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LE DISTILLATEUR

ayec soin. La quantité en yolume de fruits confits à Feaude-vie consommée à Paris pendant une année est de 344 ^S6 litres, ci la quantité en poids est de 526 644 kilog. Sans entrer dans le détail de ces diverses espèces de fruits, nous dirons que la capitale consomme chaque année 4 700 000 prunes de reine-claude, 4 390 000 chinois, 337 500 abricots et 640 000 marrons (I).

Les distillateurs fabriquent aussi des sirops de gomme, de guimauve, de citron, d'orgeat, de groseille, de framboises, etc., qui servent à sucrer les tisanes, ou sont servis dans les soirées (2).

La liqueur d'absinthe, dont nous n'écrivons pas le nom sans tristesse, et nous dirons pourquoi, se compose des principales substances suivantes : feuilles d'absinthe majeure et mineure, racines d'angélique et de calamus, feuilles de dictame de Crète et badiane. Lorsque ces substances ont été macérées dans Talcool, on les distille en y ajoutant de Tessence d'anis. M. Bouchardnt dit que les plus honnêtes fabricants colorent cette liqueur avec du jus d'ortie ou d'hysope,que d'autres emploient le curcuma et l'indigo, et qu'enfin, pour obtenir cette coloration verte, il en est qui se servent du bleu éteint « nom en apparence inoffensif qui cache le sulfate de cuivre ou vert-de-gris. C'est surtout pour le peuple qu'on fabrique ces liqueurs falsifiées, les plus dangereuses. » Quant aux absinthes de qualité supérieure, elles ne contiennent d'autres substances toxiques que de l'alcool et des essences (3).

Le nombre des ouvriers fabriquant les liqueurs était, en 1854, de 294 travaillant chez 426 patrons. Ces ouvriers se divisent en distillateurs^ liquonstes, siropiers, garçons ou aides. La distillation des vins, pour en extraire de Tcau-de-vie, est faite par des hommes spéciaux nommés

(1) A. Husson, Let Cnti sommât ions de Paris, p. 34i et suiv. (2* Ibid,, p. 343 et 344.

(3) Associaliou Polytechnique. — Entretiens populaires (Bouchardat, Des ligueurs fortes)^ publiés par Evaristc Thévcnin, p. 184.

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biHleurs. D'au 1res portent en ville les liqueurs fabriquées et peuvent être considérés comme hommes de peine. Presque tous ces ouvriers sont payés à la journée, et leur salaire varie de 3 fr. à 4 fr. Ceux qui portent en ville reçoivent des pourboires qui augmentent quelque peu leur gain.

Sur ^00 ouvriers, 26 étaient dans leurs meubles.

— — — 69 habitaient chez leurs patrons.

— — — 5 logeaient en garni (^).

On voit que près des deux tiers de ces ouvriers (69 sur ^00) habitaient chez leurs patrons, et il y a à ce sujet une remarque à faire, c'est que dans cette condition, rouvi:ier jouit d'une moins grande liberté. Celui qui a un domicile arrive le matin à l'atelier, travaille et se retrouve libre dès que sa journée est fînie; il dispose alors de son temps comme bon lui semble, et peut, si ses goûts et son caractère l'y portent, consacrer quelques instants à l'étude. Il n'en est pas de même de l'ouvrier travaillant et demeurant chez un patron, car la surveillance et l'autorité de ce dernier s'exercent sans cesse, et cela sans parti pris, sans le vouloir, lorsque le travail a cessé. Quelques compensations viennent cependantallégercetle sorte de dépendance : ainsi, Touvrier est plus certain d'être longtemps occupé, et lorsque vient le chômage, il n'est congédié qu'au moment où il n'est plus possible de le garder; enfin, il peut espérer aussi que son patron lui viendra en aide dans les moments difficiles. Cependant ces compensations ne nous paraissent pas suflîsanles, et l'existence de l'ouvrier qui rentre chez lui après son travail nous semble préférable à c*lle du travailleur manuel demeurant chez son patron, car le premier possède une indépendance plus réelle que le second et aussi des sentiments plus élevés.

