‹ Les ouvriers de ParisChapitre 5 sur 15 · J^O LES OUVRIERS · texte numérisé non relu

J^O LES OUVRIERS

Laure était assise à l'écart. Quand sa toux aiguë la laissait en repos, elle promenait un regard moqueur sur les quatre amoureux.

— Non, dit Libournais, mademoiselle n'a pas de réflexions à faire ; elle y a pensé déjà.

— Ah çà , répliqua Pantaléon , vous croyez qu'on pense à vous depuis le V"^ janvier jusqu'à la saint Sylvestre.

— Parisien , ce n'est pas vous que nous demandons en mariage ; ainsi, la paix ! — Mademoiselle Henriette sait fort bien ce que je veux dire. Elle a pensé à l'un de nous, et c'est celui qu'elle épousera sans doute.

— Monsieur, vous vous êtes trompé jusqu'à présent, je ne...

— Je connais les couleurs interrompit le compagnon ; mais puisque vous avez si

DE PAIUS. \ i I

peu (le nuMiioire je vais vous en donner, moi.

— Brrr! lit Laure en frappant son joli petit ])ied sur le carreau, il y a des (jens que j'aurais bientôt mis à la porte si c'était chez moi, ici.

Libournais, les bras croisés sur la poitrine, se tenait debout, droit comme un peuplier. 11 avait vu jouer Jntonyet savait les poses fatales que doit prendre un tourmenteur de femmes. Ses trois camarades ne comprenaient rien à son étrange manière de captiver le cœur d'Henriette, et, craignant de voir exécuter la menace indirecte que Laure venait de leur adresser, tiraient Libournais par sa veste et le pinçaient. Mais ce dernier , insensible à ces puérilités, poursuivait :

— Un soir, il y avait fête ici, mademoiselle ; c'était la sainte Luce, je crois, vous

^\2 LES OUVUIERS

avez reçu l'un de nous secrètement. Les quatre compagnons échangèrent un regard sinistre.

— L'un de nous ! répéta Tourangeau.

— Secrètement! dit Albigeois.

— Le jour de la sainte Luce ! murmura Vivarais.

Après une pause Libournais continua :

— Et comme vous ne saviez où cacher ce personnage vous Tavez fait entrer là, dans ce placard.

Chevrotte s'élança vers Libournais.

— Sortez! s'écria-t-elle , sortez! vous insultez ma sœur î

— Oh ! il faut que tout cela s'éclaircisse, dit Tourangeau.

— Il faut que vous nous disiez le nom de celui que vous avez caché dans ce placard.

Chaque parole de Libournais était une

DE PAIilS. ^ir>

nouvelle l)lcssure pour Henriette. Elle îivait beau relever ses paupières, elle ne voyait plus. Il lui semblait qu'un mur s'écroulait au-dessus de sa tète, et que les pierres une à une lui martelaientle crâne. Pantaléon s'était approché du placard, l'avait ouvert, et après être resté immobile devant un vieux miroir qu'il vit au fond, il le referma. — Alors il eut un mouvement de désespoir terrible.

— La malheureuse!... prononça-t-il à voix basse en se laissant tomber sur une chaise.

Je sais l'explication de votre calomnie, reprenait Chevrotte en s'adressant à Libournais, mais je ne veux pas que vous vous croyiez le droit de venir chez d'honnttes jeunes filles les effrayer de votre {{rosse voix.

Rien ne pouvait ôter à Chevrotte la con-

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viction qu'elle avait de l'innocence de sa sœur; mais pour Laure, qui n'était pas aveuglée par de délicates croyances, les moindres indices devenaient de graves sujets de présomption, sinon des preuves. La pâleur d'Henriette, l'atonie subite qui s'était emparée d'elle depuis que le mot de placard avait été prononcé, dévoilèrent à son expérience une partie de la vérité. — « Henriette n'aime aucun de ces quatre personnages, mais elle aime quelqu'un, et l'histoire du placard n'est pas entièrement un mensonge. » — Telle fut sa conclusion.

Etîet singulier des contradictions éternelles du cœur féminin ! Dès que Laure eut aperçu la blanche auréole d'Henriette vaciller et pâlir, elle se sentit prise d'une amitié soudaine pour cet ange qui, comme elle, tombait des célestes hauteurs.

ni: PAF\is. i U)

— Mais sortez donc ! rùpcHaitClievrotte ; votre persistance est ridicule.

Libournais s'assit, comme s'il n'eût pas entendu.

— Je veux savoir quel est celui qui a menti à la parole que nous nous étions donnée, dit-il. C'est maintenant une affaire de liaine plus que d'amour.

Les compagnons échangèrent un nouveau regard plein de rage. Chacun d'eux cherchait à découvrir parmi les trois autres le traître qui avait connûtes mystérieuses délices du placard.

— Mais enfin, dit Chevrotte, ma sœur ni moi n'avons rien à comprendre à vos querelles.

— Vous, non; mais mademoiselle votre sœur, c'est différent.

— Ah ! je voudrais que mon père fût ici ! -

\\^ LES orvaiKP.s

— C'est lui que j'attends, répliqua froidement Libournais.

— Vous l'attendez !

— Devant lui, mademoiselle Henriette parlera, j'en suis sûr.

Chevrotte ne voyait à craindre à Tarrivée de son père que la colère qu'allait lui causer l'insulte faite à ses iilles; mais la réalisation de la menace de Libournais eût été pour Henriette ce quest l'aspect du bourreau pour le condamné.

Toujours silencieux, Pantaléon, entièrement sorti de son caractère habituel, ronfjeait une sombre pensée. Laure, outrée de la persistance de Libournais et de ses camarades s'était levée.

