SECTION I. — SON DÉVELOPPEMENT
Au début de la seconde moitié du xvin* siècle, devant le mouvement de dépopulation des campagnes, on cherche à « faciliter aux manufactures que les jurandes ont enfermé dans les villes, les moyens de gagner la campagne » où l’ouvrier trouvera toujours plus facilement sa subsistance « et où, d’ailleurs, le travail est moins sujet à cesser parce qu'il se fait à meïlleur marché (1). »
Dans ce but, un arrêt du Conseil du 7 novembre 1762 autorise les habitants des campagnes à acheter des « matières premières et des ustensiles, à filer toute espèce de matière et fabriquer toutes sortes d'’étoffes, » en profitant des loisirs que leur laissent leurs occupations ordinaires.
L'industrie troyenne présente justement l'avantage de pouvoir occuper « en même tems tous les âges (2) » et tandis Que « ceux qui sont en état travaillent sur les métiers, les femmes, les vieillards et les enfants filent les cotons »; le tisserand trouve ainsi la possibilité d'ajouter au bénéfice qu'il tire de la pièce qu'il fabrique, « celui de la filature que ses enfants économisent par leur travail. »
Les renseignements techniques leur sont fournis par M. Waitier de la Comté, inspecteur des manufactures à Troyes, qui recommande aux tisserands des campagnes de s'exercer d’abord à la fabrication des « bazins unis et des toiles de coton, parce que la fabrication de l’un et de l’autre est plus simple et plus aisée, et les conduira naturellement à d’autres ouvrages plus difficiles. »
(1) Gournay 1756, cité par Levasseur, ouvrage cité, 1. VII, ch. mr. (2) Archives de l’Aube, E 1137.
At
Les étoffes ainsi confectionnées sont mises en vente dans les villes où il y a des Communautés de Marchands, et portées au Bureau des Marchands « pour être visitées et marquées, sans que les gardes-jurés des Fabricans puissent prétendre à ladite visite. »
Le développement de l’industrie dans les campagnes de la Champagne troyenne fut secondé par la Communauté- Unie des Marchands de Troyes qui décida de créer des écoles de filature en divers endroiïts pour y former des ouvriers qui puissent ensuite ouvrir des établissements pour leur propre compte. Au centre de la Champagne aride, à Origny-le-Sec, elle en confie la direction aux sieurs Belly, père et fils, négociants à Troyes (3) et leur rembourse les frais d'installation qui s'élèvent à plus de 33.221 livres (4), mais en raison de l’importance des frais, elle ne tarde pas à abandonner cette école qu’elle confie à un contremaître, avec dix métiers et une avance de 1.200 livres pour lui permettre de travailler à son compte. À Estissac, la Communauté-Unie des Marchands de Troyes envoya « Nicolas Botot, compagnon-tisserand, et Françoise Valton, sa femme », qui s’obligèrent à former douze apprentis de la campagne en 4 ans, moyennant une rétribution de 50 livres par apprenti (5). Une convention identique intervint à Montiéramey.
. De son côté, le Bureau du Commerce de la ville de Troyes fit venir de Flandre pour deux années le sieur Mathon Linier et son fils « pour former les habitans de la campagne dans la préparation du lin et pour leur apprendre à filer. »
Les paysans des régions stériles, qui cherchaient hors de la culture un complément de ressources, furent particulièrement séduits par cette politique qui, en leur donnant la possibilité de s'occuper pendant les mois d'hiver, leur ouvrait la perspective d’une vie plus lucrative et moins pénible, et l'espoir d'assurer à leurs enfants une aisance plus
(3) Pierre Billion, La Communauté unie des marchands de Troyes, p. 107.
(4) Archives de l’Aube, E 1137.
(5) Archives de l’Aube, C 1924.
DATANT en
confortable (6). Dans les agglomérations très peuplées, comme Arcis-sur-Aube, Origny-le-Sec, où le sol peu fertile ne pouvait occuper tous les bras, le développement de l’industrie produit d’heureux résultats. En beaucoup d'endroits, le curé atteste que le nombre des pauvres à beaucoup diminué depuis l'installation de la filature, alors qu'à Troyes une multitude de fabricants, d'ouvriers et de fileurs sont tombés dans la misère (7).