Presque tous les ouvriers distillateurs savent lire et écrire, et ils sont très-laborieux. Leur morte-saison dure trois mois chaque année.

(1) statistique de r Industrie à Paris, p. 42.

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Des inconvénients assez graves résultent de l'exercice de cette profession. Les ouvriers qui Iravaillent dans les laboratoires sont exposés à de violents maux de tête qui dégénèrent quelquefois en fièvres cérébrales ; les vapeurs alcooliques leur montent au cerveau, et allaquenl tout le système nerveux; ils semblent toujours èlre dans une sorte d'ivresse, dans un étal d'irritation fébrile causée par ces mêmes vapeurs, et les personnes qui n'entrent qu'accidenlellemenl dans une distillerie ne peuvent y rester longtemps sans éprouver des vertiges. En raison de ces inconvénients, les hommes d'une faible constitution ne sauraient exercer cette profession \ il en est même qui, après un certain laps de temps, sont forcés d 'y renoncer

g 4. — Dangers de l'ivresse. — Réfutation de quelques

paradoxes.

Une triste réflexion nous vient à Tesprit, c'est que si les ouvriers distillateurs sont exposés aux dangers que nous venons de signaler, ceux qui ont la fatale habitude de consommer des liqueurs sont encore bien plus malheureux, car après avoir dépensé leur temps et leur argent, ces infortunés buveurs d'absinthe ou d'eau-de-vic ne trouvent en échange qu'un abrutissement complet, la maladie et même une mort affreuse.

Frédéric Iloffman, célèbre médecin allemand, a nommé avec raison VGRii'dii-yie eau-de-mort ; ci le docteur Pougens a dit avec non moins de vérité : « L'usage des boissons alcooliques est bien autrement pernicieux que celui du vin : c'est un feu liquide que l'homme avale; elles accélèrent d'une manière effroyable la consomption de la vie, et détruisent le corps, pour ainsi dire, à petit feu. »

M. lîoucliai'dat, qui unit à un granl savoir ac(|uis par l'expérience, un esprit réellement vulgarisateur, a fait il y a deux ans pour l'Association Polytechnique doux conférences sur l'abus des li(iueurs fortes, et a point avt c énergie tous les ravages causes par cet abus : hébétude

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Stupéfiante, délire aigu, chronique, paralysie, méningite chronique, aflaiblisseraent des extrémités, folie, tel est en peu de mots le résultat produit par la liqueur verdâtre ou par les alcools. M. le docteur Parchappe a observé que, sur cent soixanle-seize aliénés admis à Charenton, Talcoolisme en avait fourni soixante; et que, sur quatrevingt-deux cas de paralysie générale, il fallait accuser Talcool pour vingt- huit cas. Après la folie, vient le suicide, cette autre folie qui jette le désespoir et le découragement parmi ceux qui restent. Ce n'est pas tout encore, celte fatale passion transforme l'homme le plus doux en une sorte de bête furieuse, et la coïncidence est malheureusement très-grande entre l'ivrognerie et la criminalité. Les maladies occasionnées par ce vice alteiguent même ceux qui n'en sauraient être responsables, car Ton a observé que les enfants des ivrognes étaient plus prédisposés que les autres aux maladies nerveuses, et que la mortalité des nouveau-nés de ces mêmes hommes dépassait la moyenne (I).

Dans son livre intitulé : L'Art de prolonger la vie, Hufeland disait : «... Les liqueurs émoussent le sentiment physique et même moral, au point qu'un grand buveur d'eau-de-vie finit par être insensible aux stimulants physiques et moraux. Il en résulte que quaad^ ces malheureux sont malades, il est presque impossible de les guérir, parce que leur corps, accoutumé aux stimulants les plus forts, n'est plus susceptible de l'impression d'un autre stimulant, qui l'est moins. Il en est de même des objets de la morale p l'honneur, le déshonneur, le grand, le beau, n'ont aucune action sur leur âme; rien ne les affecte que Teau-de-vie. Rien n'abrutit et ne dégrade l'homme autant que l'usage continuel de celte liqueur. Les autres défauts laissent toujours l'espérance d'un changement; mais celui-ci, en anéantissant la sensibilité, perd l'homme sans ressource. »

(1) A. Bouchardat, Annuaire de Thérapeutique, de Matière méiicalê de Toxicoloyie pour 1862, p. 279 etsuiv.

