LIS OUTLAWS
raquettes, mon erupah — fusil — * des vivres, mon sac à la médecine et je partis ; mais mon âme était triste, le sombre pressentiment d'un si grand malheur figeait la moelle de mes os ; ce pressentiment m^était envoyé par le Wacondah, il ne me trompait pas.
— Courage, enfant, dit Taïeul avec bonté, le Wacondah est puissant et juste, il éprouve ceux qu'il aime.
— Il y a deux heures à peine, je rentrais dans Tatepelt — village — de ma tribu ; je me sentais triste, inquiet ; sans même songer & prendre congé des amis qui m'accompagnaient, je les quittai brus*^ quement et je me dirigeai vers mon calli. Le père de mon père m'attendait, sombre et pensif, assis sur le seuil ; à ma vue il se leva. Je devinai, rien qu'à la tristesse du regard qu'il jeta sur moi, les mauvaises nouvelles dont il était porteur. Voici ce que j'appris : Kouha-Handè est un Sachem dont les paroles ne sauraient être révoquées en doute; pendant deux jours, caché dans les halliers, il surveilla le calli du squatter de la rivière du Vent; le soir du second jour, un peu avant le lever de la lune, un léger sifflement se fit entendre à quelques pas de l'habitation, un homme parut; cet homme était un visage pâle, il portait le costume des chasseurs de la prairie et il tenait un rifle à la main ; le Sachem ne put, à cause de la distance, distinguer ses traits ; presqu'aussitôt la porte du calli s'ou*-
DU MISSOUBI 331
yrit doucement et un second individu se glissa avec précaution au dehors, celui-là était le squatter luimême.
— Vous^tes sûr de ce que vous avancez ? chef» demanda vivement TaïeuL
— Kouha-Handè Ta reconnu, répondit simplement le guerrier indien.
— Continuez.
— Les deux hommes s'avancèrent Tun ver3 Tautre, ils causèrent assez longtemps ensemble à voix basse, puis ils se séparèrent en échangeant une dernière phrase que le Sachem entendit, car elle fut prononcée presque hautement. Cette phrase, qui sans doute résumait leur conversation, la voici :
— Vous me jurez sur l'honneur qu'elle sera sauve et respectée, dit le squatter.
— Comme si elle était ma sœur ou ma fille, je vous le jure, répondit le chasseur.
Le squatter fit un geste de satisfaction et rentra dans le calli, dont il referma la porte.
Le chasseur, lui, disparut dans la forêt.
Ce fut tout : deux heures s'écoulèrent. Au moment à peu près ou la hulotte bleue fait entendre s&û premier chant, le Sachem, qui était demeuré immobile dans sa cachette, l'œil et l'oreille au guet, distingua un bruit d'abord indistinct, mais qui se rapprochait rapidement, ressemblant à la marche pressée d'un grand nombre d'individus
232 LBS OUTLAWS
qui, ne redoutant sans cloute aucune surprise, jugeaient inutile de prendre des précautions pour dissimuler leur approche. Bientôt ces individus parurent. Ils étaient trente au moins, tous des visages pâles armés de rifles; ils entourèrent silencieusement le calli et, à un signal donné par Tun d'eux, ils l'assaillirent de tous les côtés à la fois.
Le squatter 'et ses engagés se défendirent en hommes surpris à l'improviste pendant leur sommeil, c'est-à-dire faiblement, sans direction ni entente.
