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trois années (23). L'activité du bureau de marque et de visite tripla entre le premier semestre 1783 et le premier semestre 1784. La ville de Troyes arrive en tête des villes françaises avec Rouen et Lyon pour la fabrication des piqués, serges en coton, toiles unies, basins unis et rayés.
En 1786, le nombre des métiers en activité s'élève à 2.600, répartis de la manière suivante, dans les différentes fabriques : |
« en piqués ........ LS PTE PEU 450 en toiles de coton «et brillans .... 1.350 ÉPAISSEUR RT 650 en DAZUSNTAYÉS MUNIE e Ler 100 en futaines ........,.. Cane 50 (24). »
Cette prospérité fut de courte durée, car les funestes conséquences du traité de commerce franco-anglais de 1786 ne tardèrent pas à se faire sentir et entraînèrent une crise dramatique dont l’industrie troyenne faillit ne pas se remettre. Les tissus de coton de toute espèce étaient « itaxés dans les deux royaumes à un taux équivalent à 12 % de leur valeur et, en outre, à un droit additionnel correspondant au droit que payait la matière première (25). »
L'industrie française souffrit beaucoup de l’entrée des cotonnades anglaises sur le territoire : les magasins, déjà engorgés par la surproduction qui, durant trois années, précéda la crise, sont pleins de marchandises « que l'introduction de celles de l’Angleterre force de refluer (26). » L'arrêt de 1.500 métiers entraîne, outre le chômage de 1.500 ouvriers, celui de « 3.000 autres qui cardent, filent ou apprêtent les matières destinées à alimenter ces 1.500 métiers, »
(23) Paul Dupieux, L'industrie textile en Champagne troyenne de 1784 à 1789, p. 4 et s.
(24) Discours du procureur général syndic à la séance du 3 novembre 1790 de l’Assemblée administrative du département de l’Aube, ouvrage cité.
(25) Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l’industrie en France avant 1789, 1. VII, ch. …1.
(26) Mémoire des fabricants de Troyes, septembre 1787, Archives de l'Aube C 1926.
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La fabrique de toiles n’est pas la seule atteinte et celle du drap est dans une situation encore plus difficile, « car un métier de drapperie occupe deux tisseurs et au moins douze ou quinze ouvriers fileurs, cardeurs, etc... un drappier qui à 60 métiers battants occupe 1.200 ouvriers. »
L’intendant de Champagne écrit au contrôleur général : « la fabrique de Troyes est dans la crise la plus violente et, si on ne vient au plus tôt à son secours, elle court risque d’être perdue sans ressource (27). »
L'hiver est, par malheur, d’une rigueur exceptionnelle et 6.000 ouvriers contraints au chômage vivent « sans boïs et sans pain : quelques-uns furent réduits par la misère à se procurer des ressources par le vol (28). » On signale, en effet, qu' « il se commet des vols et des meurtres » et le lieutenant général de police craint pour un avenir proche des événements plus graves encore : « si, dans cette saison qui n’est pas encore rigoureuse, nous éprouvons déjà les effets de cette révolution, nous devons craindre pour l’hyver qui est prochain de plus grands désordres encore (29). »
En prévision de troubles possibles, les autorités prennent des mesures pour « contenir tous les ouvriers dans les justes bornes du devoir et de la subordination (30). »
Dès cette période on remarque dans la correspondance du subdélégué de l’intendant, du lieutenant général de police ou des autorités municipales, l’appréhension des mois à venir : les esprits vivent dans l’attente d'événements graves qu'ils prévoient at redoutent.
L'agitation s'aggrave d’autant plus que la situation des manufactures est plus critique : alors qu'en janvier 1787, on comptait encore 2.700 métiers en activité, on n’en compte plus un an plus tard que 1.117 (31).
(27) Lettre du 20 janvier 1788, Archives Nationales, F{?, 1411 B, citée par Emile Chaudron, ouvrage cité p. 7.
(28) Albert Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I, ch. 1v.
(29) Lettre du lieutenant général de police Sourdat du 1er octobre 1787. Archives de l’Aube, C 1926.
(30) Archives de l’Aube, G 1926.
(31) D’Arbois de Jubainville, Inventaire sommaire des Archives de l’Aube, p. 73-75.
Re PLAN
Les compagnons et ouvriers « affichent même des placards dans lesquels ils menacent de mettre le feu, surtout chez les marchands qui refusent d'acheter », et on « craint avec une sorte de raison que l'hiver prochain ne soit bien orageux (32). »
La détresse de l’industrie troyenne eut plusieurs causes dont la principale fut, certes, le ‘traité de commerce francoanglais dont Troyes fut une des principales villes manufacturières à ressentir les effets, parce que ses produits présentaient beaucoup d’analogie avec ceux de l’Angleterre. Le marché fut envahi par les marchandises anglaises qu’il était de bon ton d'acheter et de porter. Il y avait alors une certaine vogue — le mot snobisme n'est pas de l’époque — « à priser tout ce qui nous venoit de l'étranger et surtout de l'Angleterre. Le délire a été porté à un point qu’on ne vendoit plus rien en France que sous le cachet Anglois et que les quatre coins de l’Empire sembloïent se disputer à qui enrichiroït plus vite nos industrieux voisins (33). »
La supériorité anglaise fut surtout une supériorité technique qui, en lui permettant de réaliser une économie de main-d'œuvre, lui donnait la possibilité de produire à bas prix. L'industrie troyenne, en retard non seulement sur l'Angleterre, mais encore sur la Nommandie, la Picardie, l’Orléanais, ne pouvait espérer rivaliser avec un pays qui employait des machines à vapeur et hydrauliques pour carder, filer, apprêter et blanchir le coton. Le seul moyen qui lui aurait permis de continuer à tenir sa place eut été la transformation totale du régime de production des petits artisans troyens. Mais l’attachement que ceux-ci « professaient pour les procédés techniques et les usages anciens, leur répugnance à quitter leur demeure pour l'atelier de l'entrepreneur, sa discipline sévère des heures de travail,
(32) Lettre du 17 août 1788, adressée à M. Lambert, contrôleur général des finances, par M. Rouillé d’Orfeuil, intendant de Champagne, Archives de l’Aube, C 1926.