— Croyez-vous, dit-elle aux compagnons, que votre manière d'agir soit honnête?

— M. Périllon sera juge de la chose, dit Libournais.

— El vous auriez l'audace de lui raconter vos calomnies?

— Pourquoi non ?

— Parce que de semblables mensonges portent atteinte à la tranquillité d'une famille.

— Mademoiselle Henriette n'a qu'à répondre à ce que je lui ai demandé, et nous n'aurons pas besoin de voir son père.

— En tout cas, si vous le voyez, ce ne sera pas ici, sortez !

— Nous ne voulons pas sortir.

Laure avait ouverte la porte de la chambre de Périllon. Elle y entra, prit deux pistolets qui se trouvaient sur la cheminée et reparut armée de chaque main.

— Sortez! s'écria-t-elle, ou je vous brûle la cervelle !

Si au lieu d'être Laure c'eût été Pantaléon qui eût ainsi menacé, il aurait pu s'en

^\S LES OUVKlfchS

suivre une bataille, parce que les comj)agnons n'auraient pas craint qu'il fît usage de ces armes. Mais Laure, faible créature, qui ne devait avoir d'autre force que celle de sa résolution, les effraya tellement que sans songer à regarder si les pistolets

étaient amorcés ou non, ils s'élancèrent vers l'escalier. Leur premier pas fut un mouvement de terreur, le second un mouvement de honte. Ils descendirent de la sorte jusqu'à la rue, se demandant si c'était la peur ou le dépit qui les chassait de chez Périllon.

Arrivés sur le pavé ils s'arrêtèrent

Chacun d'eux avait (leTécarlate aux joues. Ilsgrincùrentdes dentsen chœur. I jbournais exécuta un solo de jurements.

— il y a parmi nous un misérable (|ui s'est moqué de ses camarades le jour de la Sainte-Luce.

DE PAIUS. Hî>

l^onilaiU ([uelques inimités, dans les Ions les plus bizarres, ce lui un échan[»c de « c'est lui et de est-ce toi ? »

— Puisqu'il n'y a pas moyen de connaître le coupable, reprit Libournais, d'un ton solennel, je vous considère tous comme mes ennemis, je vous défie à la canne, au bâton, au chausson et à la boxe.

— Ca me va. Je vous en offre autant à tous trois de mon côté, dit ïourangeau- Fleur-d'Amour.

— Moi de môme, dit Vivarais-la-Candeur.

— Je ne reculerai certes point, dit à son tour Albigeois-la-Prudeuce.

— Bataille! prononça Libournais. A quoi?

— Au bâton, répondirent les autres.

— Au bâton, répéta Lil)ournais en baissant d'un octave sa voix ordinaire.

VIO LLS OLVUIEHS

— Rendez-vous à la porte Saint-Denis, à quatre heures aujourd'hui.

— C'est bon.

Les quatre compagnons se séparèrent.

— Mais Minot épiait Libournais ; il courut après lui et l'atteignit au moment où il s'engouffrait dans une rue.

— Eh bien ! eh bien ! mon ami, dit-il au compagnon, vous oubliez que je vous attends?

— Je n'ai rien pu savoir, répondit celui-ci.

— Vous n'avez pas parlé à M. Périllon ?

— Non.

— Vous n'avez donc pas suivi mes conseils ?

— Non.

— Vous ne les avez pas trouvés bons ?

— Non.

Embarrasse par ce laconisme auquel

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Libournaisdoiiiîail un accent éliaujje, Minol essaya de sourire.

— Que vous esl-il donc arrivé, mou bon monsieur Libournais?

— le ne sais pas, mais je commence à croire que vous vous servez de moi pour tirer les marrons du feu.

— Oh! que signifie ce soupçon... quel intérêi?...

— Nous nous reverrons, mon vieux, dit Libournais avec humeur. — • Et sans écouter les hypocrisies de Minot, ii s'éloigna.

Resté seul, l'espion de Reine Machu se mordit la lèvre.

— Comment ! je ne pourrai rien répondre à madame la comtesse ! Oh ! je lui ai promis un renseignement, et je le lui donnerai, dussé-je n;e faire battre. — Voyons la boite aux expédients.

^22 LtS OUVRIEI^S

Il se frappa sur le front pour en faire jaillir une idée.

Après avoir débarrassé Henriette de la tyrannie des quatre compagnons, Laure avait montré en souriant le mauvais état des armes dont elle s'était servie. Ses pistolets ne possédaient qu'une partie de leur batterie. Chevrotte s'efforçait de paraître joyeuse en proclamant l'héroïsme de Laure. Elle donnait à ces aventures une physionomie comique, atin de calmer l'émotion de sa sœur. Elle lui prenait les mains et les secouait dans les siennes comme si elle eût voulu la réveiller. Mais, celle-ci, glacée jusqu'au cœur, n'avait vu tout ce qui s'était passé qu'au travers d'un voile. Les mots d'insulte, de placard, de pistolets se heurtaient dans son cerveau, sans qu'il lui fut possible de détinir les

DE PAHIS, Vm

(liHéreiitcs impressions qui s'y rallacliaient.

— Henriette, ma sœur. Eh bien 1 ils sont partis, c'est fini.

J.a coloriste regardait Clievrotte, puis Laure ; à chacune elle tendit une de ses mains. Laure baissa la tête pour cacher une larme, car elle se rappelait la froideur que lui témoignait autrefois l'ex-pensionnaire, et maintenant elle comprenait la cause secrète de sa tardive amitié.

— Mais, est-ce que Pantaléon dort? demanda Chevrotte en indiquant le menuisier qui ne Remuait pas plus qu'un bronze.