Les assaillants pénétrèrent presque aussitôt dans le calli : le père de mon père entendit une grande rumeur dans l'intérieur, mais il jugea prudent de ne pas abandonner son post« d'observation ; d'ailleurs il était seul, quel secours aurait-il pu donner ; et puis cette affaire ne le regardait pas, elle se passait entre blancs ; il eût été, lui Indien, malvenu d'intervenir. Au bout d'une heure, les chasseurs sortirent emmenant avec eux une femme évanouie et à demi enveloppée dans une fresada. Satisfaits sans doute du résultat de leur expédition, ils s'éloignèrent sans même fermer les portes. Kouha-Handè resta encore pendant près d'une heure et demie sans bouger de son poste ; mais après ce temps, convaincu que les assaillants, quels qu'ils fussent, étaient bien réellement partis et qu'ils ne reviendraient pas, il se décida à entrer dans le calli. ••
Tout était dans le plas grand désordre, les meubles étaient épars çà et là brisés et renversés, le squatter, sa femme et ses engagés, solidement attachés au moyen de lassos et bâillonnés, étaient étendus à terre. Le Sachem se hâta de raviver le feu afin d'avoir de la lumière, puis il alluma une branche d'ocote et rendit aux habitants du calli la liberté de leurs membres ; ces gens avaient étési solidement garrottés, que les lassos leur entraient littéralement dans les chairs et que, pendant plus de vingt minutes, il leur fut impossible de faire le moindre mouvement.
La femme du squatter pleurait, se tordait les bras, et accablait de reproches son mari dont la lâcheté était la seule cause de renlèveoient de sa nièce ; je ne répéterai pas tout ce qu'elle disait, vous le devinez sans doute.
— Et son mari, demanda François Berger, que répondsdt-il ?
— Rien, reprit le chef; il était atterré, semblait frappé de stupeur, et demeurait immobile comme s'il eût été foudroyé. 'Enfin il parut reprendre un peu ses esprits ; Kouha-Handé lui offrit alors de se mettre sur la piste des ravisseurs ; le squatter refusa en alléguant que cette piste était sans doute si habilement dissimulée que ce serait peine perdue que d'essayer à la découvrir, et il ajouta que Dieu y pourvoirait et ne laisserait pas un aussi grand crime impuni. Le Sachem, comprenant que
sa présenoe était importune, prit congé du squatter qui le remercia froidement, et il sortit. Mais Kouha- Handé voulait savoir le dernier mot de cette ténébreuse machination ; au lieu de regagner son village, il se lança résolument sur la piste des ravisseurs. Ceux-ci, qui ne redoutaient point d'être poursuivis, avaient laissé derrière eux de larges traces de leur passage à travers la forêt , dédai* gnant les plus légères précautions et suivant toujours leur route en ligne droite : cette ligne abou« tissait au Missouri. Ce fut un trait de lumière pour le sachem, les chasseurs n'étaient et ne pouvaient être que les redoutables Outlaws, commandés par ce chef insaisissable devant lequel, blancs et rouges, tons les guerriers tremblent dans les prairies.
— Tom Mitchell? murmura l'aïeul.
-*- Lui-même, reprit l'Indien. Le Sachem, après avoir exploré sans rien découvrir les deux rives du fleuve sur un espace de plusieurs milles, revint à Vatepell de sa nation, où il m'attendit. J'ai dit» Mes frères et compagnons, al-^je bien parlé?
Il y eut un silence.
— Il faut en finir, s'écria François Berger, je suis, moi, le premier et le seul coupable dans tout ceci, je ne devais sous aucun prétexte me séparer de ma fille; c'est à moi qu'il appartient de se mettre à sa recherche. Je la retrouverai, je le jure, on j'y périrai ; à Tinstaot même je me mets sur la
DU MISSOURI â3S
piste/ Merci, ehef, vos renseignements dont bons; je m'en servirai.
Il fit un mouvement pour se lever, Olivier lui posa doucement la main sur Tépanle.
— Pardonnez-moi, monsieur, lui dit-il doucement, sije me permets d'intervenir dans une affaire aussi grave et qui vous touche de si près ; l'amitié qui me lie à votre fils, la façon cordiale don t vous m'aves reçu m'engagent à me considérer comme partie intéressée dans ce débat et à vous soumettre un avia peut-être bon, si vous consentez à m'entendre.
— Parlez, monsieur, répondit le vieux chasseur^ tout avis venant de vous sera pris en considération par mon père et par moi.
