‹ Les outlaws du MissouriChapitre 5 sur 8 · S4 LES OUTLAWS · texte numérisé non relu

S4 LES OUTLAWS

d'ailleurs, peu importe le prétexte que vous choisirez pourvu qu'il m'ouvre passage.

— Mais, dit le jeune homme avec hésitation, puis-je...

— Sauver un proscrit, un Outlaw, un Ifomme dont la tête est mise à prix, interrompit-il avec amertune. Qui sait? peut-être vous en trouverezvous bien plus tard? Et, posant la main sur l'épaule du jeune homme : Nous ne sommes ni l'un ni l'autre ce que nous paraissons, monsieur Olivier, un jour viendra... Mais il s'arrêta brusquement et reprit d'une voix bi'ève : Ferez-vous ce que je vous demande ?

Le jeune homme lui lança un long et expressif regard que le capitaine supporta avec une froide impassibilité.

— Soit, dit- il enfin.

— Allez donc, monsieur, et merci ; tious nous reverrons. Emmenez avec vous Georges Clinton, il vous aidera à persuader vos amis.

Olivier sortit sans répondre, accompagné du jeune Américain.

Son absence ne dura que quelques minutes.

— Vous êtes libre de vous éloigner, ainsi que vos compagnons, monsieur, dit-il en rentrant au capitaine qui marchait de long en large dans la salle ; nul n'inquiétera votre retraite : j'ai engagé ma parole pour vous.

— Merci et au revoir, monsieur Olivier, reprit-

il avec intention, et se retournant vers Georges Clinton immobile au seuil de la porte : Nous nous séparons amis, j'espère, ajouta-t-il.

— Du moins je ne conserve aucune haine contre vous, répondit sèchement le jeune hocmne, et mon seul désir est de ne jamais me retrouver face à face avec vous.

— Dieu efl disposera ; répondit-il avec un imperceptible froncement de sourcils.

Il salua légèrement les deux jeunes gens.

Sur son ordre les chevaux furent amenés.

Cinq minutes plus tard les Outlaws s'éloignaient au galop et disparaissaient dans les ténèbres.

— Qui est cet homme ? murmura Olivier devenu Subitement triste ; est-ce donc encore un de ces ennemis inconnus qui me poursuivent partout ?

Mais l'arrivée des chasseurs, et leurs questions auxquelles il fut contraint de répondre, donnèrent un autre tour à ses pensées; s'il n'oublia pas entièrement le singulier entretien qu'il avait eu avec cet homme étrange et qui semblait si bien le connaître, son inquiétude première se dissipa assez pour qu^il se reprochât à lui-même Tespèce de fttscination qu'il avait subie.

Quelle tnt la conversation du squatter avec son Trére et ce qui s'ensuivit.

Après avoir quitté Georges Clinton, Samuel Dkkson, au lieu de rentrer chez lui, considérant que son frère l'avait prié de se rendre le plus tôt possible à Dickson-Pointe, tourna la tête de son cheval dans cette direction, fort intrigué à part lui de savoir quels motifs assez graves réclamaient d'une façon si urgente sa présence à l'habitation.

Le soleil était encore haut à l'horizon lorsqu'il atteignit les défrichementâ, et la première personne qu'il aperçut fut son frère lui-même, qui, monté sur son cheval favori et son rifle en travers de la selle, venait au galop à sa rencontre.

— Arrivez donc, mon frère, dit le squatter d'un

ton de bonne humeur, en lui donnant une chaleureuse poignée de main, j*étais si impatient de vous voir, que si je ne vous avais pas rencontré, by god ! j'aurais poussé jusqu'à votre habitation.

— Je suppose qu'il ne s'est rien passé de fâcheux chez vous, mon frère?

— Pas la moindre chose, Sam : le climat est excellent ici, vous devez vous en apercevoir, bètes et gens se portent à merveille.

• — Tant mieux ; votre subite invitation m'avait inquiété, je Tavoue : maintenant me voilà rassuré.

— Bon. Étiez-vous donc sérieusement inquiet?

Cette petite folle de Diana vous aura fait quelque histoire; mais pourquoi arrivez-vous aussi tard?

— Parce que j'avais une course pressée à faire, et que je n'ai pas supposé que ma présence immédiate vous fût nécessaire.

— Vous vous êtes trompé, Sam. Mais enfin vous voilà, tout est bien, quoique j'eusse préféré vous voir plus tôt, cela nous aurait évité à l'un et à l'autre une perte de temps et, vous le savez, le temps c'est de l'ai'gent.

— Vous avez raison, Josuah ; eh bien, me voilà! je vous écoule, de quoi s'agit-il?

— D'une affaire importante, sur laquelle je ne serais pais fâché d'avoir votre avis; vous êtes la sagesse de la famille, voas, mon frère.

— Jolie sagesse que la mienne, par ma foil s'écria en riant Samuel, jolie sagesse, qui aboutit

toujours à faire les sottises qui germent en foule dans votre cerveau détraqué.

— Ce que vous dites là est un peu vrai ; malgré cela vous n'en avez pas moins avec moi raison neuf fois sur dix,

— Bon ; vous en convenez, mon frère, tout va bien alors.

— Pourquoi n'en conviendrais-je pas, puisque c'est vrai? Ne sais-je pas bien que si vous raisonnez en homme sage et si vous agissez la plupart du temps comme un fou, c'est tout simplement à cause de la profonde affection que vous avez pour moi? Je ne suis pas ingrat, allez, mon frère, et je vous aime bien aussi, moi, sans vous le dire.

— Je n'ai jamais douté de votre affection, Josuah; mais voilà que vous me faites une peur horrible.

— Pourquoi donc cela, Sam? reprit le squatter avec un gros rire.

— Parce que, by godl chaque fois qu'il vous arrive de me parler ainsi que vous le fiiites en ce moment, cela me présage quelque idée biscornue, ou quelque projet diabolique.

— Allons, il n'y a pas- moyen de vous donner le change, Sam : ce n'est pas vous qu'on trompera facilement, je l'affirme.

— Ah l ai 'je donc deviné juste? mon frère.

— Je ne dis pas non j il y a du pour et du contre.

— Eh bien ! dites-moi tout suite quelle nouvelle

lubie vous a passé par la tète, afin que nous en ayons le cœur net.

— Non, pas à présent, n)on frère, d'ailleurs nous voici à l'habitation et c'est l'heure du repas du soir; après le dtner nous causerons.

— Seuls, en lête-à-lète?

— Non pas, mon frère, l'affaire dont je veux vous entretenir nous intéresse tous ; nous en causerons à table en passant la bouteille.

— Comme vous voudrez, mon frère ; mais, je vous le répète, vous me faites une peur horrible.

— Vous n'êtes qu'un poltron, Sam.

— Ou un homme sage, ainsi que vous me nommez, reprit-il en hochant soucieusement la tète.

— C'est la même chose, dit-il en riant.

Et comme, en effet, les deux frères étaient arrivés à la porte de l'habitation, ils mirent pied à terre, confièrent leurs chevaux à des domestiques et entrèrent dans le parlour escortés par Dardar qui était joyeusement accouru au-devant d'eux et leur servait d'introducteur.

Mistress Dickson et sa fille étaient assises auprès du feu ; à la vue des deux hommes elles se levèrent et les saluèrent affectueusement.

— Je vous l'amène enfin, s'écria Josuah en présentant alternativement ses bottes au feu ; ce n'est pas sans peine, grondez-le bien fort, Suzanne.

— Mon mari vous attendait avec impatience, mon frère.

— Hum I il rumine quelque nouvelle folie sans doute, et il éprouve le besoin de la faire sanctionner par moi.

— Ne croyez pas cela, Samuel.

— Vous verrez. Bonjour, petite, ajouta-i-il en embrassant sa nièce qui lui rendit affectueusement ses caresses ; eh bien, oui, me voilai

— Alors, à table, dit Jôsuah, si le dîner est prêt toutefois.

— Ou vous attendait ; nous dînerons quand vous voudrez.

— Tout de suite, je meurs de faim.

On passa dans la salle à manger et, maîtres et domestiques, au nombre d'une trentaine de personnes au moins, hommes, femmes et enfants, s'assirent autour de l'immense table qui chaque jour, à l'heure du repas du soir, réunissait toute la famille. " Josuah Dickson, placé au bout de la table entre son frère et son fils aîné, présidait le repas, puis venaient la femme et la fiUé du squatter, ses autres enfants et enfin les serviteurs, selon l'importance de leurs fonctions et leur ancienneté au service du mattre.

Le squatter buvait et mangeait, en homme auquel un violent exercice a ouvert l'appétit, dans de gigantesques proportions ; les énormes quantités de viandes et de légumes qu'il empilait à chaque instant sur son assiette étaient englouties par lui avec une rapidité effrayante.

Tout en se livrant à cette opération masticatoire très-sérieuse pour lui, et sans pour cela perdre un coup de dent, il tenait le dé de la conversatioo, buvait sec, causait et riait avec une gaieté qui semblait à son frère, qui le connaisaitbien, trop forcée pour être naturelle,

Samuel Dickson, intérieurement inquiet et soupçonnant quelque événement grave sous cette gaieté factice, mangeait peu, buvait moins encore, et se bornait à répondre laconiquement aux questions incessantes que lui adressait son frère.

Le repas se passa ainsi, sans incident particulier. A un certain moment, les domestiques se levèrent, quittèrent la salle à manger, et la famille demeura seule*

Les deux dames voulurent se retirer aussi, mais le 8kj natter les retint d'un geste, et faisant passer la bouteille à son frère :

— Nous avons à causer, dit- il, restez; votre présence est nécessaire ici.

Ces paroles furent prononcées d'un ton qui tranchait si complètement avec celui qu'il avait employé pendant tout le cours du repas, que la mère et la ûlle échangèrent entre elles un furtif regard d'inquiétude et se rassirent silencieusement.

— Nous y voilà, grommela à part lui Samuel Dickson ; quelle surprise nous ménage encore ce fou.

Son frère ne le laissa pas longtemps dans F incertitude à ce sujet.

Après avoir vidé d'un trait un énprme verre de wiskey et s'être essuyé la bouche du revers de la luaio en poussant un hem I sonore, afin sans doute de s'éclaircir la voix, le squatter se renversa sur le dossier de son si^ et, promenant un regard satisfait autour de lui :

— Grâce à Dieu, dit-il d'une voix sonore, nous voici solidement établis dans notre nouvelle demeure, nous pouvons sans crainte braver T hiver et sa froidure, tout est en ordre dans l'habitation : les serviteurs sont au courant de leurs devoirs, ma présence n'est plus nécessaire surles défrichements; en conséquence, le moment est venu de causer un peu sérieusetnent de nos affaires.

— Bien ; nous avons le temps, reprit brusquement Samuel; il est tard, je vais vous souhaiter une bonne. nuit et me retirer; si ces affaires, ainsi que vous les nommez, sont sérieuses, nous aurons tout le temps d'en parler demain; et il voulut se lever.

— Ehl frère Samuel, est-ce donc ainsi que vous prétendez nous fausser compagnie.

— Vous m'excuserez, mon frère, répondit Samuel en faisant un nouvel effort pour quitter la table, je me suis beaucoup fatigué aujourd'hui, il est temps que je regagne ma demeure.

— Je vous demande pardon d^insister pour vous retenir, mon frère, reprit Josuah, mais vous oubliez que je vous ai prié de venir ce soir tout exprès pour m'entretenir avec vous.

— C'est vrai; je Tavais oublié, en effet, dit Samuel en se laissant retomber sur son siège, comme un homme qui prend, bien qu'à contre cœur, son parti d'une chose qu'il ne peut éviter.

— Harry, continua le squatter, avez -vous exécuté mes ordres.

— Oui, mon père, répondit le jeune homme.

— Bien, fit-il avec satisfaction, et ayant de nouveau rempli son verre : en un mot, et pour ne pas voiis faire languir xlavantage, ajouta-t-il, dans une heure, c'est-à-dire aussitôt que la lune sera levée, je vous quitterai.

— Vous nous quitterez 1 s'écrièrent les deux dames avec une surprise mêlée d'effroi.

j— Hein? fit Samuel, que signifie cette nouvelle lubie, mon frère, allons-nous donc recommencer nos pérégrinations à travers les prairies ? Je vous avertis que, quant à moi, j'en ai assez comme cela, je me trouve bien ici et j'y reste.

— Libre à vous, mon frère, je n'ai nullement la pensée de vous entraîner à ma suite ; d'ailleurs, selon toutes probabilités, mon absence ne sera pas longue ; je ne veux faire qu' un voyage d'exploration, pas autre chose.

— Un voyage ! s'écrièrent les deux dames en joignant les mains avec douleur.

— Une exploration, si vous le préférez.

V- Je vous garantis qu'il est aussi fou que jamais lièvre le fut en mars, s* écria Samuel avec

colère ; et pardonnez-moi, mon frère, quel est le but de cette belle opération, s'il vous platt, qui vous presse de quitter ainsi votre maison et votre famille pour aller courir à l'aventure je ne sais où, ni vous non plus?

— Un motif que vous approuverez, j'en suis certain, mon frère, répondit-il en vidant de nouveau son verre.

— J'en doute fort, grommela Samuel ^n hochant la tète.

— Je désire reconnaître les environs afin de savoir d'abord où nous sommes, puis quels sont nos voisins, et en dernier lieu voir s'il est possible de lier avec eux ou d'entamer, si vous le préférez, des relations commerciales; il me semble que tout cela est fort sensé.

— Fort sensé, en effet, mon frère. Les motifs que vous exposez sont les seuls qui vous engagent à entreprendre cette excursion ?

— Les seuls, oui, mon frère; mais je les crois suffisamment sérieux pour...

— Parfaitement, interrompit Saqiuel avec un soupir de satisfaction. Kh bien, si vous n'avez pas d'autres motifs, vous ferez bien de demeurer tranquillement chez vous.

