S LES OUVRIERS
rousseau d'une façon navrante , mes malheurs vous réjouissent.
Pleurniche parlait bas à Pantaléon. Ce dernier lui montrait le patron comme un obstacle à l'exécution d'un projet arrêté.
— On ne travaillera plus ici , disait Libournais.
— On ne travaillera plus , répétèrent les trois autres compagnons.
L'audacieux despotisme de ces honmies n'est pas tout à fait une fiction de notre roman. Ceux qui ont été à même de voir comment certains ouvriers entendaient user du droit de liberté commenté dans les clubs , reconnaîtront la vérité de ce tableau.
Désolé de son impuissance à réprimer ces désordres , Pleurniclie jetait au dehors un rc[jard désespéré.
DE PARIbi. 7ià
■— Tiens , dit-il , mademoiselle ClievroUe avec Pas-de-Chanee.
— Et ma sœur Laure , ajouta Pantaiéon.
l.es trois personnages ainsi annoncés s'avançaient effectivement.
S'étant séparé de Nivôse Bibeau au sortir de Thôtel de Prémouran , Pas-de- Chance était venu rue de Charonne , devant le numéro 57 , attendre que Pantaléon sortît. Il n'osait pas entrer; la crainte de rencontrer M. Durousseau le tourmentait, lorsqu'il vit venir à lui Chevrotte et une belle dame qu'il ne connaissait pas. Réjouie par le luxe inaccoutumé de Pas-de- Chance , la brunisseuse lui sourit et l'engagea à l'accompagner dans l'atelier de Durousseau pour voir Pantaléon. La galanterie avait triomphé de la timidité de Pas-de-Chance.
Magnifique influence du regard ténûnin, lu as damné l'espèce humaine , tu as présidé à la confection du cheval de bois , tu as disposé du sort des empires , comment n'aurais-tu pas calmé les quatre compagnons ? — Ils saluèrent d'un air embarrassé et sortirent.
— Nous avons eu l'idée de vous dire bonjour en passant, disait Ctievrotte à Pantaléon.
— Nous revenons du Père-Lachaise , ajoutait Laure ; j'y avais entraîné Clievrotte. Elle m'a appris que tu travaillais ici , Pantaléon.
Laure était plus pale encore que lorsque nous l'avons vue dans son appartement de la rue de Navarin. Elle tenait un petit bouquet de pensées entourées de petites branchettes d'if. Par intervalle , et comme pour apaiser les déchirements d'une toux
sèche, cll(^ approchait de ses lèvres ces fleurs éliolces, nées sans soleil sur hi tombe où elle les avait cueillies , la tombe (le son séducteur, tué si inopinément au bois de Yincennes.
— Ah ! chuchotait Pleurniche à Pas-de- Chance, que n'ètes-vous venu sans ces daujes , et cinq minutes plus tôt.
— Les compagnons se sont comporlés comme des drôles.
— Crénom... crénom , murmura Pasde-Chance ; j'osais pas entrer.
— Ils ont insulté M. Durousseau.
— Justement, j'avais peur de rencontrer ce brave homme.
— Ah î il ne pense plus à ce que vous lui avez fait.
— Tu crois ?
François Durousseau était remonté vers sa .chambre dès qu'il avait vu Libournais
Ml. 6
et ses trois amis sortir de Tatelier. Ayant prodigué ses premières attentions à ChevroUe , Pantaléon n'avait pas remarqué la magnificence de son ami. Il s'en aperçut enfin. Il n'eut qu'un geste , qu'une exclamation.
— Eh bien ! répondit Pas-de-Chance , je suis devenu riche , voilà tout !
Pendant une minute, afin d'admirer sa bonne mine, on le fit tourner comme une montre de cire dans la vitrine d'un coiffeur.
— Ce n'esl pas tout, dit-il d'un ton pincé et où il y avait deux grains de prétention, Messieurs et Dames, j'ai Ihonneur de vous saluer, j'ai à causer d'aflaires sérieuses avec M. Durousseau; permettezmoi de vous brûler la politesse.