— Mon bon frère, dormez-vous? chanta Laure sur l'air atlecté à ce genre de questions quand il s'adresse au frère Jacques.

Pantaléon se leva. — Piarement, et à moins que nous n'allions fouiller quelques

^24 LES OUVKIEUS

circonstances exceptionnelles de sa vie , il n'y avait eu un si grand bouleversement sur son visage, il s'avança les yeux baissés.

— Mademoiselle Chevrotte , dit-il d'une voix lente et résolue, aujourd'hui j'ai toute ma raison : vous ne vous jouerez pas de moi aussi facilement que le jour de la Sainte-Luce. Les quatre hommes qui sortent d'ici savent que quelqu'un a été caché dans ce phicard le soir où, grâce au coup de main que vous a prêté Pas-de-Chance , vous m'avez empêché de me convaincre de ce que j'avais cru voir. C'est sans doute celui que vous avez soustrait à ma colère qui vous a trahie , car moi je n'avais dit à personne le singulier escamotage. auquel je me suis laissé prendre. Je ne vous denjandcrai pas le nom de nioii rival ; je vous aimais lant que même en tuant

riiomnio que vous me préférez , je serais inallieureux peridanl tonte ma vie. Je ne vous maudirai pas , vous aviez le droit do disposer comme bon vousseml)le de votre cœur et de votre main. Mais, ce que je vous reprocherai, c'est l'insulte que vous avez laissé faire à niademoiselle Henriette, lorsque vous saviez que vous étiez seule coupable : On l'accusait de vos fautes et vous n'avez pas réclamé l'affront qui n'appartenait qu'à vous ; on frappait sur elle les coups qui vous étaient dûs et vous avez été sans pitié ; vous n'avez dit à ces hommes de sortir que parce que vous avez eu peur de voir arriver votre père !

— Taisez-vous! s'écria Henriette en se dressant comme dans un accès de démence ; taisez-vous , au nom de Dieu î

Les rôles semblaient avoir été changés tout à coup dans ce drame d'amour:

rindignation et la force appartenaient maintenant à Henriette, tandis que Chevrotte, anéantie sous les cruelles paroles de Pantaléon, s'interrogeait au fond de Tâme pour savoir si elle était innocente ou coupable.

— Vous la défendez , vous ! reprit Pantaléon en s'adressantà Henriette.

— Mon frère , dit Laure , tu es simple et brutal comme ces hommes que j'ai chassés tout à l'heure. Voyons , je t'en supplie, réfléchis. Si Chevrotte ne t'aimait pas, pourquoi te recevrait-elle?

— Ouvrez ce placard, continuait Pantaléon ; regardez ce miroir; est-il possible qu'on s y voie? J'ai été indignement trompé, j'ai bien le droit de me plaindre.

— Non, vous n'avez pas co droit , car vous n'êtes plus rien pour moi! dit

I>K PAKIS. \21

(IhevroUe en venant i'ernier le fatal pla- ('ai'd.

— Ma sœur! s'écria Henriette, ma sœur !...

Tout à coup une terrible apparition brisa la voix d'Henriette et la rejeta sur sa chaise dans un état de stupeur indicible. L'armurier Périllon était entré ; mais, comme s'il n'eût pas pu se soutenir, il s'adossait à la face intérieure de la porte , et là , livide , frissonnant , il s'arrêta.

— J'ai entendu tout ce que vous avez dit... j'étais là... murmura-t-il d'une voix faible , étranglée.

vu

la Tempête.

L'apparition de rarmurier, les paroles qu'il venait de prononcer avaient produit reflet d'une bombe entrant par le plafond. Il y eut un instant de silence plus effrayant que mille cris de terreur.

De grosses larmes roulaient dans les

yeux de Laure. Cette ^ cène lui retraçait m. ^

«150 LES OïVRlEnS

une des heures les plus noires de sa vie.

— Laissez-moi seul avec mes filles , dit enfin Périllon.

Panlaléon suait à grosses gouttes sous le poids de l'irréparable malheur qu'il causait involontairement. Il ne se repentait pas d'avoir reproché à Chevrotte l'infidélité dont il la croyait coupable, mais il maudissait le rôle de dénonciateur que le hasard venait de lui donner. Ce fut à peine s'il entendit la voix de Périllon.

— Laissez-moi seul parler à mes filles , répéta l'armurier d'un ton glacial et sous lequel se cachait un volcan de fureurs.

Il ouvrit la porte. Laurejeta un dernier regard de compassion sur la pauvre Henriette , et elle sortit avec son frère. Sur le palier, Chevrotte les suivit. Elle cm-

brassa Laiire , puis elle dit à Pantaloon :

— Ne reparaissez jamais devant mes yeux , puisque vous avez douté de moi«

Quand le menuisier voulut balbutier une réponse , il ne vit que Laure auprès de lui.

— Chevrotte!... Chevrotte !... dit-il en sanjîlottant. Si je vous ai offensée sans que vous le méritiez, vous serez vengée, car avant de vous oublier, je mourrai de chagrin.

— Mon frère , dit Laure , Chevrotte est innocente , j'en suis sûre , et tu as été envers elle d'une cruauté qui m'a déchiré le cœur. Maintenant M. Périllon est en colère. Il va tourmenter ses filles avec les soupçons que tu lui as inspirés. Cours chercher notre père; amène-le ou envoie-le

452 LES ODVKItnS

chez Périllon ; j'ai peur pour Cbevrotte et pour llenrielte.

— J'y vais , dit Pantaléon.

Et il s'élança si vivement qu'en descendant l'escalier il faillit renverser un vieux commis libraire qui, empaqueté dans un paletot, la tête enfouie dans une abondante chevelure grise , le calepin distinctif sous le bras, montait vers les étages supérieurs.