— Monsieur, reprit le jeune homme en s'indinant avec modestie, j'ai écouté avec toute l'attention dont je suis capable les faits racontés par le chef, et auxquels j'ajoute pour ma part la foi la plus entière; il m'a semblé résulter de l'ensemble de ces faits que l'attaque des chasseurs combinée entre eux avec le squatter lui-même, la répugnance, ou plutôt le refus positif de celui-ci de se mettre à leur poursuite, cachent sinon une trahison, mais tout au moins un mystère, qu'il est avant tout» important d'éclaircir»
— Malheureusement nous partageons cette opinion; dit l'aïeul avec tristesse, la trahison est tellement flagrante, qu'il nous est impossible de con*^ fierver le moindre doute à ce èujeu
— Ainsi, vous reconnaissez comme moi qu'il y a trahison ?
— Trahison lâche et indigne t s'écria François Berger en frappant du poing sur la table.
— Je continue, avec votre permission, messieurs.
— Allez.
— Soyez convaincus, et mieux que moi vous êtes à même de reconnaître la justesse de mes paroles, que vos ennemis, quels qu'ils soient, ont des espions autour de vous, espions chargés de surveiller vos démarches et d'en rendre immédiatement compte : vous ne serez pas depuis dix minutes sur la piste des ravisseurs, que ces espions ou leurs affidés seront, eux, sur vos traces.
— C'est vrai, murmura l'aïeul.
— Que faire alors? reprit François Berger avec abattement.
— Une chose bien simple ; messieurs, si simple même que je suis étonné qu'aucun de vous n'y ait encore songé : nous sommes revenus il y a deux heures à peine au village ; moi pour ma part, en ma qualité d'étranger, je suis inconnu de tous ; nul ne s'inquiète de moi ; mes allées et mes venues n'intéressent personne ; cette nuit même, si vous y consentez, je partirai en compagnie du chef et de Balle-Franche. Si l'on s'aperçoit de notre prompt départ, il vous sera facile de donner le change aux soupçons; n'importe quel prétexte suffira ; c'est vous qu'on surveille et pas d'autre ; on ne peut supposer
que vous laissiez à qui que ce soit le soin de chercher votre fille, surtout lorsqu'on connaît Tindomptable énergie de votre caractère ; nous, nous serons trois hommes résolus dont deux connaissent à fond le désert ; la piste d'un individu est à la rigueur facile à suivre ; mais celle de trois chasseurs expérimentés et sur leurs gardes ne saurait être découverte, sans que les espions soient aussitôt éventés et tués immédiatement. Voici mon avis, messieurs; je vous le répète, je le crois bon ; d'ailleurs vous ne pouvez déléguer une mission aussi grave à des cœurs plus dévoués que les nôtres ; veuillez donc réfléchir et nous faire connaître vos intentions définitives.
— Vous avez bien parlé, monsieur, répondit aussitôt l'aïeul ; ce que vous avez dit est juste ; nous sommes heureux de vous avoir pour ami et nous vous remercions ; il n'est pas besoin de réfléchir longtemps pour reconnaître que vous avez pleinement raison, ce serait folie à nous de le contester; mon fils et moi nous vous confions avec joie le soin de retrouver notre pauvre chère enfant; vous partirez, ainsi que vous l'avez dit ; ce soir même, après le coucher de la lune ; mon petit fils et le chef vous accompagneront.
— Et vous réussirez, maître Olivier 1 dit le vieux chasseur en lui serrant énergiquement la main.
— Je l'espère, monsieur, répondit le Français ; du reste, j'y mettrai tous mes soins, car votre char-
238 LES OUTLÂIfi^S
mante fille que je n'ai pas encore le bonheur de connaître, est maintenant ma sœur.
— Pardieu, mon fils a eu la main heureuse en vous rencontrant ! Bonne chance, enfants I Dieu sera pour nous.
Les deuT jeunes gens remercièrent Olivier par un regard à l'expression duquel il était impossible que celui-ci se trompât.
Ainsi que cela avait été convenu, à onze heures du soir les trois amis quittèrent le village sans que personne soupçonnât leur départ; ils se mirent aussitôt à la poursuite des ravisseurs de la jeune fille.
Nous avons rapporté plus haut comment et en quel état le hasard leur avait fait rencontrer le chef des Outlaws.
