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le marché de Bar-sur-Seine, lui-même alimenté par l’Election de Troyes (29).
Cette situation particulière explique que les pénuries de céréales furent fortement ressenties dans l’Election de Troyes. Les plus importantes disettes furent signalées en 1740-1741, 1767-1770, 1782 et enfin 1789.
« De 1767 à 1789, à six reprises, la classe des miséreux descend dans la rue, crie famine eb se livre à des actes de pillage et de violence qui, en septembre 1789, iront jusqu'au meurtre (30). »
Il n’est pas contestable que les disettes persistantes furent une des causes de la Pévolution, Le pain constitue à cette époque l’aliment essentiel et sa consommation absorbe une fraction très importante des revenus de la population (31). L'étude des vingt dernières années avant 1789 montre l’exaspération des classes ouvrières pour lesquelles le pain est un luxe que leur travail ne leur permet plus de s'offrir, et l'inquiétude des autorités municipales de Troyes qui pressentent le soulèvement populaire.
La récolte de 1766 avait été bonne, mais les levées immenses qui furent effectuées, provoquèrent en juin 1767 « une augmentation de plus de moitié sur le froment (32). » On allaït acheter son blé au paysan chez lui « jusqu’à celui qui est encore en terre. » Les boulangers ne cuisaient presque pâês pour faire hausser le prix du pain qui manquait dans toutes les boulangeries, ;
L'émeute naquit spontanément le 1” juin quand le peuple s’aperçut que, malgré les circonstances, l'exportation des grains continuait. Les voitures qui en transportaient furent arrêtées et déchargées et le grain déposé « dans des auberges pour être vendu sur le marché. » Dans la nuit, les
(29) Archives de l’Aube, CG 1909.
(30) E. Chaudron, ouvrage cité, p. 19. F
(31) Labrousse, ouvrage cité, t. I, p. 591, estime qu’une famille de cinq enfants dans laquelle seul le père travaille, pendant 200 jours par an, dépense 93,4 %, 71,9 %, ou 65,3 % de ses revenus selon qu’elle se nourrit de pain de seigle, de pain d’orge ou de maïs.
(32) Archives de l’Aube, C 1908.
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portes des maisons connues pour avoir des greniers à blé bien garnis, furent enfoncées par le peuple qui s'empara des grains qui s’y trouvaient.
Les émeutiers s’acharnèrent particulièrement à la maison d’une veuve Millot, autrefois admodiatrice du Prieuré de Villacerf et qui, la veille, aurait répondu à quelques femmes qui lui demandaient du grain à acheter, « que si elles n'avaient pas de pain pour nourrir leurs enfants, elles n'avaient qu'à les manger (33). »
En 1775, le peuple se trouve de nouveau dans une grande détresse : la disette de grains coïncide avec la crise industrielle provoquée par l'augmentation considérable des fils et du coton. Les campagnes manquent de pain, viennent s’approvisionner en ville et plus de 2.000 à 3.000 fileuses ne gagnent pas suffisamment pour pouvoir acheter du pain (34).
Mais la crise la plus violente succède à la mauvaise récolte de 1788. Elle vient atteindre une population déjà fortement éprouvée par la crise industrielle et annonce directement les événements de 1789. Dès l'hiver 1788, le subdélégué Paillot remarque que la moindre élévation du prix des vivres risque de plonger tout de suite dans la misère les 8 à 10.000 fileurs qui se trouvent à Troyes.
(33) Archives de l’Aube, C 1909.
Une chanson troyenne de 1770 montre bien que la question du pain tenait l’une des premières places parmi les préoccupations populaires :
« À Comminges, ville d'Allemagne,
En mil cinq cent cinquante,
Divin Sauveur, quel avantage!
Bonté si éclatante!
Du Bled tombe certainement
La hauteur de deux doigts
Le jour du bienheureux saint Jean,
Objet de tous nos souhaits.
Prions, Messieurs, le Roi des Rois,
Qui veut bien qu’on le prie,
Que pareille chose arrive à Troyes,
Comme je viens de dire,
Pour soulager notre misère
Et de l’Ame et du Corps ;
Offrons-lui donc des vœux sincères,
Faisons tous nos efforts. »
(Archives de l'Aube, C 1903.)
(34) Archives de l’Aube, C 1909.
