blessé lui jeta un regard de souverain mépris, et s' adressant au Canadien :

— Il est inutile d'interroger ce drôle, fit-il avec

eflFort, je vous dirai, moi, ce que vous voulez savoir.

— Soit. Parlez, nous écoutons.

— Je parlerai, mais à une condition.

— Nous n'en acceptons pas.

— Prenez garde : moi seul sais où est la jeune fille que vous cherchez, si vous refusez d'accepter mes conditions je me tairai ; vous me tuerez, mais j'emporterai mon secret dans la tombé et jamais vous ne reverrez cette jeune fille.

Balle-Franche interrogea le Mexicain du regard.

— C'est la vérité, dit celui-ci en baissant les épaules.

Numank-Charaké, Olivier et Bon -Affût firent un geste de prière.

— Que voulez-vous? dit-il au blessé.

— La vie sauve, la liberté, et trois heures d'à» vaace pour me mettre en sûreté.

— Est-ce tout? répondit Balle-Franche avec répugnance.

— Non ; je veux que mon ami Camote m'accompagne.

— Je n'y tiens pas ! s'écria vivement le bandit.

— Je l'exige, et de plus j'entends que mon cheval, mes armes et ma valise me soient rendus.

— Est-ce tout enfin ?

— Oui.

— Et la jeune fille?

— Acceptez-vous?

— J'accepte.

202 LES OtJftAWS

— Vous le jurez.

— Je le jure.

— Un instant, dit Geofgêfi.

— Quoi encore, fit le Canadien d'un ton de mauvaise humeur.

— - Je désire, reprit 1^ jeune homme, que huit jours Isolent laissés à cet homme pour qu'il puisse sinon se guérir, du moins reprendre asses de forces pour s'éloigtiër; Ces huit joufô II les psMwa ici, sous Votre garde et la mienne.

— J'y consens. La jeune fille?

— Elle est enfermée à six lieues d'ici datis la caverne de l'Elk ; je me rendais près d'elle lorsque ce matin j'ai été traîtreusement ble^si par tMe drôle : hâtez-vous, ear elle ne doit plus avoir de vitres.

A pfeine le blessé aVait-il achevé de ph)noncer ces paroles que lé chef indien et Olivier d'etisdétit élancés hors de la maison.

— Prenez garde, dit Balle-Franche, si VôuB «tvcz menti, rien ne vous sauvera de ma vengeance.

— Sur Dieu ! j'ai dit vrai, murmura Je blessé, et il retomba évanoui Sur le lit.

Camote, malgré ses protestations, fut étroitement enfermé par Tordre exprès du Canadien.

XÎI

Gomment Olivier erriva au village des Bl- Sons-Huron« et quel accueil II reçut de l^afeul et du père de son ami fifcalle- Franche.

Il rious faut maîntênânl faire quelques pas en àrfiète, afin d'expliquer au lecteur à la suite de quelles dt*constances les trois chasseurs étaient venus demander Phospîtalité à la loge de Georges Clinton, et quels étaient lés motifs réels de là haine qu*ilâ éprouvaient contre le blessé relevé dans la àavane par feon-Àffût; haine qui les avait poussés à réclatner si fermement lés droits redoutables de la loi du juge Lynch contre ce malheureux qui seoàblait ne plus avoir que quelques heures à vivre.

A l'époque où se passe cette histoire, le Vaste Continent américain, du nord au Sud, était encore ptes^ue entièrement la pi'opriété du gouVèrïiemeht

espagnol, qui faHsait peser un joug de fer sur ses immenses colonies, fermées avec une jalousie implacable au commerce de toutes les nations et, comme la Chine, isolées au milieu du monde dont elles ignoraient presque l'existence.

Seuls les treize comtés confédérés des États- Unis avaient proclamé leur indépendance en 1776, et après une lutte acharnée avaient réussi à conquérir leur liberté et à contraindre l'Angleterre à signer, le 3 septembre 1783, le traité de Versailles, par lequel elle renonçait à tous ses droits sur ses anciennes colonies et reconnaissait enfin leur indépendance.

La guerre terminée et les Anglais à jamais chassés du territoire de la nouvelle république, les nouveaux affranchis, sans se laisser un instant éblouir par leurs succès, comprirent, avec ce bon sens qui est le côté saillant du caractère américain, que tant que le reste de l'Amérique demeurerait esclave leur liberté serait sans cesse menacée, et que leur isolement causerait inévitablement leur perte.