XIY
OÙ le capitaine 'Font Mlteliell Gonun^iice à «e de»»iner«
Le soleil était couché depuis longtemps déjà ; la nuit était sombre et brumeuse ; pas une étoile ne brillait au ciel. Georges Dickson, assis sui un tertre de gazon devant la porte de sa loge, attendait le retour de Bon-Affût qui, en compagnie des deux chiens de Terre-Neuve, Nadéje et Drack, avait voulu diriger pendant quelques milles la marche un peu aventurée des trois chasseurs à travers la savane.
Les deux domestiques étaient couchés ;
Georges Clinton s'était, une demi -heure auparavant, assuré que l'homme dont il avait pris si chaudement la défense et qu'il avait recueilli sous son toit dormait d'un sommeil calme et paisible*
Les yeux fixés dans l'espace, sans but déterminé, car les ténèbres s'épaississaient de plus en plus et devenaient pour ainsi dire opaques, le jeune homme songeait ; il se laissait aller à une douce et mélancolique rêverie. Son âme, emportée sur l'aile agile de la fantaisie, n'était plus en lui ; elle errait à l'aventure à la recherche de l'objet aimé; de cette jeune fille idolâtrée pour laquelle il avait tout abandonné et tout sacrifié, et dont il osait à peine se murmurer tout bas à soi-même le nom, pour lui si rempli d'ineffables délices.
Aiguillonné par son imagination, cette capricieuse folle du logis, il voyageait ainsi à travers les espaces imaginaires, plongé dans cet état extatique qui n'est plus la veille et n'est pas encore le sommeil ; où l'âme, s'aifranchissant de tous les liens terrestres, reprend pendant un laps plus ou moins long son essence éthérée ; lorsque tout à coup un cri strident, cri d'angoisse d'une expression surhumaine, le fit subitement tressaillir et, le replongeant brutalement du ciel en terre, le rappela sans transition à la vie réelle.
Le jeune homme se dressa comme s'il eût reçu une commotion électrique ; il pâlit et, serrant avec force le canon de son rifle entre ses doigts crispés par l'inquiétude, il pencha le corps en avant et écouta; essayant, mais en vain, de percer du regard les ténèbres épaisses qui l'enveloppaient de toutes parts comme un froid linceul.
Quelques minutes s'écoulèrent; il n'y avait pas un souffle dans l'air; nul bruit, si léger qu'il fût, ne troublait le calme profond de la savane*
Georges Clinton respira ; il épongea la sueur qui inondait son front d'une moite vapeur, et jelant un dernier regard autour de lui.
— Dieu soit louél je me suis trompé, murmura-t-il.
A peine achevait-il de prononcer ces paroles auxquelles il n'osait croire lui-même, qu'un second cri plus strident, plus désespéré encore que le premier, traversa l'espace et alla mourir en funèbre écho au fond des mornes.
— A la grâce de Dieu ! s'écria résolument le jeune homme, ceci est un avertissement du ciel ; quelque horrible crime est en train de s'accomplir. Je ne dois pas hésiter plus longtemps à voler au secours de celui qui réclame mon aide I
Et sans calculer ni réfléchir davantage, le brave jeune homme s*élança à toute course dans la direction d'où était parti ce cri sinistre.
A peine Georges Clinton eut-il disparu au milieu des ténèbres qu'un sifflement doux, et modulé d'une certaine façon, retentit à deux reprises; puis une masse noire s'approcha lentement comme si elle rampait sur le sol; par intervalles elle s'arrêtait pendant quelques secondes, puis elle continuait à s'avancer; cette masse indescriptible fut bientôt suivie d'une seconde, puis
d'une troisième, d'une autre encore ; en tout dix.
Au bout de quelques minutes, toutes se trou« vërent groupées devant la porte de la hutte.
