A LES OUVRIERS
lions que personne n'apercevait bon ^spionnajje; madame la comtesse ne pouvait l'avoir dévoilé. Ces réflexions instantanées le jetèrent en une perplexité profonde. 11 eut peur du comte. Relativement au courage, Minot ne resseniblait nullement au duc d'Albe ou au corsaire Monbart.
— Je suis Tabbé Minot, murmura-t-il d'un ton patelin, le frère de celui pour qui vous me prenez probablement.
— Le comte re{}arda le prétendu abbé, qui ne put s'empêcher de rougir et de j)àlir.
— N'essayez pas de me tronifier, drôle !
Minot se decoifla humblement, et recula encore, afin de se tenir à distance.
— V^ous êtes un coiniiii, Miiiol, un vrai coiiuiiJ !
— Vous croyez, monsieur le cornle?
— J'en suis persuadé.
— Je ne voudrais pas donner un démenti à monsieur le comte.
Il n'y avait aucun indice de colère dans cette voix qui disait la vérité à Minot sans se tacher.
— Vous êtes payé pour me suivre et raconter mes moindres actions à madame la comtesse.
L'étonnement écarquiila les yeux de Minot.
— Moi! dit-il.
— Je paierai quelquim qui vous suivra, vous aussi Jlinot, et ce quelqu'un aura un bâton à la main.
— Monsieur le comte a sur moi des opinions déplorables.
— Vous ne me suivez jamais?
— Monsieur le comte n'est-il pas sorti de son hôtel ce matin comme toujours, sans que le plus humble de ses serviteurs le sut?
— Je vous ferai bâtonner, Minot; je vous le promets, comptez-^.
— Si cela pouvait plaire à monsieur le comte, j'en serais flatté; car ce serait me donner une importance que je suis loin de mériter.
Le comte s'était assis de façon à ce que
les reiîôtrcs n*oclairasscnt pas trop son visa{;c. Malgré toiiic la présence (resprit (pic léiHoi{;naicnt les réponses de IMinoi, l'air étran[]e de son interlocuteur l inquiétait beaucou]) plus que ses menaces, prononcées du reste avec une froideur britannique.
— Allons, Minot, convenez-en, vous êtes payé pour m'espionner , reprit le comte d'un ton qui n'admettait plus aucune dissimulation. Répondez franchement, et n'attendez pas que je vous y contraigne.
— Puisque monsieur le comte me fait l'honneur de me supposer investi de la confiance de madame la comtesse...
— Enlin vous ne niez plus?
218 LES OIVRIEKS
— Je ne peux pas dire non. quand nionsitur le comte dit oui.
— Je veux un espion, moi aussi, iMinot, et c'est vous dont j'ai besoin. Madame la comtesse sait tout ce que je fais, je veux savoir tout ce que fait madame la comtesse , contre moi seulement , bien entendu.
— Comment servir deux maîtres? Je suis probe, monsieur le comte.
— Vous continuerez à servir madame, comme par le passé, avec autant de zèle. Vous f;agnerez toujours Tarfjent qu'elle vous donne. Cela ne vous empêchera pas d'être à mon service et à mes [ja^jes comme aux siens.
— Monsieur le comte veut rire.
UE p\nis. 2i0
-— Comlûen recevez-vous par mois?
— Très poci.
— Combien ?
— Deux cents francs.
— Je vous remettrai la même somme et vous serez à moi comme vous êtes à madame la comtesse.
Cetteproposition énigrnatique dépassait l'intellect de Minot. Se couper en deux de la sorte, se donner moitié à monsieur, moitié à madame lui semblait impossible et irréalisable malgré les avantages que lui offrait cette multiplication de son individualité.
— Je ne vous comprends pas, dit-ii.
— Vous servez madame la comtesse
220 LES Ol3V«ltKS
depuis dix heures du matin jusqu'à minuit.
— Habituellement.
— Vous m'appartiendrez depuis minuit jusqu'à dix heures.
— Comment me serait-il permis de prouver mon zèle à monsieur le comte ?
— Nous y voici : — le métier sera simple. Mon Minot à moi me racontera, en ce qui me concerne, les ordres qu'aura reçus leiMinot de madame la comtesse.
— Mais je suis trop honnête homme pour...
— En tout il faut de la prohité. Vous en aurez autant que vous en pouvez avoir en continuant de servir madame la comtesse et en acceptant les offres que je vous tais.