(33) Discours de J. C. Beugnot, procureur général syndic de l’Assemblée administrative du département de l’Aube, à la séance du 3 novembre 1790, ouvrage cité.
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des heures de repos et des procédés de fabrication » constituaient autant d'obstacles au développement des entreprises centralisées (34). è
Le traité de commerce de 1786 ne fut cependant pas seul responsable, car les fabricants de la ville de Troyes eurent aussi à subir la concurrence des campagnes. A la suite des Lettres-Patentes du 5 mai 1779 qui laissaient aux fabricants « la liberté de suivre telles dimensions et combinaisons qu’ils jugeraient à propos », des toiles défectueuses, provenant surtout des métiers de la campagne, furent jetées en quantité sur le marché, à meïlleur prix que celles provenant de la ville.
Le lieutenant général de police Sourdat raconte que, le 26 juillet 1788, rentrant chez lui vers 9 heures du soir, il trouva 60 à 80 femmes de tisserands qui l’attendaient et l’accablèrent de leurs plaintes « de ce qu’elles n’avoiïent point vendu de marchandises... qu’elles n’avoient point d'argent pour payer leurs ouvriers, ni pour acheter des matières et remonter des pièces, qu’il y auroit indubitablement une révolte (35). » Mais le lendemain, il apprend qu’elles sont surtout au désespoir que le peu de marchandises achetées par les marchands le soient aux fabricants des campagnes.
Ceux-ci ne tiennent pas compte, en effet, de la déclaration royale du 1* mai 1782 qui leur interdit de déposer leurs tissus ailleurs qu’au bureau de la communauté. Afin de remédier à cette situation, une ordonnance du lieutenant général de police du 8 novembre 1788 défendit aux forains de colporter et exposer à Troyes, aucun ouvrage de soie, laine, fil ou coton en dehors du temps des foires.
(34) J. Koulischer, La grande Industrie aux xvie et xvire siècles. Annales d'Histoire Economique et Sociale, n° du 15 janvier 1931. Sur le retard de l’industrie troyenne, cf. Archives Nationales, F?20, 166 : « Les habitans de l’ancienne Champagne n’ont pas suivi les mouvemens rapides qui ont porté les arts mécaniques vers leur perfectionnement... les heureuses applications de la chimie aux procédés des fabriques et des mathématiques aux machines qui remplacent les bras ne sont pas connues dans ces contrées. »
(35) Mémoire du lieutenant général de police du 27 juillet 1787, Archives de l’Aube, C 1926.
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La bonneterie qui continue à jouir de la même faveur, profita de cette longue crise. Alors que tisserands et fileurs accablés par la misère, gagnent à peine de quoi subsister et vivent au jour le jour parce qu'ils ne disposent pas « des ressources nécessaires pour perfectionner leur matériel (36) », la bonneterie leur offre une ressource inespérée.
Les frais d'installation y sont relativement peu élevés, puisqu’en 1787 un métier à faire bas ordinaire est estimé à 220 livres, et les débouchés restent assurés. Le fabricant y ‘trouve, par ailleurs, un bénéfice plus étendu, car le fil et le coton employés jusqu'alors comme matières premières dans les manufactures de Troyes arrivaient du dehors tout œuvré, ce qui fait que leur manipulation échappait au peuple de Troyes, tandis que « dans la bonneterie, au contraire, où il n'entre que du coton, le peuple recueille tout le prix de la préparation, » depuis le moment où le coton brut est livré à Îla fileuse jusqu'au moment où la marchandise est prête à être expédiée (37).
C’est donc en partie aux circonstances que la bonneterie, qui n’était apparue au début que « comme un accessoire de la toilerie, tant pour la filature que pour le blanchiment et la teinture (38), » dut son développement rapide. Elle comptait plus de 1500 métiers, groupés en Champagne troyenne, en 1787 (39), alors que les métiers à tisser, au nombre de 3.240 en 1784, se trouvaient réduits à 1.500 au mois d'octobre de la même année.
(36) J. Ricommard, ouvrage cité, p. 35.
(37) Discours de J, C. Beugnot, procureur général syndic, à la séance du 3 novembre 1790 de l’Assemblée administrative du département de l'Aube, ouvrage cité.
(38) J. Ricommard, ouvrage cité, p. 35.
(39) En 1787, on dénombrait à Troyes, 500 métiers à bonneterie, 300 à Arcis, 89 à Méry, 40 aux Grandes-Chapelles ; les autres métiers étaient disséminés à Montsuzain, Ossey, Villacerf, Payns, Plancy, Prunay, Rhèges, Saint-Benoîst-sur-Seine, Flavy... D'’Arbois de Jubaïinville, l'Administration des intendants, ch. 1x.