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Le 1* juillet 1789, les maires et échevins font connaître leurs « inquiétudes sur les effets du désespoir où le peuple. va se voir, dans très peu de temps, réduit par le manque de pain. » Leur pessimisme ne devait pas être démenti puisque la journée du 14 juillet entraîne une réaction violente de la population troyenne, qui fut d’ailleurs la seule de toute la période révolutionnaire.
La prise de la Bastille met l’agitation à son comble. Par mesure de précaution, « la police ordonne, le 16, à tous les habitants d'éclairer les façades de leurs maisons depuis huit heures du soïr jusqu’à quatre heures du matin (35). »
Le 18 juillet, les paysans venant apporter leurs denrées de la campagne, refusent de payer les droits exigibles à l'entrée de Troyes « sous prétexte qu’on n’en payait plus à Paris (36). » Des troubles commencent alors, qui devaient durer plus de 8 jours, durant lesquels la principale revendication du peuple fut « qu’on lui diminuât le pain et qu’on lui donnât le grain meilleur marché. »
Le 19, une foule de 7 à 8.000 personnes, armées de pierres et de bâtons, ne cesse d’assiéger l’hôtel-de-ville. Pour ramener le calme, le maire et les échevins donnent l’ordre de distribuer le pain à 2 sous et 6 deniers la livre. Le 20 au matin, un lundi, « les ouvriers forcèrent les fabricants à fermer les boutiques et les ateliers. »
Devant les désordres sans cesse renouvelés, un comité formé de la municipalité, des officiers de la maréchaussée et du bailliage, « ordonna d'ouvrir les ateliers, enjoignit aux ouvriers de se rendre à leurs travaux. »
Au même moment, dans la campagne règne la Grande Peur : des bandes de brigands pillards sèment l’affolement et font fuir tous les habitants.
Le tumulte augmente rapidement : les officiers de l’Election, assaillis par le peuple dans le grenier à sel, sont obligés de le lui délivrer à la somme qu’il demande, c’est-
(35) Albert Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I, ch. 1x. (35) Archives de l’Aube, C 2342.
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à-dire à 6 sols la livre (37). Les compagnons obligent maîtres et fabricants à fermer leur boutique...
Afin de secourir les 7,000 pauvres qui ne gagnent pas de quoi se nourrir, le Bureau de Charité leur fait distribuer du pain composé de « 2/3 de froment et 1/3 de riz à un sol six deniers au-dessous de la taxe (88). »
L’agitation persistante devait aboutir en septembre 1789 à l’assassinat du maire de Troyes, Claude Huez, au cours d'une émeute particulièrement grave. Ces mouvements furent certes exploités par quelques meneurs et par la lie de la population, mais il est certain que la disette, si elle fut une cause occasionnelle de la Révolution, en devint une cause déterminante, Dans presque toutes les grandes villes, les troubles furent déclenchés par le peuple, acculé par la faim et les difficultés de l’existence (39).
Et le Bureau intermédiaire voyait malheureusement juste, lorsqu'il écrivait au lendemain du meurtre d'Huez : « c’est dans la disette et les précautions prises par les officiers municipaux pour se procurer des grains, que la monstrueuse ingratitude du peuple a pris la cause des horreurs dont nous venons d’être ici les témoins (40). »
(37) Archives de l’Aube, C 19083. ;
(38) Lettre du Bureau À la Commission Intermédiaire Provinciale, en date du 27 juillet 1789, Archives dé l’Aube, C 2842,
(39) Lettre du 29 juillet 1787 des députés composant la Commission Iñtérmédiaire Provinciale, Archives de l’Aube, C 1908.
A Reims ét dans la région rémoise, l’émeuté naquit dans les mêmes conditions : « Des femmes s’ameutèrent, arrêtèrent des voitures de grains destinées À des particuliers 5, pillérent les greniers à blé. La méme eftervescence se remarque Chez « les tisseurs de la vallée de la Suippe, à Boultsur-Suippe, à Ferrières, à Lavannes, à Isles-sur-Suippe » où l’on pille les convois dé blé, où l’on malmènée les spéculateurs À qui l’on reproche d'enlever des grains alors que les « pétits enfants manqtent de nourritufe et meurent de faim ». Villers Marmery appelle ces mouvements « la révolte des pauvres. » Gustave Laurent, ouvrage cité, p. CII et s.
(40) Emile Chaudton, ouvrage cité, p. 20,