Un nouveau sifflement retentit; un signal sans doute, car elles se levèrent brusquement et il fut alors facile de reconnaître en elles dix hommes bien armés); aux regards farouches, aux traits sinistres, et vêtus comme les chasseurs de laprairie,
— Nous sommes les maîtres ici, dit celui qui paraissait être le chef; les valets dorment, le maître est éloigné; hâtons*nous,
*-*- Tu sais dans quel endroit il est, demanda un second.
— Je m'en doute ; le hasard m'a permis d'entrer dans cette loge et j'en connais les recoins les plus secrets.
— Alors, entrons.
— Un instant I A-t«on laissé des sentinelles aux aguets? Je ne me soucie pas d'être surpris dans cette masure, moi.
— Sois tranquille, Versencor, Tête-de-Plume et Jonathas n'ont pas quitté leur poste, sans compter que Paddy nous avertira au premier mouvement suspect. Rien à craindre, mon vieux, nous sommes bien gardés.
— Je ne suis pas plus timide qu'un autre, l'Endormi, je l'ai prouvé; mais j'aime que les choses soient menées convenablement.
•^ C'est bon, compère, mais il me semble que
voilà assez de temps de perdu et que nous ferions mieux d'agir.
— Cette fois tu as raison, TEndormi; maisjeme demande comment le capitaine, qui doit avoir entendu notre signal, n'a pas encore donné signe de vie ; cela m'inquiète,
— Le capitaine est blessé, ne le sais-tu pas ?
— Je le sais; mais je sais aussi que ce n'est pas une femmelette qu'une blessure si grave quelle soit puisse abattre; enfin, puisqu'il le faut, allons le chercher.
— C'est inutile, me voilà; dit une voix grave; Et un homme parut dans l'encadrement de la
porte :
Cet homme marchait avec une certaine difficulté; son visage était livide comme celui d'un cadavre et il s'appuyait sur son rifle..
— Le capitaine 1 s'écrièrent joyeusement les inconnus en s' empressant autour de lui.
*- Silence, enfants ; reprit celui-ci en les contenant d'un geste, je suis heureux de voir que vous ne m'avez pas abandonné.
— Vous abandonner, capitaine 1 dit Versencor avec une surprise bourrue, en voilà une idée par exemple ! est-ce que vous nous avez jamais abandonnés, vous? Allons donc! vous voulez rire, capitaine; vous savez bien que nous vous sommes dévoués corps et âme ? et puis, sans vous que deviendrions^nous?
— C'est juste, murmura-t-il avec un sourire amer; n'en parlons plus, et puisque me voilà, tout est pour le mieux.
— Maintenant vous reprenez le commandement ; nous attendons vos ordres, capitaine.
— Mes ordres, pourquoi faire?
-^ Dame, ce que vous voudrez, je suppose, cela vous regarde.
— Au fait, je n'y songeais pas, combien êtesvous ici?
— Dix autour de vous, prêts à vous défendre ; trois en vedette.
— Hum 1 avez-vous des chevaux ?
— Nous en avons quinze, des coursiers choisis, cachés là dans les halliers à droite.
— Eh bien, enfants, puisque nous n'avons plus rien à faire ici, partons.
— Partir? grommela l'Endormi, ainsi, les mains dans nos poches ? en voilà une idée !
— Qu'est-ce que tu ferais, toi, TEndormi ? lui demanda en souriant le capitaine.
— Ce que je ferais, répondit l'Outlaw en haussant les épaules, pardi ce n'est pas malin à deviner, il me semble : le wigwam est bien garni, son propriétaire est riche. . .
— Après? fit Tom Mitchell, voyant qu'il hésitait.
— Comment, après? Cela va de soi, capitaine.
— Eh bien, c'est ce qui te trompe compagnon, répondit-il nettement, cela ne va pas de soi du tout.
— Ah I murmura-t-îl avec surprise ; mais se remettant aussitôt; après cela si c'est votre idée, ca* pitaine, vous êtes le maître, ajouta-t-il respectueusement.
— Oui, c'est mon idée, camarade, reprît Tom Mitchell avec rudesse; le maître de cette loge m'a relevé évanoui dans la savane, il m'a transporté ici et offert l'hospitalité.