— Pourquoi cela?

— Parce que votre voyage est inutile, voilà tout. Ces renseignements que vous vous préparez à aller chercher si loin, je puis, moi, sans qu'il vous en

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coûte uo pas, vous les donoer tout de suite, là, à cette table où nous sommes assis.

— Vousl s écriart-il, avec stupéfaction.

— Parfaitement, et des renseigoements exacts et positifs ; je vous les garantis tels.

Chacun se pencha curieusement vers Samuel.

— Ahl vous ne vous attendiez pas à celle-là, hein ? reprit-il en jouissant de son triomphe ; eh bien, écoutez moi.

— Je ne demande pas mieux, mon frère, quoique je ne comprenne pas comment...

— Vous n'avez pas besoin de comprendre; il vous est cependant facile de deviner que j'ai 2q)pns ce que je vais vous dire par des chasseurs et des Peaux-Rouges.

— Des chasseurs! des Peaux-Rouges !

— Ils fourmillent aux environs, ne le saviezvous pas? Je ne puis sortir sans en rencontrer, raison entre parenthèses, assez grave pour vous engager à demeurer ici afin de veiller à la sûreté de votre famille et de vos propriétés.

— Voyons^ vos renseignements, mon frère, dit brusquement Josuah d'un ton de mauvaise humeur. .

— M'y voici. Vous vous croyez bien éloigné de toute communication avec les gens de notre couleur, n'est-ce pas? eh bien, vous vous trompez complètement, mon frère ; apprenez, si cela peut vous être agréable, que, bien que nous soyons en plein

terriUnre rouge, entourés de nations indiennes trèsbelliqueuses, vous avez cependant des voisins trèsrapprochés à droite et à gauche sur le fleuve, des pionniers comme nous, sans compter un fort» établi depuis deux ans déjà, pour l'échange des pelleteries avec les Peaux-Rouges.

— 11 serait possible 1 s'écria Josuah abasourdi.

— D'autant plus possible que cela est, mon frère, reprit-il en ricanant; et savez-vous quel est ce magnifique cours d'eau sur la rive duquel s'élève votre habitation ? Ce n'est ni plus ni moins qu'une de vos plus anciennes connaissances, en un mot, pour parler comme vous, ce tf est rien moins que le Missouri.

— Le Missouri !

— Oui, mon frère : comment trouvez- vous cela? Josuah sans répondre laissa tomber sa tête sur

la poitrine.

Il y eut un court silence. .

. Samuel se frotta les mains en regardant sournoisement son frère qui semblait plongé dans de sérieuses réflexions.

Il voulut assurer définitivement son triomphe.

— Que pensez-vous de ces renseignements, mon cher Josuah? lui dit-il.

Le squatter releva la tête.

— Vous-êtes certain qu'ils sont vrais? dit-il.

— De la plus rigoureuse exactitude.

— S'il en est ainsi, je les trouve excellents»

— A la bonnne heure, dit joyeusement Samuel, voilà de la franchise au moins.

— En ai-je jamais manqué ?

— Jamais!

— Ainsi, maintenant vous reconnaissez rinutilité du voyage projeté ?

— Moi? non pas, au contraire.

— Comment au contraire I s'écria Samuel avec un bond de surprise.

— Dame, raisonnons un peu, reprit-il paisiblement : En admettant, ce qui pour moi ne fait pas un doute, que tout ce que vous m'avez rapporté soit vrai, il est au contraire de la plus haute importance pour moi de me rendre au fort et de visiter mes voisins en amont et en aval du fleuve, afin de bien établir mes relations avec eux, et cela dans le plus bref délai afin d'éviter la concurrence.

— Quelle concurrence? s'écria Samuel ahuri.

— Celle qu'on pourrait essayer de me créer.

Croyez-vous par hasard que ces voisins dont vous parlez ignorent mon établissement ici ? les suppo* sez-vous assez niais pour ne pas tenter de me nuire dans mes opérations commerciales, qui doivent évidemment contrecarrer les leurs et par conséquent leur causer un grand préjudice.

— 11 est impossible d'empêcher un fou ife faire ce qu'il a une fois résolu, murmura Samuel en lançant un regard désolé aux deux dames, qui se tenaient tristes, inquiètes et silencieuses sur leurs sièges.

— Ah I ah I fit le squatter en riant, vous ne me répondez pas, vous êtes convaincu,

— Oui certes, mon frère, reprit-il rudement, je suis convaincu, en eflFet, que vous êtes fou à lier.

— Une injure n'est pas une réponse, de la part d'un homme sensé, mon frère.

— Au fait, j'ai tort ; ainsi vous ne renoncez pas à ce voyage ?

— Moins que jamais.

— Et vous partez ?

— A l'heure dite.

— Alors, que Dieu nous protège tous, car c'est la pire folie qui jamais se soit implantée dans votre cerveau fêlé.

— Master Josuah, dit Suzanne d'une voix tremblante, ne réfléchi rez-vous pas avant que de mettre ce projet à exécution ?

— Mes réflexions sont faites, mistress Dickson, répondit-il sèchement, ma résolution prise, et vous savez que je n'en change jamais.

— Hélas ! murmura-t-elle les yeux pleins de larmes, mais sans oser insister.

Mais Diana ne se rendit pas aussi facilement aux désirs de- son père.

— Et nous, monsieur, que deviendrons-nous pendant votre absence ; qui nous protégera si les féroces païens dont les bois sont remplis nous attaquent? Pouvez-vous vous résoudre, mon père, à nous abandonner sans défense, seules ainsi

au milieu d'un désert » loin de tous secours?

— Là, là, ma fille, répondit-il en souriant, ne prenez pas la chose tant au tragique, je vous prie, mon absence sera courte; d'ailleurs je ne vous abandonne pas sans défense, ainsi qu'il vous plait de le dire.

— Mais, mon père...

— Mais, miss Diçma, je suis, il me semble, le seul juge de ce qu'il convient de faire : votre oncle Samuel veillera sur vous.

— Il le faudra bien, grommela celui-ci.

Josuah sourit et serra la main de son frère.

— Harry gouvernera la maison en mon absence, l'habitation est forte, vos serviteui-s dévoués, nombreux et bien armés, quel danger pouvez-vous craindre ; je vous le répète, je reviendrai bientôt.

— Mais de quelle façon comptez-vous donc voyager, monsieur? demanda Suzanne.

— De la façon la plus commode et la moins fatigante : dans la grande pirogue qui a été mise à l'eau aujourd'hui même, Sam, Jack et deux serviteurs m'accompagneront seuls; vous voyez que quoi qu'il arrive, vous ne manquerez pas de défenseurs.

— Mais vous ne serez pas là, vous, le maître, pour les encourager et les soutenir.

— Allons, allons, assez sur ce sujet, dit-il en se levant brusquement, cette absence n'a rien qui doive vous surprendre; sppposiez-vous donc que

je resterais éternellement ici, sans essayer de connaître les environs de ma nouvelle résidence?

Josuah Dickson était un de ces hommes à la volonté opiniâtre et despote -avec lesquels toute discussion est inutile ; sa famille le savait de longue date. Les deux dames n'insistèrent pas davantage.

Le squatter fut accompagné jusqu'au lieu d'embarquement par tous les habitants du défrichement.

Il prit congé de sa famille et de ses serviteurs ; embrassa tendrement sa femme et sa fille; serra la main de son frère ; adressa une dernière recommandation à son fils Harry ; puis il monta dans la pirogue en sifflant le Yankee doodle^ peut-être pour cacher l'émotion que malgré lui cette séparation brusque lui causait; ordonna à son fils Jack de pousser au large; et, cinq minutes plus tard, les quatre hardis explorateurs disparaissaient derrière un coude du fleuve.

Les deux dames regagnèrent tristement l'habitation, accompagnées de Samuel qui semblait péniblen^ent aifecté de ce départ

I^résentation un peu à Plmprovlele de nouveaux personnages.

Nous nous transporterons maintenant sur une ^aste plage, couverte d'un sable fin et jaune comme l'or, située sur Ja rive droite du Missouri, à cent nilles environ au-dessous de Thabitation fondée lepuis quelques semaines dans la vallée de TÉlan, >t à une distance à peu près égale du fort en troncs farbres élevé sur la rive opposée par la société les pelleteries, pour assurer la protection de ses îchanges avec les Peaux-Rouges.

Cette plage, à laquelle on parvenait par un léfilé étroit ouvert entre deux montagnes taillées ipic, se trouvait en face d'une île dont, à cause de

robscurité, il était impossible de reconnaître lesdimensions exactes^ mais qui devait être considérable.

On voyait briller, comme des étoiles à travers le brouillard, de nombreuses lumières ; cette île, complètement boisée, communiquait de ce côté de la terre ferme par un gué étroit et dangereux semé de trous et de tourbillons sur lequel, à moins de le bien connaître, c'eût été folie de s'aventurer, d'autant plus que deux émlnences, inaccessibles du côté de l'intérieur des terres et praticables seulement par le fleuve, le commandaient complètement et, en cas d'attaque par un ennemi quelconque, pouvaient être immédiatement occupées par les habitants de l'île. Sur l'autre rive du fleuve, l'île était inabordable.

Du reste, ses habitants y avaient entassé des moyens de défense tels qu'elle était absolument maîtresse du cours du fleuve, sur lequel on ne pouvait naviguer sans son autorisation.

Cette île était la forteresse, le refuge des redoutables Outlaws qui, à cette époque, désolaient les savanes du far-west où leur terrible chef commandait en maître.

Lors de la formation des compagnies de partisans par le gouvernement américain, cette position, comme point stratégique, avait été reconnue bonne ; le gouvernement l'avait fait solidement fortifier, puis un fort détachement l'avait occupé.

Malheureusemeut» les partisans, dont le but principal était la rapine et qui ne se souciaient que médiocrement des questions politiques, avaient, eux aussi, reconnu l'excellence de cette situation et ils s'y étaient si bien établis, que tous tes efforts du gouvernement des États-Unis pour les eh déloger plus tard avaient été inutiles.

Comme, en résumé, les Outlaws conservaient un certain décorum dans leurs déprédations, qu'ils ne s'attaquaient que très-rarement aux sujets des États-Unis, fort pauvres pour la plupart; le gouvernement, reconnaissant son impuissance à s'emparer du refuge de ces audacieux pirates, avait fermé les yeux ; il feignait môme de les considérer comme s'ils fussent réellement ses alliés et entretenait avec eux des relations presqu'amicales, attendant, bien entendu, l'occasion de leur infliger un châtiment exemplaire.

Les Outlaws n'étaient point dupes de cette mansuétude impérieusement exigée par la nécessité ; ils savaient parfaitement à quoi s*en tenir sur les intentions réelles du gouvernement à leur égard ; aussi prenaient-ils leurs précautions en conséquence.

Mais à cette époque l'Amérique du Nord était fort peu peuplée; le littoral seul de l'Atlantique était sérieusement habité ; les Américains eux-mftmes, à part quelques hardis aventuriers, ne connaissaient pas l'étendue de leur immense territoire et ne s'é-

talent point jusque-là hasardés à travers les inextricable3 forêts vierges qui en couvraient encore la plus grande partie.

Aussi, avec une certaine apparence de raison et tout en se tenant sur leurs gardes, les Outlaws se supposaient-ils certains de Timpunité pour le présent; quant à l'avenir, ils n'y songeaient pas; l'avenir n'existe pas en fait pour des gens de cette sorle.

Une centaine de cavaliers étaient campés sur la plage dont nous avons parlé en commençant ce chapitre ; leurs chevaux, attachés au piquet , mangaient la provende ; autour des feux allumés çà et là étaient groupés des individus causant ou dormant ; des sentinelles veillaient attentivement au salut général.

Dans une hutte, construite grossièrement avec des branches entrelacées, un homme assis sur un crâne de bison consultait attentivement, à la lueur d'une branche d'ocote plantée dans le sable, et qui lui servait de torche, plusieurs papiers qu'il rangeait ensuite avec le plus grand soin dans un portefeuille fermant au moyen d'une serrure.

Un autre homme se tenait respectueusement debout attendant ses ordres.

Celui qui lisait était Tom Mitchell.

L'autre Camote.

lh\e sentinelle veillait en dehors de la hutte, close au moyen d'une couverture faisant portière.

Il était environ quatre heures du matin : les étoiles pâlissaient dans le ciel, Thorizon se nuançait de larges bandes blanchâtres, le jour n'allait pas tarder à paraître ; un brouillard épais se levait du fleuve et enveloppait le camp d'un sinistre linceul ; le froid était piquant.

Tom Mitchell réleva la lête.

— On gèle ici, dit-il. Est-ce que tu dors, Camole f

— Non, seigneurie.

— Jette du bois dans le feu alors, tu vois bien qu'il est presque éteint !

Camote raviva le feu dans lequel il jeta une ou deux brassées de bois ; bientôt une flamme brillante se dégagea et illumina la hutte.

— A la bonne heure ! reprit ïom Mitchell en se frottant les mains, on se sent renaître au moins. Assieds-toi là, Camote.

L'autre obéit sans répondre.

— Es-tu fatigué?

— Je ne suis jamais fatigué quand il s'agit de vous servir, seigneurie, répondit-il avec une inexprimable expression de dévouement.

— Oui, je savais que tu me répondrais ainsi.

— Ne vous dois-je pas tout?

— Tu ne me dois rien : je t'ai sauvé la vie une fois, tu me l'as sauvée deux, nous sommes quittes depuis longtemps.

— Je ne le crois pas. Seulement.. .

— Seulement, quoi?

— Je voudrais vous demander une grâce, seigneurie, répondît-il avec embarras.

— Pourvu que ce ne soit pas la permission de me quitter.

— Oh! jamais, s'écrîa-t-il vivement.

— Â^lors, parle sans crainte. As-tu besoin d'argent?