Jusqu'à présent , les apparences avaient beau lutter contre la réputation d'Henriette , c'était sur Cbevrotte que les soupçons frappaient. Périllon ne pouvait pas douter d'Henriette, et, cbose bizarre, Pantaléon n'avait trouvé dans l'accusation de Libournais (pi'une preuve contre sa fiancée. Uien n'éi)ranlai( le piédestal de vertu sur lecpiel trônait Henriette.

— Dites moi la vérité et liàte/.-vous ,

DE TaHIS. ^ ,">.*>

adressa rarinurierà Chevrette, des ([ue cellc-eieul rei'erujé la porte sur Laure et Panlalûon ; quel homme a été caché dans ce placard?

— Oh ! mon père, vous aussi ! s'écriat-elle , vous nous calomniez !

— C'est à vous seule que je parle. N'essayez pas d'étendre votre honte jusqu'à votre sœur ; ce serait infâme à vous.

La terreur d'Henriette n'était, aux yeux de I^érillon , que le désespoir causé par l'inconduite de Chevrotte.

— Répondez donc, dit-il en serrant dans ses mains de fer les doigts rouges de la brunisseuse.

Henriette fit an eflort pour se précipiter vers son père ; mais elle était dans un tel état de prostration , que ses membres en^jourdis n'obéissaient plus à sa volonté.

454 LES OlVIllERS

Néanmoins Périllon s'aperçut des tortures qu'elle éprouvait. Il vint à elle.

— Doux ange de la maison , lui dit-il , toi dont le cœur est pur comme celui d'un enfant au berceau, faut-il que, dans ta famille même, tu aies le spectacle de ces drames hideux où un père demande à sa fille de quel droit elle jette de la boue sur le nom qu'il lui a donné. — Oh ! je n'aurais pas dû te sortir de ta pension , où tu ne voyais autour de toi et sur tes livres qu'un monde chaste et heureux. Je n'aurais pas dû te faire descendre de tes belles illusions à ces vérités navrantes que tu rencontres sous ce toit d'ouvrier, dans cette maison d'homme du peuple , à côté de la malheureuse sœur, qui n'a pas voulu qu'il y eût de l'honneur dans cette famille où il ne jionvait y avoir d'autre bien.

N'6(ait-ce pas labourer le ceerur de la pauvre Henriette?

L'armurier revint à Chevrotte. Un instant , tandis qu'il parlait à son autre fille , sa colère s'était attiédie sous une larme d'attendrissement, mais maintenant sa fureur bouillonnait.

— Un homme a été caché dans ce placard, reprit -il, cet homme est votre amant, répondez.

— Je ne vous ai jamais menti , mon père; si cela était vrai, je vous le dirais.

— Vous pouvez mentir, comme vous avez pu laisser accuser votre sœur !

— Accuser ma sœur... moi?

— Qu'avez-vous répondu à votre fiancé, quand il vous a reproché votre lâcheté !... il a fallu qu'Henriette se levât pour vous défendre !...

^50 LES OlJVIMtns

— Oh! c'est trop aflreux!... dit Chevrotte en fondant en larmes ; vous me déchirez le cœur!...

— Hypocrisie tout cela ! s'écria Péril- Ion d'une voix tonnante en brandissant son poiny au-dessus de la tête de sa fille ; vos sanglots ne vous empêcheront pas de me répondre. Un homme a été caché dans ce placard , c'est vous qui Ty avez caché.

Comme une folle, la bouche crispée et ouverte, les joues (convulsivement tendues, Henriette avançait vers son père, tout-àcoup elle lui saisit le bras, et poussant un cri effrayant:

— Non ! dit-elle, ce n'est pas Chevrotte ; c'est moi !

Il en est de la vertu comme de la fortune. Les apparences seules font qu'on vous en attribue plus ou moins. Une fois la première supposition établie, tout ce qui

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cievrail ladélniire tend à la conlirmer. Un pauvre qui se prive ressemble à un avare qui thésaurise; une jeune lille coupable (]ui avoue sa faiblesse ressemble à une victime qui veut prendre pour elle la culpabilité d'auirui. Quand elle dit: N'accusez que moi, il faut lui fournir les preuves de sa faute, comme une autre les preuves de son innocence. — Au lieu de croire à la parole d'Henriette , Périllon et Chevrolte elle-même n'y virent qu'une héroïque abnégation. Mais la coloriste reprit :

— J'aime un jeune homme que vous ne connaissez pas, il m'aime aussi ; nous devons nous marier des qu'il aura vingtcinq ans. Le jour de ma fête , lorsque vous me dîtes que vous alliez au théâtre, je ne sais quel démon lui inspira la pensée de venir ici. Vous rentrâtes tous. Ne sachant que faire, je le cachai la.

^58 LES OtVaiEKS

L armurier mit sa tète entre ses mains.

— 0 illusions de ma vie ! murmura-t-il.

Henriette continua. Sa voix, après chaque mot, traînait un lambeau de son cœur. Elle raconta jusqu'aux moindres détails tout ce qui était relatif à la disparition de Donatien, qu'elle nomma toujours lui.

Dès qu'elle eut terminé, Chevrotte lui tendit les bras. — Pendant une minute on n'entendit que trois poitrines qui sanglottaient à se briser.

Puis Périllon essuya ses yeux avec ses poin{{s. — Oh ! comme sa vie était chan- }Tée. Une injuste préférence s'était-elle glissée môme dans sa honte? nous n'oserions l'aflirmcr; mais si c'eût été Chevrotte qui eût été coupable, il no se serait pas senti pré(Mpiior du sommet d'une njoiitagne, ainsi qu'il lui semblait à cette

Ijein'e. — Il avait cru que Téducation élevait une barrière contre les passions.