— Pardi! nous savions cela, interrompit l'Endormi, qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve que, non-seulement Georges Clinton, le propriétaire de cette hutte, .m'a abrité sous son toit, mais encore il m'a protégé et défendu contre des gens qui, il y a deux heures à peine, voulaient à toute force me lyncher; en un mot, il m'a sauvé la vie ; est-ce clair?
— Tout ce qu'il y a de plus clair, dit Versencor, maintenant que je sais cela, je ne regrette pas de Favoir fait par ruse sortir de sa hutte.
— Sans violence, j'espère; s'écria le capitsdne.
— Pas la moindre ; il est lancé sur une fausse piste, voilà tout.
. — Bien ; ètes-vous toujours d'avis, compagnons, de retirer vos mains de vos poches avant que de sortir d'ici ?
— Pas moi! pas moi! répondirent les bandits les un$ après les autres.
— Je vous remercie. En route donc sans plus tarder.
216 LES OUTLAWB
Les Outlaws n'avaient pas dépassé le seuil de la porte de la hutte; sur l'ordre de leur chef, ils se détournèrent et se mirent en devoir de s'éloigner; mais au même instant Georges Clinton reparut;
Il était haletant.
— Un instant, messieurs, dit-il en se plaçant résolument en travers du sentier qu'il leur fallait suivre; avant que de vous éloigner vous voudi-es bien, s'il vous plaît, me dire ce que vous êtes venu chercher céans pendant mon absence.
— Au diable I s'écria Vereencor, le voilà revenu à la maie heure I et ces imbéciles qui ne nous préviennent pas de son retour.
— Je n'étais pas aussi loin que vous le sup»
posiez sans doute, reprit le jeune homme avec un sourire sardonique; j'ai sans le vouloir entendu presque toute votre conversation.
— Grand bien vous fasse, reprit Versencor ; puisqu'il en est ainsi vous saveE ce dont il retourne, laisseK*nous donc passer, s'il vous plaît.
— Non pas, au contraire, je m'oppose de tout mon pouvoir à votre départ.
— Bon, fit l'Endormi, il va y avoir des <îsr cassés ; je me doutais bien que cela ne finirait pas comme cela en queue de morue.
— Peut-être, dit nettement le jeune homme en appuyant la crosse de son fusil à son épaule.
— J'aime mieux cela; on rira au moins, reprit rOutlaw,
DU MIBSOURl 347
«^ Silence ! s'écria d'une voix tonnante le capi** laine, qui jusqu'à ce moment ne s'était pas mêlé à ce rapide dialogue, silence et en arrière, tousl
Les Outlaws reculèrent la tête basse.
Le capitaine s'avança alors lentement vers Georges Clinton et, le saluant avec une exquise courtoisie :
— Pour quel motif, monsieur, dit-il, puisque vous avez entendu notre conversation, prétendezvous vous opposer à notre départ ? Veuillez vous expliquer, je vous prie.
— Pour un motif bien simple, monsieur, répondit non moins courtoisement le jeune homme.
— Et ce motif est?
— Que j'ai répondu de vous corps pour corps, monsieur, que j'ai donné ma parole d'honneur que vous tie quitteriez pas ma loge avant que vous fussiez complètement guéri de vos blessures.
— Cette sollicitude pour ma santé me charme, monsieur, répondit avec ironie le capitaine, et je ne sais réellement de quelle façon vous remei'cier de prendre un intérêt si vif à un homme qui vous ^t totalement inconnu.
— Ne raillez pas, monsieur ; l'intérêt que je vous porte est fort médioci'e, mais mon honneur est engagé et il doit, quoi qu'il puisse advenir, être sauf.
— Vos paroles sont rudes, monsieur, loi*sque les miennes sont au contraire courtoises; mais je ne
yeux pas discuter avec vous cette question ; je me bornerai seulement à vous faire observer que, en ce moment du moins, j'ai la force de mon côté.
— C'est possible, monsieur, mais moi j'ai le droit.
— Je serais désespéré d'être contraint d'en venir avec vous à des extrémités.