— Est-ce que vous ne m'en donnez pas plus qu'il ne m'en faut* Non, c'^ autre diose.

— Bon. Je t'écoute.

— Eh bien! je voudrais, dit-il avec effort, que vous ne me donniez plus de mission comme celle de l'autre fois.

— Quand cela?

— Il y a quatre jours, vous savez ? seigneurie.

— Parfaitement, fit-il en riant. Pourquoi cela? mon brave.

— Parce que je ne trouve pas gai déjouer le rôle d'un traître ; voilà, seigneurie.

— Tu as tort, mon vieux Camote; je t'assure que tu t'en es fort bien tiré.

— C'est possible, mais ma réputation en souffre, reprit-il en se redressant.

— Tu es un vieux fou : j'avais besoin d'un homme sûr, tu es le seul auquel je puisse me fier entièrement, cette mission te revenait de droit.

— Si c'est comme cela.

— Es-tu encore fâché contre moi? dit le capitaine en lui tendant la main.

— Oh ! non, seigneurie, répondit-il en la baisant respectueusement tandis qu uqe larme coulait sur ses joues halées.

— Allons, allons, tu sais bien que je t'aime. Quoi de nouveau dans l'île?

— Rien, seigneurie : la jeune Indienne se lamente, voilà tout.

— Rosée-du-Soir?

— Oui, elle ne fait que pleurer; vous devriez la renvoyer à sa famille.

— Bientôt ; sois tranquille.

— D'autant plus que cela fait jaser.

— Hein? dit-il en fronçant le sourcil, on ose...

— Oh ! plus maintenant.

— Qui parlait?

— Stewart; mais il me dira plus rien, capitaine, c'est fini.

— Tu lui as imposé silence?

— Oui, en lui cassant la tête d'un coup de pistolet.

— Tu as bien fait; quoique le moyen soit un peu vif.

— Peut-être; mais je vous assure, seigneurie, qu il a produit un excellent effet: personne ne dit plus rien.

— Je le crois. Et sur le fleuve?

— Une pirogue montée par quatre hommes a descendu le fleuve.

— On ne les a pas arrôté?

— Non, seigneurie.

— Très-bien. Oa les «a reconnus sans doule.

Éiaient-ce des blancs?

— Oui, seigneurie: le squatter de la vallée de rÉ'an, deux de ses fils et un domestique noir.

— Où diable allait-il ?

— - On peut le savoir.

— Plus tard, quand il repassera.

— On l'arrêtera?

— Je te le dirai. Et comment avez-vous vécu pendant les deux jours qu a duré mon absence avec nos voisins du fort ?

— Ni bien ni mal. Je vous ai remis la lettre du major Ardenword.

— Je l'ai lue, il me demande une entrevue pour ce matin même, au lever du soleil; je ne sais à quel sujet.

— Il est arrivé des étrangers dans le fort.

— Ah! quelle espèce de gens?

— Je ne saurais trop vous dire, seigneurie, je crois que ce sont des Français, ou du moins il y en a un.

— Combien sont-ils donc?

— Trois.

— Ah ! fit-il d'un air pensif; qui est-ce qui a été à la découverte ?

— Tête-de-Plume, il est Français ; j'avais envie d'envoyer Versencor, le Canadien ; mais il était ivre comme un galon de rhum.

— Tu n'aimes pas Versencor, Camote.

— Seigneurie, je n'aime pas les ivrognes; on ne peut pas compter sur eux,

— Tu as raison : surveille Versencor, je n'ai qu'une médiocre confiance en lui.

— Rapportez-vous-en à moi pour cela; je ne le jquitle pas de l'œil.

— Maintenant, écoute-moi bien.

Camote se pencha vers son chef qui approcha sa bouche de son oreille et lui parla à voix basse pendant deux ou trois minutés.

— Tu m'as compris? ajouta-t-il de sa voix ordinaire.

— Parfaitement, seigneurie.

— Bon, hàte-toi, dans dix minutes il fera jour, nous n'avons pas un instant à perdre.

Camote sortit de la hutte.

Le digne Mexicain était l'ami dévoué, X aller ego et de plus le lieutenant de Tom Mitchell, qui avait en lui la confiance la plus absolue.

Malgré la façon dont nous avons élé contraint de présenter la première fois Camote au lecteur, nous ajouterons que celui-ci était digne sous tous les rapports de cette confiance illimitée.

Le chef des Outlaws remit un peu d'ordre dans sa toilette, qu'une longue course avait tant soit peu endommagée ; il n'était arrivé que deux heures auparavant d'une expédition lointaine; le butin avait immédiatement été transporté dans l'île, et

les Outlaws avaient tout simplement campé au bivouac.

Lorsque le capitaine jugea qu'il était en état de paraître sans trop de désavantage devant des étrangers, ii leva le rideau de la tente.

L'aspect du camp avait complètement changé.

Les feux étaient éteints; les deux éminences de droite et de gauche occupées par les tirailleurs, un détachement de vingt hommes gardait le défilé ; le reste de la troupe, formé sur la rive, avait la bride en main prêt à monter à cheval au premier signal.

Tom Mitchell jeta un regard satisfait autour de lui.

Selon son habitude, Camote avait exécuté ses ordres avec pi;omptitude et intelligence.

En ce moment le soleil se leva; ce fut comme un coup de théâtre: des flots de lumière jaillirent de toutes parts, et le paysage, triste et désolé pendant les ténèbres, prit immédiatement un aspect grandiose.

Au même instant une trompette sonna un appel dans le défilé.

— Il était temps, murmura le capitaine.

Il se plaça debout devant la hutte, s'appuya sur la poignée de son sabre et attendit.

Après quelques courts pourparlers, quatre étrangers, dont Tun portait le costume de major de l'armée américaine, soi*tirent du défilé et, conduits par Camote qui marchait respectueusement de*

vaut eux comme pour leur servir d'iotroâucteur, ils se dirigèrent vers le capitaine qui, de son côté, fit quelques pas à leur rencontra^

— Bonjour, capitaine Mitcbell, dit cordialenaent le major, vous m*atteadie«, je suppose.

— Vous m'avez fiut l'honneur de m' écrire, major, répondit courtoisement le capitaine*

— Hum l hum ! reprit le major, j'ai, en effet, à vous entretenir d'affaires assez importantes.

— Je suis à vos ordres.

— Avant tout, permettez-moi de vous présenter ces deux messieurs, ce sont des Français, ils portent, comme tous leurs compatriotes, des noms impossibles à prononcer; mais ce sont d'excellents gentlemen dont je vous réponds corps pour corps*

Et il éclata d'un gros rire.

Le capitaine s'inclina silencieusement devant les deux Finançais sur lesquels il jeta un regard investigateur ; mais probablement ceux-ci se tenaient sur la réserve, leurs physionomies froides ne lui apprirent rien.

Le premier paraissait avoir une cinquantmne d'années; c'était un homme vert encore, d'excellentes manières et de haute mine; le second, beaucoup plus jeune, avait les traita énergiques, le teint bruni par le soleil ; il était de haute taille et sem* blaît solidement charpenté, ses façons étaient simples et sa tenue un peu négligée.

Le major continua.

284 LES ODTLAWS

— Ce gentleman, dit-il, eât un de nos compatriotes.

— Monsieur Stonweld, de Boston, répondit le capitaine avec un salut légèrement railleur.

— Vous méconnaissez, monsieur, répondit l'Américain, gros homme à face apoplectique.

— J'ai cet honneur, monsieur : qui ne connaît pas master Stonweld, de la maison Stonweld Evrard and C*, le plus riche armateur de Boston, ou pour mieux dire du monde entier.

Le gros homme se rengorgea avec suffisance en roulant ses yeux ronds et fit un salut prétentieux.

— Ah bah ! vous êtes en pays de connaissance ^ dit le major avec surprise. Eh bien! ma foi, tant mieux I cela va tout seul alors.

— Je ne comprends pas, fit Tom Mitchell.

— Mon cher capitaine, ces messieurs ont besoin devons, ils sont venus me trouver tout exprès pour cela : il faut que les affaires dont ils désirent vous entretenir soient importantes puisqu'ils n'ont pas reculé devant un voyage d'un mois à travers des chemins affreux.

— En effet, dit Milchell pensif.

— Du reste, les deux gentlemen français me sont directement adressés et chaudement recommandés par le secrétaire d'État des affaires extérieures lui-même.

— Ah I fit-il en les regardant avec étonnement.

— Quant à master Stonweld, bien que je le con-

DU MISSOURI i*85

naisse depuis longtemps, il a vou'u absolument se charger d'une lettre de présentation écrite tout entière, ma foi, de la main du général Jackson. Ainsi veuillez prendre en considération les recommandations qui appuient les demandes que ces messieui^s désirent vous adresser et agir en conséquence, si vous tenez h m*être agréable, mon cher capitaine.

— En doutez-vous, major?

— Nullement, nullement; mais, hum*; vous sivcz, vous êtes parfois, hum ! un peu vif. Ne fiilcs pas attention, c'est ce diable de brouillard qui m'entre dans la gorge, avec cel i que je suis à jeun ; quant à moi, je vous avoue que, à part ce que je vous ai dit, je ne sais pas un traître mot de toutes ces affaires.

— Je suis aux ordres de ces messieurs; comme aux vôtres, major, répondit froidement le capitaine; je serai heureux de servir ces messieurs selon les faibles moyens dont je dispose.

— Hum! reprit le major, voilà qui est parler, sur ma foi! un galant homme ne peut promettre davantage, hum ! Il s'agirait maintenant de causer un peu sérieusement ; mais la place me semble peu convenable, hum ! pardonnez-moi, capitaine, pour un tel entretien.

— Je suis réellement désespéré de cela, répondit Tom Mitchell avec la même froideur altière, malheureusement j'ai été prévenu un peu tard, et

je ne puis vous offrir que ce que j'ai sous la main.

— Pourquoi, hum ! ne passerions-nous point dans riie, hein? Hum! capitaine, il me semble que là ju)us pourrions nous entendre. Et il ajouta précipitamment : c'est une simple observation, pas autre chose.

— J'en suis désolé, major, mais ce trajet nous prendrait un temps considérable; cependant, si vous me le permettez, j'ai fait préparer dans cette hutte quelques rafraîchissements que je serais heureux de vous voir accepter.

— Avec le plus grand, plaisir, capitaine : comment donc, hum! hum! répondit le major que sa toux tenait de plus en plus. Cependant je vous ferrai observer, mon cher capitaine, que ces gentlemen ont à vous entretenir d'affaires différentes.

— Qu'importe cela! major, déjeunons d'abord, nous causerons ensuite.

— Oui, je crois que cela vaudra mieux, dit le major, et après nous verrons.

— C'est celn.

Sur l'invitation du capitaine, les étrangers entrèrent dans la hutte.

Par les soins de Camote, pendant la conversation précédente et probablement selon les ordres qu'il avait reçus de son chef, une table avait été dressée et couverte d'un déjeuner complet; à la vérité composé presque entièrement de venaison ; mais auquel un nombre assez considérable de bouteilles

aux longs cols dénonçant leur origine bordelaise et bourguignone, sans compter quelques flûtes de ce Champagne si cher aux Américains, qu'ils soient du Nord ou qu'il soient du Sud, donnait un aspect des plus réjouissants pour des appétits mis en éveil par une longue course faite à travers les brouillards si épais do Missouri.

Le major fut si charmé pour sa part qu*il poussa trois, hum! sonores et pressa cordialement la main du capitaine en lui disant d'une voix attendrie :

— On dira de vous ce qu'ort Voudra, capitaine Tom Mitchell, quant à moi, je vous tiens pour un homme.

— Merci, répondit-il en souriant et se tournant vers ses hôtes. A table, messieurs, dît-il courtoisement.

Jusqu'à ce moment les trois étrangers, à part les quelques mots prononcés par l'armateur bostonien, s'étaient renfermés dans un mutisme complet. A l'invitation faite par le capitaine, le plus âgé des Français s'inclina devant lui et, avec un sourire courtois :

— Avant tout, monsieur, lui dit-il, permettezmoi de vous faire observer que vous nous offrez le pain et le sel, à la manière arabe.

— Vous êtes mes hôtes, messieurs, répondit gravement le capitaine, c'est surtout au désert que l'hospitalité doit être respectée : vous êtes sous la garde de mon honneur ; cela, il me semble, doit vous suffire.

— Parfaitemeat, monsieur; mais le major Ardenword a eu l'honneur de vous le dire, chacun de nous doit, ou si vous le préférez, désire vous entretpnir en particulier d'affaires qui le regardent seul.

— Ce qui veut dire, monsieur?

— Que je désire, car ces diverses conversations seront, selon toute pt'obabilité, fort longues, vous entretenir, moi personnellement, dans un endroit où je serai seul avec vous.

— Asseyez-vous et mangez, monsieur : vous et vos compagnons, après ce modeste repas, vous m'accompagnerez dans mon lie. Je vous ai dit que vous étiez sous la sauvegarde de mon honneur, si cette assurance ne vous suffit point, parlez.

— Vous nous faites injure, capitaine, interrompit vivement le major ; à défaut de meilleur répondant, je m'offre pour votre caution, moi : que voulez-vous de plus?

— Rien, etje vous remercie major. A table, messieurs; après le repas nous passerons tous dans l'Ile.

— Excepté moi, répondit le major, je veux que vous sachiez bien quelle foi j'ai en vous. Je retournerai au fort où j'attendrai ces messieurs ici, à votre choix ou au leur.

•;— Nous ne doutons pas de la parole de notre hôte, dit en souriant le Français.

Il s'assit alors, ses conjpagnons l'iiniièrenl, et le repas commença.

Commeiit 70111 Mlteliell fût posé en redresseur de tort»*

La glace une fois brisée entre les convives, le bourgogne^ le bordeaux et le Champagne aidant, le repas fqt ce qu'il devait être, c'est-à-dire cordial et même joyeux.