Vous mVspionneroz, IMinol, aussi iniplacahlcineiil qu'il vous sera possible: vous {{allierez lé{;ilimenienUle ce côté rar^jent (le madame. Après quoi vous me direz chaque jour les manœuvres diri{{ées par vous ou par madame la comtesse contre moi ou contre mes relations, et vous n'aurez aucun reproche h vous adresser.
Tout paradoxal qu'était ce raisonnement, il devait séduire Minot par ces conclusions magnitîques : un double appointement. Que lui importait après tout que madame la comtesse tint son mari un peu plus ou un peu moins dans les réseaux de sa fausse jalousie ? Cela n'empêcherait pas qu'un jour ou l'autre, Minot n'escomptât les lambeaux de mystère qu'il avait dérobés à la vie de Reine Machu. Alors il faudrait bien rompre avec elle et son estime.
222 TES onvuiERs
Que ceci arrivât plus tôt ou plus tard, pour un motif ou pour un autre, les résultats seraient les mêmes. Il eût donc été illogique de la part de Minot de refuser les propositions qui lui étaient faites.
Mais avant d'accepter, et comme s'il eût tenu à la considération du comte, Minot voulut étaler une profession de foi qui lui vint sur le cœur.
— Monsieur le comte, dit-il, vous nr avez qualifié d'une épithète que je vais peutêtre justifier en me chargeant du double r(Me que vous m'imposez. Mais permettezmoi de vous faire observer uniquement, parce que l'occasion s'en présente , combien ce sont souvent les imperfections des maîtres (|ui engendrent celles des valets. Je suppose ([u'au lieu d'être un cocjuin, corn* me vous avez dit, j'aie désiré être honnête
hoinnie, (Toyez-vous que cela nreût été facile? Quand un maître voit de 1 intelli- }^ence à son laquais, il prétend avoir acheté cette inlelli.;;ence aussi bien que le reste, et de même qu'il emploie les pieds et les mains de son serviteur, il se sert de son esprit. C'est rarement pour faire du bien ; c'est souvent pour l'aire du mal. — Je ne me rappelle pas l'âge où j'ai endossé ma première livrée, mais je me souviens que dès que j'ai montré un peu de perspicacité, il s'est trouvé dans la famille de mon premier maître, par conséquent au nombre de ceux qui avaient droit sur moi, un être qui s'est approprié les souplesses de mon intelligence, et m'a mis sur le chemin où je suis aujourd'hui. Partout entré comme valet , bientôt je me vois monter en grade ; valet j'aurais été pauvre et honnête, plus haut je suis un heureux coquin ;
224 LES orvniEns
pourquoi ne suis-je jamais resté valet?
parce que j'ai ce qu'on appelle de Tadresse, de la rouerie. Est-ce ma faute si mon premier maître a versé dans mon cœur le philtre qui crée les coquins ; quelle force pouvais-je opposer à l'impulsion qu il m'a donnée? — Enfin arrivé à l'hôtel de Prémouran, je me ployais sous Tespoir de devenir honnête. Madame la comtesse a deviné que j'étais l'homme dont elle avait besoin: Soyez un coquin, m'a-t-elle dit, puisque vous avez l'inteHigence qu'il faut pour cela. — Vraiment, je finis par croire qu'un domestique n'est pas entièrement responsable de ses défauts ; les maîtres exijjent qu'ils aient les vices utiles à leur {{enre de vie, quelquefois ils leur donnent ceux qu'ils n'osent pas avoir. — Voilà, monsieur le comte , tout ce que j'avais à vous dire afin de vous prouver
qiiojesuis nu ïnoiiis un coquin de niuriie.
— Vous avez dit la vérité, Minot.
Cette justice rendue à ses opinions salariées satisfitcomplètement cet homme.
— Maintenant, dit-il, je suis aux ordres de monsieur le comte.
— Vous me préviendrez de tout ce qui se tramera contre moi directement ou indirectement.
— Toutes les fois qu'il plaira à monsieur le comte de m'interroger.
— Je ne vous verrai qu'ici, chez vous, le matin. Jamais, àThôtel, vous ne m'adresserez la parole.
— Comme il plaira à monsieur le comte.
226 LES OUVRIEKS
— Pour commencer, veuillez médire les ordres qui vous ont été donnés hier soir. Vous êtes sorti de Thôtel de Prémouran à six heures, et avant de rentrer chez vous, vous êtes allé au Temple chercher la soutane dont vous êtes revêtu.