— Mille bombes! s'écria Pantaléon en se grattant le front tout-à-coup, j'oubliais
ce que Liboiiriiais m'a dit. Chevrotlc, les quatre insolents qui viennent de sortir d'ici vont chez vous, maintenant, courons-y.
— Oh ! dit la brunisseuse, c'est l'heure où mon père y est. Je suis tranquille ; mais enfin, allons-y tout de même.
— Et moi, vais-je avec vous? demanda Laure.
— Oui, ça fera du renfort.
— Ta sœur ne voudra peut-être pas me laisser entrer?
— Viens, te dis-je.
Pantaléon fit signe à l'apprenti qu'il allait revenir bientôt, et il disparut avec sa sœur et sa promise.
lue demande ru mariage.
En {{énéral, les ouvriers de Paris, quand ils exécutent leurs grands mouvements, obéissent à des influences qu'ils ne comprennent pas. Ils se font assez complaisamment les comparses de grandes tragédies où il n'y a souvent qu'eux de tués, à rencontre des règles de théâtre qui exigent rimmolalion de l'un des personnages
86 LES OlVKIEîvS
principaux. Faciles à abuser par quiconque sait mettre une blouse à sa théorie, ils sont prompts à donner leur confiance ; heureusement ils la retirent avec la même célérité. Une émotion ne provoque pas chez eux la réflexion, mais le mouvement. Natures françaises, conservées dans toute leur pureté; ce sont des paquets de poudre enveloppés de chair. Quand une impression bat le briquet sur eux , ils éclatent en bien ou en mal, suivant que l'impression est bonne ou mauvaise. L'effet s'arrête chez eux dès que la cause n'existe plus. Si on sait habilement prolonger la cause, Teflétdure longtemps. — Minot, exploitant les dispositions haineuses de Libournais et de ses trois camarades, avait dirigé la guerre livrée à François Durousseau. Les quatre compajjnons s'étaient ahandonncs k ses conseils sans
Dfc TAïas. ^7
deviner qu'il eut le moindre iniérèt à tournienter le maître menuisier. I^espion de Reine Machu, initié à toutes leurs passions, les faisait adroitement servir aux machinations dont il était le premier agent.
En sortant de l'atelier de Durousseau, Libournais et ses amis se rendirent dans un petit cabaret de la rue Sainte-Marguerite, où un homme chaudement couvert d'un manteau à agraffe d'acier verni les attendait. — C'était Minot.
— Comment ça a-t-il marché? leur dit-il.
— Bien, très bien! répondit Libournais; le vieux pingre de patron est démoH.
— Tu lui as parlé solidement, ajouta Vivarais-la Candeur, ça c'est vrai !...
— Et avec une logique... Les avocats
88 LES OLVIîIERS
sonl pas grand'chose auprès de Libournais... dit Albigeois-l'Intelligence.
— Possible, dit Tourangeau-Fleur d'Amour ; mais c'eût été moi qui eusse porté la parole, j'aurais terminé en m'écriant: A bas l'exploitation de l'homme par l'homme !
— Bravo !... firent Albigeois et Vivarais. — Tourangeau a mis le doigt sur ce qui n)anque au discours de Libournais.
— Mais, demanda Minot , que signifie :
exploitation de riiomnie par l'homme?
— Ah!... on ne sait... dit Tourangeau avec ironie; seulement, ça t'ait bien à la lin d'un discours, [)arce que c'est très ronflant. Au club des Vertus, on est à l'amende d'un litre quand on oublie cette formule ol^ligatoirc.
— Kst-il envieux, ce Tourangeau! dit Libournais: parce <jue j'ai des poumons
I)t PAIIIS. 81)
durs comnio des cloches ; parce que je bats un i)cmi comme il faut la mesure d'une phrase en hi prononçant, il se mange le cœur ; oui, tu te manges le cœur ; vil intri- {\m\{ !