Le major Ardenword, le seul peut-être de toutes • les personnes présentes qui n'eût pas une arrièrepensée bien nettement définie et qui était de sa nature ce qu'on est convenu de nommer un bon vivant, sembla prendre à tâche de se faire lebouteen-train de cette réunion improvisée et composée selon toutes probabilités, d'éléments si contraires: il fut du reste chaudement appuyé par le capitaine, qui montra toutes les qualités d'un véritable

amphytrion et traita ses hôtes avec une générosité et une courtoisie qui les charmèrent, quelles que fussent les préventions qu'ils avaient précédemment contre lui.

Il est bien entendu que pas un mot ne fut prononcé ayant trait aux motifs de cette réunion, et que la conversation, toujours fort animée du reste, roula exclusivement sur des sujets complètement étrangers à la situation présente.

Le major fut le premier qui se leva de table.

— Il n'y a pas de si bons amis qu'on ne quitte, dit'il gaieoient $ on a besoin de moi au foi*t; avec votre permission, je me retire.

Depuis le commencement du déjeuner sa toux avait complètement disparu.

— Je croyais, lui fit observer le capitaine, que vous deviez attendre ces messieurs ici.

— Ma foi non, reprit-il en riant, je les gênerais et moi aussi ; je préfère retourner chez moi, où ils me rejoindront.

— Je les reconduirai moi-même, major, dit sérieusement le capitaine,

— C'est cela, tout est pour le mieux. Messieurs, votre serviteui* très-humble; capitaine, vous êtes un charmant amphytrion, votre bordeaux «t votfe bourgogne sont excellents, sur ma parole 1

— Tant mieux, j'aurai le plaisir de vous en faire porter quelques paniers.

— Ferez-vous cela? s'écria-t-il joyeusement»

Après cela, pourquoi en douterais-je ; vous êtes un franc garçon, ne Tai-je pas toujours dit*

I4t-*dessus il serra la main du capitaine, prit congé des convives et sortit de la hutte escorté par Camote, qui l'accompagna jusqu'à Tentrée du défilé où son escorte l'attendait; il se mit en selle et partît.

— Messieurs, dit alors le capitaine, tout est prêt, nous passerons dans l'île dès qu'il vous plaira.

Les étrangers s'inclinèrent cérémonieusement.

— A pied, à cheval ou à la nage, dit en riant le plus jeune des Français.

— Vous allez le voir, monsieur, répondit-il en échangeant avec lui un imperceptible regard d'intelligence. •

Ils sortirent.

Une pirogue avait été préparée pour les recevoir; sur rinvitation du capitaine, ils s'embarquèrent.

— Maintenant, messieurs, dit Tom Mitchell avec un sourire, il nous reste une dernière formalité à remplir : nul étranger n'est reçu dans l'Ile sans avoir les yeux bandés.

Les étrangers se regardèrent avec surprise, presque avec effroi.

— Ne craignez rîen, je vous le répète, messieurs, reprit le capitaine, ceci n'est qu'une simple formalité, à laquelle, du reste, vous êtes libres de refuser de vous soumettre.

— Et en cas où il en serait ainsi? demanda le plus âgé des Français*

— J'aurais le regret de vous laisser ici, monsieur, répondit-il froidement.

— Faites donc et fmissons-en, au nom de Dieu.

Le capitaine fit un signe, des mouchoirs mouillés furent aussitôt appliqués sur les yeux des étrangers.

On partit.

' La traversée dura un quart d'heure environ, puis les étrangers sentirent qu'on abordait au grincement de la quille de la pirogue sur le sable.

— Ne touchez pas vos bandeaux, messieurs, dit la voix du capitaine, avant d'en avoir reçu l'autorisation. On va vous transporter à terre.

En elFet, les passagers furent enlevés avec précaution entre les bras de plusieurs hommes ; au bout de quelques minutes on les posa à terre et en même temps on les débarrassa des mouchoirs qui les aveuglaient.

Leur premier mouvement, mouvement instinctif s'il en fut, leur fit jeter un long regard autour d'eux.

Us se trouvaient dans un vaste salon, meublé avec le luxe le plus exquis et le plus confortable.

Le capitaine se tenait debout et souriant devant eux; près de lui, un peu en arrière cependant, il y avait plusieurs hommes, ceux qui sans doute avaient porté les étrangers entre leurs bras. Sur un

signe muet de Ijur chef ils s'éloignèrent aussitôt,

— Soyez les bienvenus dans ma demeure, dit le capitaine avec courtoisie : j'espère que la franche et cordiale hospitalité que vous recevrez ici vous fera oublier, messieurs, les minutieuses précautions que le soin de ma sûreté m'a impérieusement commandé de prendre.

Les étrangers saluèrent silencieusement.

— Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas, messieurs, reprit le capitaine, de vous répéter que vous êtes ici chez vous. Maintenant, afin de vous retenir le moins de temps possible dans un endroit que sans doute vous désirez quitter au plus vite, je me mets dès ce moment à votre disposition : Veuillez me suivre, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers le plus jeune des Français.

Il souleva une portière, ouvrit une porte, s'effaça pour laisser passer son hôte devant lui, et tous deux disparurent.

Les deux autres étrangers demeurèrent seuls en face l'un de l'autre, se regardant d*un air maussade ; enfin le Français se mit à marcher de long en large dans le salon d'un air pensif; l'Américain se laissa tomber en soufflant sur un sofa, et ils attendirent ainsi que l'heure de leur audience arrivât.

A peine la double portière fut-elle retombée que Tom Mitchell s'arrêta et, regardant le jeune homme bien en face :

— Pardieu, monsieur, lui dit-il eu lui indiquant un siégCf veuillez être assez bon pour me sortir d'un doute qui me tourmente depuis votre arrivée à mon campement.

— Allons, répondit l'autre en riant, je vois avec plaisir que, ainsi que vous vous en êtes vanté, vous avez bonne mémoire ; il y a cependant longtemps que nous ne nous sommes vuâ.

— Ainsi, je ne me trompe pas, c'est bien vous.

— Oui, monsieur Maillard, c'est bien moi, le capitaine Pierre Durand, celui...

— Qui a sauvé la vie de mon père et la mienne, s'écria vivement l'Outlaw en lui tendant la main que l'autre serra cordialement. Ainsi, lorsque tous nous était ennemi, vous seul, sans réfléchir au danger terrible que vous assumiez sur votre tête, car vous saviez...

— Oui, je savais que votre père présidait une heure auparavant le sinistre tribunal siégeant à l'Abbaye; je savais quelle haine veillait dans l'ombre contre lui, et lorsque tous deux vous fûtes à l'improviste assaillis sur le petit pont par des hommes qui peut-être avaient le droit de venger sur vous le meurtre des leurs, je n'hésitai pas à plonger dans les eaux sombres et sinistres de la Seine et à vous ramener mourants sur la berge.

— Vous avez fait plus, monsieur, vous nous avez cachés, guéris, et finalement transportés en Amérique.

— Oui, j'ai fait tout cela, c'est vrai, répondit Pierre avec bonhomie; votre père avait sauvé le mien peudant la tourmente révolutionnaire, je n'ai donc fait qu'acquitter une dette.

— Avec usure, monsieur, en homme de cœur.

Ce que je vous dis au moment de nous séparer sur le quai de New- York, laissez-moi vous le répéter aujourd hui; j'étais bien jeune alors, j'avais seize ans à peine, mais je n'ai rien oublié. Voici ce que je vous ai dit il y a neuf ans : « Quoi qu'il arrive, ma vie, ma fortune, mon honneur vous appartiennent; sur un mot, sur un signe, je vous les sacrifierai avec joie. Maintenant parlez, mon ami, mon sauveur^ je suis prêt I

— Merci, j'accepte, répondit nettement le capitaine; je savais que vous agiriez ainsi, voilà pourquoi je suis franchement venu vous trouver.

— Parlez, je vous écoute.

— Avant tout, votre père?

— Il vit retiré au milieu des Indiens par lesquels il s'est fait adopter; il a complètement rompu avec le monde civilisé dont aucun bruit n'arrive plus jusqu'à lui.

— Est-il heureux?

— Je le crois : mon père était un homme convaincu ; ses fautes, ses crimes, ou quel que soit le nom qu'on veuille donner à ses actes pendant une époque de cataclysme général, où toutes les passions étaient en ébuUition, toutes les haines et les

colères poussées à l' extrême, ne lai ont laissé ni regrets ni remords, il a la conscience d'avoir accom« pli son devoir sans crainte et sans partialité.

— Je ne puis ni ne veux être son juge ; je ne suis qu'un homme faible et pusillanime comme nous le sommes tous, Dieu seul, quand son heure sonnera, lui rendra^ ainsi qu'aux autres Titans foudroyés de cette époque, la justice à laquelle il a droit. J'ai besoin de le voir, croyez-vous qu'il consente à me recevoir?

— Sans aucun doute ; cependant je l'avertirai de votre visite. De quoi s'agit-il?

— D'une question de vie ou de mort pour mon ami le plus intime, un homme que j'aime comme un frère.

— Ne m'en dites pas davantage ; dans une heure un exprès partira, demain soir ou après-demain matin au plus tard nous aurons la réponse.

— Merci. Vous avez reçu plusieurs lettres signées : Un ami des mauvais jours?

— Certes ; et cet ami inconnu... ?

— C'était moi.

— Pourquoi ne pas vous être fait connaître tout de suite ?

— Je ne le pouvais pas.

— Tout ce que vous rapportez dans ces lettres est vrai?

— Malheureusement.

— C'est une action infâme, odieuse.

— Hélas ! je compte sur vous et sur votre père pour que justice soit rendue.

— Comptez sur moi ; j'ai vu votre ami et je l'aime déjà, bien que peut-être il n'éprouve pas pour moi le même sentiment, ajouta-t-il avec un sourire contraint.

— Gelée de printemps qui fondra au soleih

— Que peut faire mon père dans tout cela?

— Tout et rien ; cette affaire dépend de lui seul.

— S'il en est ainsi, soyez tranquille, nous réussirons.

— Je l'espère.

— Avez-vous autre chose à me dire ?

— Oui. Vous comprenez, mon ami, que si j'ai abandonné mon navire à New- York aux soins de mon second, si je me suis risqué à faire, moi marin qui hais la terre par-dessus tout, une aussi longue course à travers les forêts du continent américain, il me fallait de puissantes raisons?

— C'est juste. Et ces raisons?

. — Les voici : l'ennemi le plus implacable et le plus acharné de l'homme que vous savez est ici.

— Ici?

— Oui, ici même, dans votre île, dans le salon, là, à côté de nous.

— Vous êtes certain de l'identité de cet homme?

— Voilà cinq ans que je le suis à la piste, que j'observe toutes ses actions, toutes ses démarches, sans qu'il s'en doute.

— U ne vous a donc jamais vu.

— Très -souvent, au contraire, répondit-ii ei) riant; nsais jamais sous mon aspect véritable.

— Ah! très- bien, je comprends.

— C'est moi qui l'ai transporté en Amérique, nous sommes les meilleurs amis du monde ; il a même essayé de m' acheter.

— Ah!...

— Ma foi, oui ; et je me suis laissé faire ; de sorte que je suis son âme damnée, il compte sur mon aide pour en finir avec qui vous savez.

— Il a bien choisi son complice.

— N'est-ce pas?

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire.

— Vous êtes venu de New-York ici ensemble?

— Non pas, diable ! Nous nous sommes rencontrés

au fort il y a deux jours, et comme je ne suis plus déguisé, malgré toute sa finesse, car c est un démon, incarné, il ne m'a pas reconnu.

— Ëh bien ! mais tout cela est fort simple, cet homme est dans l'Ile, il ne faut pas qu'il en soi*te : nous le supprimerons, voilà tout.

— Non pas, au contraire ; diable! ne jouons pas ce rôle-là, il nous glisserait entre les doigts comme une anguille.

— Je ne crois pas, dit TOutlaw avec un sourire sinistre qui fut compris du capitaine.

— Nous avons le temps d'en arriver là : connaissons d'abord ses projets, démasquons-le; cela nous

sera d'autant plus facile que tout l'avantage est pour nous dans cette affaire ; nous savons qui il est, et lui ne sait pas qui nous sommes.

— Je le connais depuis longtemps, moi aussi, et je lui prépare une surprise agréable ; laissez-moi faire*

— Pas d'imprudence surtout! un mot peut tout perdre.

— Est-ce que ma vie ne se passe pas à lutter de finesse avec tout ce qui m'entoure?

— C'est vrai. Je vous donne donc carte blanche.

— Ah çà! vous savez que vous êtes libre comme l'aîr et maître absolu dans mes domaines, tîit-il en riant; et cueillant une fleur dans une jardinière: mettez cela à votre boutonnière, c'est le talisman qui vous ouvrira tous les passages; A présent je vais m'occuper de vos deux compagnons, suivez-moi.

Il ouvrit une porte opposée à celle par laquelle il était entré, traversa plusieurs pièces et conduisit le capitaine dans un charmant appartement donnant sur un vaste jardin.

— Là, vous voici chez vous, dit-il, allez, venez, faites enfin ce qui vous plaira ; vous trouverez au fond du jardin une porte qui vous conduira hors de la maison ; nous dînerons à six heures 5 si vous sortez, soyez revenu pour cette heure-là; notre couvert sera mis dans votre salon où je vous attçiv drai. Bien du plaisir et au revoir,

Sur ces mots, après avoir encore serré la main du capitaine, il se retira et le laissa seul, libre de se livrer à ses réflexions.

Dès qu'il fut rentré dans son cabinet, Tom Mitchell, ou Maillard, ainsi qu'il plaira au lecteur de le nommer, s'assit devant une table, écrivit quelques mots à la hâte, plia le papier, le cacheta avec le chaton d'une bague qu'il portait au petit doigt de la main droite, et frappa sur un gong.

Presqu' aussitôt Gamote parut; le capitaine lui tendit le papier.

