‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 15 sur 80 · SECTION III. —- L’ACCÈS A LA MAÏTRISE · texte numérisé non relu

SECTION III. —- L’ACCÈS A LA MAÏTRISE

Avant la crise des communautés d'arts et métiers, le compagnon pouvait considérer son état comme transitoire, en attendant d'accéder à la maîtrise : cet espoir est déçu lorsque, dans le courant du xvin° siècle, le métier devient un monopole familial. Le compagnon doit se résigner à se Contenter de son travail quotidien et renoncer à la perspective d’ « ouvroir ou boutique, ni besongner pour autrui (12). »

Pour accéder à la maîtrise, il doit non seulement donner les garanties de compétence exigées par l'apprentissage et la confection du chef-d'œuvre, mais aussi pouvoir payer les droits qui deviennent de plus en plus élevés. Ces droits qui représentent « la participation du nouveau maître aux dépenses communes qui ont été nécessitées dans le passé par la défense du métier et de ses priviièges (13) », augmentent pour des raisons d'ordre fiscal et viennent s'ajouter aux

(10) Archives Municipales de Troyes, série AA, 41e carton, 29 liasse. La communauté des tisserands, comprenant de nombreux maîtres qui ne savent nilire ni écrire, il arrive que des compagnons se fassent « donner par des personnes empruntées des billets de congé, sans le consentement de leurs Maîtres ». Afin de pallier à cette fraude, une sentence de police du lieutenant général de police de Troyes du 26 novembre 1768 prescrit que seuls seront valables les billets de congé imprimés à la diligence de la Communauté. (Archives Municipales de Troyes, série HH supplément.)

(11) Ordonnance du lieutenant général de police de Troyes, du 10 septembre 1773.

(12) Statuts et ordonnances de la Communauté des Maîtres-Bonnetiers, Archives Municipales de Troyes, série AA, 40 carton.

(13) Olivier-Martin, L'organisation corporative de la France d’Ancien Régime, p. 137,

frais de stage et de banquet qu’ils sont obligés de faire au moment de la réception (14),

Les compagnons sont les seuls à en supporter la charge, car les fils de maîtres jouissent de privilèges aussi bien en ce qui concerne le paiement des droits de maîtrise que la durée de l’apprentissage et la confection du chef-d'œuvre.

Le bonnetier, fils de maître, ne paie que 24 livres, représentant des frais de police, pour être reçu, alors que le compagnon aspirant à la maîtrise doit régler 80 livres aux jurés et 10 livres à chacun des membres de la Communauté (15), moyennant quoi cette dernière prend à sa charge les frais de police.

Chez les tisserands les droits s'élèvent à 323 livres ; chez les drapiers à 600 livres et à 500 seulement si l’aspirant à la maîtrise épouse une fille de maître.

Dans ehacune de ces deux communautés, les fils de maître ne sont tenus qu'aux frais de police qui se montent à 23 livres ; la Communauté des Tisserands n’exige même pas pour eux les troïs années préalables d'apprentissage et se limite à la confection du chefid'œuvre.

On comprend l'attitude hostile des compagnons devant cette inégalité des conditions, qui n’est d’ailleurs pas sans provoquer à l’industrie un préjudice important, car une telle organisation du métier « concentre parmi un petit nombre d'ouvriers souvent inaptes les moyens de subsistance, tandis que des ouvriers habiles, mais hors d'état d'acquérir la maîtrise, languissent dans la pauvreté et souvent même se trouvent sans occupation (16). »

Ces inconvénients, joints à la rigidité de l’organisation corporative (17), qui ne laissait aucune place aux initiatives et aux idées nouvelles (nous avons vu que l'introduction des

(14) « Ilest clair que toutes ces mafîtrises et toutes ces jurandes n’ont été inventées que pour tirer de l'argent des pauvres ouvriers, pour enrichir les traïtants et pour écraser la nation. » Voltaire, Lettres Vaines (19? mars 1776), cité par Alfred Picard, Rapport sur l'Exposition Universelle Internationale de 1889, t. IX, p. 14.

(15) Ils étaient 130 en 1777, Archives de l'Aube, E 1151,

(16) Archives de l’Aube, E 1151.

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