Henriette avait toujours été pour lui la vierge sainte de sa demeure-, en admirant la blancheur de son front, l'ineirable candeur répandue sur ses traits, il avait retrouvé les mots de prière qu'on lui avait assez mal appris dans son enfance pour qu'il ne s'en souvînt plus.

Et il fallait couvrir ce passé adorable d'un voile à jamais maudit. Essayer d'y songer, c'était prendre de la honte et s'en mettre au front. Ce n'avait été qu'un mensonge lentement tissé, une duperie de théâtre, une rouerie de roman. — Oh!

comme il descendait , ce pauvre père ! Son estime pour Henriette , il l'avait amassée jour par jour, il en avait fait une pyramide qui était le monument de sa gloire et de son orgueil paternel. Souvent il montait

V«0 LES OtVlUERS

degré par degré ce monceau de beaux souvenirs, de vertueuses aoliuns, de ravifisanles modesties, de sensibilités délicieuses; il avait des larmes de joie pour cellesci, un sourire pour celles-là. Et aujourd'hui voilà qu'arrivé tout en haut tout s'écroulait.

Après avoir essuyé ses larmes, il regarda Henriette et Chevrotte. Elles se tenaient embrassées; elles pleuraient.

— Le nom de cet homme ? demanda-t-il froidement.

— Son nom !

Le ton glacial de l'armurier vibra aux oreilles d'Henriette comme une menace de niort contre Donatien.

— Il faut (ju'il vous épouse sans délai. C'est moi votre père, gardien de Thonneur de ma famille, qui dois connaître à l'instant les intentions de votre séducteur.

DE PAI.IS. Ml

Ce dernier mot était toute une question anxieusement jetée à Henriette. Périllon attendait que sa fille se relevât outraffée , qu'elle s'écriât :

— Je n'ai qu'un amour à avouer et non une séduction !...

Mais elle se tut. La dernière lueur d'espoir s éteignit pour Tarmurier. Un rugissement étouffé mourut dans sa gorge. 11 11 râla les mots suivants plutôt qu'il ne les prononça :

— Où l'avez-vous connu ? où demeuret-il ? comment se nomme-t-il ?

— Mon père, il viendra lui-même se pré* senter à vous, .lusque-là ne m'interrogez pas, je vous en supplie !

— Ne pas vous interroger!... Laisser librement l'infamie entrer chez moi et lui sourire, n'est-ce pas? 11 me faut le nom de cet homme... Il me le faut...

Maintenant la voix de Périllon grondait comme le tonnerre.

— Mais il viendra, vous dis-je.

— Et si je ne veux pas qu'il vienne; si je veux aller à lui !

— Pourquoi?

Henriette, toujours agenouillée , sanglottait.

— Pourquoi? Parce que je veux savoir si cet homme est votre fiancé ou seulement votre séducteur; parce que je veux savoir s'il doit vivre ou s'il doit mourir.

— Il m'aime. Je vous le dis. Devant Dieu, nous nous sommes jurés de sanctilier notre amour. Nous parlions de vous, mon père, et nous pleurions sur la fatalité qui nous forçait à vous tromper.

— Vous parliez de moi ! ! ! Ne m'excitez pas ainsi ; vous voyez bien que la colère me brûle. Dites moi le non) de votreamant!

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il n'y avait plus de larmes dans les yeux dllenriettc ; l'ardeur qui dévorait son front et ses joues les avait taries. Elle se redressa.

— Non ! non ! non ! dit-elle ; je me tairai.

— Henriette, vous n'avez pas le droit de vous taire!

— On n'avait pas le droit de tuer l'amant de Laure Jérusard!

Enfin , la plus terrible cause de l'obstination d'Henriette était dévoilée : sachant que son père appartenait aune association d'ouvriers qui jugeaient et punissaient de mort les séducteurs de leurs filles, elle ne voulait donner aucun renseignement qui pût mettre sur les traces de Donatien. Elle comprenait que le nom n'eût rien été sans autres explications; mais elle était résolue à n'en donner aucune, jusqu'à ce que la colère de son père se fut calmée devant la

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loyauté de Donatien. L'amant de Laure avait été tué assez brutalement pour qu'Henriette craignît d'exposer celui qu'elle considérait comme son futur époux aux redoutables emportements de Périllon , ou aux menaces de la société secrète , qu'il pouvait faire agir. A ces appréhensions fort naturelles se joignait du reste l'impossibilité où se fût trouvée la coloriste de dire l'histoire de son amour, afin de donner à peu près l'adresse de Donatien. Comment avouer que cette passion était née dans le grand jardin de son pensionnat, et que, pendant plus d'un an, elle avait trompé son père, sa sœur, tous ceux qui l'aimaient!

— On n'avait pas le droit de tuer le séducteur de Laure ! s'écria Périllon ! Ah ! on viendrait dans nos familles prendre le plus pur de notre sang, le boire comme

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loiUles vain|)ircs, et nous ne devrions pas défendre noire demeure. LMiomnie qui me vole, j'ai le droit de le tuer : et cependant celui qui me prend mon arjjent, quand il a tout emporté, me laisse mes bras au moins, tandis que celui qui me prend mon honneur, quand il fuit, ne me laisse rien ! Et toujours, oui, toujours, ce sont des fils de riches qui sacrifient ainsi nos enfants à leurs débauches. Heureux et oisifs, ils ont soif de nos larmes et de notre honte ; ils n'oseraient pas porter l'infamie dans les palais, ils la portent dans les mansardes! Et il nous serait d'éfendu déteindre ces tisons de malheur: non, non! Gardez la lâcheté de votre déshonneur, vous, nos filles; mais laissez-nous en la vengeance. — Si votre amant veut vous épouser, il ne doit pas craindre d'être connu de moi. Henriette, son nom ; parlez ! je vous l'ordonne !