De plus, les citoyens qui avaient courageusement combattu pendant la longue guerre de l'indépendance, dont les propriétés avaient été pillées ou détruites et les familles massacrées ou dispersées, groupés autour de leur vaillant drapeau, ne connaissaient plus d'autre famille que l'armée, d'autre foyer que le bivouac. Réduits à l'inaction par la cessation des hostilités, ces généraux, ces

officiers et ces soldats devenaient une menace pour la tranquillité intérieure du pays, il fallait porter un remède prompt et efficace à cet état de choses qui causait un malaise général.

Le gouvernement se mit aussitôt à l'œuvre.

Le territoire de la nouvelle république était déjà immense, mais peu peuplé, à peu près inconnu et partout mal défriché, et parcouru dans tous les sens par des tribus indiennes pour la plupart indépendantes, ennemies des blancs et ne vivant que de rapines ; des expéditions furent organisées pour refouler les sauvages dans les vastes solitudes du far-west, établir des communications entre les grands centres de population et procéder à la régularisation des frontières.

On connaît l'activité des Américains, leur audace et leur caractère entreprenant. Tout marcha de front avec une rapidité merveilleuse : des forts furent construits pour maintenir les Peaux- Rouges, de hardis pionniers tracèrent des routes à travers les forêts vierges et portèrent la civilisation jusqu'aux extrémités du territoire, où ils fondèrent des établissements qui bientôt devinrent des villes riches et florissantes.

Les ports américains furent ouverts aux nations européennes; les colons de tous les pays furent appelés et bien accueillis aux États-Unis ; les flottes de la nouvelle république traversèrent l'océan et. entamèrent des relations commerciales qui, en

peu de temps, s'accrurent dans deâ proportions immenses.

Dix ans À peine après la signature du traité de Versailles, toutes les traces de la formidable guerre de llndépendance avaient disparu.

Le gouvernement des États-Unis avait, à la vérité, été grandement aidé par les circonstances ; un souffle puissant de liberté soulevait toutes les poitrines ; le vieux monde, sapé jusque dans ses fondements, s'écroulait avec fracassons les pas pressés des jeunes phalanges républicaines de la France régénérée qui appelaient tous les peuples de l'Europe à l'indépendance; l'Espagne agonisait; impuissante à se défendre elle-même, elle ne songeait à ses colonies que pour leur arracher leurs dernières richesses.

Le point d'appui que cherchaient les États-Unis, ils crurent avec raison l'avoir trouvé : d'un côté, ils entamèrent avec la France des négociations pour l'achat de la Louisiane dont la possession devait les rendre maîtres du golfe du Mexique, et, de l'autre, ils créèrent des corps francs destinés à ravager les frontières des colonies espagnoles et à répandre l'esprit révolutionnaire dans ces contrées depuis si longtemps esclaves et qui aspiraient la liberté par tous les pores, en même temps que des agents mystérieux s'introduisaient dans toutes les possessions espagnoles et préparaient les esprits à la révolte; en cela, du reste, ils étaient puissanmient

DP MISSQUJiï 207

secondés par la France, dont les agents y débarquaient par toutes les côtes de l'Atlantique et du Pacifique et, nouveaux missionnaires, prêchaient la liberté et l'indépendance àr tous les peuples du Nouveau Monde.

Malheureusement , lorsqu'un gouvernement , quelle que soit du reste l'honorabilité du but qu'il se propose, se laisse entraîner dans des voies peu avouables, les résultats sont ordinairement funestes : les États-Unis ep firent à leurs dépens la triste expérience.

Les compagnies franches, isolées, livrées à ellesmêmes, n'ayant à redouter aucun contrôle, ne tardèrent pas à se recruter de ces bandits de toute sorte qui de tout temps ont pullulé sur les frontières, et commencèrent à faire la guerre pour leur propre compte, rançonnant amis et ennemis, attaquant les convois, pillant les plantations, brûlant les haciendas, s' alliant aux Peaux-Rouges et souvent prenant leur costume afin de donner le change h ceux qu'ils dévalisaient; commettant enfin les actes les plus blâmables sans qu'il fût possible aux gouvernements, américain ou espagnol, de sévir avec efficacité contre eux, tant ils avaient réussi^ se rendre redoutables dans ces déserts au fond desquels ils se retiraient, comme dans une inexpu* gn^lç forteresse, après chacune de leurs expéditions.

Parmi ces troupes de bandits auxquelles on avait

appliqué comme une flétrissure le nom de pirates des prairies, une surtout avait conquis une triste et monstrueuse célébrité. Cette bande, forte de deux cents hommes environ, n'était composée que d'exilés de tous les pays, de désespérés de la civilisation chassés de leurs patries respectives et qui étaient venus chercher un refuge et Timpunité sur le territoire américain.