— Cette lettre, par un exprès sûr, à mon père, dit-il. Qu'il crève son cheval, s'il le faut; c'est pressé; j'attends la réponse.

— Dans cinq minutes la lettre sera partie, dit Camote.

— A propos, fais entrer ce sac à poudding d'Américain qui est dans le salon à côté.

Camote s'inclina et sortit ; mais presqu'immédia(ement l'armateur parut; il soufflait comme un cachalot et était rouge comme une écrevisse; derrière lui la porte avait été refermée.

Le capitaine lui indiqua un siège.

Le gros homme s'assit en grondant.

— Il est assez extraordinaire, dit-il, qu'un homme comme moi...

— Pardon, monsieur, interrompit froidement le capitaine, co n'est pas moi qui ai besoin de vous, c'est vous au contraire qui venez me trouver, en

compagnie de plusieurs autres gentlemen ; chacun de vous a probablement des raisons sérieuses à faire valoir en faveur d'une aussi singulière démarche, dont je suis fort loin de rechercher Thonneur ; je ne puis, moi, que vous écouter les uns après les autres, votre tour est venu, veuillez, je vous prie, vous expliquer.

Ce petit discours, prononcé netternent, froide* ment, d'un léger ton de sarcasme, calma comme par enchantement la colère du gros homme, ou du moins il réussit tant bien que mal à la dissimuler. Après s'être, à plusieurs reprises, épongé le front avec son mouchoir» et poussé deux ou trois hum I pour s'éclaircir la voix :

— J'ai tort, dit-il, j'ai tort, monsieur, j'en conviens.

— Passons, s'il vous plait, monsieur, une autre personne attend que vous ayez terminé. De quoi s'agit-il.

— Monsieur, reprit l'armateur, vous me connaissez.

— Oui, monsieur, depuis longtemps.

— Monsieur, j'ai un neveu, fils du frère de ma femme : on ne saurait être plus proche parent.

— Après, monsieur.

— Ce neveu, charmant garçon sous tous les rapports, est fou, complètement fou, monsieur.

— Je ne vois pas trop ce que je puis faire à cela, monsieur, dit en souriant le capitaine.

309 LBS OtTIAI^S

-— Permettez ; qfuaDd je dis qu'il est fou, j'exa-^ gère peiit^Atre un peu, sa folie n'est peut-être, en somme, qu'une monomanie; ce Jeune homme qui' est charmant, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, est amoureux, monsieur...

— Cela est de son âge, je ne vois pas jusqu'à présent...

— Pardon , pardon , interrompit vivement le gros homme : il est amoureux d'une jeune fille qui ne lui convient sous aucun rapport.

— Est-ce son avis, monsieur?

— Non, monsieur : c'est le mien à moi, homme sérieux, qui lui porte intérêt, et serais son tuteur légal, son père étant mort, s'il n'était pas émancipé ; figurez-vous que je lui avais arrangé avec ma femme, sa tante, monsieur, le plus délicieux mà^ riage avec une jeune fille — pourquoi ne le dîrais-je pas? — une nièce à moi.

— Dont il n'a pas voulu.

— Non, monsieur. Comprenez- vous cela?

— Parfaitement ; mais ce que je ne comprends pas c'est ce que je puis avoir à Caire là dedans.

— Je vais m' expliquer.

— Vous me ferez plaisir.

— Donc, après avoir refusé cette union qui réunissait toutes les conditions d'âge de fortune et de position, qu'a fait mon drôle? Pardon, si je parle ainsi d'un neveu que j'aime : un beau matin, sans rien dire à |)ersonne, il a abandonné ses af-

iairesii son associé et il est parti, nKmtiear, peur se mettre à la poursuite de cette malheureuse qui n'a ni sou ni maille et dont les parents ont émigré sur la frontière indienne.

— Ah ! fit le capitaine, dont l'attention fut sabU tement excitée et qui fronça le sourcil»

— Oui, monsieur, continua le gros homme qui tout à sa narration ne remarqua pas cette nuance} de s(Hrte que mon neveu ^ trouve par ici quelque part aux environs, guettant sa belle, négligeant se9 affaires et perdant son avenir, pour une petite pécore que certes il n'épousera jamais.

— Qaen savez-vous, monsieur?

— Je ferai du moins tout ce qui dépendra de moi pour Tempècher. On m'a assuré, monsieur, que vous étiez le seul homme capable d'arrêter le fugitif. J'ai certains reliquats de comptes, dont il est inutile de parler ici, avec son père. Arrêtez le jeune homme, monsieur, arrêtez-le, et remettez-le entre mes mains à Boston, et je n'hésiterai pas à vous donner mille livres, oui, monsieur, mille livres !

Tout en parlant ainsi, le digne armateur tira un énorme portefeuille de la poche de sa lévite et l'ouvrit.

Le capitaine l'arrêta d'un geste.

— Pardon, monsieur, dit-il, n'allons pas si vite, je vous prie, vous avez oublié de me dire le nom de ce neveu que vous chérissez si forU

— Georges Clinton, monsieur, Georges CUntoOt un beau garçon.

— Je le connais, répondit-il froidement.

— Vous le connaissez I Alors vous me le rendrez, n'est-ce pas, monsieur ?

— Peut-être; je réfléchirai, cette affaire n'est pas aussi facile que vous semblez le supposer ; Georges Clinton n'est pas seul, il s* est fait de puissants amis sur la frontière. Mais pardon, je vais vous faire re<^ conduire au fort ; dans deux ou trois jours vous aurez ma réponse.

— Mais, monsieur, j*ai l'argent.

— • Gardez-le quant à présent, monsieur.

Il frappa sur un gong, Camote entra. • . — Mais, voulut encore dire l'armateur.

— Pas un mot de plus ; attendez ma réponse.

Monsieur, je suis votre serviteur ; veuillez suivre cet homme.

Le gros homme partit comme il était entré, suant, toussant et grommelant.

. — Maintenant, murmura le capitaine dès qu'il fut seul, voyons un peu celui-ci.

Il se leva, ouvrit la porte, et saluant le Français dont la promenade continuait encore.

— Veuillez entrer, monsieur Hébrard, dit-il avec un sourire engageant.

. Le Français le regarda avec surprise ;mais, sur une seconde invitation muette du capitaine, il entra résolument dans le cabinet.

XVJII

Conversation diplomatique trés-ennnyense entre deux coquin» ^mérite» •

Les deux hommes s'examinèrent un Instant en silence, comme deux duellistes habiles qui se tâtent avant d'ragager le fer. Mais le visage de chacun d'eux était de marbre.

Sur une invitation muette de l'Outlaw, l'étranger prit un siège et se décida enfin à entamer la conversation avec son étrange interlocuteur.

— Monsieur, dit-il, le nom que vous m'avez donné. • .

— Est ou a été le vôtre, monsieur, répondit l'Outlaw avec une politesse glaciale.

— Cela est possible, monsieur ; lorsqu'on voyage à l'étranger, il arrive souvent que,* pour certains

motifs importants, on recherche un incognito...

— Qui généralement ne trompe que les niais et les dupes. Je me souviens d'un certain comte de Mas d'Azyr, un excellent gentilhomme du Languedoc, qui avait cette innocente manie...

L'étranger tressaillit imperceptiblement, ses yeux lancèrent un éclair sous ses épais sourcils.

— Eh bien I continua TOutlaw avec un sang-froid imperturbable, ses nobles manières le dénonçaient si bien, malgré les noms plus ou moins roturiers dont il lui plaisait de s'affubler, qu'au bout de quelques minutes à peine il se voyait contraint de renoncer à cet incognito percé à jour et qui ne pouvait plus le couvrir.

— Je ne comprends pas, monsieur, le but de cette allusion.

— Je ne me permets aucune allusion, monsieur, Dieu m'en garde I Que m'importe à moi, je vous prie, que vous vous nommiez Héforard, le comte de Mas d'Azyr, Philippe, de Salnam, Jean Férou, ou tout autre nom qu'il vous plaira de prendre ; je ne vois en vous qu'une personne qui m'est cbaudément recommandée, qui a besoin de moi, et à la disposition de laquelle je me suis mis^ pour la servir si cela m'est possible, voilà tout; d'ailleurs, nous causons, pas autre chose. Maintenant, veuillez me faire l'honneur de m' expliquer en quoi mon faible concours peut vous être utile.

•--«Monsieur, répondit l'étranger en souriant.

VOUS êtes un charmant esprit, fin et délié, je vois avec plaisir qu'on ne m'avait pas trompé sur votre compte. .

— Je vous rends mille grâces, monsieur, mais cela ne me dit pas. ..

— Qui je suis? reprit l'étranger avec une feinte bonhomie. Eh, monsieur, vous le savez très-bien, au contraire, puisque vous venez à l'instant de me mentionner les uns après les autres les noms qu'il m'a plu de porter tour à tour.

— Ainsi j'avais raison , lorsque

— Complètement, monsieur, interrompit-il vivement; aussi je vous fais amende honorable ;. il y a seulement une chose qui me tourmente dans tout cela, je vous l'avoue, monsieur.

. — Serait-ce une indiscrétion de vous demander quelle est celte chose?

— Nullement; il me sera, au contraire, fort agréable de savoir à quoi m'en tenir à ce sujet.

— Si cela dépend de moi, monsieur.

— Absolument. Je crois avoir bonne mémoire, je passe de plus pour être assez physionomiste, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir vu jamais.

L'Outlaw éclata d'un franc éclat de rire.

— Cela prouve simplement, monsieur, que je sais mieux que vous, lorsque les circonstances m'y obligent, conserver mon incognito.

— Ce qui veut dire.

— Que non-seulement nous nous sommes vus, monsieur, mais que de plus nous avons entretenu des relations assez suivies à une époque...

— Éloignée sans doute?

— Pas du toutr, très-rapprochées, au contraire, bien que cependant notre connaissance date déjà d'assez loin.

— Voilà qui me confond.

— C'est cependant facile à comprendre. Nous nous sommes trouvés en rapports chacun sous quatre noms différents, je vous ai dit les vôtres, monsieur, voici les miens : vous souvenez-vous de Louis Guerchard, de Francis Magnaud, de Paul Sambrun et de Pedro I^pez ?

— Parfaitement, monsieur, parfaitement.

— Eh bien, ces quatre individus s'incarnent en Tom Mitchell, votre serviteur, qui, je vous Tavoue, porte encore d'autres noms à l'occasion, dit-il d'un ton d'exquise politesse, mais légèrement teinte d'ironie.

— Allons, c'est bien joué sur ma foi, je ne suis qu'un sot de ne point vous avoir reconnu.

— Monsieur...

— Eh ! mon Dieu, mieux vaut nommer les choses par leur nom, monsieur; je suis impardonnable, moi surtout, de m'être laissé prendre ainsi comme un novice ; je mériterais, sur ma foi, d'être cassé aux gages par le gouvernement qui m'emploie et auprès duquel je jouis, sans l'avoir mérité, je le

reconnais maintenant^ d'une si grande réputation de finesse. Allons^ j'ai trouvé mon maître, touchezlà, monsieur, ajouta-t-il en lui tendant la main, et sans rancune, n'est-ce pas?

— Je tenais seulement à vous prouver, monsieur...

— Que je suis un niais. Vous avez parfaitement réussi, interrompit-il d'un ton de bonne humeur ; Du reste, quoique cela puisse avoir de désagréable pour mon amour propre, je suis charmé de ce qui arrive ; voici la glace rompue entre nous et nous ne nous entendrons que mieux, je l'espère, d'autant plus que les aiFaires qui m'amènent aujourd'hui sont absolument les mêmes qui ont nécessité nos premières relations.

— Si cela est ainsi, monsieur, il nous sera, comme vous le dites, facile de nous entendre.

— N'est-ce pas? Voici la chose en deux mots : La révolution est finie en France, sous la main d'un homme de génie que son talent et 9on patriotisme ont porté au pouvoir; le gouvernement reprend sa force, la société commence h, respirer, et la nation reconquiert au milieu des autres peuples le rang dont elle n'aurait jamais dû descendre ; de plus, elle a foi entière en cet homme de génie dont chaque pas jusqu'à ce jour a été marqué par une victoire, et elle s'est spontanément donnée à lui.

— Vous voulez parler sans doute du général Bonaparte 7 monsieur.

31b LES OUTLAWS

— De lui-même. Ce grand homme a, de son bras puissant, replongé les jacobins et les montagnards dans l'ombre et enchaîné pour jamais l'hydre hideuse des révolutions ; son nom glorieux a donc franchi ces déserts et est parvenu jusqu'à vous?

— Certes, monsieur.

— Voilà qui est bien ; ce grand homme, aussi profond politique que général habile, a suivi en la modifiant légèrement la ligne de conduite que s*était tracée la Convention nationale, d'exécrable mémoire, touchant les colonies espagnoles.

— Vous êtes sévère pour les ennemis vaincus, qui cependant, vous en conviendrez, s'ils ont commis des erreurs, des crimes même, ont fait de grandes choses et donné le signal de la grande

' régénération sociale.

— » Je ne discuterai pas avec vous sur ce point, 'monsieur, ma conviction est faite.

— Soit, monsieur, répondit l'Outlaw avec un sourire amer revenons donc s'il vous plaît au

^ général Bonaparte et veuillez m' expliquer ses nouveaux plans au sujet des possessions espagnoles en Amérique.

— Ces plans ne sont pas nouveaux, monsieur, ' ils ne sont que légèrement modifiés.

— En quoi consistent ces modifications ?

• — Elles portent sur deux points capitaux : d'abord une alliance cordiale avec le président des États- Unis, qui entre franchement dans les idées du

Ht} IIISBOURI 341

gouvernement frai^çais dont il comprend tonte l'importance pour lui dans un avenir prochain ; ensuite des pouvoirs étendus donnés à dés agents sûrs et nombreux, acci*édités, bien que non avoués hautement encore, k cause de ralliancei franco esp^nole; enfin des fonds considérables mis à la disposition de ces agents, afin de les mettre h même de renverser cette espèce de muraille de la Chine dont le gouvernement espagnol a enveloppé ses frontières, que nul jusqu'ici n'est parvemi à franchir sans y laisser la vie.