— Trêve de menaces, monsieur'; voulez-vous oui ou non rentrer chez moi?
— La prétention est tout au moins étrange.
— Pourquoi donc cela ? s'écria une voix narquoise qui s'éleva tout à coup du milieu d'un fourré voisin.
Au même instant deux magnifiques chiens, qui n'étaient autres que Drack et Nadéje, bondirent à travers les hautes herbes et vinrent flanquer Georges Clinton à droite et à gauche, en grondant sourdement et montrant aux Outlaws deux redou* tables mâchoires armées de dents aiguës.
Il y eut un silence causé par la stupéfaction des Outlaws, surpris du secours qui arrivait ainsi à l'improviste au hardi jeune homme.
La question prenait une autre face ; la partie^ s'égalisait.
Tom Mitchell se pencha vers TEndormi debout à son côté, et lui dit quelques mots à l'oreille.
Le bandit fit un signe d'assentiment, s'allongea sur le sol et s'éloigna sans être remarqué de l'un ou l'autre parti.
Le capitaine, certain de l'exécution de Tordre qu'il avait donné, se redressa et, se tournant du côté de son ennemi invisible :
— Prenez garde, dit-il : si je n'ai pas voulu attaquer un homme seul, votre présence m'autorise maintenant à me considérer dans le cas de légitime défense et à agir en conséquence, en vous rendant responsable du sang versé.
— A votre aise, capitaine Tom Mitchell, répondit Bon-Affût, car c'était lui, de son même ton railleur ; vous êtes dix et nous cinq, sans compter nos deux braves chiens qui, je Pespère, feront leur partie dans le concert ; donc la lutte pour nous sera égale s'il nous faut absolument en venir aux mains. Que dites-vous de cela?
— Rien ; reprit en ricanant la chef des Outlaws, rien, sinon qu'il me semble que vous avez oublié une chose qui cependant ne manque pas d'une certaine importance dans le cas actuel*
— Laquelle, s'il vous plaît ?
— Celle-ci, maîtrç Bon-Affût, ou quel que soit le nom qu'on vous donne : c'est que nous avons Ta-
* ^^""^Jage de la situation, que nous pouvons nous re- Uancher dans la hutte et que, si on nous y attaque, il ne sera pas facile de s'en emparer.
— Sans compter que nous sommes maîtres du propriétaire du vrigwam et que nous ne le rendrons qu'à bon escient, s'écria tout à coup la voix railleuse de Versencor.
âSO IBS OUTLAWS
En eOet, le bandit aidé par les sentinelles que, sar l'ordre de Tom Mitchell il avait ramenées, s'était jeté à Timproviste sur le jetlne homme qui avait été renversé, désarmé et pris avant même qu'il lui eût été possible de songer à une défense inutile.
Georges Clinton fut immédiatement transporté dans la hutte où ses domestiques, que le bruit avait éveillés et qui avaient voulu un instant auparavant essayer de rejoindre leur mattre, étaient tenus en respect par deux bandits.
L'audacieux coup de main tenté par le jeune homme n'avait cependant pas été exécuté sans coup férir; les deux nobles chiens qui le flanquaient à droite et à gauche s'étaient élancés à la gorge des bandits, les avalent terrassés, et deux d'entre eux avaient été étranglés en un clin d'œil ; puis, obéissant au sifflet de Bon-Affût, ils avaient bondi dans les broussailles, protégés par une décharge bien dirigée des chasseurs, décharge qui avait blessé plusieurs hommes.
L'action était donc engagée, nul ne Savait quelle en serait l'issue; les Outlaws avaient rapidem^»^ fait retraite vers la hutte, résolus à une défenlïrdésespérée.
— Arrétexl s'écria tout à coup Olivier d'une voix stridente, arrêtez, au nom de l'humanité.
Il y eut un instant d'hésitation.
Le jeune homme en profita pour s'élancer brave-
DU MISSOURI SSi
ment entre les deux partis; posant alors en terre la crosse de son rifle :
— Capitaine Tom Mitchell, dit-il, je vous demande sûreté pour moi et les miens, et je vous donne la même assurance pour vous et les vôtres, jusqu'à ce que cette malheureuse question soit pacifiquement vidée entre nous ; y consentez vous?