— Oh ! c'est bien vrai ! s'écrièrent Vivarais et Albigeois, toujours de Tavis du dernier opinant.
L'apostrophe de Libournais avait allumé la joue de Tourangeau, qui se disposait à répondre et à prouver peut-être que ses poumons valaient ceux de Libournais; mais Minot souriant, réclama la parole à son tour. On avait quelque déférence pour lui ; d'abord parce qu'il payait toujours la consommation , et qu'ensuite il semblait mettre au service de tout le monde son expérience et ses conseils.
— Mes enfants, dit Minot d'un ton câlin, il me semble que vous vouliez aller
00 LES OUVHIEUS
chez M. Périllon. Vous m'avez parlé de la visite que vous aviez à lui faire , et vous n'avez pas dédaigné rnes réflexions à ce sujet. Maintenant que vous en avez terminé avec Durousseau, ne serait-il pas temps de voir Périllon ?
En un seul mouvement, les quatre compagnons se levèrent.
— Partons, dirent-ils.
Tourangeau, Vivarais et Albigeois prirent le devant, Minot et Lihournais les suivaient à quelque distance.
Au nom de Périllon, une vague expression d'inquiétude s'était arrêtée sur les traits de chacun des quatre amoureux dllemielte. — Depuis le soir où, sur le quai de Gèvres, ils s'étaient rencontrés à la porte de l'armuri-^r, ils avaient conçu simultanén)ent, l'un contre l'autre, une jalousie qui, sans altérer leurs relations
m: pAi.is. 01
intimes, (lemeiiraii comme un {jerme de discorde prêt à éclater à la moindre commotion. Grâce ii une surveillance active, exercée par chacun d'eux sur les trois autres, ils croyaient que le pacte conclu avait été fidèlement observé, et qu'aucun d'eux n'était allé secrètement chez Henriette. — Maintenant le moment arrivait 011 la coloriste devait choisir parmi eux son futur époux. Ils auraient été embarrassés (le dire si c'étaient eux où Minot qui avaient fixé l'heure de cette démarche solennelle; mais enfin qu'importait? Il fallait tôt ou tard qu'elle eût lieu.
Ainsi que nous l'avons observé, Albigeois, Vivarais et Tourangeau marchaient devant, les yeux collés sur le pavé, silencieux, préoccupés, ni plus ni moins que des créanciers se rendant chez un syndic de faillite. Albigeois passait sournoisement
02 Li:s uuvuitjis
la main sur ses favoris flaniboyants et les lissait sur ses joues ; Yivarais caressait le nœud de sa cravate, Tourangeau étudiait un sourire fascinateur.
Quel secret Minot contiait-il à Libouriiais? Quelle huile versait-il sur les charbons ardents de son cœur? Nous avons pu, en diverses circonstances, voir le vermillon de la colère briller aux pommettes de ce compagnon ; mais jamais avionsnous vu s'échapper de ses yeux ces deux incendies, dont la lueur semble brûler son visage !
— Les traîtres!... disait-il en braquant son poing sur ses trois camarades.
— iModérez-vous, disait Minot, ou je mo repentirais des conlidcnces que je vous ai laites. En brusquant la chose, vous no saurez rien. Il faut vous y prendre comini! je voiiN 1 c\|>li({uc.
I)K Pvl;l<. 1)5
— Les traîtres !... i'é[)élail Lihournais ; ils lie porteront pus loin leur scélératesse.
— Est-ce que vous allez en vouloir à tous les trois; il n*y en a qu'un de coupable?
— Lequel ? dites-le moi , au nom de Dieu!...
Libournais en serrant la main de IMinot lui faisait craquer les os.
— Vous êtes étonnant, dit celui-ci; je vous répète pour la dixième fois : je ne sais pas quel est celui qui a agi de la sorte; mais enlin il y a un coupable. Je vous ai appris la seule manière de le connaître, cela vous convient-il oui ou non?