III, t 10

^A(j LIS, OUVHIERS

— Ayez pitié de moi , mon père ; plus tard vous comprendrez pourquoi je ne puis vous répondre.

— Je ne veux pas attendre , je ne veux pas!

Bizarre anomalie morale ! Henriette souffrait moins en ce moment, que la fureur de Périllon était à son comble. Elle se disait: c'est pour lui qn on m'accable! et cette pensée lui donnait la force. — Les femmes sont ainsi faites : dès qu'une torture peut revêtir les couleurs d'un dévoûment, elles la savourent avec frénésie.

— Oh! je voudrais pouvoir parler,.., dit-elle.

— Mais c'est tenter Dieu que de résister ainsi à la volonté d'un père! Ma raison s'éyare, Henriette!

Les cheveux de l'armurier se hérissaient, en eilet, la peau de son front va-

DE pAnfs. ^47

cillait au-dessus de ses yeux qui trenihlaicnt dans leur orbite.

— Mon père! s'écria Chevrotte; mon père, calmez-vous!

Périllon repoussa la brunisseuse, et, s'avançant vers Henriette en brandissant une chaise :

— Malheureuse 1 vociféra -t-il, vous voulez donc que je vous tue !

Une main nerveuse avait saisi la chaise derrière Tarmurier, il se retourna et vit Cal'xte Jérusard; il hésita un instant; puis, tombant sur le sein de son ami, il éclata en sanglots.

Profitant de l'entrebâillement de la porte , le commis en librairie que Pantaléon avait failli renverser en descendant Tescalier, se hasarda sur la scène où se débattaient les sombres péripéties de ce drame. Un commis en librairie esta Paris

>|48 LES OlVUlEKS DE PAhlS.

un lutin de l'espèce la plus singulière. Il monte jusqu'aux lucarnes, entre partout, eniboue tous les paliers, toutes .les antichambres, tous les planchers. Si on le chasse en jurant, il vous salue avec grâce; si on ne le renvoie pas avant qu'il ait parlé , il vous force à écouter pendant vingt minutes l'explication des milles gravures de ses éditions illustrées à vingt centimes la livraison. Celui qui entra chez Périllon jeta un coup d'œil de serpent sur rarn)urier et sur Henriette; mais au moment où il se disposait à déployer son calepin , Chevrotte le congédia sans respect pour ses longs cheveux gris ni pour sa cravate à la Carat.

— Le Périllon est touché au vif; il ne savait rien, dit le comn,ris en lihrairie déguerpissant.

Celait !Minot.

Pas-dc-Cliaucc ayant pris des leçons de douceur.

Nous avons laissé notre ami Pas-de- Cliance , montant chez François Durousseau avec une gravité toute épiscopale.

Accroupi devant un coffre plein de papiers, le maître menuisier faisait des paquets de billets et de factures , qu'il disposait et numérotait soigneusement.

— J'ai à vous parler , monsieur Durons-

loO LES OUVIlIhUS

seau, avait dit Pas-de-Chance, en portant alternativement, et l'une après l'autre, ses deux niains à son chapeau , d'abord, je veux vous faire des excuses. Je ne suis pas méchant, la colère me rougit facilement le bout du nez , mais elle ne touche pas au cœur , et quand je fais quelque bêtise comme celle que j'ai commise envers vous, je me mangerais le poing.

Selon son habitude, Pas-de-Chance joignait la pantomime à la parole, et il mordait dans son poing comme un singe dans une pomme.

Le désespoir ressemble au bonheur en ce sens, qu il fait lui aussi oublier le passé pour laisser au présent toute sa force d'action. Durousseau, ployé sous le poids de sa détresse commerciale, ne se rappelait que vaguement les coupables effractions de Pas-de-Chance. Du reste à

DE PAUIS. ^51

coté de la l'aule il voyait le repentir.

— Mon ami, dit-il, je ne vous en veux plus.

-—Ah! monsieur Durousseau, c'étaient les quatre compagnons qui m'avaient tourné la tête en me disant des choses : vous étiez un pingre, un râcleur d'or... Ah! les fourbes! —Mais à présent, je ne me laisserai plus emporter par mes moindres émotions. Mon caractère est changé : un mouton ne sera rien auprès de moi quant à la douceur, parce que je prends des leçons sur cette article. J'ai un bon maître , allez I — Enfin , voici ce que j'avais à vous dire, monsieur Durousseau, peut-être entré-je dans vos afl'aires de même qu'un chien dans un jeu de quilles, mais c'est de bonne intention. J'ai appris qu'on vous tracassait pour quelques sous

^'î- LES ouvnn:us

que vous deviez à 31. le comte de Prémouran.

— Quelques sous ! dit Durousseau ; dix mille francs que le père m'a prêtés dans le temps pour m'élablir.

— N'importe ; IM. le comte de Prémouran n'est pas homme à vous poursuivre. C'est la crème des honnêtes yens. Il a des employés occupés tout le jour à chercher les pauvres qu'il y a par la ville, et il leur distribue sa fortune. Aux uns il donne des nieubles, de crânes meubles; ce n'est pas de la camelote! aux autres il envoie deshabils, de l'argent. Oh ! le brave et digne liomme! Et ce serait lui qui aurait lâché à vos trousses ces barbouilleurs de papier timbré. Ce n'est pas possible. Tenez, vous me voyez, moi, monsieur Durousseau, je suis à mon aise, je suis riche, maintenant, ch bien ! c'est lui, c'est

iM. le comte de Préiiiouran qui est mon bieniaileiir!