Cette troupe qui s'intitulait cyniquement ellemême la bande des Outlaws^ c'est-à-dire hors la loi, avait, croyait-on, car personne ne le savait positivement, établi son quartier général dans une lie du haut Missouri et de là étendait ses déprédations jusqu'à plus de cent lieues à la ronde.

Puissamment organisée, soumise à une discipline d'une implacable sévérité, celte bande avait dans toutes les villes et dans tous les établissements des espions qui la tenaient au courant nonseulement du nombre et de la force des caravanes qui se préparaient à traverser le désert, de la direction qu'elles devaient suivre, etc. ; mais encore des expéditions que le gouvernement envoyait souvent contre elles ; aussi les bandits, parfaitement renseignés et toujours sur leurs gardes, déjouaient-ils avec la plus grande facilité les tentatives faites pour les détruire.

Le chef de ces terribles Outlaws, espèce de Protée insaisissable, qui changeait avec une égale facilité de nom, de visage et de nationalité, n'était, autant

qu'on le pouvait savoir, que depuis cinq ou six ans en Amérique et pourtant le désert n'avait pas conservé de secrets pour lui ; il luttait avec avantage de ruse et d'astuce avec les coureurs des bois les plus fins et les Peaux-Rouges les plus expérimentés ; cet homme, dont on ignorait même l'âge tant il savait prendre avec perfection toutes les apparences qui plaisaient, passait pour Français, bien qu'il parlât avec une égale facilité l'anglais, l'espagnol et même plusieurs langues indiennes; les uns lui donnaient le nom de Louis Guerchard, d'autres celui de Paul Sambrun, de Francis Magnaud, de Tom Mitchell, de Pedro Lopez, et cinquante autres encore.

Peut-être que de tous ces noms aucun n'était le véritable.

On disait, car l'histoire de ce bandit redouté était passée déjà à l'état de légende parmi les planteurs, les pionniers et les trappeurs de la frontière ; on disait, mais tout bas, d'oreille à oreille, que cet homme, intimement lié avec Jourdan coupe-tôle, Fournier l'Américain et d'autres scélérats de même sorte, avait à Paris, à l'époque de la Terreur, joué un rôle sanglant et sinistre; que, à la suite d'un événement mystérieux, il avait disparu tout à coup sans que pendant plusieurs années on entendît parler de lui, et qu'il avait même passé pour mort, lorsqu'il avait subitement signalé sa présence sur le haut Missouri, à la tête d'une troupe de brigands

2iO LES OUTLAWS

féroces, par des attentats et des déprédations effroyables.

Quelques-uns ajoutaient tiniidement, à la vérité, que cet homme valait beaucoup mieux que sa réputation; que loin d'encourager ses bandits au meurtre, souvent il les avait retenus et empêchés de se. livrer aux cruautés dont ils se faisaient un jeu envers les malheureux qui tombaient entre leurs mains ; que les femmes et les enfants n'étaient jar mais maltraités par lui; on racontait même certains actes de bienfaisance dont il aurait été le héros; bref, le terrible chef comptait presque autant d'amis que d'ennemis sur les frontières.

Maintenant, de tous ces récits contradictoires dans lesquels la vérité était presqu'impossible à découvrir, il résultait que Tom Mitchell, ainsi qu'on le nommait plus habituellement, était entouré d'une espèce d'auréole fantastique et que, bien que depuis près de deux ans les gouvernements américain et espagnol eussent mis sa tête à prix, personne, soit à cause de la terreur qu'il inspirait, soit pour tout autre motif, n'avait essayé de gagner la prime énorme de dix mille dollars offerte poui* sa capture, et qu'il continuait avec la plus complète impunité à attaquer les caravanes, dévaliser les voyageurs, piller les haciendas et brûler les plantations.

Après le conseil médecine qu'ils avaient tenu, ainsi que nous l'avons précédemment rapporté, Nu-

PU MIS$OUB} m

mank-Charaké et ses deiu amis blancs s'étaient au lever du soleil mis en marche pour se rendre au village des Bisons-Hurons; la route était longue, à peine tracée à travers des sentes de bêtes feuves qui se croisaient dans tous les sens ; mais les voya^ geurs étaient bien montés : deux d'entre &ux connaissaient à fond le désert, s'égarer était impossible.

En effet, le septième jour après leur départ, une heure avant le coucher du soleil, ils se trouvèrent en vue d'un village construit au confluent de den rivières assez larges.