— Ne vous fâchez pas, je vais suivre votre conseil ; dit Libournais ; mais après, quand je saurai celui qui a trahi sa parole... il y aura du mal!
Ils arrivaient sur le quai de Gèvres; en ce moment Tagilation de Libournais s'était concentrée, mais non calmée.
— C'est par intérêt pour vous que je vous ai révélé cela , dit Minot. Je ne serais pas fâché de connaître le résultat de votre visite ; je vous attends ici.
— Au revoir, prononça Libournais. — Et il s'élança vers les trois compagnons qui venaient de s'arrêter sur le seuil de la maison où demeurait l'armurier Périllon.
Tous quatre s'engouffrèrent dans le corridor. Minot les regardait disparaître. Un sourire se hasardait à caricaturer sur ses lèvres la belle grimace de Méphistophélès en joie.
— Je savais bien, dit-il, qu'à l'aide de ces bonnes gens, j'apprendrais ce que le brutal Périllon pense des amours de sa fille.
Aliii de satisl'airc inadaine la comlc':sse do Préiiiouian en lui apprenant si rariiiiirier coiiiiaissaii ou non les mystères du l)lacard , et conséquemment rintri(jue nouée entre Henriette et le prétendu Donatien, Minot avait dépassé la science de Machiavel dans ses combinaisons. Son plan ne pouvait manquer de produire l'edet qu'il en attendait, et cependant il reposait en partie sur des considérations ])sychoIo{>iques, évaluant d'avance à quel degré s'élèverait la colère de Libournais et la force de dissimulation d'Henriette. En conduisant à l'heure qu'il jugeait convenable les compagnons chez la coloriste, il avait dit à libournais : Le soir même où vous vous êtes rencontrés tous quatre à la porte de Périllon, l'un de vous plus adroit et plus heureux que les trois autres, est revenu, a été reçu en secret par ma-
96 LES orvRiEj.s
demoiselle Henriette et caché dans un placard; c'est celui d'entre vous qu'elle aime sûrement et qu'elle épousera.
On comprend maintenant l'accès de fureur auquel Libournais s'abandonnait il n'y a qu'un instant. — Ce n'était pas lui qui avait eu à subir la douce réclusion du placard ; donc c'était un de ses hypocrites camarades. S'il eût connu celui-là il l'eût si}>nalé à la vindicte des autres et, du coup, justice eût été rendue. Mais comment pénétrer ce secret? Minot l'aida un peu •• Se présenter tous quatre chez Henriette, la prier de choisir entre eux celui qu'elle aimait. Si elle répondait sans détours et désignait le traître, attendre simplement qu'il lïit descendu dans la rue pour lui demander compte de sa fourberie. Si Henriette refusait de s'expliquer clairement, l'y contraindre. Minot, inven-
DK PAKIS. 97
tour à larf[e ima[>ination, avait indiqué à Libournais quel dernier ressort il lallait faire mouvoir en ce cas ; c'était tout simplement s'adresser à l'armurier Périllon.
Libournais ayant boutonné sa veste sur sa poitrine aiin de tenir sa colère chaude, avait monté Tescalier avec ses trois rivaux. Il pendit sa main au cordon de sonnette.
Une sonnette ne dit pas seulement que quelqu'un est à la porte, elle vous transmet un renseignement positif sur la personne qui va entrer. Lorsque des doijjts {>antés, parfumés, effleurent le cordon, le timbre rend des sons veloutés et doux qui disent presque un nom à certaines oreilles ; si c'est une pauvre mitaine de filoselle timide et tremblante, une note presque imperceptible vous en avertit ; si c'est un créancier, vous entendez une vibration
98 LES OUVKIERS
clif^ne , mesurée, grave comme M. Dimanche, respectueuse comme lui-, si c'est un {^rde du commerce, un ébranlement qui vous dit : n'ouvrez pas. — Henriette eut un tressaillement nerveux quand la sonnette bondit sous la main de Libournais. Elle était seule quoiqu'il fût l'heure à laquelle Périllon venait prendre son repas. Ce ne pouvait être lui qui s'annonçait ainsi, il avait emporté une clé -, ce ne pouvait être Chevrotte non plus, elle frappait ordinairement. En se levant pour ouvrir, Henriette éprouvait un vague sentiment de crainte qui l'eût clouée à sa chaise si elle eût obéi à cet étrange pressentiment.