Afin (Je prouver qu'il était riche, Pas- (le-Chance boutonnait et déboutonnait son paletot. H raconta au maître menuisier comment ses prétendues richesses lui avaient été envoyées mystérieusement , et comment aussi il avait été reçu avec Bibeau par madame la comtesse , lorsqu'ils étaient allés pour remercier le comte.

— Oui... C'est bien cette femme qui me fait poursuivre , dit François Durousseau. On dirait que par ses méchancetés elle veut se venger de ceux qui l'ont connue avant que M. le comte eût commis l'irréparable folie de l'épouser.

— Elle n'était pas grand'chose auparavant?... Je m'en serais bien douté. — Monsieur Durousseau , il faut une dernière

-154 LES OLVRItRS

fois tenter de parler à M. le comte , au risque de bousculer cette comtesse.

Durousseau exprima par un hochement de tête le peu d'espérance qu'il fondait sur une nouvelle tentative.

— Si M. le comte de Prémouran , dit-il, avait voulu m'arracher aux ignominies d'une ruine complète , il en aurait trouvé le moyen à Tinsu de sa femme. C'est de l'ingratitude à lui de n'avoir pas pitié d'un vieillard qui a pendant quinze ans contribué à la fortune de son père. Mais les riches sont ainsi , oublieux et ingrats.

— Si sa femme l'a empêché de penser à vous , ce n'est pas sa faute à lui.

— Oh ! mon Dieu , mon ami, maintenant, le comte de Prémouran s'est dit ceci : « Ce que la comtesse réclame à Durousseau m'est très légitimement dû : c'est une somme que mon père lui a prêtée

pour s'étal^Iir, il y a quatre ans cl demi. Il n'a qu'à payer et on ne le tourmentera plus. • Voilà le raisonnement que s'est tait monsieur le comte. Après cela c'est peutêtre dans mon intérêt. Il a compris qu'il était temps que j'en finisse. J'ai eu beau travailler, économiser, je suis l'un des plus maliieureux menuisiers du faubourg.

D'abord je ne sais pas pourquoi ; mais enfin , cela est , mes ouvriers me haïssent. Il n'est pas de vexations, pas de cruautés qu'ils ne m'aient condamné à subir.

— Vos ouvriers ! interrompit Pas de- Chance , dites-donc : une partie de vos ouvriers. IN'avez-vous pas Pleurniche, Pantaléon et moi? Si vous vouliez nous nous mettrions sur un gril , comme des harengs, pour vous plaire.

— Vous avez vu l'acharnement des compagnons : c'est d'eux que je parle. Jamais

450 LLS OtVUlEilS

je n'ai mérité le moindre de leurs reproches. Autant qu'il a été en mon pouvoir j'ai adouci leurs travaux et augmenté leur salaire. Us m'ont harcelé à me rendre fou. Mais encore si mes efforts et ma patience m'eussent permis de faire honneur à ma signature, les tourments de l'atelier ne m'eussent pas ébranlé. Le coup de massue au milieu de tout cela , c'est la honte de me voir déshonoré par une faillite.

Depuis que M. le comte de Prémouran poursuit contre moi le recouvrement de sa créance, les marchands de bois avec lesquels j'étais en compte-courant me refusent crédit et exigent que je m'acquitte envers eux. Us me refusent tout renouvellement. Avant peu les huissiers m'auront saisi , vendu, et alors...

— Crénom !... Crénom!... (it Pas-de- Chance ; je vous le répète , M. le comte de

[»K P. lus. V'U

Préinoiiran ne vous laissera pas miner.

Allez chez lui une dernière fois.

Le maître menuisier parut réfléchir un instant. Puis il prit son chapeau.

— Vous avez raison, mon ami , dit-il à Pas-de-Chance , je dois tenter un dernier effort. 11 Cani que je voie le comte.

Pa&-de-Chance , crovant avoir rendu une velléité de courage à ce vieillard , trépigna de joie, si bien que le plancher en tressaillit.

— Enfin !. .. dit-il ; j'avais une autre petite chose à vous dire. Puisque vous avez renvoyé les quatre compagnons , je me mets à travailler à leur place. Vous ne me paierez que quand vous toucherez de l'argent.

— Mais mon brave garçon... voulut objecter Durousseau.

'— C'est dit , patron , je vais vous mon*

trer comment on dépêche la besogne.

Et Pas-de-Chance tournant les talons descendit à Tatelier où Pleurniche se livrait à un frénétique maniement de rabot et de scie ; il ôta son paletot neuf et quand M. Durousseau sortit pour se rendre à l'hôtel de Prémouran , il vit Pas-de-Chance et l'apprenti luttant d'activité , ce qui ne les empêchait pas de causer un peu.

— Vous voici donc définitivement embauché , mon gros , disait Pleurniche.

— On le croit, répondait Pas-de-Chance, en se frottant le menton avec un certain air de prépondérance.

— Ça devait être , vu que les bons ouvriers sont créés pour les bons maîtres.

— Est-il flatteur, cet atome !

— Non. Je dis vrai : tout ce que je pense, et rien de plus. Ça me fait autant de plaisir de vous voir mon camarade , que

1)1. l'AIllS. 'IJ^O

(;a m'en a lait de savoir que vous avex hérité.

— Moi! j'ai hérité?

— D où viendraient vos frusques, votre coloqtiet(\) et \ospafs (2) neufs ?

— C'est juste. Je dois avoir hérité.

— Ah ! si le patron pouvait avoir cette chance-là, lui aussi, reprit Pleurniche, aujourd'hui ou demain , ça le sauverait.