Ce village, entouré de tous les côtés de hautes palissades reliées entre elles par de forts cramponi; de fer, et au bas desquelles s^ouvrait un fossé lajge et profond rempli d'eau vive fournie par les deux rivières, paraissait avoir une certaine importance; trois ouvertures pratiquées sur trois faces des palissades donnaient entrée dans le village, au moyen d'un pont- volant jeté en travers du fossé et qu'on xetirait le soir.

Les voyageurs, dont les chevaux étaient fatigués d'une longue traite, n'atteignirent le bord du fossé qu'au moment où le soleil se cachait et où les ponts allaient être enlevés.

Le bruit de leur arrivée se répandit rapidement, et bientôt ils furent entourés d'une foule ennpreaséç qui leur donnait la bienvenue avec des cris et d^ rires assourdissants.

C'était la première fois depuis son débarquement en Amérique qu'Olivier pénétrait dans un village des Peaux-Rouges ; aussi, malgré toute l'impassibilité que recommande l'étiquette indienne, ne pouvait-il s'empêcher de jeter autour de lui des regards curieux.

Ce village offrait, en effet, un aspect étrange fait pour attirer et captiver l'attention.

Au lieu de cet amas de buttes informes faites en peaux de bisons ou en branches d'arbre entrelacées, la plupart des callis, des cabanes, étaient de confortables chaumières construites suivant la mode canadienne et qui rappellent à s'y tromper les habitations de nos paysans de Basse-Normandie.

Ces cabanes alignées avaient chacune un jardin clos d'une haie et parfaitement entretenu ; çà et là quelque calli indien surgissait à l'improviste, mais il n'empiétait aucunement sur la rue, qui était large, tirée au cordeau ; toutes les rues rayonnaient vers une place centrale, espèce de forum y au centre de laquelle se trouvait V Arche du premier homme et si^r une de ses faces la grande case médecine où se tenaient les assemblées générales de la nation.

Les Canadiens, qui, lors de la cession de leur pays à l'Angleterre, s'étaient retirés avec leurs familles dans la tribu des Bisons-Hurons et avaient fini par faire corps avec eux, avaient transporté parmi les Indiens leur industrie européenne et

avaient continué à suivre les coutumes de leurs pères.

De là l'aspect singulier et hybride du village où àcbaque pas se coudoyaient, sans se heurter cependant, la civilisation et la barbarie ; car les Peaux- Rouges, tout en respectant les habitudes et les mœurs de leurs hôtes, avaient continué à rester obstinément attachés aux leurs.

Arrivés sur la place du village, Numank-Charaké se sépara de ses amis.

Balle-Franche posa alors le bras sur l'épaule d'Olivier, et lui désignant une cabane d'un aspect très-confortable bâtie à l'angle opposé de la place: — Voilà ma demeure, lui dit-il.

Olivier regarda.

Deux hommes se tenaient droits, immobiles, devant la porte de la cabane, les deux mains appuyées sur le canon de leur rifle dont la crosse reposait à terre.

Le premier, vieillard presque centenaire, mais encore vert et robuste, avait une épaisse barbe blanche qui tombait jusque sur sa poitrine; son regard vif semblait lancer des éclairs, son teint avait presque la couleur de la brique, ses muscles saillaient sur sa peau parcheminée et témoignaient d'une force presque surnaturelle chez un vieillard d'un âge aussi avancé; sa physionomie respirait la bonté, l'intelligence et surtout le courage j il portait le costume de chasseur.

214 LES OUTliAWS

Celui-là était l'aïeul de Balle-Franche, le rude soldat des dernières guerres entre la France et TAngleterre, le vétéran de Montcalm.

Le second était son fils, le père du chasseur, un peu moins grand que le robuste vieillard dont la taille était presque gigantesque ; comme lui il était maigre mais bien pris et solidement charpenté ; quoiqu'il eût dépassé la soixantaine, sa longue barbe blonde n'avait pas encore un poil blanc ; ses traits énergiques, ses yeux bleus pleins de feu, lui donnaient une expression de force et de volonté que tempérait en ce moment un sourire d'une douceur extrême.

— Pardieu, né put s'empêcher de s'écrier Olivier, je te félicite, cher ami, d'avoir de tels parents. Quelles puissantes natures 1 Ces hommes-là ont été taillés dans le granit.

— r Oui, répondit doucement le chasseur, ce sont de rudes hommes ; le cœur est encore plus beau que le corps,

— Je n'en doute pas : j'ai hâte de les connaître.