-*• Je les ni franchies plusieurs fois^ monsieur, vous le savez et pourtant me voilà.

— C'est précisément pour ce motifs monsieur, que j'ai voulu m' aboucher avec vous«

— Ah I ah ! fit en riant l'Outlaw, vous avies, je le soupçonne, malgré vos dénégations, percé mon incognito^ comme j'avais, moi, percé le vôtre.

— Eh bien, oui, je l^voue, monsieur, je sais depuis longtemps que vous êtes un homme de tête et de cœur; je sais de plus que, à cause de vx)s nombreuses relations, nul mieux que vous n'est à même de nous aider à révolutionner les colonies; voilà pourquoi je suis venu vous trouver ; cTail-

'lèura, tout me fait supposer que vous êtes Français.

—• Vous voua trompez, monsieur, je n'appartiens à aucune nationalité, toutes me sont ou ennemies

-ou indifférentes.

— Qu'êtes VOUS donc alors ?

—Je suis un Outlaw, monsieur, pas autre chose, répondit-il sèchement.

— Soit, monsieur. Eh bien 1 vous êtes précisément l'homme que je cherche ; j'ai besoin pour l'exécution de mes projets ou de mes plans, comme vous voudrez les appeler, d'un homme qui ne soit rer tenu par aucun lien ni aucune considération sociale, un Outlaw, en un mot. Voulez-vous être cet homme?

— Voyons d'abord vos propositions, monsieur, je vous dirai ensuite s'il me convient de les accepter ?

— Bien. SI vous y consentez, nous mettrons toute diplomatie de côté entre nous, et nous jouerons cartes sur table*

L'Outlaw se replia sur lui-même comme un tigre aux aguets et il répondit avec un sourire d'une expression singulière, ^

— J'allais vous fairela même proposition, monsieur.

— Trèsrbieu. Cela me prouve que nous nous entendons, j'en suis charmé pour ma part.

Le capitaine s'inclina sans répondre.

— Les colonies espagnoles, continua le sieur Hébrard, éprouvent déjà, pour ainsi dire à leur insu, l'influence des germes révolutionnaires qui depuis quelques années ont été, à diverses reprises, déposés sur leurs frontières ; quelques hommes dé-

voués et entreprenâDts, parmi lesquels je suis heureux de vous compter, monsieur, n'ont pas craint de s'aventurer dans les villes et les villages du Mexique et de s'aboucher avec certains patriotes zélés de ce pays, si mal préparé malheureusement pour une révolution régénératrice comme celle que nous tentons chez lui ; parmi ces hommes, il en est un surtout dont l'influence est énorme sur les populations indiennes qui l'entourent; cet homme vous le connaissez, car je vous ai chargé pour lui de plusieurs missions dont, au reste, vous, vous êtes parfaitement acquitté.

— Ah 1 ah' 1 il s'agit donc du curé de Dolorès, Hidalgo ?

— De lui-même, monsieur; c'est le seul homme sur lequel il nous soit permis de compter réellement ; il nous faut lier des relations sérieuses avec lui afin que, le moment d'agir venu, il soit prêt à lever l'éteiîdard de la révolte contre le gouvernement espagnol; à entraîner les populations à sa suite; et à renverser un pouvoir tyranuique qyi trop longtemps a pesé sur ces malheureuses contrées.

— Fort bien, monsieur ; mais il y a très-loin d'ici à Dolorès, résidence du curé Hidalgo, la route est semée d'embûches et de périls de toutes sortes ; je doute qu'un agent quelconque, si fin qu'il soit, réussisse à s'ouvrir un chemin jusqu'à lui : mieux vaudrait, il me semble, si vous me permettez de vous

donner un humble avis sur un sujet aussi grave...

— Parlez, parlez, monsieur.

— Mieux vaudrait, dis-je, expédier un navire léger dans le Pacifique, brick ou goélette ; ce navire croiserait le long de la côte mexicaine, choisirait son temps et jetterait un agent à terre, le plus près possible du point qu'il lui faut atteindre.

— Vous avez mille fois raison, monsieur; ce moyen, en effet, a été employé avec succès.

— Eh bien, alors.

— Le secret a été livré par un traître ; maintenant les autorités espagnoles sont sur leurs gardes, toute tentative de débarquement, avorterait misérablement.

— Ainsi, vous concluez?

— Je conclus que mieux vaut, sous tous les rapports, suivre la route que je vous ai indiquée.

— Hum! fitrOutlaw.

11 y eut un silence.

L'intérêt réel de cette conversation, si longue déjà, n'avait pas encore été agité ; le Capitaine le pressentait, il se tenait. sur la réserve. M. Hébrard reculait, pour ainsi dire, par suite d'un pressentiment égal, le moment d'une explication nette.

Cependant il fallait en finir; les deux interlocuteurs le comprenaient parfaitement.

Le capitaine résolut de mettre le feu aux poudres, dût- il sauter avec.

— Donc il faut suivre la voie de terre, dit-îK

— C'est mon avis.

— Oui, n'est-ce pas? Essayer de*gagner Guaoajuato, et de là Dolorës, et Q^est moi que vous dâ* sirez charger de cette mission difficile?

— Pas d'autre.

— Quelles conditions?

— Cent mille francs, comme frais de route.

— En billets? murmura-t-il avec un sourire sar- (Ionique.

— En onces d'or, à l'efligie de S. M. le roi d'Espagne, monsieur.

— Cela vaut mieux.

— De plus, cent autres mille francs pour les négociations.

— C'est maigre.

— J'ajouterai cinquante mille francs, d'abord*

— C'est mieux; mais pourquoi ce d'abord?

— Parce que votre mission se divise en deux parties bien distinctes, monsieur.

— Ah! voyons tout de suite la première; nous passerons après à, la seconde.

— Cent mille francs au retour, contre la remise des dépèches.

— C'est mieux. Ainsi nous disons.

— Trois cent cinquante mille francs pour la première partie de votre mission,

— Très-bien ; en or toujours.

— Parfaitement. Vous acceptez ?

— Voyons la seconde partie, je vous répondrai ensuite.

— Gomme vous voudrez.

Le diplomate se recueillit un instant.

Tom Mitchell, sans en avoir l'air, l'examinait du coin de l'œil ; il devinait que le moment sérieux était venu et qu'il devait jouer serré contre un si rude adversaire.

— Hum ! fit monsieur Hébrard, trois cent cinquante mille francs, c'est un beau chiffre.

— Pour la première partie de ma mission, je n'en disconviens pas, bien que la tâche soit rude ; mais qui ne risque rien, n'a rien. Voyons donc la seconde, cher monsieur, je vous prie.

Le diplomate prit un air bonhomme à faire frémir tout autre que le rusé Outlaw; celui-ci vit le danger et se tint sur ses gardes.

— Los Espagnols, ainsi que je vous l'ai dit, reprit M. Hébrard, se tiennent maintenant aux aguets et surveillent leurs colonies avec un soin extrême : nul ne peut ni y entrer, ni en sortir.

— Diable ! ce que vous me dites-là n'est-pas rassurant pour moi, cher monsfeur, dit l'Outlaw en riant d'un gros rire.

— Permettez, monsieur, je. vous parle franc, nous jouons cartes sur table ; je ne veux en aucune façon vous cacher les périls qui vous menacent, je parle en général, certain que vous, en particulier, vous surmonterez tous les obstacles.

Ceci était de la phraséalogie; évidemment le sieur Hébrard cherchait un joint quelconque pour exprimer sa pensée.

L'Outlaw sourit et le laissa dire.

— Malheureusement, reprit le diplomate aux abois, le danger n'est pas tout de l'autre côté de la frontière; de ce côté-ci il est presque aussi redoutable*, et il releva la tête d'un air entendu, satisfait sans doute de cette heureuse transition.

— Que voulez-vous dire ? s'écria viveuientl'Outlaw.

— Je m'explique.

— Vous me ferez plaisir.

— Les Espagnols ne sont pas plus sots que nous.

— Je m'en suis toujours douté, dit en souriant le capitaine.

— Ils ont établi une contre-mine.

— Une contre-mine? Comment cela?

— Oh I vous allez voir ; ils n'ont eu à faire aucun effort d'imagination pour cela ; ils se sont contentés de bourrer d'espions les frontières américaines.

— Voyez-vous cela. C'est adroit.

— Très-adroit, répondit d'une voix étranglée le diplomate fort mal à son aise, selon toute apparence; mais, par malheur pour eux nous avons tous les déUiils de leur système d'espionnage.

— Ah bah!

— Oui. Et de plus, nous connaissons le chef de leurs espions.

— Oh 1 oh I ced devient sérieux, cher moDsieur.

— N'est-ce pas?

— Pardieu. Et ce chef» vous dites donc que voa$ le connaissez.

— Parfaitement. C'est un mauvais drôle» fort adroit, fin comme un renard, je dois en convenir; jnais enfin nous sommes maîtres de tous ses secrets»

— C'est quelque chose \ et maintenant vous voudriez sans doute être maître de sa personne,

— C'est cela môme. Vous comprenez l'importance pour vous de cette capture avant votre entrée dans le Mexique.

— Je le crois bieni cela coule de source; mais il est assez difficile de rencontrer ainsi un pareil drôle au désert, où pullulent les gens de son espèce et où il est si facile de se cacher.

— Que cela ne vous inquiète pas, je puis vous donner tous les renseignements nécessaires sur lui et sur les parages qu'il fréquente d'habitude.

— A la bonne heure. Ainsi il s'agit de s'en emparer.

— Voilà.

— Bon. Et cette capture sera payée sans doute.

— Très -cher.

— * Ah I diable, vous tenez à l'avoir entre vos mains, à ce qu'il parait.

— Mort ou vif, peu nous importe; j'ajouterai même, pour vous donner toute latitude, plutôt mort que vif.

DU mssouRi 319

— Voilà qui eêt parler. Il vous gène beaucoup, à ce qu'il parait.

— ExtraordinairemenU

— Et combien payez- vous cette capture?

— Vif, vingt-cinq mille franc?.

— Et mort?

— Cinquante mille.

— Il paraît que vous tenez à l'avoir plutôt mort que vif.

— C'est cela même.

— Bon. Maintenant, quel est le nom de cet homme, et où pourrai-je le trouver?

— C'est un Français.

— Un Français?

— Hélas 1 oui ; il a pris le nom d'Olivier. En apparence, il est chasseur, trappeur, que sais-je encore? Pour plus de sûreté, 41 s'est affilié à uûe tribu indienne et fréquente en ce moment Ite prairies du haut Missouri.

C'est bien loin des frontières mexicaines, fit

observer froidement l'Outlaw.

— C'est vrai ; m^is l'intérêt de sa sôreté exige...

— Bon ; j'ai compris.

— Acceptez-vous ?

— . Pardieul sans bésiten Seulement, à une condition.

— Laquelle?

— Je vous le rendrai mort.

~- Peu importe, pourvu que nous l'ayons.

— C'est convenu . Noos disons donc, chiffre rond, quatre cent mille francs, dont vous m'avancerez la moitié séance tenante.

— Quà cela ne tienne, je les ai en onces dans mes valises; ce soir je vous compterai la somme.

— Parfait. Maintenant vous n'êtes pas pressé, n'est-ce pas?

— Nullement.

— Je sais à peu près où se trouve l'homme dont vous parlez ; je vous avouerai même que sans me douter du rôle odieux qu'il joue, j'éprouve pour lui une certaine répulsion, car nous nous sommes trouvés déjà plusieurs fois ensemble.

— En vérité.

— Vous savez, au désert tout le monde se connaît; mais comme je tiens à ne pas commettre d'erreur, surtout dans une affaire aussi grave, je désire que vous assistiez à son arrestation ; d'ailleurs ce sera plus régulier.

— Hum! fit l'autre avec un embarras qu'il ne put dissimuler complètement : voyager encore dans le désert; je suis bien fatigué.

— Qu'à cela ne tienne ; vous resterez ici tranquillement, je me charge de vous l'amener; mais, vous comprenez, je ne veux pas commettre d'erreur.

— Eh bien, j'y consens, c'est convenu. Quand me le livrerez- vous ?

— Avant huit jours.

DU MISSOUItl 321

— Je compte sur votre parole ?

— Je vous jure, sur mon honneur, qu'il ne tiendra pas à moi que d'ici à l'époque que je vous fixe vous ne soyez en présence l'un de l'autre.

— C'est entendu ; merci d'avance.

— Il n'y a pas de quoi, dit l'Outlaw avec un sourire goguenard qui heureusement ne fut pas surpris par le diplomate.

Où Tom Bfttcliell apparaît sou* un ala^iilfer aspect*

Le soir du même jour, vers neuf heures et demie, l'Outlaw était assis en face du capitaine Pierre Durand devant une table chargée de plats, d'assiettes et de bouteilles vides, qui témoignaient de l'appétit des deux convives et du rude assaut qu'ils avaient livré pour le calmer aux mets placés tour a tour devant eux.

Les deux hommeà fumaient d'excellents cigares, tout en dégustant en véritables amateurs un moka brûlant servi dans des tasses du Japon; à leur portée se trouvait une profusion de flacons de toutes sortes renfermant les liqueurs les plus appétissantes.

Ils avaient atteint cette limite da repas si prisée avec raison par les gourmets, où l'esprit détendu ei le cerveau surexcité par le suc des mets et de généreuses libations, se laissent aller à de riantes rêveries, sans suite, mais cependant remplies d*uD charme étrange.

Depuis près d'un quart d'heure les deux convives n'avaient pas échangé une parole.

Ce fut l'Outlaw qui le premier rompit le silence.