— Oui , n'est-ce pas , il faudrait un peu d'eau à son moulin.

— J'ai peur de voir arriver les huissiers.

— Pourquoi donc viendraient-ils tourmenter un brave homme qui paie autant qu'il le peut ?

Une confidence battait du bec aux lèvres de Pleurniche. Il avait évidemment quel-

(1) Chapeau

(2) Soulier.

^CO LFS OUVRIERS

que secret à communiquer à Pas-de-Chance, mais il hésitait. Depuis un instant ses gestes trahissaient un monologue dont le texte devait être : vais-je parler ou non ? L'affirmation prévalut sans doute ; car tirant un papier de sa poche il reprit ;

— Les huissiers sont comme les fusils, on leur dit: feu! ils tirent sans voir sur qui. Ils envoient leurs cartouches timbrées à notre patron aussi bien qu'ils en enverraient à Libournais-la-Prudencc. — Tenez , Pas-de-Chance , en voici une de leurs cartouches , elle était adressée à M'sieur Durousseau, mais tout à l'heure quand la portière l'a apportée ici , moi je l'ai empoignée au passage ; c'est peut-être la vingtième que je lui épargne à ce pauvre cher homme.

Ln parlant de la sorte , Pleurniche déployait aux yeux de l^Ls-de-Chance une

t>K PAUIS. t^i*

fouillo (le papier en tele de laqnollo on lisait imprimé en {{rosses lettres : Commande me ut à fin de saisie,

— Quest-ce qui a imaginé ces drôleries? dit Pas-de-Chance en admirant le timbre du papier. Que pèse-t-elle donc, cette dame avec ses balances? Elle ressemble un peu à Ninette Soviche... pas beaucoup , mais un peu. A quoi sert d'envoyer ces petites images au palron ?

— Ab!... fit Pleurnicbe profondément découragé; moi qui voulais vous demander un conseil ; vous ne vous y connaissez pas plus que Pantaléon : vous ne voyez làdedans que des images ?

— Et encore elles ne sont pas belles ! Il n'y à pas moyen de les encadrer.

— Mais c'est un acte d'buissier, malbeureux !

— Âb !

ni. 11

Mj2. LLS 013VRIEKS

— Un acte qui précède une saisie.

— Il fallait le remettre au patron.

— Oui, pour que ça le tourmentât et qu'il en devînt malade. Je vais brûler ce papier comme j'ai brûlé les autres , depuis qu'une fois j'ai vu m'sieur Durousseau pâlir en lisant un méchant papier semblable à celui-ci.

Et à la flamme d'une allumette chimique, Pleurniche consomma l'auto-da-fé du commandement.

— C'est égal , reprit-il , j'ai peur que tout cela finisse mal. Hier soir le patron a écrit à son fils , il pleurait en cachetant la lettre ; il ne se doutait pas que je le voyais et que je l'entendais. 11 se disait des choses à lui-iiiêine, des choses terribles! Mgurez-voiis, mon cher Pas-de-Chance, (|u'il a un pistolet là-haul.

DÉ-: FAIUS. ^ii."

L'ouvrier bondit comme si ou lui eût enfoncé une épinjjle dans le dos.

— Tu crois que M. Durousseau serait capable de se...

— Je le crois, parce qu'on le tourmente trop. Il n'aurait qu'à perdre la tête un instant et piff!... mais j'y ai 1 œil. Sur la lettre qu'il écrivait à son fils et qu'il m'a envoyé jeter à la boîte, j'ai écrit dt^ux mots.

— Tu sais donc écrire, toi ?

— Ma mère m'a appris. Elle ne savait pas beaucoup, dame! de façon que je ne suis pas fort ; mais enfin j'ai pu n:ettre deux mots à côté de l'adresse et si m'sieur Durousseau fils y voit clair sans trop decbandelles, il viendra au plus tôt.

— Tu es bon drôle, s'écria Pas-de-Chance ; je t'estime parce que tu aimes ton maître ! Ça te portera bonheur.

-1^4 LES OUVRIKRS

— Oh ! oui, je i*aime; après ma mère c'est m'sieurDiirousseau que je préfère à tout le monde ; et puis après Pantaléon ; et après encore, vous, peut-être ; surtout depuis que vous paraissez avoir pour le patron les égards qu'il mérite.

La porte de l'atelier s'ouvrant brusquement, interrompit Pleurniche. Un homme entra, louvoyant, trébuchant et chantant à tue-tête : — C'était Pantaléon.

Afin de dissiper la douleur que lui causait sa rupture avec Chevrotte, il avait fait prendre un bain d'eau-de-vie à son cœur.

— C'est gentil d'avoir été vous enivrer quand il s'agit de remplacer les quatre compagnons, lui dit Pleurniche; vous allez faire de la belle ouvrage !

Monlraul liiiiéricur de ses mâchoires,

comme un (lo{>iiC qui l)âilJo , Pantalcon cliiuitait :

Si je meurs, que l'ou ureiUeire Dans un bocal plein de viu...

— Il s'est donc déclaré une voie de liquide pour qu'on ait tant pompé, dit Pasde-Chance.

— Je ne me marie plus ! mademoiselle Chevrotte Périllon... Ca suffit! on comprend... c'est clair... Elle m'a mis à la porte... Non c'est moi qui l'ai mise à.... Nous nous sommes mis à la porte tous deux.

— Couche-toi sur les copeaux, mon ami Culotte, dit Pleurniche, et laisse-nous travailler. Nous t'éveillerons quand tu auras dormi vingt-quatre heures.

— Plus de travail ! maintenant je veux vivre pour nocer! Au diable la scie et le rabot, vive le verre et la bouteille, ou bien

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