— Viens, fit-il laconiquement.

Ils traversèrent la place.

Arrivés à quelques pas de la cabane, Balle- Franche et son compagnon s'arrêtèrent et descendirent de cheval.

Puis Balle-Franche, jetant la bride à Olivier, s'approcha à pas lents jusqu'auprès des deux vieil-

lards toujours immobiles devant la porte de la cabane, ôta son bonnet de fourrure et, mettant un genou en terre :

— Me voici de retour, dit-il, en courbant la tête. Pendant mon absence, j'ai toujours agi d'après les leçons que j'ai reçues de vous : bénissez votçe enfant avant qu'il franchisse le seuil de votre demeure.

— Sois béni, mon fils, répondirent les deux vieillards en étendant d'un mouvement simultané le bras au-dessus de la tète du jeune homme.

— Relève-toi, Pierre, ajouta son père, je suis content de toi !

Le chasseur obéit et fut aussitôt serré dans les bras de son père et de son aïeul.

Cette scène si simple, et si grande dans sa simplicité, avait fortement ému Olivier.

— Qui n'envierait une telle famille, murmurat-îl en étouffant un douloureux soupir, lui le fils abandonné, renié de tous et qui à peine avait un nom.

En ce moment Balle-Franche s'approcha de lui.

— Suis -moi, lui dit- il.

Olivier s'avança, pâle et triste.

— Grand-père, dit le chasseur, et vous, mon père, voici Olivier, mon ami. Mon père, je l'ai rencontré il y a huit jours dans la savane, nous ne nous sommes plus quittés ; il m'aime et je Taime ; c'est un brave cœur et un bon chasseur : nos amis

les Peaux-Rouges Font nommé la Panthère-Bondissante.

— Qu'il soit le bienvenu, répondit l'aïeul; les Français sont nos frères I tant qu'il nous restera un toit pour nous abriter, un quartier de venaison, nous partagerons avec eux.

— Bien parlé, père, s'écria François Berger en donnant une vigoureuse poignée de main au jeune homme. Ne sommes-nous pas Français nous aussi 1 Mon fils vous aime, désormais vous êtes delà famille.

— Messieurs, répondit Olivier en les saluant respectueusement tandis qu'un charmant sourire éclairait son visage, ce n'est pas avec des mots qu'on répond à de telles paroles et qu'on remercie d'un si cordial accueil, c'est avec un dévouement sans bornes : usez de moi à l'occasion, je vous suis, acquis à tout jamais.

— Bravo! au lieu d'un fils nous en aurons deux, maître Olivier, reprit le vieux chasseur. Entrez, ami, et disposez du peu que nous possédons.

Ils franchirent alors le seuil de la cabane dont la porte se referma derrière eux.

Sur un signe de Balle-Franche, un jeune Indien à mine éveillée avait pris la bride des chevaux et il les avait emmenés.

La chaumière, construite en troncs d'arbres, était blanchie à l'intérieur et à l'extérieur à la chaux et percée de quatre fenêtres sur chaque face et deux sur les côtés.

Olivier fut introduit d'abord dans une Sâlle assez grande, éclairée par deux fenêtres et dont le plancher était en bois et le plafond à poutres saillantes; au fond se trouvait une vaste cheminée à large manteau, adossée à la cuisine; une table, quelques bancs, quelques chaises, deux dressoirs en chêne garnis de vaisselle en terre brune, et un immense coucou dans une gaine, formsdent tout Tameublement de cette pièce, la principale de la maison.

De chaque côté de la cheminée il y avait une porte donnant, la première dans la cuisine, et la seconde dans une chambre à coucher, qui fut destinée à Olivier comme étant la chambre des hôtes et par conséquent la sienne*

A droite et à gauche de la grande salle il y avsût deux pièces : celles de droite étaient les chambres à coucher de Taïeul et du père de Balle- Franche, celles de gauche servaient, la première au chasseur, et la seconde à sa sœur, absente en ce moment.

Toutes ces pièces étalent meublées de la même façon : un grand lit entouré de serge verte suspendue aux poutres du plafond par une targette en fer, un bénitier et un petit crucifix à la tête du lit, des cofires à clous de cuivre pour renfermer les vêtements, une petite table ; deux ou trois chaises, un miroir et quelques images venues d'Épinal affreusement peinturlurées attachées au mur; ainsi que des pipes de toutes formes et de toutes graii-

deurs, le Hilk ou fusil à long calibre français, remplacé maintenant par le rifle américain ; la corne à poudre, le sac à plomb, la gibecière, la hache, le couteau, la ceinture en peau d'élan, et voilà tout.