— Vous savez, mon cher capitaine, dit-il, que dans une demi-heure je vous fausse compagnie, je me lève et je pars.

— Le diable m'emporte 1 si j'en crois jien, répondit celui-ci d'un air distrait.

— Cela sera cependant, à mon grand regret, à la vérité; mais sans doute, vous le savez mieux que personne, les affaires doivent passer avant tout.

— Certes, aussi n'ai-je nullement l'iutention de vous empêcher de faire vos affaires.

— Que me dites- vous donc alors?

— Que vous ne me fausserez pas compagnie, voilà tout.

— Eh bien, il me semble...

— Que vous vous trompez.

— Cependant, si je pars...

— Eh bien, vous parlez, moi aussi, cela voijis <lé|>laî:-il?

— iVlai-i un vny.jge de iiua fait ains', ;i fraix • énicr...

— Voyage de nuit, voyage de jour, peu importe ; je suis marin, tous les genres de locomotion me sont également indifférents ; d'ailleurs je vous connais de longue date, n'est-ce pas? je sais à quel genre de commerce vous vous livrez : donc je ne serai ni surpris ni scandalisé en vous voyant à Tœuvre ; je vous avoue que je m'ennuie mortellement ici, où je ne sais que faire; je ne serais pas fâché de voir de quelle façon vous vous entendez à \y^ mener une petite expédition flibustière.

Tout cela fut dit d'un ton de plaisanterie qui excluait toute intention d'offense.

L'Outlaw sourit.

— Vous serez cette fois trompé dans vos prévisions, dilril.

— Gomment cela?

— Je ne vais pas enlever, je vais restituer.

— Vous?

— Oui, une fois n'est pas coutume.

— C'est vrai, eh bien je trouve cela beaucoup plus drôle, et vous me donnez une envie démesurée d'assister à celte œuvre pie.

— Mais...

— Pas de maïs, je vous prie, je suis Breton, c'està-dire entêté comme plusieurs mules, et à moins que vous ne me disiez clairement et nettement que ma demande vous contrarie.

— Je n'en ai nullement la pensée.

— Très-bien. Ainsi voas acceptez ma compagnie en cette affaire?

— Il le faut bien ; comment résister à un entêté comme vous, reprît-il en souriant.

— Vous êtes un homme charmant. C'est convenu, je vous accompagne.

— Je ne vous pose qu'une condition.

— Voyons-la?

— Vous profiterez des quelques minutes qui nous restent encore, pour vous grimer et tous déguiser de façon à vous rendre complètement méconnaissable.

— A quoi bon cette condition, dam ce pays perdu où nul, excepté vous, ne aie connaît.

— Ceci est mon secret. Y consentez-vous ?

— Pardieu.

— £b bien, tenez, là, vous trouverez Umt ce qu'il vous faut.

— Merci.

Et il se leva.

— De plus... continue l'Outlaw.

— Il y a encore autre chose?

— Oui.

— Bon, allez toujours, je ne perds pas un mot, répondit le capitaine qui avait, avec un sang-froid magnifique, commencé sa transformation.

— Au cas où le hasard nous mettrait en présence de figures de connaissance, vous conserveriez votre incognito, quand même vous verriez parmi ces

DU MISSOURI an

figares celle de l'ami à la recherche doquel vous êtes venu jusqu'ici^

Le capitaine, qui était en train de se faire t»M barbe d'un noir de suie, après s'être teint les sourcils, se r^nla brusquement.

— * Il sera donc là? demanda-t-il.

— Je ne dis pas cela, il est plus que probable même qu'il n'y sera pas^ mais je veux conserver la direction de cette affaire*

— Hum!

— Consentez-vous?

— A. mon tour, je vous dirai : il to faitt hkn. ^^ Vous me le promettez.

— Je vous le jure sur l'honneur, monsieur ffità foi en vous.

— Merci, je ne tromperai pas votre confiafiOir Maintenant faites vite, je voua attends*

— C'est l'affaire de quelques minuten*

Après avoir changé son visage et l'avoir rendu complètement méconnaissablef le eapilaîne qidlia ses vêtements pour &a prendre d'iautrai qui lui donnaient l'apparence d'un planteur dee frontières mexicaines.

-^ Quelles langues parl^-vous ?

-—Toutes à peu près avec la même facilité que le français, surtout l'anglais et l'espegmil»

— Très -bien. Pendant notre eacursk»^ vous vous nommerez don José Romero.

•^ Don José Romero, je m'en souvittndrai#

328 LES OIITLAWS

— ; Vous êtes un capitaine de la marine espagnole réfugié en ce pays à la suite d*un duel inalheu* reux»

— C'est parfait.

— N'oubliez pas des armes ; je vous recommandé cette tisona, c'est une rapière de choix ; prenez aussi ce long couteau que vous cacherez dans votre botte droite. Vous montez à cheval ?

— Comme un centaure.

— Allons, tout est pour le mieux : n'oubliez pas ces pistolets et cette carabine.

— Ah çà, mais c'est un véritable arsenal.

— En effet, mais on ne voyage pas autrement en ce pays. . .

— A la guerre comme à la guerre ; là, voilà qui est fait. r

— Vous avez fini?

— Comment me trouvez-vous ?

— Méconnaissable ; tout le monde s'y tromperait. Vous avez réellement un grand talent; vous transformez tout, même votre voix.

— N'est-ce pas le principal? Uaintenant un mot.

— Parlez.

— En quoi consiste cette restitution que nous allons opérer?

L'Outlaw sourit.

— Nous allons rendre une jeune fille, dit-il.

— Une jeune fille? ;

— Oui, une charmante enfant, dont je me suis

emparé il y a quelques jours et à la douleur de laquelle je n'ai pu résister.

— Bah! fit le capitaine avec un sourire railleur.

— Je vous jure, sur l'honneur, que j'ai toujours traité cette jeune fille avec le plus profond respect et les plus grands égards depuis qu'elle est entre mes mains.

— C'est d'un homme de cœur cela, monsieur, je vous en félicite, répondit chaleureusement le capitaine ; mais dans quel but vous en étiez-vous donc emparé?

— Dans un but qui m'échappera, j'en ai peur ; je crains d'avoir fait une mauvaise spéculation. Mais il est inutile que vous m'interrogiez davantage, mon cher capitaine, bientôt vous saurez tout. Veuillez vous rasseoir, cette jeune fille va venir,

— Oui ; il est important que je cause pendant quelques instants avec elle avant notre départ

— A votre aise.

Tom Mitcbell fi*appa sur un gong.

Camote parut.

— Mes ordres sont-ils exécutés ?

— Oui capitaine; l'étranger est surveillé sans qu'il lui soit possible de s'en douter.

— Où est-il?

— Rentré dans son appartement.

— Si demain il demande à me voir, vous lui ferez la réponse convenue.

890 tE$ OUTLAWS

— Oui, capitaine.

— Les détachements?

*<-^ Tous trds partis depuis une heure ; je ne partirai, moi, ave^ le dernier qu^au lever de la lune.

•^Demûn, au lever du soleil, ^ant même si cela est possible, il faut que tu sois de retour.

— Soyex tranquille, capitaine, je ne veux pas laiflMr nie sans un chef s&r, en ce moment partica'^ Uèrement.

— Hum 1 est-ce qu'il y a quelque chose de nou-

VMU?

— Rien en apparence, beaucoup en réalité*

«^ Tu peux parler, fit le capitaine, voyant qu'il hésitait. Que se passe- 1 *il ?

— Il y a une heure, en faisant ma ronde, j'ai rencontré Versencor sur le bord de l'eau, là-bas dans la dh^Bction du barrage; il était trempé comme s'il sortait de la rivière; en m'apercevani il a semblé assez embarrassé; bref, il ne m'a donné que de mauvaises raisons, qu'un enùtnt de cinq ans ne croirait pas.

Le capitaine réfléchit un instant*

«-^ Redouble de surveillance avec lui ; au plus léger indice, arrête-le, je réglerai son compte à mon retour.

— Pour plus de sûreté, il sera de mon expédition de cette nuit, de cette façon je ne le perdrai pas de vue.

— Prends garde qu'il ne te glisseentre les doigts, il est rusé comme un oppossum.

— Bon ; nous serons à deux de jeu.

m^ A tx)n aise. Qu'on bride Black-Athol et Goliatt, pour ce gentilhomme et pour moi, et miss Lair pour la prisonnière : elle est douce, n'est-ce pas?

— Une bête d'amble, douce comme un agneau ; une vraie jument de dame.

— Les trois animaux seront harnachés en guerre, vivres, munitions, pistolets aux fontes et lazos.

— Je m'en doutais. Quand vous prenez Black- Athol et Golialt, c'est que la course doit être rude. Combien de temps durera votre absence ?

— Trois jours au plus ; tu ne quitteras pas l'île avant mon retour.

Gamote hocha la tête.

— Et vous partez seul ?

— Avec ce gentlman, je te l'ai dit.

— Vous devriez prendre Tête-de-Plume.

— Pourquoi faire ?

-^ On ne sait pas ce qui peut arriver, d«ux hommes valent mieux qu'un.

— Mais nous sommes deux déjà.

-T- C'est possible, eh bien, alors vous serez trois, voilà tout.

— Fais donc ce que tu voudras, entêté.

— Merci, capitaine, répondit^il avec un sourire joyeux.

— Surtout mon absence doit être ignorée de tous.

' — C'est entendu cela,

— Maintenant, va-t-en et fais entrer la prisonnière. A propos, lui as-tu dit quelque chose ?

— Rien, capitaine; je ne suis pas bavard, vous le savez.

— C'est vrai 5 va.

Camote salua et se retira.

— Voilà un gaillard qui ne semble pas avoir grande confiance en moi, dit en riant le capitaine.

— Camote est un dogue pour la fidélité et le dévouement; mais, comme les dogues, il est défiant et jaloux, il se ferait tuer pour moi.

— Je ne lui garderai pas rancune de sa défiance ; du reste, j'aime les hommes de cette trempe.

— Oui, ils sont précieux; malheureusement il faut un peu trop faire ce qu'ils veulent.

— Bah ! quand c'est par dévouement, on ne saurait se plaindre.

En ce moment la porte s'ouvrit et une jenne fille entra.

Cette jeune fille était Angèle, ou Rosée-du-Soir, ainsi qu'il plaira au lecteur de la nommer.

Elle salua, et se tint inquiète et les yeux timidement baissés devant le capitaine.

Les deux hommes se levèrent et répondirent par un salut respectueux.

— Ma sœur est la bien venue, lui dit en souriant rOutlaw en langue indienne; voici un siège préparé pour elle.

— Rosée-du-Soîr est esclave, elle ne s'assioira pas devant son maître, répondit-elle d'une voix mélodieuse comme un chant d'oiseau, mais dont l'accent 'était ferme et net. . - j

Rosée-du-Soir était une délicieuse enfant de dixsept ans au plus, dans laquelle les deux races, blanche et rouge, dont elle était issue, semblaient s'être donné le mot pour produire un chefd'œuvre.

Sa taille svelte, élancée, gracieusement cambrée, avait les ondulations serpentines des Américaines; ses longs cheveux, noirs comme Taile du corbeau, tombaient presque jusqu'à ses pieds mignons, et quand elle les détachait elle pouvait s'en envelopper comme d'un manteau. Son teint avait ce reflet doré des filles du soleil, ses grands yeux bleus et rè« veurs frangés de longs cils de velours, sa bouche ourlée de deux lèvres d'un rouge vif et garnie de dents éblouissantes, imprimaient à sa physionomie une expression qui ne se retrouve que dabs quelques rares vierges du Titien.

Le marin fut ébloui de la beauté réellement merveilleuse de cette jeune fille, il ne supposait pas que la race américaine pût produire de tels prodiges.*

En entendant sa réponse, le capitaine sourit doucement.

— Rosée-du-Soir n'a pas de maître ici ; elle n'a que des amis,

3S4 LES OUTtÂWS

-* Des amis! murmura-t^elle tandb que deux perles brillantes tremblaient h ses eils ; puis^-js te erotre?

— Je vous le juijB, jeune fille ; je vous ai priée de venir ici afin de vous adresser mes excuses pour Tenlèvement dont vous avez été victime.

«— Dois-je ajouter foi à ces pai'ol^, monsieur^ dit-elle en français.

— En douter serait me faire injure, répondit^il en adoptant la même langue ; demain je vous aurai rendue & vos amis.

— Oh I merci 1 monsieur, s'écria-t-elle avec un sanglot,

£t tombant aux genoux du capitaine avant que celui- ci pût s'y opposer, elle lui saisit la main quelle lui couvrit de baisers et de larmes.

Tom Mitchell la releva respectueusement et la contraignit à se rasseoir*

-^ Vous étiez donc bien malheureuse ici? lui de«manda«t«il doucement*

— Oh! oui, murmurart»elle d'une voix entre*eottpé^#

^^ Cependant les ordres \^ plus sévères avaient été donnés pour...

— Je me plais à reconnaître, monsieur, que j'ai été traitée de la façon la plus honorable, entourée des soins les plus délicats ; mais j'étais prisonnière, bêlas { éloignée de ceux que j'aime et que mon absence plon^^ comme moi dans le désespoir.

-^ Pardonnei^moit miss ;' mes torts envers vous seront bientôt réparés, je l'espère. Demain, je vous le répète, vous reverrez votre famille à laquelle je voua aurai rendue.

-*-* Obi faites cela, monsieur, s'écria-t-elle avec élan, et je vous aimerai I je vous dmerai comme un ami, comme un frère,

— Je m'efforcerai de mériter ce titre « miss Aogèle. Ainsi vous ne me maudissez pas?

— Vous maudire, vous qui me rendez à ceux que j'aime I Oh I non, je vous bénis du fond du cœur au contraire, et croyez-moi, monsieur, Dieu vous récompensera^

-^ J'en ai la conviction, miss; Dieu ne saurait être sourd aux prières de l'un de ses anges les plus accomplis. La jeune fille rougit à ce compliment à brûle-pourpoint et elle baissa timidement la tète.