Cet essor ne se limite pas aux terres incultes, mais atteint aussi les villages « qui exigent par la nature de leur sol tous les soins et les travaux de l’agriculture », sur les bords de la Seine ou de l’Aube, par exemple, où la fertilité du sol permet à tous les habitants de s’occuper (8).
Ce succès est tel que l’agriculture finit par manquer de bras. La main-d'œuvre devient introuvable, les fermes sont abandonnées, les grains augmentent sans cesse, parce que les moissons ne peuvent être rentrées à temps.
Les jeunes paysans n'hésitent pas à sacrifier la charrue paternelle et les arpents dont ils ont hérité, pour acquérir un métier à bas ou à toile de coton. Les enfants, qui n’ont pas la force suffisante pour se rendre utiles au laboureur et restent pour lui une charge, sont, au contraire, un secours pour l’ouvrier ; ils vivent dans l'atelier du père, préparent les métiers... Les infirmes ou les vieux peuvent continuer à travailler encore pour améliorer la subsistance de la famille.
Les intentions des pouvoirs publics qui avaient tout fait pour propager l’industrie dans les campagnes, furent certainement dépassées par les proportions que prit son développement. A Arcis-sur-Aube, sur une population de 2.800 habitants environ, en 1788, la fabrication des bas occupe
(6) Archives de l’Aube, E 1137. Dans la région rémoise, « faute de pouvoir tirer de leurs terres les produits nécessaires à leur subsistance, les habitants étaient obligés de travailler presque tous à domicile pour la manufacture de Reims. » (Gustave Laurent, Reims et la région rémoise à la veille de la Révolution, p. CLXXXIV.)
(7) Procès-verbal de la séance du 22 octobre 1788, de l’Assemblée d’Election de Troyes. Archives de l’Aube, C 2336.
(8) Id., séance du 13 octobre 1788.
SR
300 métiers et 900 personnes travaillent à la filature du coton, A Maizières-la-Grande-Paroisse, 300 persorines, sur une population de 2,900 habitänts, s’emploient à la bonneterie et à la filature du coton, de sorte que « là majeure partie de la päroisse, trouvant à vivre à l'aidé dé ces métiers, refuse d’aider le laboureur dans les travaux de là moisson qui, pour cette raison, traînent en longueur. »
La même activité se remarque däns les petites aggloinérations : Plancy, qui comptait 68 laboureurs en 1777, en dénombre 8 et 63 fabricants en 1788 ; au Chêne, la moitié des 380 habitants sont employés à la filature du coton à Barberey-SaintiSulpice « presque tous les jeunes gens de la paroisse appretinent le métier, ce qui occasionné une disette d'ouvriers pour les travaux d'agriculture ét une augmentation considérable dans lé prix des domestiques (9), » Bessy compte 7 métiers à bas, 23 personnes occupées à la fllature du coton sur une population de 185 âmes et il en est de même de Diérrey-Saint-Pierre, Dierrey-Saint-Julien, Chauchigny, La Chapelle- Vallon... et de presque toutes les villes et villages de la Charnpagne troyenné, sans omettre Romilly où les « habitants de cet endroit extraordinairement peuplé et où il se trouve fort pêu de terres labourables », tirent leur subsistance de la bonneterie et dé la filature du coton.
Les campagnes ont cessé de se dépeupler, mais nul n’avait prévu que la terre pûüt être déiaissée à ce point. Les pouvoirs publics s’en inquiètent et les cahiers de doléances du bailliage de Troyes et de Bar-sur-Seine se font les échos des plaintes de la population paysanne qui est restée fidèle à la terre. Certains demandent que les manufactures soient concentrées dans les villes, d’autres, que pendant les travaux des campagnes, celui des manufactures soit interdit (10).
Les fabricants de Troyes ne sont pas lés derniers à s’émou-
(9) J. J. Vernier, ouvrage cité.
(10) Les habitants d’Aumont proposent l'établissement d’üné taxe d'industrie, suffisamment forte pour faire revenir dans les villes ceux qui veulent se livrer à l’industrie. J. J: Vernier, ouvrage cité.