Qui a vu rintérieur d'une cabane de bois^brûlé canadien, les a vu toutes, il n*y a pas la plus légère différence entre elles.

La chaumière n'avait qu'un rez-de-chaussée; un vaste grenier occupait tout le haut.

Derrière la maison, il y avait une écurie pour six chevaux, une basse-cour avec quelques poules, et un jardin assez grand, bien clos et parfaitement entretenu, destiné à fournir les légumes nécessaires à la famille ; c'était l'aïeul qui, malgré son grand âge, prenait soin du jardin, labeur un peu rude dont cependant il s'acquittait comme en se jouant, tout en fumant sa pipe indienne.

Lorsqu'après s'être débarrassé de ses bagages et avoir remis un peu d'ordre dans ses vêtements, Olivier rentra dans la grande salle, le couvert était dressé et les trois Canadiens n'attendaient plus que lui pour se mettre à table.

Chacun prit place, Tsueul prononça le benedicite qui fut écouté religieusement et le repas commença.

— Avez^vous.fait bonne chasse, père, demanda Balle-Franche au bout d'un instant.

— Comme ça, pas trop ; le gibier diminue; cependant en quinze jours j'ai fait trois cent soixantedix dollars.

DU MISSOURI âl9

— Humt c'est joli. Qu'avez-yous donc chassé?

— Le renard bleu à Test de la baie d'Hudson.

— Vous êtes revenu depuis longtemps ?

— Trois semaines. Ah ça, tu ne me demandes pas des nouvelles de ta sœur, garçon 7

-^ Ce n'est pas à moi à vous interroger, père.

— L'enfant a raison, dit Tsueul, c'est à toi à lui parler de la fillette.

— Bon ; ce ne sera pas long, fit en riant le chasseur : Angële est, je le suppose, chez une amie dans le village 7

*— Tu te trompes, garçon, elle est absente.

-^ Absente! fit-il avec une surprise parfaitement jouée*

^« Oui, reprit Taïeul avec bonhomie, et pour ma part cela me chagrine, la fillette était la joie de notre foyer.

— Où donc est-elle allée, père?

— Pas bien loin d'ici, à cinq jours de marche tout au plus, chez notre cousin Lagrenay.

— Le squatter de la rivière du Vent 7

— Juste. Sa femme est malade, il est seul ; ne pouvant la soigner, il est venu me prier de lui confier Angèle pour quelques jours; je n'ai pas osé lui refuser ce service. Ai-je mal fait?

—• Ce n'est pas à moi, père, répondit respectueusement le jeune homme, à vous faire des observations à ce sujet

— Parle, je te le permets.

— Eh bien, peut-être n'auriez vous pas dû consentir ; le défrichement de notre cousin Lagrenay est isolé sur le territoire indien et...

— Oui, oui, .interrompit vivement François Berger, tu as raison ; j'ai peut-être agi avec trop de précipitation dans cette affaire. Je ne sais pourquoi je suis inquiet ; aussi mon intention est-elle de me mettre en route demain et de me rendre sur le défrichement.

— Je vous accompagnerai, père.

— Non, c'est inutile; seul je suffirai. A votre santé, mon hôte I Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la France?

— A la vôtre! monsieur, répondit Olivier en choquant son gobelet contre celui du chasseur : je ne suis que depuis deux mois en Amérique*

— Ah ! mais c'est tout nouveau cela ; donneznous des nouvelles de notre pays.

— Avec le plus grand plaisir.

— C'est que, dit l'aïeul, quoique le gouvernement du roi nous ait vendus aux Anglais, nous sommes toujours restés Français, nous autres; parlez, parlez, nous vous écoutons. Que fait le roi, maintenant?

— 11 n'y a plus de roi en France.

— Plus de roi 1 est-ce possible? s'écrièrent les trois Canadiens avec stupéfaction.

— Qui donc gouverne alors?

— La République.

— La République! murmurèrent les chasseurs en hochant la tète.

Il y eut un silence.

En ce moment on frappa à la porte, Balle-Franche se leva et alla ouvrir.

Numank-Charaké entra.

— Prenez place, buvez et mangez avec nous, chef, lui dit l'aïeul.

Le jeune Indien secoua négativement la tète.

— Je ne viens ici ni pour boire ni pour manger, répondit-il tristement.

— Pourquoi venez-vous donc alors, reprit le vieillard avec un froncement de sourcil.