Minot regarda le comte avec stupéfaction. Espion, il avait été espionné sans s'en apercevoir; cette pensée Thumilia.
— Monsieur le comte a donc à son service des gens qui...
— Non, Minot, je vous ai suivi moimême.
— C'est vraiment trop d'honneur!
— Pourquoi cette soutane et où alliezvous ce matin?
Avec une sincérité dont on ne Teùt pas
cni siisceplihlc , lAlinot dévoila le plan (Je l'attaque dirigée contre la famille Pé-
rillon.
L'impassibilité du comte étonna Téspion de Reine, mais il fut bien plus surpris encore lorsqu'il entendit les paroles suivantes :
— Je laisse à la Providence le soin d'arranger cela, et n'ai nullement l'intention d'arrêter la comédie que vous jouez. Je veux seulement, s'il est en mon pouvoir, que les vengeances de madame la comtesse ne soient pas trop cruelles.
— Monsieur le comte, vous êtes un grand philosophe !
Si la langue de Minot n'eût pas été plus polie que sapensée, ileûtditun grand fou.
228 ÏES OLVlilEKS
— Vous comprenez donc, reprit le comte, que je ne veux rien empêcher, mais je tiens à tout savoir.
Ces surprenantes dispositions charmaient d*autant plus iMinot, qu'elles lui permettaient de remplir les engagements par lui pris de deux côtés à la fois.
— Monsieur le comte saura tout, dit-il,
— H est convenu qu^ici, le matin, auront lieu nos entrevues.
L'instant d'après, Minol était seul.
— Quel singulier personnage ! pensaitil en accordant un dernier coup d'œil à sa toiletteecclésiasti(iue; jamais je ne me serais li{;uré qu'il considérât cela comme une comédie. — C'est égal, il paiera sa stalle.
Craignant d'avoir manqué riifMire à la-
DE l'A ni S. "229
quelle il i)ouvait rencontrer Calixte Jérusard. Minol, sortit précipitamment, se jeta dans un fiacre et dit au coclier : Rue Geoffrov-Lasnier, V6,
les deux sceurs.
L'abbé Minot demeura une heure chez Calixte Jérusard; quand il en sortit, il grommela un juron à la grande stupéfaction de son cocher de fiacre, qui n'avait pas encore vu jurer un abbé. Sa tentative n'avait pas réussi sans doute ; c'est ce que nous apprendra le père Jérusard qui se
252 LES OtViilERS
rend quai de Gèvres, chez son ami Périllon.
Après avoir adressé une dernière question à Henriette, afin de lui faire avouer le nom de son amant, Tarmurier s'était enfermé dans sa chambre. Un instant il avait eu Tidée de se précipiter sur le pavé de la rue, du haut de son quatrième élage, mais il entendit ses filles qui sanglotaient.
La nuit fut triste aussi bien pour lui que pour Henriette et-pourChevrotte. Calixte Jérusard entra chez Périllon.
— Pauvre ami, lui dit-il, voyons, il te faut du courajje, de la fermeté. Ne son[»;e plus qu'à punir le séducteur de ta liile.
L'armurier lit un eflbrt pour paraître calme.
~ Sais-iu ((iielquc cliobc de nouveau?
(lit-il.
— Un prêtre est venu cliez moi ce matin parce qu'il me sait ton ami. Il a osé me proposer une 8in};ulière réparation pour ta famille.
— T'a-t-il dit le nom et la demeure du misérable?
— Hélas! non.
— Raconte-moi tout ce qu'il t'a dit.
Peut-être, en combinant ce que je puis me rappeler et ce que tu vas m'apprendre, saurai-je un peu comment ce malheur est tombé sur ma maison.
— Tu n'ignores pas qu'un prêtre est un fourbe, commença Jérusard, qui, dans sa philosophie moitié militaire ,
254 LES ouvniEus
moitié voltairienne, n'admettait les cérémonies de l'Eglise que comme autant de mômeries dignes d'amuser des enfants et leurs bonnes.
— Je sais à quoi m*en tenir là-dessus, dit Périllon, qui partageait pleinement les opinions de Jérusard.