A la vue des quatre compagnons, elle cherclia un l)rin de satisfaction dans son cœur alui de le changer en un sourire.
DE PAIUS. î)î)
mais elle n'y trouva que de tristes appréhensions.
Tourangeau-lleur-d' Amour décociiait son œillade préparée avec acharnement.
Vivarais-la-Candeur se ployait comme une équerre en saluant.
Albigeois-l'Intelliffence donnait une dernière caresse à ses favoris sous prétexte de se décoiffer.
Libournais-la-Prudence, sombre comme Lara, poignardait du regard, non-seulement Henriette, mais ses camarades.
Ils ne savaient trop que dire ni l'un ni Tautre. La coloriste s'aperçut de leur embarras.
— Mon père n'y est pas, dit-elle; mais si vous voulez l'attendre, Messieurs, il ne peut tarder à venir.
En observateur prudent, Libournais laissa la parole à ses camarades. Seule-
100 LtS OUVIilERS
ment, il étudiait le moindre geste, la moindre intonation ,1e regard le plus innocent; ses yeux allaient du visage d'Henriette à celui de ses rivaux, comme les omnibus vont de Paris à Pantin.
— Mademoiselle , commença Tourangeau, l'affaire dont et pour laquelle nous avons à vous entretenir... cette affaire, disje, qui nous amène... non, cependant, ce
-n'est pas une affaire...
Suant à grosses gouttes, le malheureux Tourangeau, collé sur sa phrase comme un oiseau sur de la glu se débattait vainement, Albigeois-rintelligence vint à son secours :
— Tourangeau sait fort bien débiter une tirade au club des Vertus, dit-il, mais quand il s'agit de... de mariage... d'hymen, comme on dit chez les privilégiés ,
i)i: l'Aiiis. 101
il esl assez niais... ou du moins il n'es! pas spirituel...
— Ileuni!... lieuin! lit Touran{>eau.
Albigeois s'aperçut qu'il ne Uattait nullement son camarade. Perdu lui-même dans le dédale de sa gaucherie, il tira son mouchoir et parut vouloir contrefaire les trompettes de Jéricho.
Pensant que c'était à son tour de parler, Vivarais-la-Candeur d'une voix aigrelette prononça les mots suivants :
— Il est rare, mademoiselle, que le mois de mars soit aussi beau qu'il est cette année...
La pauvre Henriette écoutait avec stupéfaction ces surprenantes incohérences.
Elle offrit des sièges à ces messieurs. Ils s'assirent.
Libournais jugea qu'il était temps de porter le coup qu'iTméditait.
^02 LES 013VKIERS
— Mademoiselle, dit-il, vous aimez l'un de nous?
Une jeune tille à qui l'on dit : Je vous aime ! a toujours un sourire d'incrédulité dédaigneuse à opposer à ce mot, s'il ne lui plaît pas de Tentendre ; mais celle à qui l'on dit : « Nous sommes quatre, vous aimez l'un de nous ; » est bien en droit de demeurer ébahie comme Henriette en ce moment.
— Il est inutile de dissimuler, reprit Libournais , chacun de nous avait peutêtre conçu des espérances ; mais nous nous étions promis mutuellement d'oublier nos prétentions dès que vous, mademoiselle , vous auriez lixé votre choix. Ainsi , ne craignez pas de désespérer les autres en proclamant le nom du vainqueur.
Entre le style .|;alant de l'ouvrier et la littérature impériale, il existe un rappro-
cbemcnl sin{;ulier que quelques bribes de myibolo{;ie contribuent a rendre pbis évident. Certes, Libournais ifjnorait qu'il venait de parler presque aussi bien que Pindare-Lebrun ou madame Barthélémy lladot.
