SECTION II. —— LA CONDITION DE L'INDUSTRIE RURALE
Les travailleurs des campagnes sont à la fois des paysans travaillant pour les besoins de leur famille et des artisans travaillant à domicile pour le compte d'un entrepreneur qui, en fait, n'est qu'un commerçant. Ils exécutent le pius souvent la commande d’un mañufacturier dont ils ont reçu la matière première (13).
A Villenauxe, on considère que les tisserands doivent être regardés comme de simples ouvriers, Car « aucun d’eux ne travaille pour son compte ; on leur fournit du fil ét on les paye à l’aune, suivant la qualité de la toillé (14). »
Aux Petites et aux Grandes Chapelles, en 1780, les dra- Piers abandonnent la draperie pour « filler des laines et cottons de façon, d'autre travaillent en compagnions poür
(11) Le Conseil du Commerce enregistre à cette occasion, à plusieurs reprises les plaintes de la Communauté des fabricants en soie, laine, fil et coton de la ville de Troyes. Cf. Bonnassieux, Inventaire des procèsverbaux du Conseil du Commerce, p. 476 et 477.
(12) On trouve trace de ces protestations dans ies cahiers des communautés de fabricants d’étoffes de soie, laine, fil et coton ; des épiciers-cirierschandeliers ; des fabricants bonnetiers, chapeliers, pelletiers-fourreurs ; des maîtres-tailleurs ; des maîtres-serruriers ; des taillandiers-maréchaux ; des maîtres fondeurs, chaudronniers, potiers d’étain ; et dans le cahier des compagnons-bonnetiers.
Le développement de l’industrie à la campagne et les conséquences qui en résultèrent pour la qualité de la fabrication, ne furent pas spéciaux à la Champagne troyenne. Z. W. Zueller (La naissance de l’industrie rurale dans les Pays-Bas aux xvire et xvrrre siècles. Annales d'Histoire économique et sociale, n° du 15 avril 1929) signale qu'aux Pays-Bas, les tisserands de Tilbourg et des environs vendent le produit de leur fabrication comme draps de Leyde ; ils bénéficient d’un loyer et d’une nourriture à meilleur marché et « quoique travaillant pour un moindre salaire, augmentent considérablement la prospérité et le bien-être » de leur localité.
(13) Tarlé, L'industrie dans les campagnes en France à la fin de l’Ancien Régime. Voir également J. Koulischer, La grande Industrie aux xvire et xvzire siècles, Annales d'Histoire économique et sociale, n° du 15 janvier 1931.
(14) Archives de l’Aube, E 1151.
les drappiers de Troyes qui leurs envois les matières nécessaires (15). »
Partout où se développe l’industrie rurale, nous trouvons la même caractéristique : le travail effectué pour le compte d’un entrepreneur, presque toujours un marchand, qui fournit la matière première. « Les marchands, disposant de capitaux, devaient, à mesure que la production et les marchés s’étendaient, faire la loi aux ouvriers qui n’avaient pas d'avance (16). » Cette forme de l’industrie constitue une étape intermédiaire dans l'acheminement vers la grande industrie, l’industrie capitaliste, qui se trouvera réalisée lorsque les marchands entrepreneurs auront compris « l’intérêt qu'ils avaient à grouper tous ces ouvriers à domicile dispersés (17). »
(15) Archives de l’Aube, C 1300.
(16) H. Sée, L'évolution commerciale et industrielle defla Francefsous l’Ancien Régime, p. 312.
(17) Ed. Dolléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle (Cours de Doctorat : Année 1940-1941), p. 111 et s. «Il suffira queles métiers soient concentrés dans des usines, pour que naïsse la grande industrie, pour que le négociant-entrepreneur se transforme en patron industriel. s Henri Sée, La France économique et sociale au xvrrre siècle.