— Tout-à-r heure, comme j'allais sortir de chez moi , un abbé m'arrête dans le corridor. Il me dit qu'il a à me parler ; je l'introduis dans ma chambre et je l'écoute. Quand il m'a eu expliqué pourquoi il s'adressait à moi, je lui ai ollert de venir te chercher; il n'a pas voulu, prétendant que l'amitié me faisait un devoir d'accepter le rôle qu'il m'oHrait.
— Quel était le but de sa visite? interrompit l*érillon.
DK I»AUIS. 25.')
— Le séducteur de ta fille est marié.
On eût dit que Jérusard avait choisi le moment où son ami reprenait un peu son état normal pour le frapper de ce coup imprévu. L'armurier chancela.
— Malheur à lui! murmura-t-il.
— Et ce prêtre était chargé de te donner de Targent, si toi et tes filles vous vouliez quitter Paris.
— Qu'as-tu répondu? Galixte.
— Une parole violente m'est venue sur les lèvres. J'allais crier à cet homme : « Gardez votre argent pour payer les funérailles de celui qui vous a envoyé ici. » Mais c'eût été dévoiler notre secret ; je me suis contenu et lui ai dit seulement que nous n'étions pas de ces pères qui vendent leurs enfants.
250 LES OLVKlfcUS
— Et tu Tas laissé partir sans lui demander le nom de l'amant d'Henriette?
— Tu penses bien le contraire. Je Vai pris au collet et je lui ai dit : Monsieur Tabbé , vous allez passer un mauvais quart-d'heure si vous ne me nommez pas le scélérat qui a trompé la fille de mon ami. Alors il s'est mis à me raisonner, à me prouver que je commettais un crime en portant la main sur un ministre de Dieu... Un tas de bêtises que j'ai eu tort peut-être d'écouter, et qui ont paralysé ma colère.
— Tu n'avais qu'à entêrmer ce prêtre chez toi et venir me chercher.
— Mon ami , je n'ai pu employer la force avec un homme qui* me disait :
Tucz-n}oi, si vous êtes un assassin ; mon
M pAlilS. 'i'iT
raPactère ne ino pennot, p/is de me dé-
Oc f>rosses larmes roulaient dans les yeux de Périllon. Il pensait à Henriette.
- Cette malheureuse enfant, dit-il a été victime de quelque infamie, et elle ne se croit pas trompée; elle a foi en son séducteur ! —N'importe ! il faut être cruel souvent malgré soi. Viens, Calixte, viens avec moi l'interroger. — /Vli ! Larigette et les autres étaient quelquefois jaloux de mon l)ouheur ; ils ne le seront plus maintenant!...
Henriette et CUevrotte étaient encore enfermées dans leur chambre. La nuit qui venait de s'écouler n Vait été qu'une scène d'amitié sublime de la part de la brunisseuse, qui avait déployé unesolii-
258 LES OUVHIERS
cilude maternelle pour adoucir la consternation de sa sœur. Une lièvre nerveuse s'était emparée d'Henriette dès le soir Chevrotte Tavait aidée à se mettre au lit ; ne lui disant que les paroles qu'elle était accoutumée à entendre ; lui souriant même à propos de sa coitlure de nuit , et maîtrisant son sourire de manière à ce qu'il ne trahît rien de la douleur qui, comme une balle de plomb, lui pesait sur le cœur. Quand la coloriste fut couchée, elle grelottait à briser ses dents, son front était rouge, Chevrotte voulut y déposer son baiser du soir ; mais alors, en sentant
sous ses lèvres le feu de la fièvre, les forces lui manquèrent, les écluses de la douleur s'ouvrirent malgré elle-, Henriette la saisit dans ses bras, et elles pleurèrent toutes deux comme elles n'avaient jamais pleuré depuis le jour où, enfants, elles suivirent
1)1 PAïus. 25i)
le cercueil de leur mère. Puis Chevrolte s'était relevée:
— C'est béte de pleurer comme ça!
avait-elle dit.
— Chevrette, pourquoi notre mère estelle morte sitôt? avait répondu Henriette dans une nouvelle explosion de sanglots; j'aurais osé lui dire à elle...
— Et à moi tu n'as pas osé...
Les femmes seules savent donner à leur voix ces accents pathétiques qui ébranlent l'âme.
— Oh! dit Henriette, j'ai eu tort. Viens, je veux tout te raconter, ma sœur.