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Tels sont les maux enfantés par les boissons alcooliques prises avec excès. Lorsqu'un \ice comme celui de Tivresse pervertit des populations entières, lorsqu'il rend des hommes doués de raison semblables à des fous f qu'il les dégrade, qu'il annihile leurs facultés, qu'il les rend esclaves jusqu'à Tabrutissement, il est permis de le flétrir et de le flageller. On peut et Ton doit pardonner aux individus en tenant compte des circonstances qui ont contribué à les rendre coupables; mais le vice n'a droit à aucune commisération, à aucune pitié : on le met à nu el on le fouette aussi vigoureusement que possible. « L'indulgence pour le vice est une conjuration contre la vertu », a dit l'abbé Barthélémy.

Il est malheureusement une série de banalités paradoxales qui ont cours dans le monde comme la fausse monnaie : on les répèle sans savoir au juste pourquoi, et à force d'être redites, elles finissent par exercer sur les esprits faibles une influence fatale.

Essayons d'en réfuter quelques-unes. Si l'expression nous fait défaut, nous aurons au moins le mérite de l'intention.

Condamner Vivresse et ses innocents plaisirs^ c'est condamner la gaieté^ c'est désapprouver les douces joies des réunions intimes^ c'est être misanthrope^ détester le genre humain et être atteint d' hypocondrie.

L'ivrognerie n'est pas un plaisir innocent, mais un plaisir dangereux. — La gaieté réelle est celle qui ne fait pas soufirir les autres et dont on ne soufl*re pas soi-même. — Les joies de la famille ne sont douces et profitables qu'à la condition de donner des exemples de dignité et de respect de soi-même et des autres. — Honorer et fêter un ami ne consiste pas à s'enivrer avec lui : loin de là, c'est lui faire injure. — Aimer le genre humain, c'est tenir compte de ses vertus, plaindre ses erreurs et lui montrer ses vices, afin qu'il s'en corrige.

On n'est réellement ivre qu'à la condition de balbutier sans mite, de battre les murailles^ de trébucher ei de déraisonner.

On est ivre dès qu'on ne s'appartient plus, dès qu'on dit de ces choses qu'on ne répéterait pas de sang-froid; en un mot, dés qu'au lieu de dominer le vin, il est notre maître.

Lorsqu'on boit des vins fins, exquis^ qu'on arrive à une gracieuse hébétude ressemblant à Venfance, moins la naïveté, on n'est que gris, on n'est pas ivre. C'est ce qu'on ap-pelle la douce ivresse.

La qualité des vins n'enlève rien à la souillure dont on se couvre en s'enivrant; et pour ressembler à un enfant qui bégaie ou à un fou furieux, l'on n'en est pas moins ivre. La différence n'est sensible que pour ceux qui nous entourent.

S^enivrer, c'est oublier les chagrins de la vie, c'est remplacer la trisiesse par la joie, c'est posséder un bonheur qu'on né goûte que quelques instants, il est vrai; mais après tout, il vaut mieux être heureux pendant une heure^ que de s'attrister éternellement.

Oui, l'ivresse est l'oubli, c'est aussi l'insensibilité : l'oubli des devoirs à remplir, l'insensibilité pour ceux qui souffrent. — Il y a des fous très-heureux tant que dure leur folie; dès qu'ils ont quelques lueurs de raison, ce sont les plus infortunés des hommes. Quel est celui qui envie leur sort ?.... Si le bonheur éprouvé pendant une minute laisse ensuile des regrets élcrnels, il change de nom, et devient un supplice.

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Le vin donne de Vesprit à celui qui en manque étant à jeun. Uavtiste^ Vécrivain, le poëte et rhomme de génie ont souvent besoin d'être excités par l'ivresse pour produire de grandes choses.

Pour un trait d'esprit que le vin inspire à un homme ivre, l'ivresse transforme cent hommes d'esprit en imbéciles.

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