Henriette, revenue de son ébahissement, se trouva offensée par le ton et les paroles de Libournais.
— Messieurs, murmura-t-elle, je vous prie de ne pas insister sur une question que mon père seul a le droit de résoudre.
— Sornettes !... dit Libournais ; les jeunesses d'aujourd'hui choisissent ellesmêmes leurs amants, elles peuvent bien choisir leurs maris.
Ces mots, empennés d'intentions méchantes, cinglèrent les oreilles d'Henriette conmie des couj)S de cravache. I^e sang lui monta aux joues; elle se leva.
104 LES OLViatRS
— Je suis seule, balbutia-t-elle , et vos paroles m'obligent à me retirer.
— Sornettes encore!... répéta l'implacable Libournais en se jetant entre Henriette et la porte de la chambre vers laquelle elle se dirigeait. -- Nous sommes venus ici pour vous parler, vous nous entendrez.
L'éducation avait mis au cœur d'Henriette un sentiment de dignité facile à émouvoir.
— Monsieur, dit-elle ; dois-je me repentir de vous avoir reçu chez mon père !
— Peut-être, répondit le compagnon. Un léger roulement frappé sur la porte
d'entrée empêcha que la coloriste entendit ce dernier mot. Elle alla ouvrir et poussa un petit cri de joie en voyant Chevrotle Laure et Pantaléon.
— 'Suive père n'est [)i\s ici'/ doiiianda (Ihevrollc.
— ÏNon, dit, IlenricUc , cl lu lais bien (l'aniver.
— Vous n'avez ])as votre air ordinaire, îMains'elle, observa Pantaléon. Je vois qu'on a élé poli envers vous ni plus ni inoins qu'envers M. Durousseau.
Henriette saisit la main de Pantaléon, et, la pressant avec effusion :
— J'ai peur de ces hommes, dit-elle.
TI
le drame de rainour.
Ah ! comme chaque jour apporte une pensée nouvelle, une émotion qui change le cœur! Autrefois, Henriette Périllon aurait à peine salué Laure; aujourd'hui elle lui sourit, elle s'informe avec inquiétude des causes de sa pâleur Laure, trop heureuse de ce gracieux accueil, auquel elle était loin de s'attendre, ne répond aux questions d'Henriette qu'en se posant le
^108 LES OUVRIEHS
doigt sur le creux de reslomac et en faisant un petit signe de tête mystérieux et navrant.
Tandis que cet échange de politesses avait lieu, profitant de ce moment de trêve, les trois amis du Libournais demandaient à ce dernier le motif de son inconcevable arrogance.
— Vous me comprendrez bientôt, leur disait-il, et malheur à celui de vous qui me comprendra le premier !
Tourangeau, Vivarais et Albigeois ne trouvèrent qu'un haussement d'épaules pour exprimer leur stupéfaction.
Rassurée par la présence de Chevrotte, de Pantaléon et de Laure, Henriette, sans avoir recouvré sa sérénité ordinaire, se sentait maintenant la force de repousser la singulière audace des quatre compagnons.
— Monsieur, dit-elle à Libournais, vous
DE PAIUS. ^09
pouvez continiHM' vos ffrossiùretés.
— Il n'y a pas la moindre grossièreté dans ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, reprit celui-ci; je vous priais de ne pas aller par trente-six chemins, et de déclarer franchement quel est celui d'entre nous que vous aimez.
— Le choix ne doit pas être difficile à faire, hasarda Pantaléon en riant.
— Non, puisqu'il est déjà fait, répliqua Libournais.
— Henriette ne répondra pas, monsieur, dit Chevrotte , mais moi je puis parler en son nom.
— Parlez, mademoiselle.
— Ma sœur ne veut pas se marier encore; elle est beaucoup trop jeune. Eh puis, quand il s'agit de détermination aassi sérieuse, il est bon de réfléchir pendant une année ou deux.