— Je viens pour vous dire que votre enfant Rosée-du-Soir a été enlevée par Tom Mitchell le Pirate, et qu'il faut la sauver si elle existe encore, ou la venger si elle a été assassinée I

Où est expliquée la ppé»enoe des trot» cliaseeura À la lo^e de Geor^e^ Cllntoi»*

Cette révélation terrible éclata comme un coup de foudre au milieu des quatre personnages.

Il y eut un silence de stupeur qui dura pendant deux ou trois minutes.

Ce silence, ce fut l'iaeul qui le rompit.

— Vous êtes un sinistre messager, chef, dit-il a?ec amertume; qui vous a donné cette affreuse nouvelle?

— Peut-être vous a-t*on trompé, ajouta le père. «—Dieu veuille qu'il en soit ainsi! murmura

Olivier.

Le chef hocha tristement la tête.

— Voici ce qui s'est passé, dit-il t

L'aïeul rinterrompit.

— Je n'écouterai rien, reprit-il, avant que vous ayez pris place à notre foyer et ayez rompu le pain avec nous; nous sommes parents et amis, chef, cette épouvantable catastrophe vous touche autant que nous.

— C'est vrai, murmura-t-il.

Il s'inclina respectueusement et s'assît entre Balle-Franche et Olivier.

— Mangez, et buvez, reprit l'aïeul; après le repas nous tiendrons un conseil médecine.

Personne ne fit "d'objection; le repas continua silencieusement.

Olivier observait curieusement ces mœurs étranges; il ne comprenait pas le calme et le sangfroid de ces quatre hommes, en présence d'un aussi affreux événement, et dans son for intérieur il était prêt à les accuser de sécheresse de cœur.

Il ignorait encore que l'étiquette indienne, bien plus sévère que ne le fut jamais la nôtre, exigeait impérieusement cette apparente froideur ; ce qui se passa ensuite lui prouva qu'il s'était trompé et que ces braves cœurs avaient été bien douloureureusement meurtris.

Le repas fut triste et morne ; les convives n'échangèrent pas une parole; ils mangèrent comme s'ils accomplissaient un devoir auquel ils ne voulaient ou ne pouvaient pas se soustraire.

Le dtner dura peu, quelques minutes à pdne;

lorsqu'il fut terminé, enfin, au moment de se lever de table, l'aïeul se pencha vers Olivier et le regardant avec un mélancolique sourire :

— C'est à une mauvaise heure, monsieur, lui dit-il, que vous avez franchi le seuil de notre porte ; pardonnez-nous ce que notre hospitalité vous a semblé avoir de rude ; le malheur a pénétré dans notre maison.

— Vous m'avez dit, monsieur, répondit aussitôt le jeune homme, que vous me considériez comme faisant maintenant partie de votre famille, laissezmoi donc prendre part à votre douleur, qui me touche plus que vous ne sauriez le croire, et me considérer comme étant à vos yeux le frère de Balle -Franche, mon ami.

— Merci, répondit doucement le vieillard, j'ai eu tort de vous parler comme à un hôte, vous êtes, en effet, bien réellement de la famille.

— Vous êtes mon second fils, dit vivement le père du chasseur, rien de ce qui nous touche ne vous sera caché.

— C'est moi maintenant qui vous remercie, reprit Olivier avec émotion ; je vous prouverai, je l'espère, que je suis digne de l'honneur que vous me faites.

On se leva alors de table : il y eut un silence pendant lequel chacun bourra sa pipe et l'alluma; puis, sur un signe de l'aïeul, après que les plats et les reliefs du dîner eurent été enlevés, chacun

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se rassit, non autour de la table» mais devant la cheminée dans laquelle brûlait un feu clair de sar« ment.

— Chef» dit alors l'aïeul» le moment de vous expliquer est venu; nos oreilles sont ouvertes, nous vous écoutons avec la plus sérieuse attention ; veuillez donc parler sans plus attendre»

Le chef se leva.

Après s'être respectueusement incliné, il promena un regard triste sur les assistants, se re* dressa d'un mouvement brusque et prit la parole.

Sa voix» malgré les efforts qu'il faisait pour l'assurer et la rendre claire, était sourde et trem^ blante; on devinait que malgré lui le jeune Indien était dominé par une émotion qu'il ne réussissait que difficilement à contenir.

— Votre cousine Lagrenay n'a jamais été sérieusement malade, dit-il ; votre fille Rosée-du-Soir a été enlevée par Tom Mitchell le pirate, à la ferme môme du squatter dont il s'est emparé par un coup de main.

— Ces nouvelles sont^elles certaines? demanda l'aïeul avec agitation.