— J'y consens d* autant plus, répondit franchement le capitaine, que la responsabilité de ce qui vient de se passer ne doit en aucune façon peser sur moi. Bas les armes, dit-il aux Ouilaws, et que nul ne bouge sans mon ordre.
Les bandits se reculèrent et posèrent la crosse en terre.
— Que chacun conserve ses positions, reprit le capitaine. Quant à vous, monsieur, avancez sans crainte, vous êtes sous la sauve«f ardede mon bon* neur.
— Jolie sauve-garde, grommela Bon-Affût.
— Taisez-vous, Bon- Affût, est-ce le moment de parler ainsi?
— i Laissez-le dire, monsieur, ce chasseur sait mieux que personne que jamais je n*ai failli à ma ^^role; venez donc sans plus tarder.
— - Me voilà, monsieur, répondit le jeune homme en s' avançant aussitôt.
Les deux hommes rentrèrent dans la hutte ; des lumières furent allumées et il fut facile du dehors de les apercevoir assis en face l'un de l'autre, cba-
cun du côté d'une table, auprès d'une fenêtre qui fut exprès laissée ouverte.
— Maintenant je vous écoute, monsieur, dit le capitaine. Vous vouspréparez à me dire, je suppose, que je vous ai trompé et que la jeune fille n'a pas été trouvée par vous à l'endroit que je vous avais désignée
— En effet, monsieur.
*— Que cela ne vous inquiète pas, répondit-il avec un léger sourire ; cette jeune fille est en sûreté, bientôt elle sera libre et remise à sa famille, je vous Taflirme ; je ne m'en suis emparé que dans le but de m'en faire un otage.
— Un otage ? fit-il avec surprise.
— Oui, dans une aiBfaire importante que je veux traiter avec la tribu à laquelle elle appartient; mais laissons cela quant à présent et occupons-nous de ce qui nous intéresse plus directement, vous et moi.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Je vais m'expliquer, je ne suis pas homme à poser des énigmes ; tout ce qui s'est passé aujourd'hui ici n'est arrivé qu'à cause de vous.}
— A cause de moi I monsieur, s'écria Olivier q,^ plus en plus surpris; pour cette fois, monsieur, je ne vous comprends pas du tout.
— En effet, cela doit vous étonner. Voici le fait en deux mots 5 je serai bref, d'ailleurs vous êtes un homme trop intelligent pour que je perde oion
temps à finasser avec vous, monsieur Olivier.
— Vous savez mon nom !
, — Je sais bien d'autres choses encore, ce dont vous vous apercevrez bientôt, reprit-il froidement ; mais riwenons, s'il vous platt, à notre affaire. Pour certaines raisons connues de moi seul, il me fallait faire connaissance avec deux hommes arrivés depuis peu dans ces parages; vous, monsieur, et Georges Clinton ; le moyen que j'ai employé est tin peu brutal, mais il a*réussi ; j'ai fait coup double sans m'en douter : la blessure que j'avais eu la précaution de me faire moi-même et qui, entre nous, tfest qu'une égratignure, a trompé tous les yeux ; maintenant je vous connais l'un et l'autre, et j'en suis ravi ; c'était tout ce que je désirais. Cependant les choses ont failli mal tourner pour moi; mais il est inutile de revenir là-dessus; à quoi aboutirait une bataille? à un massacre général sans profit pour personne. Je ne veux pas qu'il en soit ainsi ; j'ai d'importantes affaires en train, que je dois terminer avant de rendre mes comptes à celui qui m'a jeté sur cette terre ; il faut que mes compagnons et moi nous sortions saufs d'ici , pour cela je compte sur vous.
^ — Sur moi, monsieur 1 et à quel titre ?
— A celui que vous voudrez, peu importe ! J'ai promis de rendre Rosée-du-Soir, je la rendrai. Quant à présent, elle me sert d'otage et elle est traitée comme telle avec respect et déférence;