Et pendant deux heures, Henriette chuchotta sa confession à l'oreille de Chevrette, assise à son chevet. Le baiser que
240 iE> orvRiEhs
celle-ci lui donna k la fin fut-il un gage dabsolulion ? Je ne sais ; mais quand elle eu t ainsi versé tous les détails de son secret, la fièvre s'apaisa, ses yeux se fermèrent, elle s'endormit.
Chevrotte écoutait la respiration d'Henriette balancée dans sa gorge plus précipitamment que de coutume. Elle n'osait remuer, car le moindre bruit eût troublé ce sommeil utile, quoique douloureux, i\ en croire les crispations qui sillonnaient impercepliblcment cette ligure languide.
Tout-à-coup, le souffle d'Henriette devint encore plus saccadé.
— Ne.,, tuez.., pas... Donatien! prononça-t-elle sans se réveiller.
— Non , non , on ne tuera pas Ion époux, répondit Chevrotte.
Coiniuc si llenrioUo eùl enlenrlu celle consolanle promesse, une lueur de douce espérance éclaira subitement son visajje redevenu calme. Vers minuit elle s*éveilla, el rencontra le regard de Clievrotte qui, comme celui d'un ange gardien, ne Tavait pas quittée un instant.
Alors elles recommencèrent à parler de Donatien. Henriette expliqua comment il fallait qu'il s'écoulât trois cent dix-sept jours avant son mariage avec lui. Clievrotte dissimula ses doutes. A elles deux elles cherchèrent 4a marche à suivre pour prouver à leur père que cet amour , quoique un peu entré à la sourdine, ne déshonorait pas la famille. Les combinaisons d'Henriette étaient naïves comme toutes celles d'une amoureuse qui a besoin de croire à la réalisation de ses espérances.
242 LES ouviuiiis
Chevrotte s'en apercevait, mais ne le disait pas. Une fois leur plan arrêté, elles se persuadèrent qu'il fallait dormir, afin de pouvoir travailler le lendemain.
m Au point du jour, la fièvre d'Henriette était passée. Elle se leva et écrivit à Donatien. Ce fut au moment où elle terminait , que Périllon et Calixte Jérusard en-
* trèrent. Heureusement elle avait eu le temps de cacher sa lettre.
— Laissez-nous seuls avec votre sœur, ditTarmurier à Chevrotte.
La coloriste faillit s'écrier: Hier est donc encore aujourd'hui ! comme dit une fois à sa mère Marie-Antoinette , l'auguste victime qu'on donna à dévorer à l'ignoble Simon.
— Mon père, dit Chevrotte, pourquoi
i)K F\nis, 245
m exclure ? ne suis -je pas de voire taniilie ?
— Il le l'aiU ; laissez-nous !
Henriette courut se jeter sur le sein de sa sœur. Alors Chevrotte ne put exécuter les ordres de son père.
— Je ne vous ai jamais désobéi , lui ditelle, je n'ai qu'un profond respect pour toutes vos volontés ; mais ma sœur a été malade cette nuit et elle est très faible en ce moment; je ne puis me séparer d'elle.
Entre les enfants d'une même famille, qui vivent sous le même toit, il y a une sorte de solidarité morale qui fait que la faute de Tun rejaillit toujours un peu sur Taulre. C'est pour cela que Périllon se
244 LES OlJVHiEKS
montrait si intraitable, même à Tégard de Chevrotte.
— Je veux que vous sortiez de cette chambre , répéta l'armurier ; mais sa voix s'était affaiblie en apprenant qu'Henriette avait été malade, et l'extrême pâleur de cette enfant le prouvait assez , du reste.
— N'insiste pas, dit Jérusard à Péril- Ion , qui se hâta de saisir le prétexte que cette intervention lui offrait.
— Restez , puisque vous ne pouvez m'obéir, dit-il.
11 se lit un instant de sih^nce. Puis JVrillon roi)rit d'une voix lente.
— Henriette , vous n'avez pas voulu hier me dire le nom de votre séducteur. Vous redoutiez les extrémités au\qiu>lles un
Mi. PAhis. 245
preiincr moiivoinent de colère pouvait me porter contre lui. Mais aujourd'hui , vous le voyez , j'ai toute ma raison ; ce n'est plus un homme outragé dans son honneur, c'est un père qui vous parle.
— Je ne puis vous répondre encore , mon père. Si vous avez pitié de moi , maigré mon indignité , je vous en supplie , attendez quelques jours.