— Le doute n'est pas possible, elles m'ont été données par un coureur dont je suis sûr et qui est arrivé» il y • une heure à peine, au village.

«— Cet homme a vu ce qui s'est passé?

— Oui, sans être vu lui-même.

Il y eut un lugubre silence.

Aucun des assistants n'osât, par déférence pour le vieillard, se mêler à ce triste interrogatoire.

L'aïeul reprit au bout d'un instant, en hochant la tôte à plusieurs reprises :

— Excusez-moi de vous parler aussi franche^ ment, chef, dit-il, vous êtes mon parent, je vous ai vu naître et toujours j'ai eu pour vous une grande amitié*

— IMon père est bon, 11 sait que je l'aime, ré« pondit le chef en s'inclinant»

— Je le crois, cependant excusez-moi, je vous le répète, de vous dire aussi nettement le sentiment que j'éprouve en ce moment : il me semble voir dans vos paioles une certaine réticence qui m'inquiète plus encore que les graves nouvelles que vous me donnez ; en un mot, j'ai la conviction que vous ne me faites pas connaître le fond de votre pensée.

Le chef baissa silencieusement la tète.

— Ahl reprit le vieillard avec animation, j'ai frappé juste, à ce qu'il parait; vous en savez plus, n'est-ce pas, que vous ne jugez convenable d'en dire.

— Aucune peau ne couvre mon cœur, mon sang coule rouge et clair dans mes veines, le Wacondah me voit et me juge; que mon père s'explique, je ne dois et ne puis parler qu'après lui : mon père est vieux, ses cheveux ont été blanchis par la neige de bien des hivers ; la sagesse réside en lui.

. «-* C'est bien, Numank-Cbaraké, vous êtes un grand brave malgré votre jeunesse, bientôt vous serez un chef renommé autour du feu du conseil ; j'apprécie les motifs qui vous ferment la bouche : vous aimez Rosée-du-Soir, ma petite fille.

Le jeune homme fit un geste.

— Ne vous en défendez pas, continua vivement le vieillard ; je le sais, mon fils et moi nous avons vu cet amour avec joie; car elle sera heureuse avec vous, dont le cœur est droit et le bras fort 5 dans la situation où vous êtes placé vis-à-vis de nous ; ignorant nos intentions à ce sujet et peut-être les interprétant défavorablement ; vous avez cru que ce n'était pas à vous à porter contre un de nos parents communs une accusation à laquelle peutêtre nous n'ajouterions pas foi, et vous vous êtes loyalement abstenu de la formuler; c'est bien, je vous le répète ; mais le temps presse, le «as est grave; nous connaissons notre cousin aussi bien et peut-être mieux que nous vous connaissons vous-même; nous savons que le mensonge n'a jamais souillé vos lèvres ; garder plus longtemps le silence serait commettre plus qu'une mauvaise action, puisque vous deviendriez pour ainsi dire complice des ravisseurs; parlez donc comme un homme, chef, mes enfants vous y invitent par ma bouche.

— J'obéis, répondit respectueusement le jeune homme.

— Et surtout rapportez*DOus, sans rien omettre, ce qui s'est passé, dit François Berger en lui serrant amicalement la main, tandis que Balle-Franche lui souriait et qu'Olivier lui-même semblait rengager à ne pas tarder davantage.

— Je vous dirai tout, reprit-il, après un court silence. Ainsi que vous l'avez découvert, mon cœur a volé vers Rosée- du-Soir, je l'aime; son amour fait ma joie, sa voix me rend heureux.

Les deux vieillards échangèrent un doux sourire.

' — A mon retour dans le village, après mon expédition qui avait si mal réussi, Rosée-du-Soir n'était plus dans le calli de son père ; je m'informai à tout le monde, j'osai même vous interroger; votre réponse me remplit de tristesse et de découi*agement. Je rentrai dans mon calli le cœur brisé 5 le père de mon père eut pitié de ma douleur.

Kouha-Handè m'aime, il me consola et me parla en homme sage : Pars, me dit-il, rends-toi auprès de Balle-Franche qui t'attendra à l'endroit que toi-même lui as désigné, dis-lui ce qui s'est passé ici, il est le frère de Rosée-du-Soir, il pleurera avec toi et peut-être te donnera-t-il un bon conseil ; pendant son absence, je veillerai; s'il le faut, je me rendrai à la hutte de l'homme blanc de la rivière du Vent; adieu, mon fils, et que le Wacondah t'accompagne. J'obéis au père de mon père, je chaussai mes mosksens de voyage, je pris mes

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