Le capitaine sourit de son embarras et il se hâta de changer le sujet de la conversation.

— Êtes-vous forte miss? lui demanda-t-il.

— >• Pourquoi m'adresse^-vous cette question ? monsieur.

-^ Parce que nous avons une longue course à faire avant de rejoindre vos amis.

— Qu'importe la fatigue I monsieur : je suis forte puisque j'ai maintenant la certitude de les revoir

— Il nous faut entreprendre un long voyage' de

nuit à travers le désertj marcher vite par des chemins presqu'impraticables.

Elle frappa joyeusement ses mains mignonnes Tune contre l'autre, un charmant sourire éclaira sa physionomie et elle s'écria gaiement avec un délicieux accent de mutinerie :

— J'ai du sang indien dans les veines, monsieur, je suis la fille d'un brave chasseur canadien I Ne craignez rien de moi, je ne ressemble pas aux femmes des vilfes, qui, dit-on, ne savent ni marcher ni courir ; mettez-moi à l'épreuve et vous verrez ce dont je suis capable, pour être plus tôt auprès de ceux que ma si longue absence désespère. *

— Allons, je vois que vous êtes une brave et noble femme, miss Angèle. Venez, nous partons.

— Tout de suite? s'écria-t-elle vivement.

— Oui.

— Une seconde ; je ne vous demande qu'une seconde. -

— Que voulez- vous faire?

— Remercier Dieu d'avoir louché votre cœur, monsieur, et le prier pour vous. '

— Faites, miss, répondît-il respectueusement.

La jeune fille croisa ses deux bras sur la poitrine, leva ses regards vers le ciel d'un air inspiré ; pendant quelques minutes, au froncement de ses lèvres coralines, il fut facile de deviner qu'elle priait; son visage rayonnait, ses yeux pleins de

larmes avaient des éclairs étranges ; elles semblât transfîgarée.

Les deux hommes, malgré leur rude éeorce et leur dure nature, se tenaienrt respectueusement près d'elle, séduits, domptés, anéantis; ils attendaient le chapeau à la main.

Lorsque sa courte et ardente prière fut terminée, la jeune fille eut un sourire d'une ineffable douceur et, s'inclinant câlinement vers les deux hommes désorgiais ses esclaves : '

— Allons, messieurs, leur dit-elle de sa voix fraîche et mélodieuse.

L'Outlaw et le capitaine s'inclinèrent et ils la suivirent à la porte de la maison.

Camote attendait ; Tête-de-Plume tenait les chevaux en bride.

Tom Mitchell conduisit miss Angèle «Ma jument * qu'il avait fait préparer pou relie, et lui tenant respectueusement l'étrier :

— Montez, madame, lui dit-il respectueusement.

On partit.

L'Outlaw après avoir échangé, dernière recommandation sans doute, quelques mots avec Camote, prit la direction de la petite troupe.

Le gué fut franchi sans encombre, la lune éclairais comme en plein jour.

Bientôt les quatre voyageurs se trouvèrent réunis en terre ferme.

38t IBS OUTtAWS

^ MmntmmU mîM Angtia, dit Tom MUeteU placez-vous entre ce gentleman et moi. Bien, Tète» dd-PhiiMi soutiens rarrière^garde, et surtout ToiUe mon gars. En avant t

Les quatre oavaUers détalèrent à fond de traio ; bientôt ils disparurent dans les méandres du défilé.

0€i Tom Mitcliell reconnaît, que c*eet une exeellente lipiéenlatlon d*Atre lftonnM49 bomme*

C'était dans un des 3ite8 les plus sauvages et le» plus abruptes du désert, un matin» un peu après le lever du soleil.

Cinq hommes traversaient une gorge étroite dans les montagnes dont les cime^ chenues etcou^ vertes de neige étaient à demi-voilées par l'épais brouillard que les rayoos déjà ardents du soleil faisaient lever de terre.

Ces cinq voyageurs venaient de l'intérieur des mornes et ils se dirigeaient vers la plaine, qu'ils commençaient à apercevoir à une courte distano^ devant eux, traversée ou plutôt coupée en deux par le large cours du Missouri, dont les eaux U-

moneuses disparaissaient à demi sous les hautes herbes, les saules et les cotonniers qui bordaient ses rives.

Les cinq voyageurs dont nous avons parlé marchaient péniblement sur les cailloux qui pavaient la gorge, lit desséché d'un torrent disparu à la suite d'un de ces cataclysmes si fréquents dans ces régions.

Arrivés à l'extrémité de la gorge, ils s'arrêtèrent en poussant un soupir de satisfaction.

. Leur tâche avait été rude : depuis plus de trois heures ils marchaient en trébuchant au milieu de ce fouillis de cailloux qui à chaque pas se dérobaient sous leurs pieds.

Quatre de ces hommes étaient des blancs, revêtus du costume des chasseurs de la prairie, le cinquième seul était Indien.

C'étaient Georges Clinton, Olivier, Balle-Franche, Bon-Affût et Numanck-Charakè.

Maintenant, commentées cinq hommes se trouvaient-ils réunis à cette heure matinale dans cet endroit éloigné de plus de cent milles des parages qu'ils avaient coutume de fréquenter, et comment Georges Clinton et Bon- Affût faisaientils partie de cette réunion singulière 7

C'est ce que le lecteur ne tardera pas à apprendre.

— Eh I fit Bon-Affût, m'est avis, compagnons, que nous ferons bien de nous arrêter ici.

— Nous arrêter, pourquoi? demanda Balle- Franche d'un ton de mauvaise humeur.

— Pour cent raisons toutes meilleures les unes que les autres.

— Quelle est la première, répondit sèchement le Canadien.

— C'est que vous, le chef et moi, si nous sommes aguerris à ces chemins endiablés, il n'en est pas de même de nos deux autres compagnons, vous auriez dû mêniie vous en apercevoir depuis longtemps déjà.

Olivier et Georges Clinton essayèrent de protester.

— Non, non, dit loyalement Balle-Franche, je suis une brute, je le reconnais ; n'en parlons plus. Où campons-nous, Bon- Affût?

— Ici, ou là, où vous voudrez.

Les chasseurs s'arrêtèrent sous une futaie de gommiers gigantesques ; on alluma le feu, puis chacun s'assit et on prépara immédiatement le déjeuner.

— Ma foi! dit gaiement Olivier, j'avoue maintenant que j'avais besoin de me reposer; j'étais rendu.

— Je ne pouvais plus mettre un pied devant l'autre, appuya Georges Clinton "en s'étendant confortablement sur l'herbe.

— Avais-je raison ? murmura Bon- Affût.

— Je disque je suis une brute, cela suffit, je suppose, grommela Balle-Franche.

34â I.BS OUTLAWS

~ PaifaHement

Nutnank-Gharakë s'était chargé de Toffiee de coisinier, devoir dont il s'acquitta à la satisfaction générale.

Deux minutes plus tard chacun mordait i belles dents à même d'un quartier de venâson grillé sur les charbons ardents.

Puis les gourdes furent débouchées et passèrent joyeusement de mains en mains ; ces braves jeunes gens avaient marché la nuit entière par des che* mins impossibles, praticables à peine pour des cbas* seurs ; ils avaient un appétit de bétes fauves.

Du reste, ils s'en donnaient à cœur joie; bientôt il ne resta plus rien, ils avaient tout dévoré.

Lorsque la dernière bouchée fut disparue et la dernière goutte d'eau-de-vie absorbée, ils poussé* rent un soupir énorme de satisfaction : leur appétit était enfin satisfait.

— Maintenant causons, voulez-vous? demanda Balle-Franche en lançant un regard oblique sur ses compagnons.

— Pardieu, dit gaiement Bon-Afiïït^il n'y arien de meilleur, après un bon repas, qu'une bonne causerie en fumant sa pipe.

Cette déclaration, dont chacun reconnut la justesse et surtout l'opportunité, fut un signal t imk tantanément les pipes en terre rouge à tuyau de csrisior furent sorties de la ceinture, bourrées, allumées, et bientôt un nuage de fumée bleuâtre

DU MISSOUBI 843

enveloppa comme d'une auréole la tète de chaque convive,.

— Maintenant, Balle-Franche, parlez, dit gaie-? ment Olivier entre deux bouffées.

— Messieurs mes aiiîis, répondit Balle-Frand)e, mon cœur est triste ; malgré nipi j'éprouve un pressentiment qui me serre le cœur et me dit qm cet homme me trompe.

Numank-Charakè redressa la tête.

: — Je connais le chef pâle, dit-il de sa voix gutturale et en hochant sentencieusement la tète comme pour donner plus de force à ses paroles; c'est un homme dont la langue n'est point fourchue, sa parole est d'or : Balle-Franche a tort.

— Est-ce vous qui parlez ainsi, chef? s'éciia le chasseur avec étonnement ; comment, vous si intéressé...

— Numank-Charakè est un chef dans sa nation, iaterrompit vivement le Peau-Rouge, les paroles que souffle sa poitrine viennent directement de son cœur : celui qui méprise ses ennemis n'est pas un guerrier brave et s'expose à ce qu'on dia^ de lui qu'il n'a vaincu que des lâches ; rOurs-Gris,le chef pâte, est féroce, cruel et voleur ; mais il est avant tout brave et loyal ; ce qu'il a dit, il le fera, ce qu'il a offert, il le donnera. Est-ce nous qui sommes ailé$ au-devant de lui ? Non I nous l'avons traqué comme une bête fauve; blessé, mourant^ nous l'avons voulu tuer, il nous a échappé, non par ruse mais grâce à

son audace ; c'est un grand chef! Rien ne. lui était plus facile que de se rire de nos menaces et se dérober à nos recherches; qu'a-t-ii fait? il nous a adressé un collier — lettre — dans lequel il nous invite à une entrevue dans le but, dit-il, de terminer à l'amiable le dHTérend qui nous divise ? Est-ce le fait d'un homme faux et à double face cela? Non, c'est agir en guerrier brave et loyal. Voilà mon opinion; quoi qu'il arrive d'ici à quelques heures, je suis convaincu que si nous voulons avoir confiance en lui comme il a confiance en nous, l'avenir me donnera raison : j'ai dit.

Le chef ralluma alors sa pipe qui s'était éteinte pendant son discours, et il ne sembla i)lus prendre aucun intérêt à la conversation, bien qu'il continuât à prêter une oreille attentive aux paroles que les chasseurs échangeaient entre eux.

— Pour ma part, dit nettement Olivier, je trouve que le chef a bien parlé ; je partage son avis de tous points. Autant que je puis en juger, ce pirate ou cet Outlaw, ainsi qu'il vous plaira de le nommer, n'est pas un homme comme les autres; il y a quelque chose en lui qui sort de l'ordinaire ; en un mot, ce peut être un brigand, mais, à coup sûr, c'est une nature d'élite, et jusqu'à preuve positive du contraire j'ai foi en sa parole.

— C'est possible, fit Balle-Franche en hochant la tête ; mais nul ne contestera qu'il est le chef des plus fiers bandits qui infestent le désert.

— Que prouve cela? dît vivement Olivier.

— Rien, je le sais; mais je soutiens ce que j'ai avancé : il n'y a pas à compter sur sa parole.

— Alors pourquoi-sommes nous ici? fit observer Georges Clinton.

— Ah I pourquoi? pourquoi? parce qu'on espère toujours malgré soi I Pardieu ! C'est connu.

— Sans partager complètement l'avis de Balle- Franche, dit Bon-Affût, je crois qu'il sera bon de ne pas aller ainsi nous livrer à l'aveuglette entre les mains de ce bandit; on ne se repent jamais d'avoir été prudent.

— Soit, reprit Georges Clinton, soyons prudents, je ne demande pas mieux, moi; prenons toutes les précautions que vous jugerez convenables de prendre,lje vous l'accorde ; mais agissez de façon à ne pas faire soupçonner notre loyauté et notre confiance en la parole que cet homme nous a librement donnée.

— Cela peut facilement s'arranger, amis, répondit Bon- Affût^avec un sourire narquois, laissez-moi faire et si, on veut me croire, tout ii*a bien.

— Eh pardieu ! agissez à votre guise, compagnon; mieux que personne ici vous avez l'expérience du désert, nous ne vous empêchons pas de prendre des précautions, loin de là.

— La meilleure précaution à prendre avec un ennemi loyal, dit sentencieusement le chef, c'est de se fier sans arrière-pensée à sa parole.

346 LBS OUTLAWS

— C'est bon, chef; vous pouvez avoir raison. Je ne discuterai pas avec vous bien que, je le répète, je sois étonné de vous entendre parier ainsi : je ne vous demande qu'une chose, c'est de rester neutre en cette affaire jusqu'à ce que le moment d'agir soit venu.

— Numanck-Charakè aime Balle-Franche, il est son frère, il fera ce que désire le chasseur, tout en regrettant d'être contraint de le faire.

— Je prends le blâme pour moi et je serai le premier à reconnaître mon tort si, en effet, je me trompe; un homme ne saurait en dire plus, quand même il parlerait à son père.

Le chef indien ne répondit pas, mais il baissa la tète en signe d'acquiescement, et sourit avec une ironie tellement aiguë que le chasseur en fut troublé au point de rougir.

— Je ne crains rien pour moi personnellement, dit-il.

— Eh f fit Bon-Affât en étendant lej:)ras vers la rivière, que se passe-t-il donc là?

Tous les regards suivirent aussitôt la direction indiquée par le chasseur.

— C/est une pirogue dit Georges Clinton.

— Elle est montée par deux hommes, il me semble, reprit Bon -Affût.

-— Ces deux hommes sont deux visages pâles, dit le chef au bout d'un instant, mes frères les connaissent bien : l'un est le vieux chasseur nominé

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