— Mais si on vous a trompée? malheureuse enfant!
Un inetTable sourire de martyre passa sur les lèvres de la coloriste.
— Trompée ! murmura - 1 • elle , par lui!
— Le mensonge est si facile , Flenrietle, dit Jérusard , surtout lorsqu'il s'adresse à une personne candide comme vous.
0M\ LES OLViaKKS
Henriette se tenait à sa sœur comme un enfant effrayé au cou de sa mère. Les doutes que manifestaient Périllon et Jérusard lui semblaient injurier Donatien , mais n'ébranlaient nullement son inépuisable confiance. Chevrotte, plus prévoyante, parce qu'elle était plus positiviste en amour, écoutait un pressentiment cruel.
— Rassurez-vous , je vous le répète , disait la coloriste : l'homme que j'aime sera mon époux.
— Et s'il était marié ?
■ — Donatien, marié !
Henriette porta précipitamment la main à ses lèvres qui venaient de trahir le nom de son amant.
— Il se nonimo Donation! prononc^a l'armurier. On demeuro-t-il?
— Je ne puis vous le dire , mon père.
— Vous mêle direz, IlenrieUe, car il faut que j'aille lui demander si c'est lui qui m'a fait offrir ce matin de me payer à prix d'or le déshonneur de ma fille.
— A prix d'or?
— Il a envoyé un prêtre à Jérusard , n'osant l'envoyer vers moi. Ce prêtre a dit que votre séducteur était marié.
— Ce n'est pas possible ! dit Henriette ; ce n'est pas...
Et si Chevrotte ne l'eût entourée de ses bras , elle serait tombée la face sur le carreau.
— Ce prêtre m'offrait de l'argent à la condition qu'immédiatement je quitterais Paris avec mes filles, mes deux filles , entendez-vous !
2^S LES OUVhlERS
La colère }>rondait de nouveau dans le cœur de Tarmurier ; et la compassion que lui inspiraient les souffrances d'Henriette disparaissait au furet à mesure qu'il ravivait par ses paroles la blessure faite à son honneur.
— Comprenez - vous maintenant que vous avez été abusée d'une manière infâme? Comprenez-vous qu'il n'y a plus de réparation possible , et que c'est une vengeance qu'il vous faut? Vous n'êtes pas ma fille , si vous ne comprenez pas cela !
A moitié évanouie, Henriette n'entendait plus qu un bourdonnement à ses oreilles , mais un bourdonnement infernal , comme si mille tambours et mille cloches se fussent pris à battre et à sonner autour d'elle.
DE PAHIS. 24î)
— Ma sœur, balbutia-i-elle , soutiensmoi...
Chevrotte porta Henriette sur son lit; ])uis , avec une énergie qui tenait de la fureur, «'approchant de son père :
— Ne vous ai-je pas appris que ma sœur était faible et souffrante , dit-elle; si vous voulez la tuer, prenez donc ce couteau.
Périllon se tut.
Immobile, faible comme une mourante, Henriette parlait encore :
— On calomnie Donatien... Ce sont ses parents qui veulent m'éloigner ; ce n'est pas lui... C'est parce qu'ils savent bien que nous devons nous marier dès qu'il aura atteint sa majorité.
— Chevrotte , prononça Périllon d'une
voix éaïue , j'accorde vingt-quatre heures à votre sœur. Si d'ici ce terme elle ne m'a pas donné les renseignements que j'ai droit "d'exiger, malheur à elle!... malheur !
Les deux pères laissèrent Henriette et Chevrotte dans leur chambre et sortirent ensemble. Sur le quai ils se serrèrent la main en se séparant.
— Je n'ai plus qu'à m'adresser rue de la Muette , dit Périllon ; pour consolation il me reste la vengeance !...
Politesses d'huissier.
Nous avons laissé François Durousseau se diri[i[eant vers l'hôtel de Prémouran , pour y aller implorer une dernière fois la commisération de son principal créancier. Rien n'émousse aussi facilement la résolution d'un homme qu'une longue marche sur le pavé de Paris. Durousseau
252 LES OLVUIEKS
était parti avec un peu de courage ; quand il arriva sur la place de la Concorde , il se demanda pourquoi il était sorti. Cette éternelle comédie de la rue est ainsi faite ! Elle attriste et refroidit à moins qu'on ne la regarde avec des yeux de poète. Le pauvre Durousseau trouva du mépris dans rœil des passants ; il lui sembla que les gamins insultaient aux rides de son visage , à la blancheur de ses cheveux , à la modestie de ses vêtements. S'il se prenait à marcher vite , il entendait courir derrière lui. Tout cela était imaginaire ; mais il en résulta que Durousseau revint chez lui comme il en était parti. — Sa concierge lui remit un papier timbré. — Pleurniche n'avait pas eu le temps d'intercepter celni-là. Du reste, il en pleuvait chez le niaîtrc menuisier. C'était une assii;nation au tribunal de commerce. En tète,
se {;roupaieiU d(\s l)arl)onillaf5es de billets éclnis.
— Ah ! j'oubliais cette carte de visite, <lil la concierge.
Duroussean lut le nom de Pierre Frapin, huissier.
Vous croiriez peut-être que cette carte, ployée à l'un de ses coins, — espièglerie de clerc , — était une politesjse comme celle que les graveurs en taille-douce ont inventée pour le 1^' janvier; hélas! vous vous tromperiez fort : ce petit carré de carton est un protêt. A Paris, les huissiers ne vous envoient jaaiais que leur carte de visite quand ils ont un billet à vous. La civilisation, qui polit le monde entier, ^s'est étendue jusqu'aux huissiers ; — i\Iéphistophélès dit : Jusqu'au diable.
— Encore un , murmura Durousseau, en souriant de ce sourire douloureux qu il avait souvent sur les lèvres.
Il rentra à Tatelier : Pantaléon dormait sur un tas de copeaux, Pas-de Chance et Pleurniche travaillaient.
— Eh bien! patron, avez- vous vu M. le comte? lui demanda Pas-de-chance, au moment où il montait son escalier.
— Oui, oui, tout est arrangé, mes enfants, répondit-il. — iMaissa physionomie démentait ses paroles.
Pleurniche seul découvrit la vérité sous ce faux air d'espérance. A l'insu de tout le monde, il passa la nuit àTatelier, car il redoutait la réalisation de quelque projet sinistre conçu par Durousseau.
DI PAKIS. 255
Le lendemain le maître menuiser descendit dès le matin :
— Tenez, mes amis, dit-il à Pleurniche et à Pantaléon, obligez-moi d^aller chez de braves gens qui me doivent le montant de quelques travaux, et priez-les de me solder.
En parlant ainsi, il remettait à chacun une liasse de comptes acquittés. Pleurniche, rapide comme l'éclair, s'élança d'un côté; Pantaléon, suivi de Pas-de- Chance, à qui Durousseau avait dit qu'on ne travaillerait pas aujourd'hui, parce que la planche manquait, se mit en marche de son côté.
— Allons, murmura le maître menuisier, dès qu'il se vit seul, quand ils reviendront, tout sera fini.
256 1RS orvniERj;
Mais il se trouva en présence de liois messieurs, dont l'un, mieux vêtu que les autres, salua gracieusement.
— Monsieur Durousseau?
— C'est moi.
Celait un huissier : il avait une cravate blanche, un paletot noir, un fjilet noir, un pantalon noir et des gants noirs. Il eût pris un bain dans du cirage et se serait cravaté après , qu'il n'eut pas changé de couleur. Il avait une figure d'huissier : dire pourquoi un huissier a une figure à part dans la création, serait expliquer raflînité qui existe entre la physionomie et la profession de chaque homme.
Ses clercs joignaient à la maigreur du cheval de course la i)àleur afl'amée du
naiitra(>o(le la Méduse. L\in jeune lioinriie éminemment prétentieux, se mouvait dans un paletot-chemise en lasling très-large, mais trop court des manches, qui paraissait mépriser deux mains rouges et les livrer outrageusement aux intempéries de mars. Ses jambes droites et uniformément rondes apparaissaient comme deux tuyaux de poêle plantés sur des souliers éculés, chavirés, contournés en gondoles. L*-autre, sorte de paysan transplanté , encore paré de son gros luxe villageois , n'offrait guère que son chapeau à la morsure analytique. Mais ce chapeau avait des mélanges de tons noirs et cendrés d'un effet prodigieux ; il avait été gris pendant plusieurs années peut-être, puis on avait essayé de le teindre. La couleur n'ayant pris qu'aux endroits non imprégnés de sueur avait produit ces effets bizarres. — <
ri'. if